Arghän Kane - Ad perpetuam rei memoriam



 

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Arghän Kane - Ad perpetuam rei memoriam

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Messages : 42
Age : 30
Métier : Capitaine
Humeur : Placide...pour le moment
Points Histoire : 0
Mar 28 Mai - 17:54

La Prison
Ou deux anciens amants se retrouvent, séparés par un passé douloureux et des barreaux envoûtés

Arghän n'était pas retourné en ces lieux depuis au moins deux ans. Depuis quelques temps, Samäa Féranos réveillait un nouvel intérêt chez les puissants de la Nation. On envoyait régulièrement des médiateurs pour tenter de lui arracher des aveux ou du moins laisser filtrer quelques informations sur la Terre de Feu, qui puissent donner l'avantage à Terra dans cette interminable course au pouvoir et à la renommée. Arghän Kane avait été envoyé à contrecœur parler à celle qui fut son épouse, mais elle s'était murée dans un silence obstiné. Le Capitaine eût un sourire amer en gagnant à nouveau ces couloirs sombres et étroits aux longues parois de pierres humides, veinées de mousse.

- Comme si allait changer quoi que ce soit...se dit-il pour lui-même, alors qu'il prenait le chemin des cellules sous haute surveillance, Fenn sur ses talons.

Le couloir exhala soudain une surprenante bouffée d'air brûlant, comme un long soupir, et Arghän sut qu'il était arrivé à destination. Devant lui s'ouvrait une cellule de treize pieds de large, dont la seule lumière provenait d'un oculus poussiéreux, incrusté dans le haut plafond. Gravées sur la longueur de chacun des épais barreaux, des runes iridescentes chatoyaient comme les braises et de temps à autre, une membrane translucide se formait devant la porte de fer. Dans un battement presque organique, la singulière apparition pulsait, expulsant au dehors toute la chaleur de la cellule avant de disparaître en s'effilochant étrangement.

Après avoir congédié les deux miliciens postés à la cellule, Arghän tourna un regard intrigué sur son ami Mage.

- Qu'est-ce que cette sorcellerie ? Je n'ai rien vu de tel à ma dernière visite !

- Je peux t'assurer que je n'y suis pour rien. Les sourcils blancs et fournis de Fenn s'étaient froncés sur son regard clair. C'est visiblement un sort de Rang C, perpétré en cycles grâce à la Magie Runique...

Une voix féminine s'éleva du fond de la cellule, traversant la pénombre.

- Ils pensent que priver une magicienne de Feu de chaleur constitue une torture suffisante pour lui tirer des aveux consistants




Samäa Féranos

Le cœur d'Arghän fit un bond alors que Samäa Féranos apparaissait enfin, le rai de lumière plongeant marquant les ombres qui mangeaient ses joues, son cou et ses tempes. Sa chevelure avait pris en longueur et cascadait dans son dos, en mèches effilochées et désordonnées, leur couleur de cuivre désormais estompée pour un brun triste. Elle avait maigri, ses traits s'étaient faits osseux et aiguisés, fanant sa jeune beauté au profit d'un faciès dur , où l'ombre de ses orbites creusées par la fatigue et le manque de lumière révélait un regard brillant comme deux froides émeraudes.

Comme à chaque rencontre, le Capitaine se vit brusquement revenir dix ans en arrière. Il revit la jeune étudiante assise à l'ombre du grand Sorbier dans la cour de l'Ecole d'Albio, ses mèches cuivrées rutilant dans les tâches de soleil alors qu'elle parcourait un Manuel de Sorts. Il revit l'Ignisienne au tempérament de flamme, ses emportements aussi soudains que ses éclats de rire, cette personnalité vivante et entière... Aujourd'hui, Samäa n'avait plus rien du feu follet d'antan, mais son regard brillait toujours comme l'immortelle braise sous la cendre épaisse.

