A Ventus, fais comme les Ventusiens



 

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A Ventus, fais comme les Ventusiens

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Sam 9 Mar - 15:04










» Tréfonds sordides de la noble citadelle de Haut-Ecume - 9 janvier 762 - 23h23

Le regard azuré de Waëlen parcourut les courbes indisciplinées des murs de la petite buvette, appréciant les empruntes de crasse, les citations plus ou moins philosophiques laissées par les consommateurs et servant de décoration, les reflets dansants des chandeliers. Le Premier Prince déboutonna distraitement son informe manteau de laine.
Contrastant avec le saisissant froid s'étant imposé à cette heure tardive dans les rues filiformes de Haut-Ecume, une lourde atmosphère étouffante aux relents d'alcool, de tabac et de vomissure, régnait dans l'humble estaminet. Ou lupanar. Les activités suspectes entreprises par les clients de l'échoppe, dans les nombreux coins d'ombre offerts par l'éclairage plus que sommaire de l'établissement, laissaient planer un doute sur l'étiquette précise des services proposés en ces lieux. Enfin, à l'image de la réputation de Ventus, le jeune homme n'aurait pas été étonné d'apprendre que l'endroit dans lequel il venait de pénétrer était voué à « l'élévation de l'être humain » ; que cette élévation fut psychique, métaphorique ou physico-chimique. Et cela ne l'aurait pas dérangé, loin de là. L'occasion aurait d'ailleurs été parfaite, plus qu'arrangeante pour ses plans de la soirée. Car, après tout, l'héritier de la couronne était un homme en mission.

Dire que tout avait commencé innocemment aurait été un mensonge. Peut-être, éventuellement, la toute première intention ayant finalement mené le Premier Prince à sa situation actuelle avait, le temps d'une seconde, contenu naïveté et pureté. Et encore, Waëlen n'y aurait pas parié ses flammes étant donné que cette pensée avait été conçue par le cerveau de son paternel. Qui, en l'occurrence, n'avait rien de naïf ni de pur. Bon, la requête d'origine stipulait uniquement et simplement au jeune homme de se rendre en Hambrilian afin d'évaluer l'ajustement des patrouilles frontalières, et de modifier les décrets concernant celles-ci si besoin était, mais il aurait été illusoire de penser que Waëlen réaliserait laconiquement celle-ci. Et, après tout ce temps de vie sous le même toit, Iskandar ne pouvait pas honnêtement plaider l'ignorance quant aux petites déviances de son fils. Ou alors ce dernier pouvait sérieusement commencer à envisager son ascension sociale finale.
Enfin, la mission princière en elle-même fut résolue en quelques jours, mais quelques jours de trop qui donnèrent à son exécuteur un peu trop de temps libre pour concocter une nouvelle entreprise. Bien moins princière et bien moins louable, évidemment. Pour sa défense, le blondinet n'avait pas été seul investigateur dans cette affaire. L'élaboration de celle-ci avait effectivement requis quelques bouteilles de vin, pas loin de quatre brillants cerveaux – ou du moins qui aimaient à se penser comme tels – et une dizaine de paires de chaussettes.

Les chaussettes, en fourrure prélevée d'un quelconque mustélidé, avaient été un cadeau du jeune lieutenant Hasan Kregstöne qui, passant outre les couleurs si vives qu'elles écorchaient la rétine de quiconque posait les yeux dessus, au nom de l'amitié le liant au Premier Prince – et à la famille Royale en générale – avait trouvé de bon goût de les remettre à ce dernier. Comme souvenir de son voyage diplomatique – de trois jours – à Haut-Ecume, pour l'ensemble de la fratrie Ignisienne. A raison d'une chaussette chacun – parce que fallait pas abuser, le salaire qu'apportait son rang était juste suffisant pour le faire vivre dans des conditions sociales acceptables –. Et, bien que loin de s'offusquer de la nature particulière du présent – car le prince n'était pas du genre à refuser une bonne paire de chaussettes, comme il aurait été incapable de déceler la laideur de celles-ci de part son manque total de discernement concernant la décence vestimentaire – Waëlen s'était tout de même insurgé contre le manque d'originalité de son compère. Qui donc se rendait à Ventus pour acquérir des chaussettes, quand tout un panel de fantaisies exotiques s'ouvrait alors à vous ? S'en suivit toute une série de débats aussi profonds et spirituels qu'un cul de bouteille, dont la blondinette tête princière ne se rappelait que partiellement mais n'éprouvait aucune honte à affirmer l'existence passée, ayant finalement menée à la conclusion suivante : le Premier Prince prouverait à ses compagnons de boisson qu'il y avait bien plus intéressant à Haut-Ecume que des chaussettes, et qu'il en rapporterait notamment un échantillon. De ces items plus saugrenus. Pas des chaussettes.

D'où les préparatifs un peu bancals, désinvoltes et improvisés de son expédition. D'où la coloration impulsive de ses mèches dorées d'un bleu nuit grâce à un onguent que Hasan avait déniché dans un fond de placard. D'où la discrète escapade – aussi discrète que peuvent l'être quatre jeunes hommes savamment éméchés déambulant avec la grâce de pachydermes sous extasie – de la noble demeure d'Aliènor d'Ignis, en prenant bien garde à ne pas tomber sur celle-ci ni sur Nathan qui s'étaient ponctuellement soustraits à la présence des soulards – et qui, Waëlen espérait dans un recoin indemne de son cerveau, n'étaient pas allés s'intéresser à l'échange et la consommation d'autres fluides –. D'où les « au revoir » à la fois violents, joyeux, encourageants, insulteurs, pompeux, incertains et gageurs ; à rendre schizophrène. D'où l'application peu louable de ses capacités minutieuses de furtivité lors de son évanouissement dans le paysage d'Hambrilian. D'où « l'emprunt » de vêtements plus humbles à un paysan quelconque surpris en train d'arroser une petite famille de buissons de la manière la plus naturelle pour un homme – à noter que le Prince avait préféré carboniser d'un geste négligent ses propres habits et de laisser le pauvre hère se débrouiller avec les ressources environnantes pour regagner un brin de décence, parce que c'était tout de même plus amusant – tout comme celui de quelques vaches dans un enclos d'une résidence isolée en périphérie de la ville – l'action n'avait pas été des plus modestes mais étonnement rien ne l'avait empêché de la mener à bien –. D'où la course effrénée, irréelle et haletante, à travers les denses forêts d'Hambrilian, via des sentiers tortueux et peu empruntés, à dos des imposantes bêtes – dont le tonitruant passage en force devait probablement rester graver à vie dans l'écorce des bois – jusqu'à la frontière Ignisienne. D'où le passage frontalier tellement facile que, malgré sa dégaine informe et sale, son argument de traversée extrêmement évident et simple, Waëlen laissa ses compagnes de voyage abandonner quelques cadeaux aux douaniers en service sur lesquels il était tombé. D'où l'embarcation à la tombée de la nuit sur une petite plateforme de fortune, menée par une équipée – malheureusement pour elle – impuissante face à trois bœufs surexcités et vingt-quatre années de roulements de muscles, de départs de barbecues et de conspirations retors. D'où le débarquement un peu trop précoce ayant conduit à une visite non programmée des tréfonds des eaux encerclant des leurs sombres bras la noble île Ventusienne. D'où une arrivée peu commune – peu commentée par les sentinelles en faction malgré leurs regards plus qu'inquisiteurs –, et remarquée malgré la nuit avançant inéluctablement, et la vente aisée de ses bêtes accompagnatrices – parce que des vaches qui arrivent à Haut-Ecume en nageant ça a quand même de la gueule –. D'où les errances dans la citadelle à la recherche d'un lieu pouvant lui procurer ce pourquoi il était venu. D'où sa position actuelle.

