L'homme à la Peau d'Argent [PV: Térence, Kaede, Joad]



 

 :: RP Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

L'homme à la Peau d'Argent [PV: Térence, Kaede, Joad]

avatar
Messages : 49
Age : 0
Métier : Tous
Points Histoire : 99999
Ven 26 Avr - 22:03
15 Février 762 - Pointe sud du Désert d'Asaül


Deux hommes perchés sur le chemin de ronde d'une palissade scrutaient l'horizon désertique qui s'étendait devant eux. L'un s'appuyait à sa lance, visiblement résigné, et l'autre était complètement vautré sur les sommets des planches de la palissade, affichant un air blasé. Même le soleil d'un rouge intense, léchant l'horizon, ne parvenait à le distraire. Les deux suaient à grosse goûte, malgré l'heure tardive.

-Pfeuh...Je commence à en avoir raz-le-bol de cette chaleur. On est planté là depuis combien de temps à ton avis? Six heures? Le soleil se couche et j'étouffe toujours autant. Et pour ne rien arranger, dans une demi heure, je vais me les geler!

-Ça me les brise aussi, mais c'est comme ça...Je trouve juste ça bizarre, on le fait jamais d'habitude.

-Ouais...Qui pourrait bien venir nous emmerder ici? Sans déconner, personne! Y'a que les escrocs et les gosses de riches en mal d'action qui trainent dans le coin.

-Mouais, enfin t'as peut être envie d'aller le voir pour lui dire que ça te plaît pas?

-Haha...Plutôt me jeter du haut de la palissade tout de suite, au moins on reconnaîtra mon corps!

-Ça c'est sûr.

La palissade, orientée à l'ouest donc, fermait un espace entre deux haute falaises qui se fermaient environ deux cent mètres plus loin en cul de sac. Une position facilement défendable, mais tout aussi facile à assiéger. Toutefois, le rôle de la fortification était énigmatique: longue d'un peu plus de soixante dix mètres, la porte en son centre était grande ouverte et de nombreuses planches brisées offraient des points de passage annexes. Elle semblait plutôt cacher ce qui se trouvait derrière. Entre elle et la fin du canyon, une véritable petite ville s'était implantée. Des cahutes de fortune faites de toiles et de piquets, jusqu'aux bâtiments de poutres et de planches à l'intérieur desquels on entendait musique, chants, bagarres et cris d'hommes et de femmes en pleine débauche. Au point le plus éloigné de la palissade, on trouvait un autre mur de bois, très soigné cette fois ci, en arc de cercle qui joignait les deux parois des falaises. Des toiles tendues au sommet de la palissade empêchait de voir ce qui se trouvait au delà, mais une vive lumière et des cris s'en échappaient.

Dans les rues de la petite ville, des personnes (souvent ivres) déambulaient. De près, on pouvait penser qu'aucun but précis ne guidait leurs pas, mais avec un peu de recul, on discernait un lent et discret mouvement vers cette seconde et mystérieuse palissade. Jeunes, vieux, nobles, paysans, voleurs, assassins, catins...Tout un petit monde aussi hétéroclite que surprenant qui cohabitait au beau milieu du désert. Une sombre activité les liaient tous, et les réponses aux questions semblaient se trouver au fin fond du canyon, là où l'air chaud de la journée stagnait toute la nuit rendant l'atmosphère étouffante...




--------------------------------------------------------------------------------------------------------

[HRP]

Voici donc le décor, si vous avez des questions ou des demandes de précisions concernant les éléments énoncés dans le post n'hésitez pas à MP Watos. D'autres éléments descriptifs (surtout ceux qui vous serviront) apparaîtront bien entendu au fil des posts MJ. Vous avez droits à un ou deux PNJ autres que ceux que vous avez décrits dans votre fiche de type serviteurs, esclaves, etc...En tout cas, des personnes qui ne vous seront pas d'un grand secours en cas de rixe.  

L'ordre de post est Térence - Kaede - Joad, consécutivement à l'ordre de candidature (grande originalité).

Je crois vous avoir donné tous les éléments dont vous avez besoin pour votre premier post. Une nouvelle fois, pour toute question, n'hésitez pas à MP Watos.

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 94
Age : 0
Métier : Prince Poète
Humeur : Poétique
Points Histoire : 0
Sam 27 Avr - 13:58
Joad Castamere était un homme froid dont le regard cillait rarement. Sa tête se tenait droite alors qu’il fixait l’horizon avec fierté. Le Chevalier Royale d’Ignis aurait effrayé Watos lui-même si il en avait été l’ennemi tant il émanait de lui la radiation d’un acier trempé sous les lueurs vespérales. Il n’avait surement pas revêtu aujourd’hui une armure de plates lourdes mais enfin, Joad, même en habit de vahiné, devait être un compagnon de voyage moins agréable que Mia. Une simple histoire d’esthétisme.

Si Térence était parti au désert, ce n’est pas par complaisance, ni même par gout de la poésie morbide et douloureuse qui marquerait la fin du voleur. Ce n’est pas non plus pour se retrouver affliger de la présence de Joad pendant le voyage, qui était aussi loquace que fourbe. Non, la vérité est que l’Homme à la peau d’argent avait eu la mauvaise idée de voler un convoi d’or en provenance des mines d’Akindor. Les hommes tués dans l’embuscade étaient au service du roi, mais c’était les siens, l’or emporté était sa contribution. En soit, le jeune homme n’en avait pas grand-chose à cirer et il aurait préférée resté à Port-Tristan sous les voutes antiques de son palais que balaie l’air marin. Cet or, il aurait pu le remplacer au quintuple et de toute façon ça n’était que du métal doré, ça n’avait pas de valeur. Mais Térence était un Prince d’Ignis, et l’on ne vole pas un prince d’Ignis sans signer dans sa chair en longues traces sanguinolentes une mort douloureuse. C’était une question d’orgueil, et s’il y a une chose dont il ne manquait pas dans son sang, en plus d’une puissance magique inouïe, c’était bien de l’orgueil. De plus, les iliens d’Akindor était un peuple fier, qui ne tolérait pas que leurs hommes soient massacrés dans une embuscade sans demander vengeance sang pour sang. Des siècles de servitudes avaient rendus fortes en eux la loi du talion et le gouverneur d’une province où les gens étaient si ombrageux se devaient un orgueil démesuré, prompt à la vengeance et ferme à la cruauté. Les gens de la province avaient surement compris la folie profonde qui habitait le gouverneur, mais Térence était juste et dur en tant que gouvernant, il ne pardonnait pas, n’agissait que quand il possédait des preuves et protégeait ceux qui devaient l’être. Des terres et un homme s’étaient trouvés.

Comme officiellement le trésor volé était celui d’Iskandar, Joad s’était naturellement joint à la recherche, à l’indifférence négative du jeune homme. Le chevalier royale était quelqu’un qu’il appréciait pour son sens de l’honneur ; aussi parce qu’il était là quand son père l’avait libéré, il y a des années… surtout parce que Mia semblait voir en lui un modèle à atteindre. Térence aimait son père d’un amour sincère bien que l’amour ne représente plus grand chose à ses yeux. Sa mère était morte et Iskandar était son seul parent. C’est ainsi que Joad Castamere, en tant qu’entité complètement fidèle au roi, était quelqu’un qu’il appréciait et respectait, même sans sentir particulièrement d’atome crochu avec lui. Il faut dire que Joad manquait terriblement de poésie dans sa froide rigueur ; mais qu’il dégageait une poésie immense dans sa fidélité. Un homme ambigüe d’une certaine façon, bien que Térence soit surement le seul à utiliser cet adjectif pour le décrire. Une certaine curiosité aussi c’était aussi emparée de lui. Térence avait une terrible envie de connaître celui qui avait osé voler de l’or au trésor royale. L’Homme à la peau d’argent. Qui était ce fou insensé qui semblait se repaître de sinistres et de morbidités au point de ne plus différencier le téméraire du suicidaire ? Sa mort se devait de mourir dans le paroxisme d’une poésie morbide, afin de venger son honneur dignement.