- Eh bien, qui vois-je là ? La détenue fit un pas de plus vers la porte de sa cellule, se tenant à une distance prudente du portail ensorcelé. Voici bien longtemps que tu ne m'as gratifiée de tes visites Arghän, ce doit être un sujet de haute importance … Encore une commande de tes supérieurs pour tenter de me tirer les vers du nez je suppose ? La voix était posée, presque douce, mais le regard vert brillait d'un éclat tranchant. Et qui t'accompagne donc … ? Ah, mon Maître Fenn Glynn, ou devrais-je dire mon geôlier préféré ? Un petit rire fusa entre les lèvres minces et violacées de l'Ignisienne. Si vous venez vérifier votre installation, je peux vous assurer qu'elle fonctionne à la perfection ! Elle fit un pas de plus, déterminé cette fois, vers ses visiteurs, le corps raidi par le froid et la rage. Voilà cinq ans que mon mana est tari à sa source, cinq ans que la Magie quitte mes veines comme l'eau des rivières sous la canicule d'été... Cinq ans que je me soulage dans un seau et que je me lave une fois par semaine. Et vos frères Mages, Messire Glynn, sont tellement galvaudés par la crainte et la méfiance d'Ignis, qu'ils craignent encore que j'utilise la chaleur de mon propre corps pour nourrir un sort. Regardez moi ! N'est-ce pas risible ?

La membrane fit de nouveau son apparition et pulsa, comme l'onde troublée par un contact à sa surface. Samäa se contracta et serra les dents, alors que sa peau se hérissait sous une violente chair de poule. Arghän et Fenn reçurent la chaleur exhalée hors de la cellule comme une gifle douloureuse. L'Ignisienne avait été autrefois une élève, une épouse, une mère qu'ils avaient tout deux connus à leur manière. Même sa haute trahison ne pouvait effacer ce passé commun.

- Arghän, nous ne pouvons pas la laisser ainsi. murmura Fenn au Capitaine. C'est un prix bien trop élevé...

- C'est celui de sa trahison et de son abandon. répondit l'homme entre ses dents serrées, sans quitter Samäa du regard. Si nous l'avions laissée à Ignis, elle aurait connu un sort bien plus terrible que celui-ci.

Fenn tressaillit. Le Capitaine n'avait décoléré depuis ce jour où, rentrant enfin au domicile conjugal d'Hystia après une campagne, il avait trouvé la maisonnette aussi vide que le coffre où il rangeait sous clé les documents militaires confidentiels. Seul un mot était placardé sur le fronton de la cheminée « Je vous demande pardon » , nulle trace du départ précipité de Samäa et de leur fille. Il s'apprêtait à se ruer dans au dehors pour interroger les passants quand la tête de son frère Raghnär était apparue dans les flammes de l'âtre, lui faisant pousser un hurlement d'horreur.

- Mais que se passe-t-il ici ?! avait haleté le jumeau décapité. Arghän , c'est toi ? Je...Je suis à Hystia ?

Cette scène grotesque s'était ensuite expliquée par une conversation tout aussi invraisemblable entre le Capitaine et son jumeau ignifugé. Marja et les enfants avaient vu apparaître chez eux la petite Leyanna, une heure plutôt , traversant les flammes de leur cheminée comme si elle eût été une simple porte. Indemne et ravie par l'expérience, la petite avait babillé que sa mère l'envoyait « chez tonton Raghnär » pour les vacances et qu'elle avait utilisé sa Magie pour la faire venir par le feu. Marja avait du empêcher ses deux garçons surexcités de se jeter dans les flammes pour tester ce nouveau moyen de se déplacer, et avait appelé son époux et le vieux Tarek à la rescousse. Le précepteur était formel : il s'agissait d'un sort de feu intermédiaire, rendant les flammes inoffensives pour quelques heures et permettant le voyage de foyer en foyer. Sur ses mots, Ragnhär s'était retiré en hâte, l'informant que l'âtre commençait à retrouver sa chaleur et que Leyanna serait sous bonne garde jusqu'à ce ses parents viennent la chercher et s'expliquent sur cet événement singulier. Il avait laissé son jumeau dans un silence lourd, le corps roide et les poings serrés dans cette cruelle certitude : Son épouse l'avait trahi.

- Capitaine... Fenn posa sa main tavelée sur le bras de son ami. Je sais que ton âme vibre encore de colère...Mais ce n'est pas une façon de traiter un prisonnier et encore moins une femme. Ne nous abaissons pas à ce niveau.