Après avoir pris quelques secondes pour apprécier l'intérieur de la buvette, le Premier Prince – qui hormis sa tenue altière et sa prestance de coutume ne ressemblait plus vraiment à l'image que renvoyait son titre – avisa le bar et ses quelques hauts tabourets libres. Slalomant entres les serveuses pour lesquelles l'établissement n'avait visiblement pas investi dans le tissu, entre les éthyliques et les intoxiqués dont l'esprit visitait d'autres strates de l'univers, entre les objets volants non identifiés et non identifiables, entre les projections alimentaires, toxiques et liquidiennes dont il ne fallait peut-être pas vouloir connaître la nature, les corps en manque de chaleur, les corps en manque de violence, les corps en manque de spiritualité, les corps en manque de conscience... Waëlen atteignit son objectif primaire – non sans avoir cédé son bonnet de mouton et reçu un visqueux baiser sur la joue ayant laissé pour trace une grotesque marque rouge graisseuse – et posa son princier derrière sur un escabeau qui avait manifestement d'ors et déjà bien vécu.
Au-delà du comptoir, une armada d'employés, dont l'uniforme n'aurait pu être plus suggestif s'il avait été transparent, s'affairait dans une ambiance chaleureuse et libertine. Au-dessus des nombreux tonneaux où ils puisaient les différents alcools, des étagères croulaient sous une multitude de bocaux et flacon renfermant poudres, végétaux et liquides en tous genre qui, malgré l'étiquetage, demeuraient majoritairement inconnus à la culture de l'héritier à la couronne. Fait qui titillait la curiosité de ce dernier. Néanmoins, ayant eu le temps de décuver depuis son départ de chez Aliènor, l'idée de trouver un cobaye plutôt que de tester lui-même – du moins dans un premier temps – ces étranges substances lui paraissait plus commode.

- Alors mon cœur, qu'est-ce que tu prends ? lui demanda soudainement une voix aiguë par-dessus le brouhaha ambiant.

Et le Premier Prince se rappela que si les valeurs Ventusiennes pouvaient être très intéressantes, notamment celles d'affranchissement et de profit de la vie, elles n'en restaient pas moins des bombes à retardement.

- Je suis certaine que nous avons touuuuuut c'que tu veux, continua la sexagénaire dont les amples mouvements enthousiastes – et peut-être charmeurs pour une autre tranche d'âge – agitèrent violemment les appendices dénudés de son corps. Contre une petite compensation, évidemment, ajouta-t-elle avec un clin d’œil malicieux.

A moitié fasciné par son interlocutrice – qui, il fallait tout de même l'admettre, malgré son âge certain disposait d'une sensualité et d'un charisme intrigants – à moitié plongé dans les pensées que lui prodiguait cet univers différent de celui qu'il pouvait trouver dans une taverne Ignisienne, Waëlen se contenta d'indiquer au hasard l'un des noms exotiques gravés dans le bois du bar. Il se doutait qu'il ne trouverait pas céans les grands crus servis à la cour, et aucuns des intitulés présentés à lui ne lui rappelait ceux des buvettes des terres du feu.
Alors que la serveuse s’éclipsait derrière ses collègues tous plus jeunes qu'elle, le regard inquisiteur du Premier Prince accrocha un mouvement différent à travers la foule de joyeux lurons. Un homme, dont rien en la stature ni en l'apparence vestimentaire ne devait le démarquer du reste de la masse, s'entretenait avec mesure, gravité, et ce qui semblait être de l'impatience autoritaire, avec trois jeunes gens de forte carrure. Ils se tenaient en retrait de l'activité anarchique de l'estaminet, devant une porte entrouverte par laquelle Waëlen pouvait deviner un long couloir faiblement éclairé de quelques bougies au sol. La houleuse discussion fut brutalement interrompue lorsque l'entrée donnant sur le passage s'ouvrit soudainement en grand, révélant l'une des plus étranges silhouettes que le prince eut jamais à voir. Demeurant dans la pénombre du couloir, un corps qui devait être féminin avait rejoint le groupe. D'habiles mais lourds traits de pinceau avaient transformé cette femme – ce qui devait être une femme au vu du manque certain de proéminence entre ses jambes – la rendant irréelle. Et incomplète. L'héritier de la couronne n'aurait su dire ce qu'il manquait, mais cette vision lui laissait une impression d'inachevé. Il n'eut cependant pas le loisir de s'appesantir d'avantage sur le sujet car les cinq compères s'engouffrèrent rapidement dans le couloir à la dérobée. Avant qu'ils ne referment derrière eux, Waëlen aperçu toute une rangée de toiles savamment disposées selon l'éclairage sur les parois de l'étroit passage.

- Et voilà, poussin, le rappela une nouvelle fois à la réalité la fière serveuse sexagénaire en posant devant lui un breuvage indéterminé. Quoi que le terme ne soit pas vraiment approprié, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à la chevelure du prince.