Au moins sa présence dispensait Mia de venir. Penser que le moindre des gueux voleurs qui pourrissaient ici à la manière des buissons d’orties avait la moindre chance de l’emporter sur Joad Castamere était une pensée malsaine. Même tous réunis, ces gens auraient essuyés contre le chevalier une défaite violente, sale, de celle où l’on entend le craquement des os et les longs hululements. Malgré tout, Mia lui manquait terriblement. Elle était restée à Lex pour s’entrainer avec le Portier et avec la bénédiction de Térence. L’entrainement de son chevalier était pour le jeune homme une chose très importante ; il avait l’impression que c’était le seul moyen de rendre cette jeune fille à l’humanité et aux sentiments. Il sentait aussi que le pacte qui les liait la retenait dans une folie assensible où elle se transformait progressivement en arme. Cette perspective l’effrayait mais il ne pouvait pas la laisser partir sans perdre ce qui faisait l’essence de sa vie. Leurs liens étaient devenus trop fort maintenant, leurs esprits trop fragiles pour être séparés. Mais c’est une peur proche de l’égoïsme qui l’envahissait quand il pensait à la perspective d’une Mia libre, d’une âme qui ne lui répondait plus. Alors il espérait qu’en continuant sa voie de combattante, d’épéiste, elle prenait un plaisir que lui-même ne pouvait pas ou n’osait lui donner, qu’elle achevait une part de sa personnalité qu’il ne pouvait faire fleurir. L’ensemble était confus dans son esprit, et dominée par l’épatante présence de l’épéiste, encore et toujours. Infinite.

La chaleur était forte mais supportable. Les journées à Port-Tristan pouvaient elle-même atteindre des températures caniculaires, bien qu’en général le souffle marin vous y servez de climatisations. Mais les chaudes journées dans les terres d’Akindor étaient de lourds coups de massue à l’entendement humain ; bêtes et primates arrêtaient de s’agiter pour se réfugier dans une léthargie protective sous l’ombre tremblante d’un niaouli. Même marcher sur le sable était un exercice dont Térence était un peu plus coutumier que la moyenne des soldats d’Ignis. Malgré tous ces talents cachés, il subissait l’effet de la chaleur. Il avait abandonné ses habits princiers pour une tenue des plus traditionnelles pour le désert, un long turban et une longue tunique de couleur clair mais épaisses pour protéger des rayons du soleil. De lourdes chaussures fermées faisaient étouffer ses pieds mais le protéger de la morsure brûlante du sable. Il ne se déplaçait que lentement, ménageant ses efforts et s’appliquant à marcher avec souplesse afin de ne pas s’épuiser en effort inutile ; l’homme pouvait toujours forcer le sable par sa puissance, mais jamais il ne pourrait en faire voler l’entrave aux éclats. Seule la légèreté du pas affranchissait le voyageur de cette glue mouvante qui gênait le déplacement. Au mois les promenades le long des plages d’Akindor l’avaient formé à ça et c’est avec aisance qu’il se mouvait.

Ils arrivèrent à la porte où deux gardes semblaient rôtir à petit feu sous la chaleur du soir. Il était en effet presque nuit tant ils avaient eu besoin de temps pour rallier l’entrée de la force. Les deux hommes les hélèrent avec professionnalisme et Térence s’avança vers eux. Son maintien se voulait le plus princier possible bien qu’il subsistait toujours en lui cette tendance à se recroqueviller, comme si il craignait qu’on le frappe. C’était peu sensible mais cela lui donnait une impression de fragilité tout à fait erronée. C’était avec fierté et certitude qu’il s’était avancé. De toute façon, il aurait pu détruire ce taudis infâme en tuant tous les hommes qui s’y trouvaient en prononçant une seule flamme. Mais la violence n’était pas la solution, pas encore, il fallait d’abord retrouver l’or. Ensuite le peuple d’Akindor pourrait avoir sa vengeance.

« Je me nomme Jaime Redwyne, et j’ai entendu parler d’une jeune fille du nom d’Iochia qui excellait dans l’art de la brouette d’Azair. Conduisait moi à elle, je suis prêt à payer cher pour ses services si connus et… si inattendus. »

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 256
Age : 24
Métier : Conspiratrice, aventurière.
Humeur : Sarcastique.
Points Histoire : 50
Jeu 23 Mai - 20:54
    « ‒ A force de fumer, Dame Azaïr, vous vous enlaidirez tant et tant que toute votre réputation de séductrice légendaire ne tiendra plus que dans un dé à coudre. Le teint cireux, une peau creusée, les dents jaunes, et l’haleine acide…
    ‒ Ne t’inquiète pas tant, Seiren, c’est ridicule, je serais morte avant que tu aies vu jaunir mes dents. Si le tabac me tue avant les autorités d’Ignis, j’en serais presque vexée, d’ailleurs. Alors épargne-moi donc tes conseils d’apothicaire dilettante, veux-tu ?
    ‒ Et puis ça ne sent même pas le tabac… Qu’est-ce que vous fumez ?
    ‒ Des feuilles de thé, mon bon ami. Qu’est-ce que tu dis de ça, hm ? Fais donc parler ton expertise médicale, je t’écoute !
    ‒ C’est-à-dire que… Du thé ?!
    ‒ C’est cela même.
    ‒ Nous en avons plein nos gourdes, du thé froid, à quoi vous sert-il d’en fumer ?
    ‒ Je me sens inspirée, dans la fumée. Des souvenirs y surgissent, et il me semble revoir Eloy comme une silhouette fantomatique, ses récits de batailles fantastiques et mon enfance, dans une odeur âcre et entêtante. Tout s’attache à mes pas et mon cœur se peuple de présences réconfortantes par leur innocence. Tu sais, cela donne du courage. Alors, je dessine des stratégies et des plans de bataille au milieu des volutes, avec une assurance terrible.
    ‒ Vous êtes une romantique, Kaede. Mais vous savez ce que je crois ? Vous ne pouvez plus vivre sans fumer, vous avez épuisé nos réserves de tabac et alors, vous avez attaqué le stock de feuilles de thé que nous gardions sous le coude. Vous êtes terrible.
    ‒ … Je suis démasquée. »

La brise chaude, la brise d’Asaül, soulevait les pans légers de son ample tunique. Ils flottaient dans l’odeur mystérieuse du désert comme une myriade murmurante d’oiseaux indigo et frôlaient vaporeusement sa peau moite et son second vêtement en cotonnade blanche. Kaede se tenait fièrement sur son cheval doré et contemplait à travers la fumée grise de sa pipe ces terres arides dont les seins gercés nourrissaient à peine quelques mimosas dépouillés, des cactus et des palmiers nains.
La sorcière, pâle et impassible dans sa brume et ses étoffes sombres, retraçait sur les dunes, sous le soleil de plomb et le ciel trop pur, les batailles et les guérillas qu’elle avait menées contre les seigneurs du désert, ces bandits basanés au front fier et aux yeux noirs. Elle haïssait le désert. Sa chaleur sèche, ses vents comme des gifles griffues, et son sable étouffant qui avalait les sabots de leurs chevaux et aveuglait leurs regards comme l’éclat de l’or en fusion.
    « ‒ Et ce sable, tout ce sable à perte de vue, qu’est-ce que tu crois qu’on peut bien en faire, de ce sable, à part l’avaler peut-être, et s’étouffer avec ? maugréa Kaede, en tirant sur son visage le châle violet foncé qui couvrait ses cheveux.
    ‒ Il ne m’était pas venu à l’esprit qu’on puisse en faire autre chose que le traverser jusqu’à destination, ma Dame, si vous me permettez. » rétorqua Seiren d’un ton railleur.