Arghän hocha la tête. Les deux anciens époux ne s'étaient pas quittés des yeux, s'affrontant dans un étrange duel silencieux.

- Je te laisse gérer cela avec tes collègues magiciens. dit soudain l'officier. Mais avant de te retirer, j'aimerais que tu lèves les sorts que tu as posé sur sa cellule... Au moins le temps de ton retour.

- Es-tu sûr ? Le Mage de Vent déconcerté s'interrogeait sur ce revirement soudain. Elle risque de recouvrer un peu de mana sur ce laps de temps, pas suffisamment pour lancer un sort puissant mais...

- Elle ne fera rien . coupa Arghän avec un demi-sourire, l'obsidienne de son regard toujours mêlée aux émeraudes de l'Ignisienne.

- Mh... C'est contraire aux protocoles mais soit. Cependant, je garde le sort scellant sa cellule actif, et je ne peux rien faire pour ce sceau qui absorbe sa chaleur...Il faut que j'en trouve le signataire pour l'abolir. Fenn ferma les yeux et, la bouche pressée contre son poing serré, marmonna une interminable formule avec célérité, sa main libre exécutant une étrange danse devant son visage.

Il y eût un énorme appel d'air. L'atmosphère sembla se contracter en un seul point au centre de la cellule puis une courte détonation, sèche et sourde, tonna entre les murs de pierres. Samäa tomba à genoux, les mains pressées contre son sein, gonflant sa poitrine d'un immense soupir de soulagement, comme libérée de liens invisibles.

Arghän s'approcha lentement de la cellule et entoura les barreaux de ses doigts épais, observant Samäa d'un regard indéchiffrable. Fenn se décida à les laisser seuls, lâchant un « je serais vite de retour » du bout des lèvres.

- Tu sais pourquoi je suis ici n'est-ce pas ?

Haletante, l'Ignisienne garda les yeux rivés au sol. La main plaquée contre son cœur se crispa.

- J'ai compté chaque jour et chaque mois des cinq années passées dans ce trou puant. Ses lèvres tremblèrent un instant, elle les pinça entre ses dents, leur rendant leur teinte carmin. J'ai regardé les saisons défiler par cette petite fenêtre ronde, ma seule porte sur le monde extérieur... Samäa leva enfin les yeux sur le Capitaine terran. Le mana qui pulsait à nouveau dans ses veines de Magicienne avait raffermit son teint et ses traits, une mèche collée à son front moite lança un éclair cuivré dans la pénombre. Elle ressemblait à un félin blessé. Je n'ai jamais oublié ma fille, Arghän. Jamais. C'est son souvenir qui m'aide à tenir chaque nuit de plus dans cet endroit. Ses lèvres s'étirèrent soudain dans un sourire, presque timide, ses yeux verts se voilèrent d'émotion. Et je sais que tu viens me voir pour elle...

Arghän sentit une vague de fièvre mêlée d'émoi et de désir dévaler son échine. Il était encore à la merci de ce sourire, de ce regard qui avaient enchanté ses jours et enflammés ses nuits. Cinq ans passés dans la privation et la pénombre et elle était encore si belle, si désirable... L'homme se retourna vivement et appuya son dos puissant contre les barreaux, la main serrée sur sa mâchoire volontaire et frémissante. Non, tout cela était derrière lui ! Il s'était laissé aveugler, manipuler par cette femme pendant des années... Il ne se laisserait plus piéger.

- Tu dois donc savoir qu'elle a dix ans dans quelques jours. Je suis venu voir si tu souhaitais...lui transmettre quelque chose.

Samäa fit quelques pas vers lui mais s'interrompit lorsqu'elle vit le cou musculeux du Capitaine se raidir d'appréhension. Avec un soupir résigné, l'Ignisienne annonça :

- J'ai été dépouillée de tous mes biens lorsqu'on m'a enfermée ici... Mais j'ai réussi à négocier de quoi écrire. J'aurais une lettre à lui transmettre. Un silence. Arghän, ne la décachète pas je te prie. Cette missive est destinée à Leyanna, et à elle seule.