Attrapant une mèche de cheveux entre ses doigts ayant perdu depuis longtemps leur noble propreté, le jeune homme haussa les sourcils à l'image qu'elle lui renvoya. Apparemment la coloration de fortune n'avait pas apprécié le plongeon forcé dans les eaux de Ventus et avait décidé de virer à un vert foncé quelque peu douteux. Le temps d'une seconde, l'héritier à la couronne se demanda quelle tête ferait son Royal Père s'il devait rentrer sur Lex dans cet état capillaire. Après quoi il conclut rapidement que sa sœur Aliènor et son Chevalier Nathan l'auraient tué bien avant qu'il ne foule le sol de la capitale s'il devait se présenter à eux avec l'équivalent d'un tas d'algues mortes sur le chef, et que la question était donc vaine. Néanmoins, il ne pouvait pas dénier le certain attrait de sa situation. Il trouverait un souvenir digne de ce nom à rapporter à Hasan pour y avoir contribué. Si, une nouvelle fois, Aliènor et Nathan n'avaient pas déjà trucidé le lieutenant.
Laissant ses cheveux tranquilles, le Premier Prince riva son regard au verre à cocktail que la serveuse lui avait apporté. Et il se dit qu'il aurait peut-être du s'inspirer de son entourage avant de commander.

- Par les poils de fesses d'Ehol ! Mais ce truc bouge ! s'exclama-t-il en fronçant le nez.

Parce que non seulement le liquide était d'une suspecte couleur marron avec des granules noirs, bullait, dégageait une dérangeante odeur de poulet rôti, mais en plus donnait l'impression d'avoir une vie propre. Levant la longue cuillère qui avait été plongée dedans, Waëlen eut le loisir de découvrir que sa boisson avait la charmante consistance de la gelée. Et qu'il avait beau essayer de l'assassiner à coups de cuillère, elle continuait à se mouvoir.
Perturbé au plus profond de son être – enfin plus que d'ordinaire – par son breuvage, le prince ne sentit qu'à la dernière seconde la présence derrière lui. Attrapant par réflexe la main traînante qui avait visiblement décidé d'investir son pantalon de fortune, il tomba nez à nez avec une jeune femme. Dont le regard trimant pour rester focalisé, les relents âcres, et la démarche à la fois calme et déséquilibrée lui dit assez sur son état. Et son potentiel de cobaye.

- Combien ai-je de doigts ?

Sa nouvelle interlocutrice éclata de rire et attrapa la main qu'il lui montrait.

- Vingts ! Vingts, vingts, vingts ! Tout le monde sait qu'on en a vingts, tête d'algues ! s'exclama-t-elle joyeusement. Maiiiiiiiiis pourquoi vingts ? Pourquoi pas seize ? Oui, pourquoi pas ? Yulie pourrait très bien se débrouiller avec seize... continua d'un ton spéculateur la jeune femme en contemplant sa main levée.

- Yulie, commença le Premier Prince en supposant qu'il s'agissait du prénom de son interlocutrice.

- Atra cura ! le coupa celle-ci en avisant sa boisson avec ravissement. Seriez-vous un poète en quête de sa muse, tête d'algues ?

D'un mouvement qu'il n'aurait cru possible pour un cerveau aussi intoxiqué, la jeune femme s'empara de la longue cuillère trempant négligemment dans son verre et s'offrit une dose de l'étrange breuvage. Avant d'en proposer à Waëlen. Appréciant le caractère bien vivant de Yulie malgré l'ingestion du suspect liquide, et d'une curiosité qui n'en pouvait plus d'être malmenée, l'héritier de la couronne laissa l'audacieuse cuillère passer ses lèvres sans marquer plus d'opposition que quelques secondes d'hésitation. Et grimaça à la consistance granuleuse au goût de pomme pourrie agressant son palais.

- Je présume qu'avec ça j'vais pouvoir déclamer des sonnets avec le trou du cul, commenta-t-il en espérant qu'au moins les vertus accordées à la boisson seraient moins désagréables.

Gloussant, la jeune femme saisit la coupe dans laquelle se mouvait toujours le douteux liquide. Et entreprit, dans un même temps, de se hisser sur les genoux du Premier Prince. Action qui s'avéra rapidement bancale et délicate, d'autant plus téméraire que Yulie, pour toute son hardiesse et son entrain, n'était visiblement pas en la possession de tous ses moyens. Et c'est in extremis que Waëlen la rattrapa alors qu'elle allait s'écrouler contre le bar, qu'il empêcha le verre d'aller explorer l'infini et l'au-delà... mais pas son contenu. Qui échoua lamentablement, dans un bruit visqueux de limace qu'on écrase, dans le cou de leur voisin de tabouret. Faisant repartir de plus belle le fou rire de la jeune femme.

- Hum...

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Ven 3 Mai - 0:47
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Après cette délicate entrevue qu’avait eu Eloan avec Henry Artins, en présence de personnes bien différentes, de l’individu non identifié, nuisible à souhait, binoclard apparemment aussi myope avec ses yeux qu’avec son entendement, de l’individu charmant, et ici charmante, qu’Eloan avait déjà réussi à approcher et à séduire ; qui plus est, elle était apparemment influente à Aquaria, mais quelle bonne occasion était-ce là ! Le jeune homme n’avait aucun doute là-dessus, il avait conservé précieusement les coordonnées de la demoiselle, elles lui seraient certainement utile un jour ou l’autre, s’il avait besoin d’un appui dans la Cité des Eaux. Chose intéressante, il avait par contre déjà oublié qu’elle semblait mariée… Ah, que la mémoire est joueuse, malheureusement. Marié ou non, cette notion échappait entièrement à Eloan, c’était au-delà de son entendement, qu’était-ce que le mariage hormis des chaînes virtuelles et gênantes ? C’était le moyen de se créer des ennuis sans qu’ils n’existent vraiment, quel sordide prodige.

Quoi qu’il en soit, Eloan avait décidé, avant de rentrer à Omnia, de se rendre à la cité de Haut-Ecume, cité qu’il connaissait déjà, mais son ami Leodagan lui avait demandé d’aller y chercher une livraison pour sa boutique. Soit, Eloan y passerait, cela l’arrangeait, car de toute façon, il y serait passé : il avait de bonnes connaissances là-bas, et cela faisait un petit moment qu’il n’avait pas pris contact avec ce monde-là. L’enseignant de langue ancienne était arrivé tôt dans l’après-midi, la journée était belle, et le fait de traverser le lac, étincelant d’ocelles éparses et pures, avait empli le cœur d’Eloan de poésie et d’extravagance pour la journée entière, et sans nul doute jusqu’à tard dans la nuit. Une fois entré, il avait dû se forcer à aller faire ses emplettes pour Leodagan, sinon celui-ci lui en aurait voulu au moins pour trois jours : le temps qu’il fallait pour se dire que, oui, ce n’était pas le genre de choses que l’on demande à Eloan, et qu’il s’agissait de sa propre faute, car en soi, cela revenait à demander à un enfant d’aller donner un pot de confiture et du beurre à sa grand-mère qui habitait au fin fond d’une forêt perdue, ça n’avait aucun sens ! Aucun !