Les souvenirs féroces que Kaede avait de la campagne d’Asaül la réveillaient parfois en sueur sur sa couche d’Himeji, mais aujourd’hui, elle les noyait au cœur de sa fumée pour trouver une lucidité de stratège aguerrie. Elle fumait hargneusement et se battait contre l’image de Katsuyo qui s’éventrait dans sa tente, contre les ombres des bandits qui attaquaient au cœur de la nuit avec les tempêtes de sable, contre la pensée du général Hanx, des armures rouillées et des hommes au bord de la folie.
L’odeur obsédante du thé réduit en cendres l’aidait à revenir à des considérations plus pragmatiques et à y réfléchir minutieusement. Il y avait déjà longtemps qu’elle avait entendu parler des Fosses. Elle avait transformé ces rumeurs sourdes en indications précises grâce à Seiren et à ses espions, puis en sujets d’indignation et en cris de fureur. Après avoir cassé quelques vases de porcelaine d’excellente facture, pesté mille fois contre les marchands d’esclaves dans des jurons fort peu élégants quoique particulièrement inventifs, la jeune femme avait fait appel à son cher valet et avait galopé sans trêve ni repos jusqu’à la plus importante fosse d’Ignis en consumant sur son chemin toute une besace de tabac et de thé. C’était dire à quel point elle enrageait.
En d’autres termes, Kaede n’avait que faire du trésor royal et quand bien même elle aurait su qu’il avait été volé par une troupe de brigands ahuris, elle n’était revenue au désert d’Asaül que pour exterminer des hommes de peu d’honneur et y trouver quelques bons guerriers auxquels elle accorderait la liberté. Seiren n’aurait pas à se plaindre des problèmes de retour sur leurs investissements cette fois-ci : il n’était pas question d’acheter mais de prendre de bon droit ; la force l’emporte sur toute autre loi en Ignis.

***

Ce n’était pas vraiment l’affaire de Kaede de voyager incognito, au grand dam de son serviteur qui trouvait toujours à se lamenter de son imprudence notoire. Elle s’était annoncée sans détour aux gardes, deux marauds plantés comme des palmiers secs et stériles devant leurs fortifications de pacotille, et était entrée sans mal, après avoir dédaigneusement émis l’hypothèse d’assister à quelques combats. D’ordinaire, Kaede se mêlait indifféremment aux gens du peuple ; elle piochait avec eux, semait avec eux, pêchait avec eux, naviguait à leurs côtés, parlait des vents et des saisons, dansait et levait son verre aux fêtes du printemps comme si elle avait toujours été fermière à Hagi. Mais aujourd’hui, à la pointe sud d’Asaül, quel moyen de ne pas mépriser ces barbares, ces tueurs, ces cannibales ?

Heureusement, l’air frais qui courait dans le canyon et la douceur des ombres refroidissaient peu à peu l’incendie de ses nerfs et calmaient l’ardeur de son âme féconde. Bientôt, l’intelligence en alerte, elle abandonna sa pipe et but de longues gorgées de thé pour débarrasser sa gorge de la fumée et des cendres de sa fureur. Ses yeux volcaniques parcoururent les ruelles insalubres d’un air de défi et ses mains blanches flottaient à la garde de ses deux sabres, Aegidia la nuée ardente et Kuro la griffe sans éclat du dragon.
Quelle ville infecte. L’atmosphère était saturée de suie et les rues empestaient les pots de chambre fraîchement jetés des fenêtres. L’urine imprégnait l’air. La chaussée grouillait de toiles multicolores tirées entre quatre piquets qui couvraient des commerces miteux sous leur crasse, des prostituées saoules et gloussantes et des ivrognes vautrés entre des poitrines dénudées et des croupes féminines.
Une telle atmosphère eut pu leur couper l’appétit, mais à midi, Kaede et Seiren s’achetèrent du pain noir et quelques fruits mal mûris, qu’ils mangèrent sans rechigner, en évaluant les lieux et en fomentant d’orgueilleux desseins.
Seiren avait déjà recueilli quelques juteuses rumeurs en ce qui concernait le maître des lieux, l’Homme à la Peau d’Argent, toutes aussi abominables les unes que les autres. Si elle n’avait pas eu d’autres projets, Kaede aurait simplement envoyé un de ses meilleurs assassins le mettre en pièces pendant son sommeil. Toutefois, avant de faire mordre la poussière à ce fou furieux et de transformer cette fosse en immense brasier, la Sorcière d’Himeji souhaitait offrir une chance aux esclaves qu’on faisait affronter ici comme des coqs pour un peu d’argent, ce qui nécessitait de s’informer un tant soit peu et de prendre des dispositions préalables au massacre pur et simple.

Aussi Kaede passa-t-elle l’après-midi à négocier avec des parieurs véreux qui connaissaient assez les lieux pour lui indiquer l’identité des combattants, qu’elle repérerait le soir même dans l’arène. Vers la fin de la journée, les deux Azariens rencontrèrent un parieur volubile qui avait assez le sens des affaires pour paraître serviable. L’homme, un colosse barbu au rire sonore, disserta longuement de son affaire, en jouant négligemment avec un bâton de marche.

    « ‒ Pour sûr que vous autres, les Azariens, vous n’devez pas être habitués à ce genre de chaleur, ahah !
    ‒ Non, c’est vrai, badina Seiren, d’un air aussi insouciant qu’inoffensif, nous avons l’habitude des chaleurs humides, des orages et des moustiques, pas des déserts arides, mais enfin, on y survit.
    ‒ Enfin, nous ne sommes pas ici pour profiter du soleil, vous pensez.
    ‒ Non, bien sûr ! Il va y avoir du spectacle ce soir, je vous prie de me croire ! Ce s’ra au fond du canyon, comme d’usage.
    ‒ A entendre la clameur qui s’y élève, cela ne saurait tarder, j’imagine.
    ‒ Et comment, ma belle Dame ! J’pense que je n’prendrais plus d’paris pour ce soir, si vous voulez, j’peux vous y accompagner, j’vous présenterai les combattants une fois qu’on s’ra dans les gradins. Ca m’ferait grand plaisir.
    ‒ C’est aimable à vous, Monsieur ?
    ‒ On m’appelle la Tour, ma Dame. »

Kaede donna un petit coup de talon sur le flanc d’Hayao et son cheval avança souplement parmi la foule, suivi par la monture noire de Seiren, et guidé par leur humble et colossal serviteur.
Les hommes tels une marée rugissante retournaient vers le fond du canyon comme au fond d’un océan bouillonnant. Le soir était plein d’un air chaud et le ciel rouge étouffait la terre aride. On suffoquait. Les cris sauvages résonnaient à mesure qu’ils avançaient, et Kaede se sentait frémir de la même hystérie qui gagnait ces fous. Son cœur s’emballait sous sa poitrine, ses lourds cheveux noirs s’électrisaient sous leur voile.
Le Bien et le Mal n’existaient pas. Il n’y avait que le pouvoir et ceux qui brûlaient d’un feu assez intense pour le rechercher.

***


Spoiler:
 

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 49
Age : 0
Métier : Tous
Points Histoire : 99999
Lun 29 Juil - 15:24
Les deux gardes bon marché furent tirés de leur torpeur habituelle par l'arrivée de deux individus. L'un d'eux se présenta et annonça le motif de sa venue. L'autre restait muet. Les deux sbires se regardèrent quelques secondes d'un air ahuri puis éclatèrent de rire.

-Hé bah mon bon m'sieur, qu'est ce que vous voulez que ça nous foute? Y'a pas marqué "portier" sur mon front, si? Regardez plutôt.

Au même moment une silhouette, qu'on devinait svelte malgré les drapés qui la couvraient, suivie de près par un autre individu entra dans la bourgade de toiles et de madriers en annonçant à peine son nom. Le garde poursuivit.

-Je sais pas d'où vous sortez, mais vous devez pas venir souvent ici. On est pas dans un de ces grands châteaux de la royauté. Non, ici, tout le monde peux entrer. Alors vous pouvez rester ici et continuer à nous raconter votre vie, ou vous pouvez entrer et aller faire ce que vous voulez à la fille que vous voulez.