Un rire amer secoua les larges épaules du Capitaine.

- Encore des secrets. C'est décidément une seconde nature chez toi ! Il écouta un instant le plafond humide goutter dans le couloir sombre, le petit son chantant égrenant chaque seconde. Très bien, si c'est ce que tu souhaites, je ferai le coursier.

Le Terran se retourna pour tomber face à face avec la magicienne, dont le visage crispé et les yeux humides témoignaient d'une grande peine à voiler son chagrin. Arghän saisit l'enveloppe qu'elle lui tendait à travers les barreaux et l'espace d'un instant, ils restèrent ainsi...connectés par ce bout de papier où on pouvait lire le nom de leur fille, Leyanna...Leur seul projet commun, leur seul havre de paix.

- Pourquoi ? souffla Arghän, libérant enfin la question qui fouaillait son âme depuis cinq ans. Pourquoi, Samäa ? Ignis méritait-elle vraiment que nous abandonne ainsi ?

- Tu as toujours essayé de comprendre ce qui m'attachait encore à ma Nation, je vois que cela n'a pas changé. La Magicienne de feu relâcha doucement l'enveloppe, un demi-sourire, entre amertume et nostalgie, étira ses lèvres. Mais tu n'y es pas né, tu ne comprendra jamais. Sans la reconnaissance des Puissants, nous ne sommes rien, nous n'avons rien...

- Tu m'avais moi ! Tu avais Leyanna ! s'écria le Terran ulcéré, saisissant les barreaux et y pressant son front. Tu aurais pu laisser tout cela derrière toi et faire honneur à la Nation qui t'as accueilli, qui t'as aidé à pratiquer ton Don sans contrainte, t'as donné un foyer...UNE FAMILLE !!

Le poing du Capitaine s'abattit sur les barreaux de la cellule, les faisant vibrer d'un son métallique.

- Je t'aurais protégée... Arghän ferma les yeux. Les barreaux imprimèrent deux marques rouges sur son front alors qu'il se laissait aller dans un soupir, terrassé par sa lassitude. Tu aurais vécu parmi nous, heureuse...et libre.

Il y eût un silence douloureux, puis un contact doux et chaud contre sa main sortit le Capitaine de son accablement. Samäa venait de presser ses doigts, si fins, si blancs, contre les siens. Paralysé de stupeur par ce contact dont il se languissait sans oser se l'avouer, il n'osa pas broncher lorsque son ancienne épouse colla son front au sien et murmura, les larmes dans la voix :

- Oh Arghän...J'aurais tant voulu ! Durant ces longues années de mensonge, j'ai appris à t'aimer, toi, ta Nation, ses coutumes et ses idées... Et le jour où Leyanna est venue au monde, j'ai eu la vision de ce qui pouvait s'offrir à moi. Une vie libre et sans contraintes, forte de mes droits et de ma place dans cette société Terranne. Vivre enfin par moi-même, sans allégeance, sans soumission, sans être écrasée par ma condition...Pouvoir...élever ma fille à tes côtés, sans craindre pour sa vie et pour son avenir.

Doucement , la Magicienne retira sa main, imprimant sur la peau mate d'Arghän une caresse teintée de regrets. Elle recula vers la pénombre, poursuivant d'une voix blanche, presque désincarnée.

- Mais je suis née femme, en Ignis... Je ne serais jamais libre Arghän. Qu'importe le lieu et l'heure, qu'importe qui mon cœur choisit d'aimer, les serments qui me lient à ma Nation et ses Puissants, ces liens...que j'ai accepté de contracter pour survivre et trouver ma place en terre de feu... Ils ne peuvent être brisés...

L'ombre recouvrit son visage comme un voile de Deuil.

- Je ne peux nier ce que je suis ...Et ce que j'ai fait...

- Samäa...

- NON ! Tu ne sais rien ! La silhouette de la Magicienne tremblait et le Terran n'aurait su dire si c'était de rage ou de terreur. Tu ne sais rien des projets des Puissants et de la funeste oraison qui se dessine pour ce siècle. Les Nations...seront purifiées par le feu. L'Ignisienne pressa ses paumes contre ses tempes, le souffle court. La Force Dormante se réveillera, crèvera la Terre et le Ciel en larmes incandescentes ...Et nous... AAH !