Tout d’abord, Eloan ne pouvait pas commencer une après-midi à Haut-Ecume sans aller arpenter son marché, l’un des plus grands de Ventus ; celui-ci serpentait entre les longues et fines rues de la ville, entre de hauts murs ; on n’y était à l’étroit certes, mais les saveurs qu’il procurait, les effluves de senteurs et les parfums des fleuristes, entre la course endiablés de gamins qui courent dans les jambes des adultes, et les adultes criards qui crient autant les vertus de leurs produits que leur véhémence à l’encontre des fieffés freluquets. Le pavé battait sous les pieds des marchands frénétiques, sous les cris enragés des gueuloirs publiques :

« - Une pièce mes culottes, c’est pas cher, une pièce mes culottes ! Allez, venez voir mes culottes, elles sont belles, elles sont propres ! Avec une promotions sur la lingerie fine, deux pour le prix d'une !
- Venez voir mes fruits de saisons, ils sont beaux, ils sont frais, fraîchement cueillis par les maraîchers ce matin ! »

Un peu plus en haut, dans la partie supérieure de la forteresse, une place circulaire était le centre du marché ; trônait au milieu une vaste fontaine doté d’un système hydraulique colossal. C’était un chef d’œuvre d’architecture ; elle était composée de nombreuses statues, sur plusieurs niveaux, la plupart était des femmes qui jouaient avec l’eau en tenues plus ou moins légères, l’une éclaboussait une autre, qui était assise dans l’eau, une troisième, allongée, profitait des rayons du soleil tandis que le tout scintillait d’ocelles miraculeuses. Cette place, plus sujette aux rayons de l’après-midi que le reste du marché, était couverte de tentes et d'éventaires, juxtaposés à leurs magasins respectifs imbriqués dans les hauts murs de la citadelle; des femmes vêtues de corsages brodés et pigeonnants, de jupes chatoyantes et alliciantes qui soulevaient la douceur de leurs charmes, vendaient des graines, des farines, des pains, des fruits racornis, des légumes des quatre coins d’Albion, de maigres volailles, de gros chaperons, des poteries diverses, des vaisselles en porcelaine qui lui rappelait son voyage encore fiévreux en Azaïr, d’ailleurs elles venaient sans aucun doute de là, des sacs, des ceintures, des sandales en toutes matières, des corsets, des robes, des dessous affriolants, des fustanelles qu’Eloan n’aurait jamais osé porter, et des kilomètres d'étoffes aux couleurs de vitrail et de céramique, des infinies couleurs de l’arc-en-ciel. Eloan, lui, naviguait entre les étoffes et les corsages brodés et pigeonnants.

Suite à cette longue traversée de marché, qui prit une bonne partie de l’après-midi, Eloan poursuivit inconsciemment son ascension vers le haut des tours et des remparts de l’immense citadelle. Le jeune homme ne manquait pas de grimper sur les créneaux de la ville, sautant à pieds joints d’un créneau à un autre, et de temps en temps sautant d’un pied sur l’autre, tout cela proche du vide, les yeux rivés vers le bas, vers la mer bleu qui ceignait amoureusement les rives de l’Acropole de Ventus. L’œil de la tour portait sur des centaines de kilomètres sur tout le pourtour de la ville, on pouvait y voir les prémices des plaines étincelantes d’Ignis, une bonne part des landes de Terra, et la mer septentrionale. Entre ses sauts d’ange de créneaux en créneaux, des oiseaux pépiaient, sortant d’un bond des corniches protectrices du haut de la forteresse. Entouré par les oiseaux, suspendu par sa pensée et libre comme l’air, Eloan aurait bien voulu sauter, plonger dans l’eau abyssal qui ceignait les lieux. Malheureusement, de cette hauteur, il fallait sûrement être fou, du moins suffisamment pour déjà faire l’acrobate au sommet de Haut-Ecume, en équilibre entre les pierres lissées par les vents puissants et supérieurs. C’était si tentant… Cette pensée fugitive était pourtant si prégnante : un jour, il sautera, d’une façon ou d’une autre, il trouvera un moyen de sauter, c’était si tentant... Finalement, Eloan regrettait de ne pas maîtriser la magie du vent, elle lui aurait si bien convenu… Voler, voyager, libre et libéré…

Après un long moment de détente, après s’être fait redescendre des créneaux nombre de fois par des gardes, Eloan avait réussir à obtenir des vigiles qu’il puisse rester assis au bord des créneaux, sans néanmoins pouvoir refaire l’acrobate ; quel dommage. Au moins, du haut de la plus haute tour de la citadelle, il put admirer le couché de soleil, ses tons d’or irradiaient le ciel et la terre, la brûlaient pour devenir une braise vespérale, envoutante et inspirante, qui embrumait la rétine d’Eloan et le plongeait dans une rêverie sublime et ailée. La nuit le submergea, et c’est dans l’ombre et entre les immenses et longs murs de Haut-Ecume. Il connaissait la route, il savait où il avait prévu d’aller, mais pour cela, il redescendait dans les bas-fonds de la ville, au fin fond de l’ombre, dans les ténèbres insondables de la roche de la citadelle. Il se dirigeait vers un bar qu’il connaissait bien, il s’agissait des « Charmes d’une nuit ». Il s’y engouffra, le lieu n’était pas très éclairé, il y avait pas mal de monde, quoique Eloan avait déjà vu l’estaminet bondé. Lors de son avancée, beaucoup d’hôtesse le hélèrent, a priori contente de le voir parmi elles. L’une s’approcha du nouvel arrivant et l’embrassa tendrement :

« - Ca faisait longtemps que tu n’étais pas venu ! Tu nous as toute manqué tu sais…
- Je me doute, je me doute, j’essaierai de venir plus souvent, mais ce soir je suis là, ne t’en fais pas, répondit-il, une lueur maligne dans les yeux. Dis, tu sais où est Sophie ?
- Au bar sans doute, comme d’habitude.
- Merci ! A plus tard. » acheva-t-il, assénant une petite claque sur les fesses de la demoiselle.