A ce moment, le second garde lui donna un coup de coude dans les cottes. S'en suivit une messe basse entre les deux, pas très discrète étant donné les regards suspicieux qu'ils lançaient aux deux hommes à chaque seconde. Le second garde finit par se redresser tandis que l'autre partait.

-Hum...Ouais, vous pouvez entrer! Essayez de pas trop vous faire remarquer, les querelles se finissent souvent très mal par ici.

Dans la petite bourgade, l'ambiance semblait s'élever. Les gens se pressaient, les bazars, bordels et autres échoppes se vidaient. Tous semblaient se presser vers le fond du canyon, d'où s'échappait une clameur toujours plus importante à mesure que les gens s'y entassaient. La grande palissade surmontée de ses longues toiles bloquaient la vue sur ce qui s'y déroulait.

A l'intérieur, des gradins de bois s'appuyaient contre la palissade en arc de cercle. Des centaines de personnes semblaient s'y être agglutinées. D'autres, des enfants surtout, s'étaient faufilées sous les gradins, entre les armatures de ceux-ci. Ils n'avaient pas peur de l'urine et des excréments lâchées par les personnes au dessus, sans aucune gêne! Les gradins de bois laissaient ensuite place à des gradins de pierre, là où la palissade butait contre les deux parois du canyon. Ces dernières se rejoignaient ensuite, formant une sorte d'arène plus ou moins circulaire. Tout au fond, là où les deux parois se rejoignaient, une grande niche avait été creusée dans le roc. Deux rideaux cachaient la vue de ce qui s'y trouvait.
Au centre de l'arène, un sable rougeâtre, très ocré, couvrait le sol. De nombreuses tâches plus foncées, du sang, couvraient le sable par endroit. Un seul homme s'y tenait debout. Une montagne de muscle atteignant probablement les deux mètres, couvert d'un simple pagne. Les innombrables cicatrices sur son corps, et son air féroce le rendaient très effrayant. Son crâne était rasé, mais il avait laissé poussé une épaisse barbe rousse sur laquelle dégoulinaient salive, sueur et sang. Alors qu'il levait les bras, un homme à la peau ébène posté sur un estrade au bord de l'arène mugit:


-Encore une victoire de la Bête d'Argent! La cinquième ce soir!! Qui sera assez fou pour l'affronter? Qui désire remporter ce magnifique lingot royal??

En effet, à côté de lui et sous bonne garde, se trouvait un tas de lingots frappés du seau de la royauté d'Ignis. Si la foule était unanime pour acclamer le combattant et son éventuel challenger, personne ne semblait enclin à l'affronter. Tout le monde semblait le considérer avec crainte et respect...

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 23
Age : 45
Métier : Chevalier Royal.
Humeur : Taciturne.
Points Histoire : 0
Lun 19 Aoû - 10:20
Le soleil brûlait le ciel et la terre en ce jour pourtant d’hiver. Il scintillait si intensément et dardait le sol si impétueusement que l’on ne pouvait distinguer l’horizon sans parer ses rayons de sa main. Le sable, trompeur, paraissait doux et cotonneux, mais il était desséché et ardent, et chaque bourrasque qui l’emportait venait le fouetter contre les visages secs de ses importuns visiteurs. C’était un territoire hostile à l’homme, tellement hostile que Joad pensa furtivement que seule de la vermine pouvait venir s’installer ici, mais c’était sans doute sous le coût d’une saute d’humeur. Heureusement, par ce temps, Joad n’avait pas si chaud, il portait une tunique d’un rouge pâle, un rouge ocre, elle était assez ample et laissait l’air rare du désert s’engouffrer à l’intérieur pour rafraichir sa peau. Avec un turban de la même couleur sur sa tête, un peu large, il était méconnaissable.

Le Désert d’Asaül était loin d’être le lien que l’on visitait par envie ou par peur du risque. Joad, s’il avait pu éviter d’y revenir, n’y serait pas revenu de sitôt. Durant les nombreuses campagnes auprès d’Iskandar, Joad avait été mené à le traverser en tous sens pour gagner du temps, et il n’en avait jamais gardé de bons souvenirs. Aujourd’hui il le traversait avec Térence d’Ignis, ce jeune freluquet qu’il avait vu grandir. A dire vrai il avait vu grandir tous les princes et princesses d’Ignis et avaient presque avec chacun et chacune d’eux et d’elles fait quelques passes d’armes. Ils les connaissaient presque aussi bien que ses propres fils et filles, c’était peu dire. Néanmoins, Térence était l’un des rares qu’il avait du mal à cerner depuis le regrettable événement qu’il avait traversé et qui l’avait transformé. Depuis, et avec ce qu’il entendait sur le territoire de Térence, il se rendait bien compte de la singularité avec laquelle il guidait son peuple…

Après un long temps de marche et de silence, à entendre le vent glisser sur les plaines sablonneuses, le Chevalier Royal vit enfin un signe de vie, et un espoir de mission rapidement accomplie pour rentrer chez soi. La nouvelle avait été urgente à Lex, il fallait punir ceux qui avait dévoyé le convoi royal. Joad Castamere avait été chargé lui-même de l’affaire par le Roi. Il y serait bien allé, avec Hector ou Lysistrata, mais on lui avait demandé d’attendre que Térence rejoigne la capitale afin de partir pour le désert. S’il avait pu partir avec Hector ou Lysistrata il aurait été de meilleure humeur, et si l’or d’une autre contrée que celle des Marches Dernières avaient été volé, il aurait préféré que le Prince ait pour Chevalier l’un de ses fils, l’occasion aurait valable pour se revoir, et dans le même camp. Il aurait même préféré y aller seul avec son propre loup, mais il était malheureusement trop reconnaissable à ses côtés, il avait préféré le laisser au Château d’Eilean. Néanmoins il avait fallu que cela tombe sur Térence, qui se présenta ainsi aux gardes de la palissade d’entrée :

« Je me nomme Jaime Redwyne, et j’ai entendu parler d’une jeune fille du nom d’Iochia qui excellait dans l’art de la brouette d’Azair. Conduisez-moi à elle, je suis prêt à payer cher pour ses services si connus et… si inattendus. »

Joad resta de marbre devant cette interpellation et ne lâcha pas un seul mot, lui se serait contenté de passer son chemin et de traverser entre les palissades sans demander son reste… Au lieu de cela, il avait droit à la… Brouette d’Azaïr… Joad éperonna les flancs de son cheval pour qu’il reprenne sa marche, et ils avancèrent au-delà de la palissade et le Chevalier fit tout de même un signe de la main aux gardes pour les remercier sans trop de manière de leur conciliation et de leur conseil. Conseil que Joad n’espéra malheureusement pas respecter.

Les deux hommes traversèrent alors cette cité faite de bois et de toiles, parfois de roche quand il y avait une excavation sous la falaise, paraissant si misérable. Dans l’interstice des roches, on suffoquait, cela manquait d’air, et dans l’agitation du soir, l’air était assez pesant, chargé d’odeur âcre et pestilentielle, chargé d’urine et d’alcool, mêlé à la sueur et semence de tout type. Tous semblaient s’engouffrer vers le fond du canyon. Tous  sortaient de leurs bric-à-brac de fortune. Des hommes, des femmes, des enfants. Cela n’était pas tellement visible mais certains faisaient office d’échoppe, de bar ou autre, il n’y avait néanmoins et manifestement que le minimum de ce qu’a besoin un homme, des femmes et de l’alcool ; à se demander comment des gamins pouvaient courir à travers ces ruelles nauséabondes. Mais il y avait toujours un signe distinctif, il y avait toujours devant les échoppes cette odeur d’alcool tenace qui, bien que l’odeur d’alcool était forte dans ces lieux, aurait permis de suivre un homme tant il avait le bouquet fort désagréable d’une hydromélerie imprégné à sa peau comme parfum –si tant est que l’on sache ce qu’est un parfum à Ignis. Sortaient des bordels des femmes négligées et à demi-nues, parfois ivres, qui abandonnaient leurs associées, couchées contre un tonneau et ensevelies sous les corps puants d’hommes inconscients.