Dans la pénombre de la cellule, des étincelles crépitantes d'un rouge sang auréolèrent soudain Samäa Féranos, claquant sur sa peau, dans ses cheveux, convulsant son corps de spasmes douloureux. Bientôt, le couloir de la prison fut empli d'une pétarade assourdissante alors qu'Arghän, pétrifié, vit apparaître dans un flash pourpre les traits de l'Ignisienne, figés dans la douleur et la peur, les lèvres écumantes, les yeux révulsés.

- Samäa ! SAMÄA TIENS BON !

Le mari trahi en lui le pressait de s'éloigner de cette maudite Magie, de la laisser à son sort, prétextant une autre ruse de la manipulatrice Ignisienne. Mais ce fut le Diable Blanc au cœur franc, le jeune officier père de famille et époux aimant qui l'emporta, cédant à sa rage impuissante pour sauver la mère de sa fille, la femme qu'il avait autrefois tant aimée.

Dégainant Fatum dans un cri déchirant, Arghän abattit l'épée sur la porte de fer, verrouillée par la Magie. Une rune sciée par le tranchant dégagea une fumée blanchâtre et le barreau qu'elle renforçait se mit à vibrer, puis gondoler sous les coups acharnés. Le Terran frappait, frappait encore, ébloui par les éclairs qui crépitaient sur le corps convulsé de la prisonnière. C'était de cette seule façon qu'il combattait la Magie honnie, par toute la force de sa rage.

-
Apertio !




Fenn Glynn

La formule avait jaillit du fond du couloir, emplissant l'air comme l'appel d'une corne de brume. Malgré ses accents caverneux et surnaturels, Arghän reconnutcette voix. Il n'eût guère le temps de s'interroger d'avantage : les runes gravées sur la porte de la cellule clignotèrent puis s'éteignirent, elle s'ouvrit avec grand fracas. Fenn y pénétra avant que son compagnon puisse faire quoi que ce soit, porté du fond du couloir par un courant d'air sifflant, sans que ses pieds eussent touché le sol. Il avait ajouté à son attirail de voyage un de ces bâtons de Mage au bois noueux, incrusté d'une gemme scintillante en son sommet. Du bout de sa nouvelle arme, il traça un cercle dans le sol poussiéreux autour de Samäa et martela chacune des syllabes de sa formule d'un coup de bâton sur le sol

- Ventis clamabunt ! Ventis raptum daemonii !

Le Mage était transfiguré. Sa longue chevelure ivoirine et les pans de sa tunique de voyage semblaient léviter autour de lui, alors qu'une auréole de mana illuminait ses traits d'un masque noble et redoutable, le bleu de ses yeux tournant au gris comme un ciel d'orage. Une tourbillon de poussière et de graviers, haut comme un enfant de cinq ans, se forma autour de l'Ignisienne, arrachant à son corps meurtri les arcs crépitants, qui se tordirent dans la tornade miniature comme des serpents pris au piège. Un dernier coup de bâton sur le sol dispersa le tourbillon d'un souffle et les éclairs meurtriers avec...Mais Fenn n'en avait pas fini. Levant la main vers l'oculus, les doigts crispés par l'effort, il incanta :

- Aer contigo ! Defende nos a Malo !

L'air siffla entre les pierres humides de la cellule, dans un chant étrange pouvant être associé aux flûtes d'osiers des bergers terrans. Un étrange voile irisé et frémissant descendit sur la cellule, semblable à une énorme bulle de savon. Il l'engloba tout entière avant de se fondre à même les parois, tandis que Fenn gravait frénétiquement des runes sur les pierres centrales , de la pointe de son coutelas de voyage. Lorsqu'il eut terminé, il s’effondra sur la paillasse et s'épongea le front, redevenu un vieillard placide.

- Tout cela n'est plus de mon âge. bougonna-t-il , glissant un regard indéchiffrable sur Samäa inconsciente.

Comme toute réponse, le sceau absorbeur se déclencha à nouveau, se régalant de l'ardeur dégagée par son corps échauffé par l'effort.