Eloan se dirigea donc vers le bar, en avançant, de nombreuses femmes venaient à lui, beaucoup le connaissaient. Mais il ne fallait pas avoir d’idées trop hâtives, non, Eloan n’avait pas courtisé tout l’établissement, juste quelques pièces rares de son choix, quelques diamants parmi un trésor. L’ambiance de cette grande pièce était assez sombre, plongée dans une pénombre intimiste et étrange, mystérieuse et fébrile. L’odeur, contrairement à ce que l’on pouvait penser dans un lieu si renfermé, n’était pas suffocante, il y avait un léger parfum de volupté, associé à une fragrance délicate d’alcool. Arrivé au long bar en bois, illuminé par quelques lampes à huiles, le futur Maître des Arcanes s’assit à un tabouret d’un geste vif et interpela la dite-Sophie, levant sa main avec grâce. Celle-ci s’approcha lui de suite, d’un œil luisant, s’accouda au bar, mettant en avant ses attributs et commença à parler de sa voix un peu aigue mais tout à fait charmeuse :

« - Eh bien mon chou, tu sais qu’il faut venir plus souvent, sans toi mon commerce perd de la valeur.
- Moi aussi tu m’as manqué Sophie ! s’exclama le jeune homme, une moue vicieuse sur les lèvres.
- Tu viens faire quoi de beau dans le coin, alors, dis-moi ?
- Te voir voyons, tu m’as manqué je t’ai dit. Bon, et sinon, tu me sers ma boisson habituelle ?
- Oui, attends, je sers l’espèce de poulpe vert qui vient d’arriver, je reviens. »

Eloan jeta alors à coup d’œil au « poulpe vert » susnommé, ses cheveux reluisaient en effet d’une couleur verdâtre, mêlant blondeur et teintes marécageuses. Il était habillé comme un paysan, ou tout du moins en était-il un. Mais quelque chose n’inspirait pas cet effet à Eloan, il ne savait pas encore ce qui le dérangeait dans son faciès. A la vue de ce qu’il avait commandé, sans doute par ignorance, il n’était pas du coin, et c’était la première fois qu’il venait ici… car l’on ne pouvait choisir une telle boisson sans connaissance de cause, c’était impensable.

Sophie revint alors vers le nouvel arrivant, sachant pertinemment dans ce qu’elle lui avait donné et qu’elle pourrait être sa réaction. Et tous deux, telles deux hyènes, admirèrent la réaction du poulpe verdâtre, avec une complicité remarquable et carnassière. Et à ses exclamations, tous deux partirent dans un fou-rire de taille. Eloan s’amusa de l’exclamation en question, finalement, cet homme avait un certain sens du savoir-être, bien, bien ! Peu après, et ayant presque oublié l’énergumène vert, Eloan demanda un cognac bien sec à sa comparse, qu’elle lui servit immédiatement et qu’il avala cul-sec avant d’en commander un nouveau qu’il but normalement, profitant de chaque gorgée. Néanmoins, il sentit à un moment une substance non identifiée et gluante lui couler sur la nuque, tout en entendant un fou-rire extrême. Tout en se retournant pour comprendre la situation : Eloan vit Yulie, une fille qu’il connaissait, a priori sa soirée était déjà bien entamée, et l’inconnu paysan pseudo-pignouf. Il le regarda un ainsi, sans sourciller, puis chercha une serviette sur le bar pour s’essuyer tout en disant à son collègue de bar :

« - Si vous acceptez les conseils, ils ont aussi un excellent whisky, Monsieur...? »

Mais une main l’empêcha de prendre une serviette et la prit à sa place, avant de s’asseoir à son tour sur les genoux d’Eloan, et d’essuyer sa nuque, tout en l’embrassant sulfureusement… Eloan ne comprit rien sur le moment avant de reconnaître la personne en question par sa voix sensuelle, mais un frisson lui parcourrait déjà l’échine :

« - Mon pauvre chéri… »

Et Eloan n’eut même pas le temps de la voir que celle-ci l’embrassa fougueusement, sans préavis. Puis soudainement, elle se mit à regarder le collègue de bar à son tour, d’un regard foudroyant, terrifiant et lascif. Yulie était encore écroulée sur le bar, mais écroulée de rire. Puis sans regarder l’homme qu’elle venait d’embrasser, elle lui demanda, tout en plongeant un regard luxurieux et rouge dans ceux du poulpe vert :

« - Oh ! Qu’il est chou celui-ci, mais original, tu le connais Eloan ?
- Pour l'instant je connais uniquement sa gelée... »

La femme s’avança alors vers le jeune homme habillé en paysan. Son visage, d'un air angélique, portait un grain de beauté ensorcelant sur sa joie droite. Ses yeux paraissaient de feu tant ils étaient ravageurs, mais ils étaient d’un bleu intense et envoutant, entourés de cils fins et délicatement ciselés, mais on pouvait y lire une certain sévérité perverse ; son regard ne pouvait laisser indifférent. Ses lèvres, d’un sulfureux vermeil, avaient le charme séducteur des lèvres pulpeuses et enflammées. Ses cheveux longs et à la couleur du grenat descendaient sur ses épaules dénudées et ravageuses ; sa nuque satinée, ainsi dégagée, donnait envie de la caresser tendrement. La voir était d’une saveur exquise... Sa robe tout aussi rouge et sans bretelles, s’ouvrait sur un décolleté voluptueux qui ne cachait pas ses formes généreuses et sa poitrine idyllique, bien au contraire. La robe était visiblement en cuir rouge, elle moulait une silhouette fière et séductrice. Une fine ceinture noire ceignait ses hanches, et à sa droite, s’y tenait une cravache, cravache qu’Eloan regardait avec un semblant de crainte, tant il semblait déjà en avoir subi l’expérience. Ses jambes, dévoilées par cette robe fendue dès le haut de ses cuisses, étaient longues et parfaitement galbées, habillées d’un bas-résille sombre. C’était le genre de femme qui ne laissait aucun homme de glace, aucun. Une fois face à lui, son visage à quelques centimètres du paysan, dans un amalgame inspirateur d’admiration et de terreur totale, elle l’embrassa passionnément. Yulie, qui avait fini de rire, protesta, car on ne pouvait pas lui voler sa prise d’un soir, mais l’inconnue stoppa son baiser un instant et il suffit d’un seul regard fulminant de sa part pour que Yulie se taise, et l’inconnue reprit son baiser avec ferveur, avant de repartir vers Eloan, comme si de rien n’était.