Joad passait devant ce piteux spectacle avec froideur, on n’était pas loin là d’une orgie générale, dans la lie d’une société décomposée. Son cheval se fraya un chemin à travers la foule, suivant le mouvement. Ayant passé une toile, ils le traversèrent et découvrir alors d’immenses gradins de bois secs, conçus dans un apparent désordre, tellement de guingois que l’on aurait pu se demander comment ils tenaient debout. Les tribunes étaient noires de monde, et le bruit insoutenable. Pourtant, et le temps de quelques secondes, le Chevalier crut voir de l’autre côté de la foule un visage familier de femme, mais aucun nom ne lui vint sur l’instant, cela le troubla, il la connaissait. En la cherchant à travers la masse mouvante de la foule, son regard se posa  au  centre des gradins où il y avait manifestement une arène, et Joad ne s’attendait pas vraiment à autre chose, après les femmes et l’alcool, il y avait la violence.

Tout le monde acclamait l’homme qui était dans la fosse, grand, trapu, c’était une force de la nature. Tellement naturel qu’il était quasiment nu, seulement couvert d'un pagne. Son corps était parcouru de lacérations cicatrisées et son faciès était plus proche d’un monstre que de celui d’un homme : son crâne chauve, ses joues crasseuses et couvertes d’une barbe de feu parcourue de sang et de sueur salivante. L’arène, d’un sable ocre, était parsemée de taches sanguinolentes, et le dernier homme qui était resté dans cette fosse avait laissé une trainée effroyable de sang à sa sortie… C’est alors qu’un homme à la peau noire sur une estrade cria à tout rompre pour haranguer la foule :

« Encore une victoire de la Bête d'Argent ! La cinquième ce soir ! Qui sera assez fou pour l'affronter ? Qui désire remporter ce magnifique lingot royal ?? »

Il n’en fallu pas davantage pour Joad, il y avait la Bête d’Argent, l’homme qu’il devait ramener à Lex, mort ou vif, et l’or sous ses yeux. Ses deux objectifs étaient à portée de main. Il regarda Térence un instant en lui posant une main amicale, presque fraternelle sur l'épaule, car il l’avait vu grandir comme l’un de ses propres fils, et lui dit à voix basse :

« Je vais descendre dans la fosse, notre objectif est de le ramener vivant, et c’est, pour l’instant, le seul coupable du vol de votre or, alors je ne souhaite pas de morts ici, il y a trop innocents, et de nombreux enfants qui n’y sont pour rien. Par contre, si la situation venait à tourner, le tuer n'est pas une perte. »

Joad avait pris les devants, il s’imaginait trop bien ce que pouvait ressentir l’orgueil démesuré de Térence face à l’affront qu’il avait subi quand on lui vola son or. Le Chevalier Castamere s’agrippa alors à la rambarde et sauta lestement dans la fosse puis s’avança sans mot dire en défiant son ennemi d’un regard glacial. Ce n’était pas un geste irréfléchi, c’était simplement la façon la plus rapide de trouver une résolution à ce pour quoi on l’avait envoyé ici. Quoiqu’il en soit, dès son apparition dans la fosse, la foule s’était tue d’étonnement et de désarroi, mais ses cris quadruplèrent en intensité aussitôt, heureuse du nouveau spectacle qui lui était promis.

Le Défenseur du Roi s’avoua en lui-même être mal à l’aise devant tant d’exhibition et la chaleur environnante le pesait. Après un court instant de réflexion, il retira son turban et essuya son visage en sueur et collant de sable avant de le jeter à terre. Après tout, dans ces bas-fonds de la société, qui pouvaient bien reconnaître, même connaître Joad Castamere. Personne ?

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 94
Age : 0
Métier : Prince Poète
Humeur : Poétique
Points Histoire : 0
Sam 7 Sep - 11:59
Il est des jours comme ça où les choses se passent agréablement. Pour vous donner un exemple concret, quand l’on vient récupérer un trésor volé, trouvé les coupables et le butin en train de vous attendre défini la chose comme agréable. On pourrait même rajouter un petit qualificatif pour décrire l’effet produit quand les susdits coupables proposent d’eux même de se battre et de mourir. Comme rien n’est jamais parfait et que tout peut être amélioré, on pourrait nuancer le propos en disant que la marche dans le désert était de trop ainsi que l’inutile mise en garde de Joad. Mais quand même dans l’ensemble, Térence allait récupérer son or sans avoir à lever le petit doit et sans trop se compliquer la vie. Joad méritera surement un petit poème pour célébrer la ferveur avec laquelle il servait Ignis. Et puis c’était le genre d’homme que l’histoire oubliera inévitablement alors autant lui permettre d’accéder à une gloire toute relative de son vivant. Une étincelle de postérité dont la lueure s’éteindra à sa mort tant tout le monde en ignore la lumière blafarde.

L’homme qui se trouvait dans l’arène était une montagne de muscles impressionnante. On aurait pu croire à un gorille albinos dopé aux hormones et à la gonflète… ou quelque chose de proches. Dans une fiction digne de ce nom, ce genre de personnages a généralement le rôle de l’homme de main dont la présence très souvent inoportune donne cependant au héros l’occasion de prouver son courage. Car comment le lecteur étonné par la force de l’homme ne pourrait ne pas trouver brave l’homme capable de s’opposer au primate sus-mentionné ? L’illusion était souvent complète et la réalité de la situation actuelle ne la rendait que plus belle. Car bête de muscles ou non, quiquonque connaissait Joad Castamere savait que il n’y avait aucune bravoure dans ce combat. Juste la male assurance du premier combattant d’Ignis contre l’ignorance un peu folle de la bête d’argent ; tout homme normalement équilibré, du moins dans sa tête, s’enfuirait en courrant plutôt que de tenir tête à un chevalier d’Ignis. En même temps il fallait être relativement malade, d’un point de vu mentale en tout cas, pour s’attribuer de force des biens appartenant à la famille royale d’Ignis. Alors ton sur ton tout cela était magnifiquement raccord.

Se heurtant à la foule qu’un silence respectueux avait gagné, le prince se fraya tant bien que mal un passage vers l’intérieur de la tente. Tous avaient les yeux rivés sur le chevalier descendu dans l’arène et personne ne remarqua vraiment ce jeune homme enturbanné qui n’avançait qu’avec peine. Le prince prit place sur les tribunes en face de l’or pour être sur d’avoir une vu bien dégagé à la fois du combat mais aussi du butin. C’est avec un regard teinté d’une légère anxiété qu’il regarda le fond du canyon d’où semblait partir une grotte naturelle qui pouvait cacher bien des choses. Se contenant un peu, il ferma les yeux et pensa à Mia, puis les rouvrit ; la foule autour de lui était putrides et nauséuses comme le sont les foules populaires et anarchiste. Une forte odeur d’alcool, de pisse et de merde ainsi qu’un parfum de sperme et de friture s’en élevait. Des hommes et des femmes muaient en bête se tenait avec lui. Certains hurlaient rendu fou de bonheur par la couleur teintée du sable, des mains lubriques se posait sur des rondeurs charnelles à peine voilée, parfois avec la complaisance des femmes, parfois contre leurs grées, mais toujours avec brutalité. Une jeune esclave et un vieux monsieur tentait de disparaître derrière un tréteaux de bois alors qu’un peu plus loin, un homme d’âme moyen titubait comme une frégate sur la mer en furie. La bière à la place de l’eau, l’eau-de-vie en guise de vent et de pluie, la complète de la déchéance alcoolisé qui ne tarderait à s’achever dans une réjection exhaléeuse.