- Et toi on ne t'a rien demandé ! s'écria le vieux Mage en frappant le sceau de son bâton. Ouste !

Alors que l'importune membrane disparaissait dans un « plop ! » sonore, Arghän se rua dans la cellule et s'agenouilla près de la Magicienne de Feu, penchant son oreille près de ses lèvres pour guetter son souffle. Des auréoles écarlates et violacées couvraient ses bras, son cou, comme si elle avait été mordue violemment.

- Des feux follets. grommela Fenn, visiblement de mauvaise humeur, ce qui était chose rare. Elle s'en remettra...mais je n'étais intervenu, ces saletés l'auraient dévorée vivante. Je savais que c'était folie que de lever les sorts annihilants dont j'avais enchanté cette maudite cage !

Les yeux sombres d'Arghän volaient de Samäa à Fenn, sans comprendre. Pour la première fois de son existence, il regretta d'être aussi imperméable aux choses de la Magie. Arrachant un pan de sa cape, il le trempa dans une écuelle destinée à recevoir l'eau gouttant du plafond et tamponna les morsures démoniaques, le cœur serré.

- Inutile. On ne combat le feu que par le feu mon ami. devant la détresse muette du Capitaine, le Mage des Vents s'était radouci. J'ai isolé la cellule contre toute intrusion magique venant de l'extérieur mais je vais laisser Samäa recharger son mana avant de réamorcer les Sceaux de Privation. Il suffira de la laisser reposer quelques heures près d'un bon âtre aux flammes riches, et les blessures guériront d'elles-même.

- Intrusion ? Le poing redoutable du Terran se contracta de colère sur le tissu mouillé. Tu veux donc dire...Qu'on lui à envoyé ces...choses ?

- Elles devaient attendre leur heure et ont senti une ouverture lorsque j'ai levé les sorts... Il s'agenouilla auprès de son ancienne élève et posa la main sur son front moite. Les feux follets se nourrissent du mana et sont d'autant plus gourmands s'ils s'attaquent à un Mage de Feu. L'horrible assassin qui lui a envoyé ce petit cadeau lui destinait une mort lente, dans d'horribles souffrances.

Les dents d'Arghän grincèrent alors qu'il frémissait d'une rage silencieuse. On avait voulu faire taire Samäa, en lui réservant une torture digne des plus terribles traîtres. Les « Puissants » d'Ignis, dans leur lâcheté et leur condescendance, avaient voulu s'en débarrasser à distance pour ne point éveiller les soupçons. Mais désormais, Arghän Kane savait que son ex-épouse détenait des informations capitales et que ces chiens de la Terre de Feu fomentaient bien un terrible complot, comme il l'avait toujours soupçonné.

- Tu devrais te mettre en route avant que l'orage ne te précède. avisa Fenn en examinant les blessures de l'Ignisienne. Ne t'inquiète pas, je m'assure qu'on lui procure de bons soins et je te rattrape. Elle ira mieux très bientôt, Arghän

Le Terran porta la main à son pourpoint, sentant la lettre destinée à sa fille presser contre son cœur. Après un instant d'hésitation, il se redressa et inspira vivement pour tenter de calmer la colère qui faisait trembler ses mains. Leyanna, son petit rire cristallin, ses grands yeux verts...Penser à elle, ravaler sa fureur...

- Très bien, mais ne tarde pas trop à me rejoindre. J'ai une bonne foulée. Le ton se voulait plaisantin mais il était dur et sombre.

- Le vent me portera. répondit Fenn, laconique, sans lever les yeux des morsures.

Sur ses mots, Arghän s'empressa de quitter ce couloir malsain et humide, grimpant les marches quatre à quatre, la main crispée sur le pommeau de Fatum. Le vieux Mage l'observait disparaître dans les escaliers avec un soupir lorsqu'il qu'il remarqua quelque chose sur la porte de la cellule... Réactivées par son intervention, les runes chatoyaient à nouveau sur le métal mais l'une d'entre elle était restée éteinte et grésillait d'un son aigu. En s'approchant de plus près, Fenn remarqua la trace d'estoc qui fendait la rune en deux. Arghän avait visiblement martelé la porte du tranchant de Fatum lorsque les feux follets avaient attaqué Samäa, comme en témoignaient les nombreuses autres traces striant les barreaux.

Fenn passa un doigt sur la rune brisée, le renifla, le goûta et y dispersa une petite poudre sur la fente...qui aussitôt s'illumina d'un joli bleu azuréen. Alors, il poussa un "AH !" triomphal, frappant sa paume de son poing, puis retourna vaquer à ses soins en riant doucement.



Le Retour Au Bercail
Ou Arghän regagne les terres de son enfance après de longues années d'absence

[ A compléter et mettre en forme]
Comme prévu, le front orageux les rattrapa à Hustar. C’est sous une pluie torrentielle et un ciel zébré d’éclairs qu’ils tambourinèrent à la porte du premier édifice venu pour demander asile : une petite église de village, où brillait la chaude lueur des chandelles derrière les vitraux décolorés.

Ce fut un vieux prêtre dégarni qui leur ouvrit la porte et les accueillit avec la générosité dégoulinante propre aux gens de Foi. Leurs montures et leurs bagages furent consignés dans la sacristie où le clerc rangeait cierges, vins de messe et autre matériel nécessaire à son office. Puis il les invita à sa tablée où il partagea sans hésiter fruits et légumes de son potager, aménagé sur un petit lopin derrière le cimetière.

- La terre est y incroyablement riche ! s’esclaffait-il, leur servant de généreuse rasade de « sang du Messie » millésimé. Mangez, mangez mes braves ! Vous ne pouviez trouver meilleur endroit pour vous préserver de la colère du Ciel !

Tout en plongeant le nez sans sa tasse, Arghän se demanda s’ils seraient également préservés de la colère du petit homme de Dieu bedonnant, lorsqu’il découvrirait le sol dallé de sa sacristie couvert de crottin fumant. Mais Père Abbas était un être benoît, curieux et surtout incroyablement bavard. Lorsqu’il sût que ses hôtes venaient de l’Ecole d’Albio, il se lança dans un soliloque passionné sur les Saintes Ecritures et la vie des Emissaires, au grand dam d’Arghan qui eût préféré passer la nuit sous la pluie que d’écouter son sermon. Mais c’était sans compter sur Fenn Glynn, qui en bon intellectuel Ventusien, alimenta le débat sur la naissance du Culte d’Albio et la place d’Aquaria dans ce nouveau siècle.

Le Capitaine Kane crût mourir d’ennui et tenta de noyer son exaspération dans le vin de messe. La Religion et la Magie étaient pour lui des concepts difformes, nés de l’angoisse perpétuelle chevronnée au cœur de l’Homme. Des utopies enfantines. Ni les 12 anges, ni Ehol et ses quatre Emissaires n’avaient sauvé sa mère de sa lente agonie. Avec un frisson douloureux, il se souvint de cette nuit froide où les vieilles ventrières marmonnaient des prières fébriles et signaient le front moite et pâle de la douce paysanne, alors que ce charlatan de Mage dessinait des arabesques ridicules au dessus de son sein, soulevé par une respiration de plus en plus pénible.

Quelle mascarade que tout cela… Ces formules magiques et ces prières vides de sens. On avait enveloppé le corps bleui et inerte de l’enfançon dans un linge et leur père, ses traits creusés d’ombres à la lueur de la chandelle, s’était approché de ses deux fils.

- Mes enfants…sa voix chevrotait comme celle d’un vieillard, ses larges épaules voûtées sous le poids du chagrin. Ehol a pris votre petite sœur par la main pour la conduire à Watos. Elle est retournée à la mère Terre.

Tandis que Raghnär sanglotait en essuyant ses larmes de sa manche salie, Arghän lui, glissait un dernier regard sur le petit corps qu’une ventrière posait délicatement dans un panier, les lèvres tremblantes. La petite sœur n’avait l’air d’aller nulle part, et personne ne lui prenait la main pour la conduire à Watos. Elle était comme le dernier poulain de à la ferme des Tuska : née sans un cri, sans un geste, au milieu de gens tristes et dépités.

- Arghän… Les doigts épais de son père venaient de le saisir au menton, l’obligeant à croiser son regard. Ecoute moi, c’est important… Votre mère…s’en va aussi.

Un étau glacé s’était refermé autour de son cœur de petit garçon. S’en aller ? Sa douce et riante Leyanna ? Mais où allait-elle ?

- Ma…Maman va re…rejoindre Wat…os aussi …avait hoqueté son jumeau entre deux sanglots, comme s’il avait lu sans ses pensées. Il faut lui..d…dire au revoir…

Alors que Belenos Kane serrait ses enfants dans une étreinte mouillée de larmes, Arghän restait coi, incrédule. Pourquoi sa mère ? Pourquoi devait-elle disparaître ainsi, elle qui la veille leur contait encore des histoires de son lit, un grimoire appuyé sur son gros ventre ? Pourquoi voudrait-elle les abandonner ? Et que faisaient donc tous ces badauds à son chevet, à s’agiter, renifler, marmonner des chants sacrés ? Cherchaient-ils à la réveiller ?

Se dégageant de l’étreinte paternelle, Arghän était allé tirer sur la tunique d’un voisin qui priait avec ferveur, ses lèvres pressées contre ses mains jointes articulant le nom d’Ehol comme une litanie.

- Dis à Monsieur Ehol de ne pas conduire ma maman sur le chemin ! avait-il lâché sans détours, de sa petite voix autoritaire. Ma maman veut rester avec nous, elle veut pas aller voir Watos !

On avait tenté de lui expliquer. Sa mère devait prendre ce chemin, sa vie s’achevait, on ne pouvait plus la retenir. Ehol veillerait sur elle et Leyanna serait toujours présente à leurs côtés, dans la terre, le vent, les arbres. Le garçonnet s’était alors mis à bouillir d’une rage mêlée d’incompréhension.

- Moi je veux pas que ma maman soit dans les arbres ! Je la veux ici ! tempêtait Arghän en tapant du pied. Et pourquoi Ehol et Watos y peuvent rien faire ? Tout le temps on parle d’eux, on leur offre des fruits et des bêtes mortes, on fait des fêtes pour eux, on doit suivre ce qu’ils ont dit et ce qu’ils ont fait ! Ils n’ont pas le droit de me prendre maman !

Repoussant les bras qui se tendaient, les sourires contrits des adultes, Arghän ne voulait pas en démordre et avait hélé le magicien.

- Et toi ! Les grands disent la Magie c’est un Don que Dieu nous as donné…Ramène ma maman !

Le Magicien avait balbutié qu’il ne pouvait rien faire, que la malheureuse avait perdu trop de sang, que les blessures internes étaient trop profondes … Le petit Arghän lui avait alors administré un virulent coup de pied dans le tibia, de toute sa force d’enfant au désespoir.

- MENTEURS ! Vous êtes tous des méchants menteurs ! hurlait-il alors que son père, le chargeant sur son épaule, l’emmenait en dehors de la pièce. Les prières, Ehol et la Magie c’est pas pour de vrai ! Personne ne veut sauver ma maman !

Les cris de l’enfant se perdirent dans un roulement de tonnerre qui fit vibrer les vieux vitraux de l’Eglise. Une voix lointaine les supplanta, bourdonnante :

- Et que…pensez…Messire Kane ?

Arghän revint au temps présent dans un sursaut. Fenn et le Père Abbas le regardaient, comme s’ils attendaient une intervention de sa part.

- Heu…

Sa voix prit une ampleur démesurée sous les voûtes de l’Eglise, ses échos le renvoyant à sa vacuité. Il sentit son visage s’échauffer de honte.

- Veuillez excuser mon ami, mon Père. intervint Fenn, comprenant le désarroi du Capitaine. Les questions de spiritualité le laissent sans voix.

- Ahaha ! Les voies de Dieu sont impénétrables et ma foi, il n’est pas le seul à rester coi devant le Grand Mystère de la Foi ! rebondit le clerc avec un clin d’œil alerte.

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Arghän Kane - Ad perpetuam rei memoriam
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