Eloan s’autorisa de murmurer au poulpe quelques mots pour qu’il cesse de conserver son air déconfit, pour le coup il ressemblait vraiment à un poulpe :

« - Ne vous en faites pas, c’est sa façon de saluer les hommes qu’elle apprécie...
- Alors, mon petit Galaad, tu viens ici, et tu ne viens pas tout d’abord me voir en me prévenant et poussant la porte de mon jardin ?
- Bien sûr que si Jessica, tu sais pertinemment que j’allais me rendre à ta porte ce soir.
- Je l’espère pour toi, mais tu feras attention à l’entrée, tous les jardiniers de Haut-Ecume sont pris en ce moment, et aucun n’a pu prendre ma commande depuis quelques semaines ; d’ailleurs, tu en es un trop rare pour que je t’abandonne. »

L’enseignant de Mihailov déglutit discrètement à l’écoute de ces paroles, et enserra la taille de Jessica langoureusement avant de s’approcher de l’inconnu et de Yulie. Eloan connaissait Jessica depuis un bon moment maintenant, mais depuis toujours, Jessica était l’une des rares femmes avec lesquelles il n’était jamais serein, mais alors jamais…

Devant cette apparition, Eloan fit signe à Sophie de lui servir deux verres bien forts, et d’un geste de la main d’en donner un à l’invité inconnu céphalopode. Sophie s’exécuta sans autre forme de procédure et Eloan but cul sec son verre en imaginant déjà ce que pouvait être la fin de soirée.

« - Alors, vous disiez pouvoir déclamer un sonnet de façon totalement incongrue, Monsieur… ? J’aimerais bien voir ça. » l’interrogea soudainement Eloan, contre toute attente.

∞∞∞∞∞

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Sam 25 Jan - 0:55
Il en fallait généralement peu pour que le Premier Prince laisse champ libre à sa répartie de concierge calomnieuse, mais lorsque son regard croisa celui de son voisin de tabouret auquel son atra cura était allé dire bonjour de façon peu Eholienne, seul un pauvre « hum » s'échappa de ses lèvres. Il n'aurait pas été exact de dire que l'héritier direct de la couronne était une véritable pipelette, même si le doute pouvait subsister les jours où il se faisait une mission de réduire à néant la santé mentale de son entourage. Car pour toute sa loquacité, Waëlen était aussi capable de longs mutismes songeurs et contemplatifs – souvent annonciateurs de profondes réflexions ou de perfides sentences –. Et l'individu qui devait attirer son attention après le malheureux envol de sa boisson, méritait bien quelques secondes d'appréciation. N'aurait-ce été que de part son physique.
Le Premier Prince n'aurait su dire, du moins immédiatement, ce qui le dérangeait dans l'allure de l'étranger. Ça n'était pas le fait qu'il semblât tout droit sorti d'une gravure de mode Ventusienne qui perturbait Waëlen, car après tout il vivait dans un monde où l'élégance et l'esthétique faisaient de grands efforts pour tendre vers la perfection. Même si les deux orbes d'azur lui faisant face déployaient tant de nuances et de vie qu'il ne pouvait s'empêcher de se demander si elles conserveraient leur magie s'il les ôtait de leurs orbites. Mais au-delà de cette première impression qui semblait aisément attirer d'autres attentions que la sienne, c'était plus probablement ce dérangeant sentiment de commodité et d'apesanteur qui mettait à mal l'habituelle éloquence véloce du Premier Prince.

Tout comme l'inconnu paraissait parfaitement confortable dans cet univers – et Waëlen n'aurait douté un instant qu'il l'était –, se fondant dans l'atmosphère tamisée et voluptueuse comme s'il s'agissait d'une amante de longue date, il semblait à l'héritier du trône que chaque seconde passant il risquait de le voir s'envoler. Était-ce la posture ? Etaient-ce les habits ? Ou était-ce simplement là la nature équivoque, accommodante et libre, des enfants des terres du vent qui transparaissait plus que de coutume ? Car le Premier Prince aurait mis sa main à couper qu'avec une telle première approche il n'était pas en présence d'un des fils de la terre ou de l'eau. Tout comme il était à peu près certain de ne pas être en présence du pedzouille lambda – parce qu'il était nase en références vestimentaires mais quand même –, à moins que ces derniers n'aient vraiment plus de moyens que ceux d'Ignis.

Lorsque l'étranger s'adressa finalement à lui pour lui prodiguer conseils en matière de breuvages tout comme pour lui demander son nom, Waëlen ne put s'empêcher de hausser les sourcils. Cet homme transpirait le charisme et le raffinement, si bien que le Premier Prince avait l'impression de nager dans un océan enchanteur d'élégance et de sensualité. Et peut-être, s'il avait été d'une autre flamme, aurait-il trouvé inspiration, admiration et émerveillement – voire tentation – face à cet individu. Mais fraîchement décuvé comme il l'était et en pleine possession de son extravagant caractère, l'héritier d'Ignis se trouvait plutôt à concocter captieuses idées. Parce que si la jeune Yulie, dans toute sa candeur et sa fougue abreuvées par son bienheureux état d'ébriété, pouvait temporairement satisfaire sa curiosité et ses vices, cet Apollon à la manche repassée et au regard pénétrant lui offrait d'avantage de perspectives de découvertes sur ce sol dont il ne connaissait que les rumeurs filant en Ignis.
Lorsque la phrase laissée en suspens l'invita implicitement à se présenter, le Prince accusa une seconde d'hésitation. Il n'était pas dans ses habitudes de dissimuler sa véritable identité, ou de se faire passer pour quelqu'un d'autre, car même si son éducation n'avait pas omis le terrain concernant l'infiltration prudente et réfléchie, il n'avait jamais eu à se soustraire à son titre. Sur les terres du peuple flamboyant, Waëlen exposait sans retenue ni embarras la position qui était sienne, ou tout du moins ses nom et prénom. Mais engouffré dans les bras de la cité des vents, entouré d'âmes dont il ne pouvait qu'appréhender les us et coutumes, affublé d'une tenue qui était loin de lui être familière et cruellement dépourvue d'armes, le jeune homme ne pouvait que réfléchir à deux fois avant de décliner son identité. Il ne doutait pas être capable de regagner le royaume de son paternel si les choses devaient tourner au vinaigre – Iskandar savait que ce genre de remise en question n'effleurait même pas l'esprit de son rejeton ! – mais il n'était pas certain de vouloir créer un incident diplomatique. Si Ventus était connu pour son ouverture d'esprit, sa tolérance idyllique et motrice de nombre d'innovations, rien ne garantissait que la présence ouverte et non négociée ni annoncée d'un Prince d'Ignis en son sein ne les mettrait à mal. La présence actuelle de l'héritier de la couronne outrepassant quelque peu les préceptes de bonnes relations diplomatiques. Et si Waëlen aurait bien aimé voir quel genre de réaction provoquerait son nom, il lui restait assez de bon sens pour prendre en considération les intérêts de son pays avant les siens.
Concoctant rapidement un décors à l'image qu'il devait présenter, s'apprêtant à mettre à l’œuvre ses talents d'acteur – ô combien non reconnus à leur juste valeur par son entourage habituel ! – le Premier Prince eut tout juste le temps d'ouvrir la bouche avant que l'intervention soudaine d'un quatrième protagoniste – et d'accord, sans doutes n'était-il pas encore tout à fait sobre pour s'être laissé surprendre par l'intrusion – ne l'empêche de proposer de dangereuses pensées à son voisin de tabouret.
Enfin, d'une protagoniste. Qui visiblement n'avait pas froid aux yeux et savait ce qu'elle voulait.