L’envie de brûler tout ces gens la envahissait le jeune homme de plus en plus. Pourquoi ne pas le faire puisqu’il en avait le pouvoir ? Pourquoi ne pas mettre une fin à cette mascarade, tuait d’un sort cette  pitoyable assemblée et d’une boule de feu bien placé mettre fin au combat avant même que celui-ci ne commence ? Puis tuer sans proces les gardes et l’homme à la peau d’ébène, charger Joad avec l’or et repartir de cette fausse à putrin ? Le feu montait, crépitant de plus belles dans le sang d’Ignis alors que Joad s’avançait de son pas ferme dans l’arène. L’avertissement du chevalier ainsi que le désir de voir le combat l’en empêchait pour le moment mais pour combien de temps. Cette foule avide de sang n’avait même pas la courtoise de tuer avec élégance les gens dont elle venait voir le sang couler, pourquoi avoir la moindre mise en scène quand à la mort qui les guette et qui ne représentera rien pour personne dans ce pays ? Térence s’arrêta de gamberger, le combat allait commencer.

Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 256
Age : 24
Métier : Conspiratrice, aventurière.
Humeur : Sarcastique.
Points Histoire : 50
Mer 11 Sep - 1:21
***

Le voisin de Kaede engloutissait des litres de mauvaise vinasse dans son gosier gargantuesque, éructait des nuages malodorants, hurlait des imprécations dans un galimatias impénétrable et se leva deux ou trois fois pour pisser sur les spectateurs assis au gradin du dessous. La sorcière restait impassible dans ses voiles sombres, droite et digne sur son séant. Son visage blanc ne trahissait aucune émotion sous son châle violet mais ses mains flottaient distraitement autour de la garde de son sabre court Jato, le serpent tentateur qui inspirait tant d’inclinations venimeuses à son âme. Une rumeur un peu brouillée bourdonnait dans la tête de Kaede, comme si le vacarme qui tourbillonnait et écumait dans l’arène ne résonnait en elle que dans un confus ressac. Son voisin rota encore une fois et rigola à gorge déployée. Chacune de ses frustes convulsions soulevaient ses épaules massives, ses énormes mains et sa gourde en peau de chèvre qui arrosait de picrate son torse retentissant. Kaede plissa du nez.
Seiren et la Tour discutaient avec animation des bénéfices que réalisait un parieur lambda dans des fosses comme celles-ci et de la rentabilité d’un tel métier malgré les conditions de travail exécrables. Le valet, enfin plongé au cœur de son élément, s’enthousiasmait gaillardement et se laissait submerger par une avalanche d’équations financières et de chiffres avantageux. Alors qu’il bénissait pompeusement les mérites de la nation d’Ignis qui laissait tant de perspectives d’enrichissement aux gens habiles et entreprenants, la Tour le coupa brutalement en bondissant sur ses pieds.  
    « Ah, Dame Azaïr ! Voici venir la véritable attraction de la soirée ! C’est la Bête d’Argent, regardez ! »

Kaede se leva dans un élan exalté, les yeux pleins de fièvre et de furie. Dans le même temps, son voisin se jeta aussi à la balustrade et la bouscula violemment avec un cri de triomphe barbare qui la projeta sur Seiren. Elle se redressa immédiatement, la cervelle enflammée, et voulut se jeter sur le mécréant, le prendre par le col et discuter comme il seyait avec lui de leurs petits différents. D’homme à femme, en bonne et due forme. Mais Seiren, que l’habitude avait rendu vif et prévoyant, attrapa sa maîtresse par le poignet et lui adressa un regard apaisant.
    « Si vous voulez bien m’excuser, ma Dame, dit-il calmement, ce n’est pas la peine. »

Elle ouvrit la bouche d’un air absolument sidéré.
    « Ce n’est pas la peine ? répéta-t-elle d’une voix étranglée. Ce n’est pas la peine ?
    ‒ A l’évidence, non, rétorqua tranquillement le valet. Accordez vous un instant de réflexion, Kaede, et vous noterez qu’initier une bagarre dans les gradins – toute justifiée soit-elle, n’est-ce pas – serait plutôt contreproductif quant à nos plans. »

Kaede ferma la bouche. Ce fut davantage la rhétorique volubile et étourdissante de Seiren que sa propre raison qui l’incitèrent à ravaler sa rage et à tourner son regard sur le colosse qui avançait désormais sur le sable chaud, sous les ovations sauvages de la foule. Le cœur palpitant de Kaede s’assagit doucement, comme une créature hébétée, prête à s’endiabler et à s’aliéner de nouveau à la moindre petite contrariété qu’on lui ferait. Elle observait la Bête d’Argent de tous ses yeux. Les beuglements forcenés de son voisin l’irritaient un peu plus à chaque seconde, mais elle tentait de se faire une raison – ce qui constituait déjà un effort exceptionnel de sa part, il faut le lui concéder. Elle fit appel à tout son sang-froid et commença à réfléchir intensément. C’était d’une facilité déconcertante. Il lui suffisait d’un geste, de quelques mots lancés en langue commune, pour faire pleuvoir des oiseaux de feux dans l’arène et écraser cet insecte – cet immonde et gigantesque scarabée – qui insultait l’humanité par sa seule présence au monde. Elle tripotait les franges noires qui ornaient le manche de Kuro d’un doigté nerveux et serrait les dents impatiemment. Seulement voilà, oui, c’était trop facile. L’homme à la peau d’argent, le maître des lieux, le monstre que ses espions avaient dépeint si imprévisible et si dangereux, n’était-il donc que cette chose hideuse, bardée de muscles, qui avait besoin d’un aboyeur pour l’annoncer dans l’arène ? Comment dire ? Elle s’attendait à mieux. Il n’y avait rien à en dire de plus, c’était vulgaire, comme tout ce qui constituait cette fosse, de ses trous à purins à ses croupes en éventail, c’était infâme et indigne d’exister.
Kaede était venue à Asaül avec des vues expéditives, certes – après tout, il n’y avait ici que des barbares – mais elle avait formé quelques espérances quant à la prestance de son ennemi futur. « L’homme à la peau d’argent », c’était un titre qui avait stimulé son imagination, elle s’était représenté son combat à venir dans un drapé de noblesse, couturé de sauvagerie. Mais non, à la place, elle avait « la Bête d’argent », un animal roux et mugissant qui n’attendait qu’un bon matador pour lui enfoncer les cornes en travers de la poitrine. C’était pitoyable. C’était décevant. Elle soupira, son nez se fronça, et ses lèvres se pincèrent dans un air de bouderie puérile.
Nonobstant ces petits déplaisirs qui piquaient un peu son amour propre, Kaede raisonnait plus lucidement sur la base de son intuition. Il y avait un écart assez conséquent entre « la Bête d’argent », l’animal de foire qu’elle avait présentement sous les yeux, et « l’Homme à la peau d’argent » dont on lui avait parlé avec tant d’effroi. On pouvait considérer qu’il n’y avait là en vérité qu’affabulations de petites gens terrifiées, agrémentées d’une variation inventive des surnoms qu’on attribuait au maître des fosses, bien sûr. Mais enfin, passer de la condition d’humain à celle d’animal par la voix d’un sous-fifre, au cœur de sa citadelle, cela relevait d’une absurdité insultante. Kaede se permit donc tout à fait raisonnablement de douter de l’identité du guerrier qui commençait à assommer à mains nues ses adversaires dans l’arène. Il ne s’agissait peut-être que d’un sbire directement au service du propriétaire légitime de cet infect dépotoir. C’est pourquoi Kaede ne se leva pas immédiatement pour offrir à ce monstre une mort rapide et sanglante.    
    « Par les entrailles d’Iskandar ! » rugit-elle, soudain.

Son abominable voisin venait de lui renverser un bon quart de sa piquette dans le dos en trébuchant pour se rasseoir. Elle se retourna vers lui comme une furie, les yeux réduits à l’état de deux fentes lumineuses. Ses voiles bleus et violets se soulevaient vaporeusement tandis qu’il émanait de son corps une chaleur de fournaise. Des effluves de vin se mêlèrent à son parfum naturel de cendre et de thé et se volatilisèrent autour d’elle lorsqu’elle fit un pas vers son gueux.
    « Ecoute-moi bien, mécréant imbécile… vociféra-t-elle, en le saisissant par le col, le visage à quelques centimètres de cette autre face nauséabonde. Si tu te montres encore une fois en ma présence – une seule – tel que la nature t’a permis d’être jusqu’à ce jour, je te jure que j’enfonce mon sabre au fin fond de tes entrailles… C’est compris, méprisable vermine ?! »

Si vous vous posez la question, Kaede était certainement le genre de personne qu’on ne voulait pour rien au monde mettre en colère. Ses cris assassinaient plus sûrement qu’un couteau bien aiguisé et il y avait assez des flammes de l’enfer dans son regard pour faire rôtir toute l’intendance du palais royal de Lex. Mais parfois, il faut être honnête avec soi-même et regarder la dure et crasseuse réalité en face.  
    « Ah ! vagit l’abominable en éructant un rot sonore. Et vive la ribaude, traînée ! »

D’un geste brouillon et brutal, il rejeta Kaede contre la balustrade de leur gradin. Pendant une seconde abasourdie et prolixe, la jeune femme cessa de réfléchir, de penser et de respirer. Vous pouvez avoir plus de charisme que la plus belle des reines, plus de pouvoir que le plus terrible des guerriers, plus de sagesse que le plus vertueux des philosophes, plus de folie que le plus infernal des démons de l’enfer, rien ne mettra en doute la toute-puissance des simples d’esprit. Croyez-vous leur inspirer du respect ? S’ils n’ont pas encore sombré dans les abysses noirs de la déraison, sachez bien que vous ne leur insufflerez que la crainte. Ils n’ont conscience d’autrui qu’en tant de serpillères infâmes de l’humanité où chaque jour ils essuient leur fange. Quid du respect, vraiment ! Vous êtes bien fou, vous qui vous figurez qu’après une vie d’orgueil dans le sang et les immondices, vous pourrez vous dresser sur un piédestal ! On ne sort jamais de la boue à Ignis. On y reste et on y croupit. L’or et la soie et les palais et les rangs n’y font rien. Il faut toujours se battre pour tenir sa tête hors de l’eau visqueuse du mépris, et pourtant, vous n’en sortirez jamais vraiment ; ce n’est que folie d’espérer le respect ici, ce n’est qu’une illusoire bataille contre la Loi éternelle de la nation du feu.
Kaede se redressa en tremblant de fureur. Elle plongea sur l’infâme, prête à lui faire rendre gorge.

Mais Seiren, dans un élan salvateur, se glissa de toute sa filiforme silhouette entre le rustre et la jeune femme. Il attrapa l’épaule de Kaede d’une main douce et ferme et lança un rire très gai.
    « Bonjour, mon brave, dit-il, en lui lançant au visage sa gourde qui était tombée à ses pieds. Vous avez malencontreusement laissé échapper ceci, prenez garde à ne plus la perdre, c’est une bien belle gourde, en vérité.
    ‒ Seiren ! tonna Kaede, tandis que son valet se plaçait ingénieusement entre elle et son rat d’égout. Enlèvtoid’là !
    ‒ Incroyable ! s’écria-t-il, en se tournant vers l’arène, l’air faussement enthousiaste. La Bête d’argent entame son cinquième combat ! Je ne l’aurais pas cru si on me l’avait dit, parole d’homme. Quelle force de la nature, quel art ! Une montagne en mouvement, n’est-ce pas la Tour ? Vous qui êtes pourtant colossal, vous paraissez minuscule à ses côtés.
    ‒ Oh, oui ! Oui, oui, M’sieur Seiren.
    ‒ Il fracasse tous les esclaves qu’on lui présente d’une tranche de la main, regardez ça, il l’abat comme un couteau de boucher ! C’est sanglant. Dire que ce sont de grands gladiateurs, on ne se l’imaginerait pas à première vue, qu’en pensez-vous Dame Kaede ? »

Les mots de Seiren firent l’effet d’une douche froide à Kaede. Elle se retourna lentement vers l’arène, le teint livide, la poitrine vide et glacée. Le spectacle était effroyable. Le monstre, désormais couvert de cicatrices, d’excréments et de sang, se jetait sur ses victimes en écumant, les enserrait dans une étreinte mortelle, compressait leurs poumons, brisait leurs os et tordait leurs bras et jambes comme s’il ne s’agissait que de souples fils de fer. Mais au-delà de toute l’horreur que déployait l’arène, il y avait les hurlements euphoriques et la fièvre des spectateurs, des enfants saouls et hilares au premier rang, des cafards poisseux comme le voisin de Kaede, qui se leva à nouveau pour gueuler à la balustrade.
La sorcière écarlate se tourna vers son valet qui, malgré sa voix d’histrion débonnaire, avait la pâleur d’un cadavre tout à fait décomposé.    
    « Cet endroit doit brûler. » murmura Kaede, sous les replis de son châle.

Seiren acquiesça silencieusement. Sa maîtresse posa ses mains sur la balustrade, sans plus prêter la moindre attention au porc immonde installé à ses côtés, et évalua le terrain avec sévérité. Seiren avait raison, elle se dispersait inutilement, pire, elle se préoccupait égoïstement de son pauvre honneur quand des innocents se faisaient égorger, quelques mètres sous ses pieds.
Répugnée par sa propre indécence, elle remarqua que le canyon se refermait sur une gorge étroite, cachée pudiquement sous de chastes rideaux, et réfléchit avec concentration, les yeux rivés sur le fond de l’arène comme si elle pouvait y mettre le feu.
Le crieur noir hurla à nouveau, une fois que tous les combattants eurent été mis en pièce par la Bête, et proposa un sixième massacre pour le prix misérable d’un lingot tristement royal.
Kaede se contint avec peine. Si elle n’avait été qu’un pur amas d’instincts animaux, elle se serait jetée sur le sable et aurait fait vomir les entrailles de ce monstre. Mais elle était une femme civilisée et elle avait un devoir à accomplir. C’était une tâche pressante qui réclamait un peu de temporisation pour être menée efficacement. Peu importait les sbires, s’ils ne se mettaient pas sur son chemin. Dans de pareilles occasions, il fallait à tout prix couper la tête de l’hydre ; le corps s’effondrerait de lui-même et très naturellement. Il n’y avait pas de temps à perdre.
    « La Tour ! commanda-t-elle, d’un ton impérieux. J’ai à faire par ici. Veuillez je vous prie rassembler les hommes que j’ai achetés à l’extérieur de l’arène, près des écuries. Tenez, voici la moitié de votre prix, annonça-t-elle en lui jetant dans les mains une bourse de pièces d’or. Vous aurez l’autre moitié quand je vous retrouverai. Est-clair ?
    ‒ Limpide, dit avidement La Tour, son regard glouton enfoui dans sa bourse nouvellement acquise. Clair comme du cristal, Dame Azaïr, que votre générosité soit louée.
    ‒ Seiren, avec moi. » poursuivit-elle, en resserrant ses fourreaux avec ardeur.

Ils s’apprêtèrent à partir d’un bon pas vers les fonds des gradins, qui les rapprocheraient au mieux du fond du canyon, où résidaient certainement les maîtres des festivités, quand un grand silence s’abattit sur l’amphithéâtre. Ils échangèrent un regard étonné avant de le plonger dans le trou sanglant de l’arène où stagnait soudain un grand marasme.
Un homme s’avançait sur le sable d’un pas ferme. La respiration de Kaede se coupa. Voilà une démarche et une carrure qu’elle connaissait. C’était celles des serviteurs de la Loi, sûrs et implacables, qui gouvernaient Lex et, parce qu’ils se dévouaient aux autorités suprêmes, ne craignaient rien d’autre que le courroux du roi. L’homme s’arrêta et se campa devant la Bête, droit et digne comme seuls ceux qui ignorent l’indécision et l’inertie pouvaient le faire. Pareille à un animal qu’on aurait soudain piqué d’un aiguillon stimulant, la foule se cabra et mugit tout son sauvage enthousiasme. L’homme jeta son turban aux pieds du monstre et Kaede ouvrit de grands yeux exaltés, les lèvres pincées pour retenir une exclamation fanatisée.
    « Impossible… » murmura Seiren, les mains crispées sur la balustrade.