S'accoudant au bar et laissant son menton reposer sur sa main, le Premier Prince observa sans honte les deux personnages composant le sulfureux couple lier ardemment leurs lèvres. Même s'il y avait probablement plus de ferveur du côté de la nouvelle arrivante et plus de surprise béate pour l'homme. Et pour être tout aussi étonné par ce revirement de situation, l'Ignisien ne pouvait que compatir. Distraitement, observant toujours avec une attention à la limite de la décence le duo en pleine action, Waëlen fit courir les doigts de sa main libre sous le corps cambré de l'audacieuse intoxiquée qui avait investi ses genoux. Ou plus tout à fait. Yulie était à présent bien plus affalée sur le vieux mobilier de bois que sur les jambes du Prince, toujours perdue dans ses éclats de rire et ne paraissant pas avoir perçu l'intervention de sa... collègue ? Jetant un coup d’œil rapide à la jeune femme, l'héritier de la couronne se demanda si c'était ledit atra cura qui la mettait dans un tel état et s'il devait s'attendre à bientôt perdre la raison pour la joindre dans le rire, avant de se dire que probablement pas, vu l'état d'ébriété avancé de sa compagne. Et s'il devait encore se poser des questions quant aux soi-disant vertus de l'étrange boisson, elles s'évanouirent de ses pensées lorsque la nouvelle venue planta son regard embrasé dans le sien.
Et décidément, Haut-Ecume savait regrouper les iris d'un bleu le plus intense en son giron.

Si l'inconnu était la grâce incarnée, la femme qui lui faisait à présent face devait être la sensualité personnifiée. Laissant glisser ses yeux sans gêne le long des courbes aguichantes de celle-ci, le Premier Prince ne put s'empêcher d'éprouver une pointe de désir et de fébrilité. Enveloppée de charmes voluptueux et fatals, cette déesse vermeille de la séduction n'était pas seulement une simple icône d'érotisme. A en juger par le changement de posture de son voisin de tabouret... A en juger par les atours de cette femme... A en juger par l'impassible puissance originelle s’immisçant insidieusement dans ses gestes... Il y avait quelque chose d'à la fois bestial, pervers et captivant dans son ombre. Quelque chose d'attirant et de dangereux. Et plus que la primitive idée de luxure, c'était l'imprévisible notion d'audace, de risque, qui attisait la flamme de l'héritier d'Ignis.
Rêveusement, alors que la cible flamboyante de son regard s'avançait finalement vers lui, Waëlen songea qu'il était dommage qu'Octavia ne fût à ses côtés. Tant de possibilités...
Soutenant le regard de braises semblant percer au plus profond de son être, dérobant ses pensées les plus intimes et ses songes les plus fous, consumant sa raison et ses instincts pour ne laisser, finalement, que la nudité des liens de leur échange visuel ; le Premier Prince resta campé sur ses positions. Et ce fut dans un mélange d'appréhension et d'attente qu'il laissa la jeune femme, cette ardente étoile de lasciveté, pénétrer son espace vital, défier sa garde, et posséder ses lèvres, enfin. Sous ses doigts, il sentit Yulie se raidir et se redresser.

Aurait-il été gracié par le don artistique de la poésie, de la capacité à voir la beauté dans toutes ses formes, sous tous ses étalages, l'héritier direct de la couronne se serait extasié du généreux et gracile talent buccal de l'élégant rubis ayant décidé qu'il méritait de partager son éclat. Mais contrairement à certains de ses cadets, bien qu'il fût tout à fait capable d'en comprendre et d'en intégrer les principes, Waëlen n'en avait jamais fait sa passion. Aussi ne s'attarda-t-il pas sur l'exaltante dualité de douce chaleur et de tempétueuse ardeur clamant sa bouche, ni sur la délicatesse des mains saisissant avec puissance son visage, ni sur le parfum musqué enivrant de liberté et de possession, ni sur l'intrigante et absurde situation de leurs quatre corps dansant d'un pas imprévisible et non conventionnel. Il y avait très certainement quelque chose d'étrange, de captivant et de lyrique dans ce tableau ; mais le Premier Prince était bien plus occupé à planifier la suite de sa soirée pour seulement en discerner l'attrait. Car si les orbes envoutantes de la jeune femme avaient momentanément arraché le souffle à l'Ignisien, les lèvres qui rencontraient les siennes avec passion ne pouvaient que réenclencher instinctivement ses pensées. Waëlen avait effectivement des mécanismes de défense un peu insolites, polis par des années d'entretien, mais ça lui allait tout aussi bien. Ainsi, plongé dans des réflexions bancales à mille lieues de l'actuelle scénette, le jeune homme n'eut pas l'occasion de profiter pleinement de la langoureuse danse qui s'offrit par deux fois à lui, et contempla songeusement sa partenaire de quelques mesures regagner ses pas d'origine.

S'il ne prêta qu'une oreille distraite au bref échange verbal entre les deux sensuels personnages – « Galaad » et « Jessica » –, il apprécia le verre qui lui fût commandé. Verre dont le breuvage avait un aspect moins suspect que son précédent et... oui, qui avait aussi bien meilleur goût.

- M'sieur Moran. Len Moran, se présenta finalement la princière tête en traçant du bout du doigt les contours de son gobelet. Merci bien pour la tournée, « Galaad » si j'ai bien compris ? Elle en ferait presque passer le goût de... ça. Quoique la miss ait déjà bien rassuré mes papilles en effroi, ajouta-t-il d'un ton aguicheur presque lourd à l'attention de la femme à la silhouette vermeil.

- Oooooh, trop choux ! déclara alors Yulie qui agrippa un peu plus fort son gilet et posa ses lèvres sur les siennes.

Si elle avait paru s'effacer devant sa « collègue ? », la jeune femme sembla vouloir profiter de ce moment pour reconquérir ce qu'elle avait auparavant cédé. Et Waëlen n'avait rien contre.

- Trop choux ! s'exclama-t-il à la suite de Yulie quand leurs bouches furent déliées tout en levant son verre avec enthousiasme. J'attends aussi impatiemment que vous les délicates sonorités lyriques d'en bas, ajouta-t-il en reposant son regard sur la svelte silhouette de l'homme. Mais visiblement ça n'fait pas partie des vertus de cette boisson étrange. Ce qui est fort dommage, qui ne rêve pas de déverser des sonnets d'amour par son...

- Mais noooooooon, tête d'algues ! L'atra cura c'est pour... commença Yulie avant que le prince ne pose un doigt sur ses lèvres.

- Laisse-moi un peu de suspense, petite tête brune, jusqu'ici j'apprécie énormément les surprises qu'offre cet endroit, justifia Waëlen sans quitter le duo des yeux. Ce qui est d'ailleurs étonnant, mes compagnons de voyage n'avaient pas l'air de trouver cette destination à leur goût. Mais ils sont un peu étroits d'esprit. Pauvres choses que les idiots, n'est-ce pas ? Mais vous, Jess, continua le prince en esquissant un mouvement à la fois bancal et intense pour attraper la main de la femme de braises. Pensez-vous que les idiots ont raison ? N'y a-t-il pas des lieux en Haut-Ecume qui éclairent même les arriérés ?

Penché comme il l'était, l'attitude familière et entreprenante, le regard pesant et inquisiteur, visiblement assez éméché mais encore conscient de ses propos insistants, le Premier Prince savait qu'il offrait un tableau assez peu engageant de personnage rustre et importun. Voire grotesque, si l'odeur qui montait à ses narines provenait bien de son malheureux gilet, déjà bien souillé, tentant vaguement de sécher après son plongeon forcé dans les eaux entourant la ville, entraînant dans son effort un dégagement d'arômes désagréables. Mmm, oui, c'était bien ce parfum particulier du mouton mouillé enfermé qu'il sentait. Entre autres.
Se penchant encore un peu plus en avant, il renifla ostensiblement les cheveux de l'homme blond puis le plongeant décolleté de sa compagne. Avant de poser son nez dans le creux du cou dénudé de Yulie qui gloussa. Okay, donc c'était bien lui qui embaumait le chacal. Et peut-être qu'à un autre instant de la journée cela l'aurait gêné physiquement au point d'envies de meurtre, mais à l'heure qu'il était, et surtout au dosage d'alcoolémie où il en était, ça n'était jamais qu'un élément d'amusement supplémentaire. Passé outre son odorat peu habitué à ce genre de flagrances et l'effort de concentration qu'il devait donc fournir pour ne pas grimacer.

- Et si vous me montriez les trésors de cette ville !? proposa Waëlen d'un ton pressé et exalté, sans faire aucune référence à son geste insolite comme s'il était usuel. S'ils existent, comme les gens d'ici le vantent. Vous êtes d'ici ?

Et le jeune prince était véritablement intéressé par les environs. De ce qu'il avait pu observer de sa courte déambulation dans les rues de Haute-Ecume, il s'agissait d'une cité qu'il aurait aimé prendre le temps d'observer. Les allées sinueuses, les silhouettes élancées des bâtiments, les impressionnantes ombres des remparts... Il n'y avait de citadelle comparable à Ignis, et cette ville exotique exaltait sa curiosité.
Mais pour tout son bon sens et son attention, Waëlen était aussi – et surtout – doté d'un esprit complexe et retors, qui aimait bien passer par C – voire Z – en allant de A à B. Aussi l'objectif premier qui était sien à cet instant n'était pas tellement d'aller explorer les recoins de Haut-Ecume, même s'il n'y aurait pas dit non, mais de s'amuser là où il se trouvait présentement. C'est à dire sur son tabouret. C'est à dire avec ses trois potentielles victimes.

- Ah mais vous ne pouvez peut-être pas sortir de là. Vous travaillez ici, nan ? continua-t-il donc avec sérieux en relookant des yeux ladite Jessica. Avec touuuus ça, appuya-t-il d'un ton lascif en montrant vaguement de la main la silhouette féminine. Ça ne peut être que ça ! Alors que diriez-vous d'un tango horizontal pour moi ?

Il passa avec une maladresse volontaire ses doigts dans ses cheveux dans un mouvement faussement séduisant, dégageant au passage une volute de parfum de moisi.

- D'ailleurs vous aussi z'êtes du coin, nan ? fit-il en posant un regard scrutateur sur son voisin de tabouret. Même si visiblement le standard est moins haut que celui de la demoiselle ! Enfin, des demoiselles. Mais qu'importe, je vois que vous êtes désespéré au point de payer vos probables futurs clients en boisson pour faciliter la vente de votre corps... Si vous voulez à ce point trouver partenaire pour la nuit, je danserai avec vous ! déclara avec ardeur le Premier Prince en ponctuant ses propos d'une claque sur la cuisse la plus proche. Voire avec vous deux, comme vous semblez n'avoir que des collègues pour vous consoler. Ou vous trois. Ou je vous regarderai danser. Ou nous pourrons nous regarder danser en solo. Par Ehol ! Si vous êtes vraiment misérablement en quête de travail cette nuit et que nos pas ne vous suffisent pas, je pourrai vous présenter à mes compagnons. Mais ils paient en viande. Vous n'êtes pas végétariens, j'espère ?


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