Kaede ne put se contenir plus longtemps. Les mains solidement plantées sur ses hanches, elle éclata d’un grand rire de chien enragé. Elle jeta sa tête en arrière. Son voile violet se défit et libéra ses longs cheveux noirs que le sable en tempête fouetta impitoyablement. La blancheur et l’éclat aigu de ses dents tranchait avec l’ébène soyeux de ses cheveux. Elle ressemblait à une de ces sirènes carnassières qui dans les anciens mythes envoûtaient et dévoraient les marins dans des criques merveilleuses.  
Alors, elle se tourna vers La Tour et s’écria d’un ton éclatant :
    « Mon cher ami, je vous parie tout mon or que cet homme-là va vous pourfendre votre « Bête d’argent » et lui faire vomir toutes ses entrailles dans l’arène !
    ‒ Hum, ça vous met déjà en dix contre un, ma Dame, mais c’est comme vous voulez… » marmonna La Tour en notant machinalement le nom de Kaede sur son petit cahier de comptes miteux.

Kaede jeta un dernier regard à Joad Castamere, rit à nouveau et avança d’un pas vainqueur dans les gradins. Joad Castamere enfoncé jusqu’aux genoux dans la tourbe visqueuse d’Ignis, ce n’était pas banal. Quand elle passa derrière le grand porc bien mûr et bien plein qui lui avait servi de voisin, elle laissa passer Seiren devant, comme si de rien n’était. Elle leva la tête d’un petit air rancunier, jeta un regard à droite, à gauche, et saisit soudain le bas du fourreau de Kuro. D’un geste sec, elle fit brutalement remonter dans sa ceinture le long sabre, dont la garde solide vint frapper l’arrière du crâne de l’affreux. Son corps flasque se raidit, tituba d’un côté, puis de l’autre, heurta la balustrade et bascula pour s’écraser dans sa propre pisse, au gradin du dessous.
Seiren, alerté par le bruit, se retourna et considéra Kaede avec stupeur.
    « Quoi ? demanda-t-elle, d’un ton scandalisé. C’est la vue du chevalier royal qui l’a fait littéralement tomber des nues ! Bon, on y va. »

Satisfaite, Kaede passa devant un Seiren dépité et ouvrit la voie.
Un grand sourire aux lèvres, elle avançait pleine d’une nouvelle et terrible confiance. Oh, Joad Castamere était bien sûr le serviteur le plus zélé d’Iskandar, mais aux yeux de Kaede, il était avant tout un homme d’honneur et un des meilleurs amis d’Eloy, le chevalier qui l’avait élevée au pied des monts Yaegahara. S’il y avait deux hommes sur terre pour qui Kaede avait éprouvé une admiration et une dévotion sans borne, c’était bien Atrée, son père, et Eloy, son tuteur. Les amis de ces deux hommes, morts tragiquement sept ans plus tôt, obtenaient son respect le plus immédiat et le plus sincère.
Toute à son entrain féroce, Kaede passa devant un jeune homme frêle et enturbanné, maladroitement posté face aux lingots d’or qui constituaient la recette peu honorable du potentiel vainqueur. Après avoir fait claquer ses bottes sur trois pas, la jeune femme s’arrêta, les sourcils froncés, et se retourna vivement, dans une nuée de voiles indigo et de cheveux noirs. Ses yeux dorés se figèrent sur la silhouette de Térence d’Ignis, comme ceux d’un prédateur qui aurait flairé une piste, et elle eut un rictus froid et sans humour.
Qui voilà donc… Térence. Quelle merveilleuse coïncidence… Ainsi ce petit fat émergeait de temps à autre de ses soieries poétiques pour nager dans l’océan d’immondices sur lequel gouvernait son père ? Qui l’aurait cru !
Soudain, un courant d’air galvanisant s’engouffra dans sa gorge et gonfla ses poumons. Elle regarda Térence, Joad Castamere, l’amas de lingots au milieu de l’arène, Térence, l’or, Joad, la Bête, Térence, Joad ; elle éclata du même rire un peu fou furieux qui l’avait secouée tout à l’heure. Ah, ça par exemple ! Elle voulut attirer l’attention de Seiren sur l’objet de son hilarité, en lui frappant doucement l’épaule de son poing, et rit encore quelques secondes. Alors c’était comme ça ? Le jeune Térence avait réclamé le larbin de Papa pour remettre la main sur sa tirelire volée !
Elle retrouva rapidement contenance et afficha un calme un peu vicieux quand le visage juvénile du Prince se tourna vers elle. La tête haute, elle le considéra et lança d’une voix claironnante :
    « Bonjour, cousin. Alors, vous avez changé de chaperon ? C’est vrai que celui-là a plus de carrure. Cependant, il me semble à première vue que vous l’ayez légèrement emprunté à Son Eminence Votre Père, je me trompe ? »

Elle eut un sourire acide et un regard corrosif, puis se détourna vulgairement de lui et poursuivit son chemin d’un pas vengeur.
Quelques années auparavant, elle n’aurait certainement pas été si cruelle et si insultante envers le jeune Térence. Lucius avait une tendresse particulière pour lui et Kaede avait toujours respecté les sentiments de son vulnérable alter ego. Si Lucius avait vu du bon en Térence, il en avait certainement existé un jour. Kaede avait souvenir d’une époque où le garçon avait été un hôte doux et aimable en Azaïr, fasciné et contemplatif, le cœur plein des nuées de poussière et des lucioles qu’il amassait aventureusement sur les grands chemins. Cette époque-là était révolue. Tous les enfants d’Ignis s’épanouissent comme des fleurs putrides dans le terreau de la luxure, de la fatuité et de l’ingratitude. Désormais, Térence n’inspirait plus qu’une répulsion viscérale à Kaede, qui était à la limite de contenir une nausée sous son sourire grimaçant.

Elle et Seiren se dirigeaient sans plus de tergiversation vers le fin fond des gradins. Ils dévalèrent des escaliers puants de moisissure, bousculèrent sans ménagement les spectateurs, les mains sur la garde de leurs sabres, et furent bientôt rendus au plus près de la gorge étroite du canyon. Kaede l’examina d’un œil prédateur et siffla, tapie contre une tenture :
    « Seiren, mon ami, quand Sire Joad aura mis suffisamment d’animation dans l’arène, il sera temps pour nous de nous engouffrer au cœur de l’enfer et d’y faire grandir nos plus belles flammes… »

Les yeux de la jeune femme brillaient d’excitation et sa voix avait une profondeur dramatique.
    « Sauf votre respect, Kaede, déglutit Seiren, ça vous concerne bien plus que moi-même, et si je vous y suivrai, ne comptez pas sur moi pour transcender vos espérances…
    ‒ Ne prends pas de risque, Seiren, dit Kaede d’un ton plus sérieux. Je tiens à toi.
    ‒ J’aimerais pouvoir vous retourner le conseil, mais il m’est apparu depuis assez longtemps que c’était inutile.
    ‒ Je pense que tout le monde aura compris que l’histoire de ma vie était celle d’une grande bataille inutile, mon ami, ce n’est plus un secret. »


***

Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé

L'homme à la Peau d'Argent [PV: Térence, Kaede, Joad]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
Page 1 sur 1
Sujets similaires
-
» Esterial Falss
» RUPTURE. ❝ CE QU'IL Y A DE PLUS PROFOND EN L'HOMME, C'EST LA PEAU. ❞
» L'argent ne fait pas le bonheur [Criss]
» Sénateur Carlos Fritz Lebon: un homme malhonnete et dangereux
» Blog de Marc Bazin: Combien d'argent pour «sauver» Haïti ?

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 :: RP-
Sauter vers: