Nuit de Sabbat. { Kyriel Bernkastel | Kaede d'Azaïr }



 

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Nuit de Sabbat. { Kyriel Bernkastel | Kaede d'Azaïr }

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Métier : Conspiratrice, aventurière.
Humeur : Sarcastique.
Points Histoire : 50
Dim 3 Fév - 2:25
Nuit de Sabbat

Kyriel Bernkastel - Kaede d'Azaïr, 19 janvier
La lune blême triomphait sur le royaume céleste. Reine hautaine et solitaire, elle détournait son œil blanc de la dépouille agonisante du soleil. Tandis qu’il souffrait, épanchait son sang pourpre à l’horizon pour y sombrer et s’y asphyxier, ses derniers rayons palpitaient sur la crête de la montagne comme des nerfs rendus plus vifs aux frontières de la mort. La lune embrassait un monde de nuit et de fureur et y régnerait sans partage une fois le soleil perdu au-delà du bout du monde.
Pour l’heure, le fort Kumamoto jetait ses créneaux sur la cime blanche des monts Yaegahara et ouvrait sa plus haute fenêtre à la lumière cruelle des astres belliqueux. Kaede regardait, le visage rougi par le sang solaire et les yeux pleins de la lumière lunaire. Le col droit de son armure de soie rouge et de métal finement ciselé étincelait et présentait au ciel, comme un écrin précieux, le visage et le cou frémissants de la jeune régente. Elle posait ses mains gantées sur le parapet de pierre et jetait son regard fier sur les hauteurs illuminées de ténèbres bleues et de rayons ensanglantés. La neige tombait en flocons volatiles qui brillaient un instant dans le crépuscule avant de s’éteindre sur les forts remparts ou dans les contrebas obscurs.  
Un sentiment étrange s’insinuait dans le cœur de Kaede et y flottait mystérieusement, comme une odeur de vieux parfum que les ans ont rendue vague et sépulcrale. Il y avait quelque chose d’insolite dans l’air ce soir-là, une ombre tapie parmi les ombres, une silhouette cornue et rampante dans les chemins sinueux de la montagne.
Kaede perçut un mouvement soudain en contrebas, où le lac tombait de quelques pieds pour former des bassins profonds. C’était un héron au plumage immaculé qui pêchait dans un des bassins, sans se soucier de la neige. Un sentiment lointain s’anima dans le cœur de la jeune femme avec le battement d’ailes de ce héron, et lui rappela la patience qu’elle devait conserver dans ce combat de longue haleine contre le despotisme illégitime. La contemplation du bel oiseau tira Kaede de son humeur ombrageuse et elle se demanda ce qu’il pouvait trouver à manger, au beau milieu de l’hiver, alors que les grenouilles et les crapauds se terraient dans la boue. Il paraissait sans peur, plein de sérénité, certain que rien ne le menaçait en ses lieux solitaires. La jeune femme se sentait respirer paisiblement avec lui quand il s’arrêta, effrayé. Sa tête allongée se tourna vers le rivage et il s’envola brusquement. Elle entendit le claquement de ses ailes au-dessus de l’eau et il s’envola silencieusement en aval. Qu’avait-il vu ? Quelle ombre s’immisçait donc en ces montagnes silencieuses ? Quel serpent, quelle créature insaisissable se glissait si subrepticement sur ses terres ?  
Kaede posa la main sur la garde d’Aegidia et caressa celle de Jato, son sabre court, d’un doigt songeur. Derrière elle, quatre hommes en armures discutaient vivement, postés devant d’immenses maquettes de bois. Elle se tourna vers eux et les observa d’un air un peu lointain.

Il y avait là le Prince Lucius d’Ignis, son cousin, son frère, qui posait son regard grave et méditatif sur la copie conforme de Maruyama qui étendait la moindre de ses maisons sur quelques mètres avec une précision et un détail inouïs. Ses boucles noires qui s’épanouissaient d’habitude dans un volume voluptueux, s’affaissaient sur son crâne, appesanties par l’humidité de l’hiver. Son visage fin était plus pâle et plus émacié que de coutume. Il avait le figure du souci qu’il se permettait en présence de Kaede et de leurs hommes de confiance, et qu’il masquait face au peuple et à la famille royale. Il parlait avec majesté aux deux Daimyos, seigneurs de la montagne, qu’étaient Katsumoto Shigeru et Kanata Yoite.
Le premier, Sire Katsumoto, avait toujours fasciné Kaede. Daimyo du nord de Yaegahara, il vivait parmi les brumes et avait surgi comme un esprit de la nature pour appuyer l’autorité de la fille d’Atrée et lui offrir sa protection. Son visage impassible semblait ne connaître que le repos, mais le moindre sourire qu’il esquissait métamorphosait son austérité en une douceur malicieuse. Il avait une trentaine d’années, peut-être un peu moins, sa taille était nettement au-dessus de la moyenne et il était large d’épaules. La peau de ses mains était claire, presque blanche, et leur forme était harmonieuse, avec de longs doigts nerveux qui semblaient faits pour s’enrouler tout naturellement autour de la poignée d’un sabre. Quant à ses cheveux, il les avait très longs, très noirs, très fluides, et soigneusement coiffés en chignon. C’était comme une cascade d’ébène retenue par un morceau de soie au-dessus d’un front d’ivoire.
Le second, Sire Kanata Yoite, était le fils de Kanata Goshi, un importun que Kenji avait dû éliminer avant qu’il n’eût l’audace d’épouser Kaede. Désormais Daimyo du sud de Yaegahara, le jeune homme avait compris que la réputation meurtrière de la Sorcière d’Himeji n’était pas étrangère à la crise cardiaque de son père, un vieil homme sec et naturellement bien portant. Sire Yoite avait reçu cette funeste nouvelle avec un sentiment surprenant. Il avait rempli ses devoirs de fils honorablement, donné à son père la crémation et les funérailles dignes d’un grand Daimyo et avait porté le masque du deuil et les vêtements blancs pendant de longues semaines. Cependant, Sire Yoite s’en débarrassa promptement, une fois que sa période d’affliction parût décente aux yeux du monde, et s’empara des rênes du pouvoir avec un plaisir manifeste avant de se tourner vers Kaede et de s’excuser publiquement de l’offense que lui avait fait le vieux Kanata. La régente d’Azaïr, soucieuse de trouver un équilibre et un dévouement unanime dans son pays, offrit son pardon à la famille du jeune Yoite, mais non sans soupçon. Il apparut finalement à Kaede que le nouveau Daimyo s’exaspérait de la longévité de son paternel, ou tout au moins de sa fâcheuse idée de conserver le pouvoir alors que son fils était plus en mesure de gouverner qu’un vieillard, tout vigoureux qu’il fût. Une fois rallié à Kaede, il acquit sa confiance en se montrant d’une ferveur aveugle et fougueuse.
Enfin, un dernier homme se tenait en retrait des trois gouverneurs, aussi près de Kaede que pouvait l’être son ombre et aussi immobile que les pierres de la forteresse. C’était Kimitomo Haku, son âme damnée, un colosse sublime dont le corps se mouvait aussi souplement que de l’or en fusion. Ses longs cheveux noirs, lâchés sauvagement dans son dos et sur ses épaules, assombrissaient son visage anguleux et ses yeux d’ambre. Un spectre d’affliction flottait sur son front. Il demeurait perclus dans un silence austère et échangeait des regards pleins de sens avec Kaede au fil de la discussion. Les propos que Lucius, Sire Katsumoto et Sire Kanata tenaient commençaient à irriter sérieusement les nerfs de la jeune femme. Elle tentait de garder son calme en faisant voyager son regard d’Haku au crépuscule sanglant. Enfin, au paroxysme de sa contrariété, elle perdit parfaitement patience, leva un visage sévère face aux trois hommes et se redressa avec fierté.


    « ‒ Ah, vous pouvez parler ! s’écria-t-elle. Je ne me marierai jamais.
    ‒ Oui ! l’appuya Sire Yoite, d’un ton enflammé. Dame Azaïr n’appartient qu’à sa terre ! Elle ne sera à aucun homme !
    ‒ Le célibat à vie n’est peut-être pas sage, Ma Dame… Je me permets de vous le dire, car je sais que vous m’écouterez, énonça calmement Sire Katsumoto Shigeru. Il vous faut des héritiers pour perpétuer la lignée, sinon tout est perdu.
    ‒ Mon neveu est un digne héritier, je n’en ai pas besoin d’autre, s’insurgea Kaede. Le célibat à vie, oui, rien d’autre.
    ‒ N’avoir qu’un héritier est fort dangereux, Dame Azaïr, vous le savez bien… Si le Seigneur Shin venait à périr…
    ‒ Quelle folie ! Ce garçon ? Mourir avant moi ? Ah ! Plutôt périr moi-même à mille et mille reprises ! Je ne l’imagine même pas, c’est impossible.
    ‒ Il ne s’agirait que d’un garçon ou d’une fille de plus… Pour assurer vos arrières et ceux du pays. Nous marchons sur les bords d’un précipice, sans l’assurance d’une descendance qui puisse vous venger si vous êtes vaincue, ou gouverner royalement si vous êtes victorieuse.
    ‒ Rien de tel, ah, non. Rien de tel ! Savez-vous ce que c’est, qu’enfanter, Messire ? Je ne parle même pas de la possibilité de me trouver un partenaire qui convienne à nos affaires, non. Non, je parle de longs mois d’oisiveté, d’impossibilité de guerroyer et de se déplacer autrement qu’en palanquin. La guerre approche, Albion se déchirera, je vous l’assure. Et moi, Kaede d’Azaïr, je devrais me trouver alitée tandis que tous seraient en armes sur les fronts sanglants ?
    ‒ Non… Ma Dame votre sœur, peut-être… ?
    ‒ Ma Dame ma sœur n’est pas une machine à enfanter, je vous prie. Et à titre personnel, je ne lui ferai jamais la demande de fréquenter un homme… »

Soudain, un poing lourd s’abattit sur la porte close de la tour. Les cinq conspirateurs furent ébranlés et une voix vint parachever leur surprise.


    « ‒ Dame Azaïr ! Dame Azaïr, Katsu vient d’Himeji, il vous amène une messagère qui veut vous donner une lettre en main propre ! »

Stupéfiée, Kaede adressa un regard méfiant à ses compagnons avant de s’élancer vers la porte. La main pressée sur la poignée, elle leur siffla doucement :


    « ‒ Oubliez cette histoire de mariage et préoccupez-vous donc de nos problèmes de bandits, qui me semblent autrement plus importants. L’hiver les chasse des montagnes comme il fait sortir les loups des forêts. Un clan sévit à quelques kilomètres, des rumeurs terribles courent à son sujet. Leur chef, possédé par les esprits des montagnes, mesurerait plus de deux mètres et planterait les têtes de ses victimes devant son refuge. Des rumeurs paysannes, certes, mais elles sont fondées par la peur. Voyez ce que nous devons faire d’eux, s’il faut les rallier à nos forces ou les exterminer au plus tôt. Moi, je vais m’entretenir avec cette émissaire. »

Elle plia légèrement son échine pour les saluer avant d’ouvrir la salle secrète au garde qui martelait encore la porte. Ses compagnons s’inclinèrent à leur tour et la laissèrent s’éclipser en refermant soigneusement la tour. Elle se retrouva alors face à un des gardes de la forteresse qui se plia dans une profonde révérence. Agacée, elle le fit se redresser en marmonnant sèchement :


    « ‒ Bon, bon, bien ! Allons, cette messagère, où est-elle ?
    ‒ En bas, Dame Azaïr, avec Katsu, s’empressa de répondre le soldat, qui était assez intelligent pour comprendre l’humeur de sa maîtresse.
    ‒ Alors pressons-nous, j’ai des bandits sur les bras, moi, avec des paysans terrifiés et des mythes scabreux, d’autres chats à fouetter, en somme ! » s’exclama la jeune femme en dévalant les escaliers, talonnée par le garde.

Arrivée dans le couloir où l’attendaient la fameuse messagère, une fille discrète aux cheveux noirs, et le chef de la garde d’Himeji, Kaede les salua soigneusement et demanda sans détour le motif de leur visite. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle se trouva en possession d’une missive, dont la signature la frappa si violemment qu’elle dut s’asseoir sur la première chaise qui lui tomba sous la main.

« Très chère dame d'Azaïr, j'ose espérer tout d'abord que lorsque vous recevrez cette lettre, son porteur ne vous aura point dérangé. Je m'excuse ensuite de la franchise dont je ferais preuve dans cette missive, mais bien des personnes savent à quel point je ne possède que de maigres talents rhétoriques par écrit. J'ai eu la chance d'avoir vent de toutes les merveilles que vous avez accomplies et ne cessez d'accomplir en Ignis et ne puis que me montrer admiratif. En effet, loin de moi tout principe misogyne, mais qu'une femme soit capable d'en faire autant et surtout avec tant de talent au sein du pays du feu n'a pu qu'éveiller mon attention et ma curiosité. Afin de pouvoir moi même m'émerveiller devant vos performances, et évidemment de pratiquer quelques menus commerces purement personnels voire intellectuels avec vous, j'ose espérer que vous m'accorderez pour cela une entrevue au sein de votre domaine ; voire que, vous m'accorderez l'immense honneur de me faire visiter le chantier naval d'Ha Long, le domaine maritime étant un univers auquel je m'intéresse nouvellement.
Au moment où vous recevrez cette lettre, je serais déjà en chemin ayant entrepris un dernier voyage de plaisance à travers le continent avant de devoir reprendre les sempiternels jeux politiques d’un homme de ma fonction. Vous serez d'ailleurs prévenue par une autre personne à mon service de ma présence sur vos terres afin de faciliter une rencontre potentielle si cela vous agrée. Il est bien sûr évident qu'un refus de votre part serait des plus compréhensibles mais je dois vous avouer que cela m'attristerait quelque peu. Je vous prie enfin d'accepter mes plus sincères excuses pour mon attitude cavalière et, espère avoir le plaisir de prochainement vous rencontrer.

Kyriel Bernkastel, chef exécutif du conseil de Ventus.

Nb : ne craignez rien quant à la discrétion du messager ainsi que de la mienne, vivre simplement nécessite après tout un minimum de discrétion. »

Kaede dut relire la lettre à plusieurs reprises, captive d’une stupéfaction paroxystique. La tête entre les mains, les sourcils froncés, elle sentait son cœur battre à la chamade contre sa poitrine. Le destin se rangeait-il enfin de son côté ? Quel était donc cet allié qui lui tombait du ciel, aussi brutalement que la foudre sur une chaumière perdue dans les plaines solitaires.
Afin de retrouver une lucidité plus adéquate, elle trouva sa pipe dans un pan de son kimono, sous son armure, et commença à la bourrer en relisant la missive. Lorsqu’elle put fumer aussi férocement qu’elle le désirait, et que l’odeur de l’herbe à pipe noya sa stupeur dans le calcul raisonnable, elle nota quelle tension animait la lettre de Kyriel Bernkastel. C’était bien l’œuvre d’un politicien, d’un politicien ventusien, qui plus est. A-t-on jamais vu plus politique qu’un texte qui fascine son lecteur par la distance qu’il suggère entre sa façade et ce qu’il signifie essentiellement ? La politesse diplomatique de Monsieur Bernkastel flattait agréablement Kaede, mais elle n’était pas dupe du procédé. Elle salua l’habileté rhétorique de ce cher homme, trop vainement reniée, et en sourit comme d’une plaisanterie.
Au bout du compte, elle tira la pipe de sa bouche, se jeta en arrière sur sa chaise et lança à la messagère dans un rire débarrassé de toute irritation :


    « ‒ Eh bien, n’est-il pas amusant, votre employeur ! Attendez voir, je vais lui répondre, il le faut, vraiment, par esprit de joute, sinon par intérêt ! Eisaburo, apporte-moi une plume et du papier, je te prie. »

Tandis que le garde de Kumamoto se précipitait dans une pièce voisine pour y trouver le nécessaire, Kaede plia la lettre en quatre et la dissimula dans son kimono. Enfin, elle s’installa sur le rebord d’une fenêtre, où elle déplia une feuille et où elle tailla soigneusement une plume. D’un geste vif, elle trempa sa plume acérée dans une encre extrêmement noire. La pipe plantée entre les dents, elle traça des phrases d’une écriture élégante et pointue.

« Monsieur,
Pardonnez tout d’abord le délai dont souffre la réponse à votre missive, mais malheureusement, je ne me trouvais pas chez moi au moment où votre émissaire a frappé à ma porte.
Une fois que l’appréciation de vos maigres talents rhétoriques a remplacé ma stupeur, j’ai pu décider de vous répondre favorablement, ne serait-ce que pour honorer votre venue jusqu’aux confins de l’Orient. Je ne pensais pas mon pays assez favorisé par la Fortune pour être foulé de votre pied, mais je ne saurais désormais que me réjouir de cette erreur.
Ma maison vous est ouverte et je suis disposée à vous y recevoir le temps qu’il conviendra, bien entendu. Je ne doute pas que votre intérêt saura trouver le mien, et que tous deux pourront s’unir à la lumière d’une plaisante conversation. Votre amusante franchise m’a certes frappée mais elle est loin de m’être désagréable.
Je me trouverai au Château d’Himeji cette nuit, où je pourrai recevoir plus dignement votre second messager.  
Portez-vous bien, je serais enchantée de faire votre connaissance,
Dame Kaede d’Azaïr. »


***

    « ‒ Dame Azaïr ? Il y a quelqu’un qui veut vous voir à la grande porte. »

Kaede leva les yeux vers le garde, fronça les sourcils et tira la pipe de sa bouche en laissant échapper un rond de fumée blanchâtre. Il monta comme un fantôme nébuleux dans l’obscurité du crépuscule hivernal. Elle était assise sur un banc du jardin où elle reposait ses muscles engourdis par la longue chevauchée et la froideur saisissante, tout en observant les ombres noires des arbres au-dessus de l’étang et des tapis de mousse gelée. Elle avait le sang extrêmement chaud sous son armure fatiguée et il lui coûtait de se lever, même pour prendre un bain.
Elle incita son garde à poursuivre par le tournoiement élégant de son doigt et prit une lente bouffée d’herbes dont le parfum évoquait les couleurs noires et sucrées de la vanille.


    « ‒ C’est une petite jeune fille, ajouta-t-il, en frottant vigoureusement ses mains glacées, elle a dit qu’elle voulait vous parler en personne… Je l’ai pas laissée entrer, parce qu’elle est sûrement pas d’ici, et puis vous ne la connaissez certainement pas, mais elle n’a pas l’air dangereuse, si vous voulez mon avis.
    ‒ Mon pauvre ami, apprenez que vous pouvez toujours être sûr qu’un homme malhonnête restera malhonnête quoiqu’il arrive. Ce sont les personnes apparemment innocentes qu’il faut surveiller, parce que vous ne pouvez jamais prévoir à quel moment elles vous feront un coup incroyablement mesquin ! »

Kaede lança un rire argentin qui s’éleva dans le silence avec la même légèreté que la fumée odorante de sa pipe.


    « ‒ Bien ! Bien, voyons voir, dit-elle, d’un ton enjoué. Kenji ! appela-t-elle, à travers le vaste jardin. Si tu veux bien interrompre ta cueillette nocturne, j’aimerais que tu m’accompagnes ! »

Alors elle se leva, pâlit un peu et eut soudain l’air exténué. Elle soupira et jeta un regard désolé à son soldat qui, aussi obscure que fût sa figure, s’efforçait de garder un port droit et alerte.
Le silence se fit pesant tout à coup, et un instant, la silhouette trapue du maître-assassin surgit de l’ombre. Il siffla un petit air populaire avec une jovialité insouciante en refermant dans un tissu les fruits de sa récolte. Il avait les yeux si bridés qu’il n’en paraissait entre ses rides qu’une lueur noire et espiègle, et le tout de sa personne donnait une telle impression de banalité qu’il était impossible de le croire autre que le bon médecin de la maison.


    « ‒ Je me demande ce que tu peux encore trouver dans ce jardin en plein hiver, marmonna Kaede, d’un air désabusé.
    ‒ Ha ha ! rit-il, en bondissant lestement dans ses hautes sandales de bois. Mystère ! Mais ce n’est pas le moment de vous faire un cours d’herboristerie, j’imagine. Nous en discuterons plus tard, si vous le souhaitez. »

Ils marchèrent côte à côte avec tranquillité, en badinant plaisamment, l’un s’élançant d’un pas leste, l’autre croisant les bras dans son dos, la pipe entre les dents. Ils traversèrent la cour blanche et passèrent la porte que trois soldats ouvrirent avec effort. Kaede fronça les sourcils et, à la lumière des torches que brandissaient ses gardes, distingua l’ombre d’une jeune fille, vêtue à la manière de la messagère qu’elle avait reçue le matin-même. Elle lui fit signe d’approcher et elle l’évalua rapidement en la saluant d’un signe de tête poli. C’était une fille blonde et élancée, à la peau pâle qu’illuminait un regard vermeil. Une bien gracieuse messagère, en somme. Kaede se présenta posément, Kenji la salua, et ils l’invitèrent à les suivre à l’intérieur d’une tour de garde.


    « ‒ Je suis navrée de vous faire un si piteux accueil, mais votre visite doit être aussi discrète que possible : j’ai quelques importuns chez moi qui seraient trop heureux de trouver en vous un prétexte pour me nuire. »

Ils montèrent les marches qui menaient au foyer chaleureux et silencieux d’une des tours, que les soldats désertèrent à la demande de Kaede. Ils discutèrent quelques minutes de la venue de Kyriel Bernkastel, qui plongeait peu à peu la jeune femme dans un état de perplexité nerveux. Il était bien difficile de déterminer les projets que cet « humble politicien » avait à son égard, et sa messagère ne semblait pas disposée à en dire plus que nécessaire. Il s’agissait seulement d’annoncer que Monsieur Bernkastel arriverait le lendemain matin et se présenterait à elle sous l’apparence d’un homme boiteux et borgne, aux longs cheveux noirs. Kaede haussa un sourcil surpris, décontenancée par la bizarrerie du costume, mais s’en accommoda silencieusement. Le premier Ventusien qu’elle avait reçu ici avait été un jeune homme en loques qui s’était fait passé pour un maréchal ferrant terran. Le deuxième Ventusien qu’elle avait rencontré avait voulu entamer une discussion sérieuse, affalé sur le fauteuil d’une auberge, la chemise à moitié ouverte et si imprégnée de pluie qu’il paraissait presque nu comme un ver. Alors oui, Kyriel Bernkastel borgne et boiteux serait un spectacle amusant à considérer, mais presque rangé dans la normalité des extravagances ventusiennes.

La jeune fille prit rapidement congé. Kaede et Kenji contemplèrent le feu du foyer silencieusement. Les crépitations dorées venaient piquer leurs visages, et les éclairaient d’une lumière tremblante.


    « ‒ J’ai donné rendez-vous à Monsieur Bernkastel chez moi, à Himeji, dans le but d’insuffler un caractère plus officiel à ce rendez-vous officieux, presque pour m’assurer de l’honnêteté de ses propositions dans un lieu où je serais en position de force… déclara Kaede, à mi-voix, l’air songeur et inquiet. Toutefois, je doute que le choix soit si bon qu’il ne me le paraissait il y a quelques heures… Je ne sais que faire d’Ikaku Tatsuya… »

Le visage de Kenji s’illumina un peu plus lorsque son regard tomba sur la mine sombre de sa protégée. Ikaku Tatsuya ! Si l’espion officiel d’Iskandar à Himeji liait les mains de Kaede lorsqu’il s’agissait de comploter secrètement et la forçait à recourir à des moyens plus obscurs, il constituait également le plus grand divertissement de la maison. Le tromper était devenu une attraction jouissante pour chacun des habitants d’Himeji, et Kenji y avait peut-être plus de plaisir que tout autre.


    « ‒ Permettez que je m’en occupe ! lança-t-il, d’un ton joyeux, en faisant claquer ses sandales de bois sur les pierres froides de la tour. Ce sera fait d’ici une heure.
    ‒ Hm, bien, je te fais confiance, dit-elle, l’œil néanmoins suspicieux. Mais n’y va pas trop fort, je l’apprécie trop pour que nous le perdions, sans hypocrisie aucune.
    ‒ Vous me connaissez, Dame Azaïr, jamais plus que nécessaire, je ne suis un être excessif… !
    ‒ N’est-ce pas ? Enfin ! Je vais prendre un bain, il est temps, et je ne peux pas me présenter ainsi à l’intérieur, ce serait irrespectueux de ma part. Retrouve-moi dans le couloir entre la maison de vie et la maison des eaux, quand tu auras fait ton œuvre. »

Ils se séparèrent finalement, et Kaede entra dans le bâtiment des bains en faisant coulisser une porte de bambou et de papier. Elle y passa un temps conséquent, ôta son armure, la lava avec soin dans les vapeurs blanches de la pièce, puis se plongea elle-même dans un bain où elle s’endormit presque. Lorsqu’elle retrouva un peu de lucidité, enivrée par l’eau volatile, elle lava ses longs cheveux et son corps fatigué avant de se sécher et de trouver un kimono sobre à revêtir. Enfin, elle sortit de l’établissement des bains, ouvrit la porte qui menait au couloir vitré et aperçut Kenji qui souriait cyniquement à la lueur de la lune, accroupi sur ses chevilles. Elle s’approcha de lui, la mine interrogatrice, et il répondit d’un air entre la bonhomie et la cruauté :


    « ‒ Je lui ai servi son bouillon d’onze heures.
    ‒ Pardon ? lança-t-elle, désarçonnée.
    ‒ Atropine concentrée, en petite quantité, répliqua Kenji, en sortant du pan de son kimono un flacon de poudre noire. Des baies de belladone, transformées par chimie. « Il est dangereux pour l’homme de manger ou de boire de la belle dame car elle frappe son esprit et en quelque sorte le tue ! » Enfin, tout ceci est à prendre au sens figuré dans le cas de notre pauvre homme, je ne lui en ai administré qu’une infime quantité. Jusqu’à demain soir, même avec mes soins, Sire Ikaku souffrira de constipation, de troubles oculaires, respiratoires et cardiaques, sans compter qu’il sera plus sensible à la douleur qu’en temps normal. Il y aura tant de trouble dans son esprit et dans ses gestes qu’il ne pourra quitter le lit, et encore moins venir vous importuner. Maladie subite, que voulez-vous. Il finira vraiment par croire qu’il est l’hôte maudit dans la demeure d’une sorcière ! Je suis vraiment peiné d’avoir à infliger de tels souffrances à notre bon ami, ah oui, vraiment. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais il est tellement regrettable qu’il ait à s’immiscer dans nos affaires… ! Regrettable, regrettable, regrettable ! »

***


L’épuisement du sommeil avait éveillé Kaede dans la noirceur de la nuit. Excédée de repos, elle s’était mise à genoux sur sa couche et demeurait immobile. Ses cheveux noirs dévalaient sur ses épaules et enveloppaient sa silhouette comme un voile obscur. Ses yeux d’or fixaient l’emplacement du panneau coulissant avec un éclat avivé. Elle finit par allumer entre ses doigts une étincelle enflammée qu’elle glissa dans un lampion de bambou et de papier. Alors, elle sortit silencieusement de sa chambre et traversa le couloir pieds nus. A son passage, une porte coulissante s’ouvrit à son tour et laissa paraître le visage allègre de Shin, son neveu. L’enfant referma sa chambre en se précipitant vers elle. Il s’apprêta à lui parler avec vivacité, mais Kaede porta un doigt à ses lèvres pour lui commander le silence. Le visage du petit garçon se fendit d’un rire silencieux, illuminé par la flamme vacillante du lampion. Leurs deux silhouettes avancèrent dans le clair obscur comme deux astres autour d’un soleil rougeoyant. Ils traversèrent le pont couvert qui menait à la maison de vie et entendirent les frémissements obscurs du jardin endormi. Shin chuchotait d’une voix pressée et agrippait le kimono de sa tante en trottinant derrière elle.

Kaede et Shin s’étaient agenouillés devant la table basse et elle servait silencieusement deux bols de thé rouge, qu’elle avait fait bouillir sur un feu d’épicéa. La préparation ondoyait dans la porcelaine et ses volutes pourpres exhalaient un parfum doux et chaud dont les notes fruitées et boisées n’avaient d’astringent que l’arrière goût du miel. Elle fit couler un lait d’amandes blanc et onctueux dans le bol de Shin et y mêla un peu de sucre avant de le lui remettre. Tous deux se regardèrent dans les yeux et ils portèrent le thé brûlant à leurs lèvres. Il ne fallait rien dire, le moment était sacré. La boisson coula dans leur gorge, onctueuse et ronde, et subsista lascivement sur leurs palais, en y répandant les arômes des roses fruitées, des gousses vanillées et des miels sylvestres. Le thé s’écoulait dans leurs gorges mais sa force remontait et s’emparait de leurs bouches et de leurs nez. Ils respirèrent longtemps ses douceurs sucrées et colorées qui s’avivaient d’une minéralité légèrement salée. Le relief aromatique était admirable et l’arrière goût de sucre d’orge et de malt achevait l’ivresse de leurs sens par des notes corsées, dont la fermentation rappelait un doux alcool.
Ils burent longuement, sans dire un mot. Les insectes crissaient et stridulaient dans le jardin obscur. Lorsqu’ils eurent posé leurs bols vides sur la table, Shin s’anima et parla vivement à sa tante, qui ne lui répondait souvent que par de simples sourires ou des rires discrets. Il voulait parcourir la montagne avec elle à la recherche des bandits, il voulait sentir son visage se glacer dans la morsure du vent, il voulait chevaucher sur un grand étalon, gravir les rocs et contempler le monde entier par-delà les montagnes. Ils parlèrent des oiseaux qui avaient migré et volé en nuées noires vers des contrées plus chaudes, Shin avoua que la rare présence du héron dans le jardin l’attristait et qu’il était mélancolique de ne plus entendre les roucoulements des grues majestueuses. Alors Kaede plaça ses mains contre sa bouche, et émit un long cri d’oiseau, comme une source aux aigus roucoulis. Shin, surpris par la vraisemblance du chant, éclata de rire. Sa tante s’en amusa et déplaça un peu ses doigts pour proférer un bruit plus discret et plus sourd, un coassement grinçant. C’était le héron, et le petit garçon en rit davantage. Puis elle imita le jaseur au duvet blanc et rose et à la huppe soyeuse. Le salon résonna de pépiements joyeux et on eut cru que l’été y avait déjà étendu son empire de lumières et de saveurs.

Finalement, Kaede se leva avec légèreté et fit coulisser la porte en bambou et en papier. Un courant d’air glacial se glissa dans maison et le brouillard opaque l’y suivit en planant doucement. Il se coula dans l’ouverture et avança dans la pièce comme une ombre blanche et fuyante. Sur le sol, les nattes de paille frémirent, et leur odeur végétale s’éveilla dans la fraîcheur. Kaede respira l’air hivernal qui mordit ses narines et gonfla puissamment sa poitrine. Elle chaussa ses sandales laissées à l’entrée. Le carillon de bambou vibrait, et sifflait des notes langoureuses qui se mêlaient mystérieusement aux souffles du vent. La jeune femme sortait silencieusement. Son visage blanc se leva et frissonna dans la brume. L’aube levait ses voiles vaporeux à l’horizon et les lançait gracieusement dans le ciel. Entre les montagnes endormies frémissait un rose timide, puis c’était un blanc éblouissant qui trônait au-dessus des montagnes et en dessinait les crêtes opaques. L’aube tendait la main plus haut encore et éclaircissait la nuit qui, tout à l’heure noire et aveugle, ouvrait un œil immense, mauve, turquoise et bleu profond. Des crépitements dorés irisaient les branches noires et sinueuses des arbres et scintillaient sur la neige immaculée. La brume couvrait tout le jardin humide et glacé ; elle était comme une gaze couleur perle, transparente et insaisissable, sur un visage mouillé de larmes.
Kaede était dehors désormais, debout et immobile dans son kimono bleu et austère. Elle observait le ciel brouillé en silence. La neige trop blanche aveuglait son regard et étouffait son cœur solitaire.

Elle sentit Shin se glisser à ses côtés. Le garçon portait sur son épaule deux arcs, deux sabres en bois et tenait dans l’autre main des paires de chaussures fermées. Il lui sourit et elle comprit son désir.
Ils avancèrent tous deux dans la neige, le visage songeur. Kaede capturait ses longs cheveux noirs qui ondulaient dans la brise glacée et les enlaçait dans un chignon flou. Les pavés de la cour, qui s’assombrissaient sous les remparts blancs, avaient été balayés par un garde consciencieux. Shin lança un sabre à Kaede, et elle le saisit adroitement. Ils s’alignèrent en présentant leur dos au soleil levant et fléchirent sur leurs jambes. Doucement réchauffés par les rayons célestes, ils exécutèrent ensemble une longue danse au sabre. Ils ne se regardaient pas, et leurs gestes étaient pourtant les mêmes. Leur souffle silencieux allait et venait dans un flux semblable, comme s’ils partageaient la même poitrine. Leurs mouvements se suspendaient parfois et se déliaient dans une fluidité paisible ; le soleil cueillait alors la courbe de leurs sabres et multipliaient ses rayons sur le bois d’ébène. Kaede s’écartait souvent pour s’accroupir et observer d’un œil attentif les techniques de son neveu. Elle se perdait parfois dans ses pensées et redécouvrait les traits du garçon, trop peu orientaux dans leur forme, peut-être, mais tellement azariens par leur paix impassible et leur éclat spirituel. Les boucles brunes de Shin ondoyaient autour de son visage et ses yeux d’or semblaient trouver un horizon ouvert et infini, là où il n’y avait que des remparts. Il y avait du bonheur dans son âme tranquille, une lumière douce comme l’aube qui flattait ses lèvres et son front pur. Parfois, Kaede retrouvait un moment de lucidité et se redressait pour ajuster le sabre de son élève, ses mains ou ses positions, si précisément et à si peu de choses qu’un autre que Shin en eût été agacé.
Ils prirent ensuite leurs arcs et tirèrent sur des cibles, dans un silence absolu. Leurs regards se fixaient sur leur objectif avec une acuité qui aspirait à la perfection. Ils ne pensaient pas un instant à la guerre, à la pointe aiguisée de leurs flèches et à leur vol tueur. Ils tendaient leurs longs arcs dans une sensation d’équilibre absolu, pinçaient leur corde du bout des doigts et passaient de longues secondes à savourer l’harmonie de leur corps, la beauté de l’arc et du paysage, avant de libérer soudain corde et flèche.
Le soleil se levait et emplissait leurs âmes d’une joie tendre et légère. Alors qu’ils combattaient au sabre, leurs rires allègres commencèrent à épandre leurs lumières. Ils allaient toujours en s’appliquant, avec la même minutie immuable, et pourtant ils plaisantaient tout à la fois, amusés du déséquilibre de leurs forces.


    « ‒ Mais c’est injuste, je suis petit et vous êtes grande, tante Kaede, je ne peux pas gagner ! s’écriait Shin, d’un ton faussement désappointé.
    ‒ Voyons, n’est-ce pas plutôt un avantage que tu as sur moi ? N’est-ce pas heureux, que d’avoir ta taille ? Pour ton adversaire, la cible est plus petite. Allons, Shin, un peu d’audace, mon garçon ! »

Alors, Kaede ralentissait ses mouvements implacables et son neveu trouvait enfin à les parer, le cœur plein de contentement. Il plongeait sur elle et ils tombaient dans la neige en riant et en s’enlaçant. Ah ! Comment penser un instant, un seul, que ce petit être-là fût en danger mortel, qu’on pût le lui arracher soudain, alors qu’à ce moment précis, son rire résonnait si fort et ses joues se coloraient d’un rouge si vivace ? Une main glaciale se referma sur le cœur de Kaede. Comment ? Comment ? Comment pourrait-elle imaginer avoir entre ses bras, dans un jour proche, le corps pâle et froid de son neveu adoré, être incapable de réchauffer les mains sèches et inertes de son garçon et ne découvrir rien au fond de ses yeux, sinon la mort ? Comment concevoir qu’elle pourrait bien avoir à porter les vêtements blancs pour Shin, qu’elle plongerait ses mains dans l’encens pour lui et qu’un corps si jeune brûlât avant le sien, comment ? Quelle folie, quelle monstruosité tuerait cet enfant avant de l’avoir anéantie elle-même, elle qui avait déjà vu vingt-quatre printemps rappeler les hérons, les grues, le bleu rosé du ciel et les fleurs dans les arbres verts ?


    « ‒ Qu’avez-vous, ma tante ? Vous pâlissez ? » s’enquit le petit garçon, en s’agenouillant tout près d’elle, les yeux inquiets.

Kaede frissonna et rétablit les pans de son kimono avant de sourire tranquillement à son neveu. Il était si beau, cet enfant. Ses yeux d’or palpitaient d’émotion, ses lèvres étaient rouges, son souffle laiteux.


    « ‒ Tout va bien. Je suis vieille et tu es jeune, rien de plus.
    ‒ Vous n’êtes pas vieille ! s’indigna Shin, en admirant le visage ivoirin de sa tante, comme si elle avait eu l’audace de lui dire qu’elle était laide.
    ‒ Si nous étions des pêcheurs miséreux de la côte, je n’aurais plus beaucoup d’années à vivre !
    ‒ Mais vous êtes une grande Dame, vous vivrez jusqu’à quatre-vingt dix ans ! s’exclama le petit, en provoquant les rires cristallins de Kaede.
    ‒ Qu’importe ! Je ne veux qu’une chose : que toi, tu me survives longtemps. »

Soudain, le son d’un pas léger et audacieux rompit leurs rires et leurs embrassades. Ils se turent à l’unisson et levèrent la tête dans un même mouvement, l’air un peu effrayé. C’était Okuni, l’une des sœurs aînées de Kaede, que le sort avait destinées à la maison de passe pendant toute leur jeunesse. Elle s’était arrêtée dans la neige, sous la grande arcade d’un rempart intérieur qui séparait les maisons et le jardin de l’écurie et des tours de guet. Sa robe rouge de soie brodée étincelait dans la blancheur hivernale comme une goutte de sang large et fraîche, qui ceignait sensuellement son torse, attachée par des bandes de tissu blanc, et qui remontait autour de son cou avec un col délicat. Des rubans pourpres maintenant follement ses cheveux noirs autour de sa figure hâlée qu’ils chatouillaient avec turbulence. Au cœur de ce visage étincelaient deux grands yeux bleus qui, comme des saphirs enjoué, capturaient et réfractaient à leur guise la lumière du jour. Ses fossettes encadraient son sourire en s’agitant malicieusement et son nez se fronçait délicieusement tandis qu’il se glaçait dans l’air matinal. Elle fit un signe à Kaede et lança avec son bagout habituel :


    « ‒ On dirait deux jeunes chiots, aha ! Quelles têtes vous faites, je vais pas vous manger. Non mais sans rire, vous allez attraper la mort, vous deux, on n’a pas idée de sortir à cette heure-là en plein hiver ! Et puis, je croyais que tu aurais un visiteur à recevoir, ce matin, Kaede, il faudrait peut-être penser à te préparer avant qu’il ne soit trop tard… !
    ‒ Non, franchement, Okuni, soupira Kaede en grimaçant à la pensée de se faire maquiller par sa sœur, je doute qu’il soit de bon ton de faire l’élégante tandis qu’il paraîtra en habit de voyage… Je trouve que c’est extrêmement vani…
    ‒ Ne fais pas d’enfantillages, allons ! De deux choses, l’une, c’est ton invité, tu dois le recevoir en habits d’apparat pour l’honorer, l’autre, une femme n’est jamais vaniteuse à première vue : elle est belle. »

Okuni fronça son nez pour signifier qu’elle resterait catégorique et Kaede soupira d’un air penaud. Elle se releva en aidant Shin à se remettre sur pieds, puis elle l’épousseta tranquillement. Enfin, elle alla prévenir la garde qu’un homme borgne et boiteux demanderait à entrer dans la matinée, et qu’elle désirait qu’on lui ouvre les portes d’Himeji sans tapage, afin qu’il pût y pénétrer en toute discrétion.

Puis elle suivit Okuni avec son neveu, aussi rebutée qu’une condamnée et parfaitement convaincue que sa sœur s’obstinait à la parer par pur divertissement. Mais au fond, Kaede aimait être élégante, il n’y avait que les préparatifs qui l’ennuyaient profondément.
Ils traversèrent le jardin sur des chemins de pierre, montèrent l’escalier qui jalonnait les sources chaudes encore fumantes malgré la température glaciale, et atteignirent une petite cabane de bois qui surplombait fièrement la végétation et les maisons blanches et gracieuses. Shin et Kaede s’y lavèrent méticuleusement tandis qu’Okuni cherchait dans les armoires une tenue qui conviendrait pour l’occasion.  

Une fois qu’elle eut séché le corps de Kaede, sa sœur la glissa dans un sous-kimono couleur rubis, en tissu glacé, brillant et lisse. Puis elle la revêtit de son kimono en satin de soie, violet et sombre, presque noir dans ses profonds replis. Elle passa une ceinture de soie, assortie au sous-kimono, autour de la taille de sa maîtresse, et le vêtement eut un tombé majestueux à ses pieds, de sorte à cacher ses sandales et à former derrière elle une traîne à l’harmonie courbe. Enfin, Kaede s’agenouilla et Okuni brossa ses cheveux noirs qui tombaient comme une cascade dans son dos. Elle eut l’air de réfléchir longuement, tout en coinçant des épingles entre ses dents, et manipula la lourde chevelure de sa sœur, les sourcils froncés et l’air inspiré. Finalement, elle choisit de réaliser un chignon sobre, qui ne s’ornait que d’une bande de soie rose rubis. Elle dégagea parfaitement le front et la nuque de Kaede, disposa ses cheveux en un complexe enchevêtrement d’épaisseurs, pour former un chignon au souffle audacieux, à l’arrière de sa tête. Satisfaite, la jeune intendante se plaça face à Kaede et déploya une impressionnante palette de maquillage. La jeune femme avait un teint d’albâtre, comme si l’hiver l’avait glacé sous son manteau de neige : il n’y avait nul besoin de fard, qu’elle n’aurait pas supporté de toute façon. Okuni observait le visage de sa sœur avec une attention d’esthète. Enfin, elle se saisit de ses pinceaux et en usa avec une précision d’orfèvre. Elle peignit les lèvres de Kaede du même rose vivace dont elle avait usé pour sa coiffure, son sous-kimono et sa ceinture, ponctua le coin extérieur de ses yeux de la même couleur et retraça leur contour d’un noir fin mais saisissant.
Elles sortirent de la petite cabane et descendirent l’escalier des bains fumants pour s’arrêter face à l’étang glacé.
Kaede y observa son reflet trouble. Ses manches très amples dévalaient noblement jusqu’à ses genoux et sa silhouette éclose s’ouvrait comme un éclatant fuchsia. Le violet de son kimono absorbait le regard sans rien dévoiler des courbes de son corps. C’était la couleur profonde du mystère que rehaussait le rose soutenu, porteur de vie et de lumière. Son visage reflétait le col visible de son sous-kimono et captait une clarté éblouissante, que seuls ses yeux d’or soutenaient avec une gravité impétueuse et une force résolue. Elle déploya son éventail en tissu sombre et acheva de s’observer avec une satisfaction hautaine.
Elle n’avait pas laissé le choix de sa tenue au hasard. Les couleurs osées attiraient l’attention, la profondeur du violet appesantissait le regard. Tout dire et ne rien dire. Eveiller le mystère et le faire mouvoir dans une sobriété audacieuse et délicate. Il fallait impressionner, charmer et demeurer tout à la fois dans un air de sévérité diplomatique. Et toutefois, Kaede était loin de connaître les intentions de Kyriel Bernkastel. Sa venue la plongeait dans une nervosité extrême. Que lui voulait-il, en somme ? Son poignet agitait son éventail avec une frénésie angoissée.

Les deux femmes traversèrent le jardin pour rejoindre la maison de vie. Le corps encore chaud et exhalant les vapeurs parfumées des bains, Shin était assis en tailleur dans la neige. Il avait les yeux fermés. La neige tombait en fins cristaux sur ses cils et s’y attachait légèrement, formant ainsi des auréoles étincelantes sous ses paupières. Ses cheveux bruns respiraient d’un souffle chaud, ses mèches palpitaient sur ses joues rosées et elles s’y glaçaient enfin, dans un dernier soupir. Elles passèrent silencieusement devant lui et il ne sembla pas remarquer leur présence.
Kaede pensa le prévenir du danger de demeurer ainsi dans le froid, mais elle n’osa pas interrompre la méditation de l’enfant. Il était beau et heureux, et elle aurait brisé cet instant sublime ? Après tout, ce garçon n’était pas en porcelaine.

Elle rentra dans la maison de vie et y trouva le peintre d’Himeji, Sesshu. C’était un vieil homme, très mince et très élancé, aux traits osseux et au teint pâle. Son regard noir et profond se perdait dans l’immensité blanche de la feuille qu’il avait déployée sur la table basse. Il restait assis devant son support, le visage froissé de peine et d’effort. Il avait un pinceau entre les doigts, l’approchait de sa feuille et le suspendait au-dessus quelques secondes. Soudain, il relevait son instrument et le faisait tournoyer rageusement dans son écrin d’encre noire.  
Kaede l’observa avec tendresse. Elle aimait cet homme grave et beau dont l’imagination fertile et les mains lestes luttaient perpétuellement contre le désert stérile d’une page blanche. Et lorsqu’il posait soudain son pinceau noir sur son papier granuleux et que dans un geste lent et précautionneux, il y faisait glisser un fin filet d’encre, un oiseau y naissait et prenait son envol.
Toutefois, en cette heure pâle et froide du matin hivernal, Sesshu se sentait vaincu par le vide terrible des abîmes pré-créatrices. Il entendit entrer Kaede et leva un regard lassé vers elle. Ses yeux s’agrandirent et brillèrent d’une stupeur subjuguée, illuminés par le violet sombre et le rouge carné de la parure. Son émerveillement se dirigea dans une inclination dévouée et s’évanouit lorsque son regard rencontra à nouveau sa feuille blanche. Il soupira doucement.


    « ‒ Bonjour, Dame Azaïr.
    ‒ Bonjour, Maître Sesshu. » répondit Kaede, avec bienveillance.

Elle ôta ses sandales et entra dans le salon de temps, en soufflant entre ses doigts gelés pour les ranimer. Elle vint se placer au-dessus de son ouvrage, les sourcils froncés.


    « ‒ Qu’y a-t-il, Maître ? demanda-t-elle, d’un ton inquiet. Auriez-vous besoin d’un secours quelconque ?
    ‒ Oh… J’ai besoin d’un secours, oui, vous êtes aimable. Mais j’ai besoin du secours du printemps. Je ne sais pas peindre dans le silence. L’hiver m’est un temps très difficile, Dame Azaïr, vous savez ? Je suis terriblement perdu, sans le chant des oiseaux. Je saurais peindre l’hiver si j’y entendais un son inspirateur, un son qui m’évoque encore la vie dans cette inertie funeste. Toutefois… Je pense que vous me rendriez un service infini en jouant un peu de musique… Vous sauriez transformer ce triste hiver en une saison intemporelle qui n’existerait que dans notre art. Je serais très honoré que nous unissions nos efforts créateurs, Dame Azaïr. »

Kaede rougit fugitivement de l’égard du vieil homme. Rien ne l’enchantait davantage que l’enfantement artistique mais elle ne s’interrogeait jamais sur la valeur de ses œuvres au regard d’autrui. Sa musique était un rêve solitaire et intime où elle épanchait son âme et effleurait sa pureté fragile.


    « ‒ Si vous voulez, répondit-elle, néanmoins, trop honorée pour refuser. J’ai… J’ai composé quelque chose, en décembre dernier, lorsque les tempêtes de neige m’ont bloquée à la forteresse de Kumamoto. C’est un souvenir d’été au cœur de l’hiver, je ne saurais dire s’il est morose ou s’il est gai.
    ‒ Il n’a pas de nom ?
    ‒ Non.
    ‒ Il faut lui donner un nom, Dame Azaïr, c’est important ! Quand une vie naît, si vous ne lui donnez pas de nom, elle n’existera jamais.
    ‒ Son souvenir me suffisait pour l’appeler.
    ‒ Et comment l’appellerons-nous, ensemble, si vous ne lui donnez pas de nom ? Chaque chose que vous faites naître doit pouvoir exister, vivre parmi les hommes, sans quoi il y aurait une injustice. Allons, la pressa-t-il, enthousiaste, essayez, je vous en prie.
    ‒ Heu… fit brillamment Kaede, trop gênée pour trouver une réponse convenable. Souvenir d’été au cœur de l’hiver ?
    ‒ Trop long, rétorqua Sesshu, en mélangeant à nouveau son encre.
    ‒ Eté hivernal ? proposa Kaede, avec plus de réflexion.
    ‒ Ce n’est pas trop mal, ça ne sonne pas très bien, mais bon. En tout cas, c’est déjà ça. Je suis prêt, Ma Dame, nous nous y mettons quand vous le commanderez. »

Kaede inclina la tête doucement, la gorge un peu nouée. La nervosité commençait à s’accumuler comme un poids oppressant sur son cœur, et à l’inquiétude de l’arrivée du chef ventusien venait s’ajouter les exigences du peintre de la maison. Bien sûr, si elle avait vivement repoussé ses désirs, Sesshu se serait résigné avec respect, mais elle s’amusait au fond de l’enthousiasme du vieil homme et le partageait malgré ses peurs. Elle ouvrit un placard d’un geste mesuré et en sortit un très large étui qu’elle ouvrit en deux sur les nattes de riz. Une panoplie soignée de flûtes y était rangée, différentes par leurs tailles – quelques unes grandes comme un bras tendu et d’autres aussi petites qu’un poing fermé – par leur vernis – d’un rouge nacré jusqu’au noir profond – et par leurs formes. Elle en choisit une avec une précision expérimentée et posa sa gamme d’instruments sur la table de travail de Sesshu, avant de remettre ses sandales et de sortir dans le froid mordant du jardin. Elle s’arrêta sur l’allée de planches, à peine à la sortie de la maison et regarda Shin qui méditait encore.
Enfin, elle porta à ses lèvres sa flûte traversière en bambou. C’était un dizi remarquable dont le verni très foncé figurait le simple bambou comme une rare ébène. Kaede ne voulait pas croiser le regard de Sesshu, aussi lui tournait-elle le dos pour faire face au jardin, auquel elle ferma néanmoins les yeux. Cependant, le vieux peintre la contemplait avec fébrilité, le pinceau agité entre ses doigts. Alors, Kaede poussa un long soupir dans sa flûte. Un son céleste et voilé s’échappa du bambou, comme le long gémissement du matin brumeux. Dans le long souffle perçaient parfois des aigus sinistres, pics acérés du vent mordant, qui peu à peu s’allongèrent dans un mystère plus doux et plus ample. Le cœur de Kaede battait dangereusement. La mélancolie angoissante de son âme se déversait dans l’air, volatile et spectrale. Ses joues rosissaient. Ses doigts glissaient lentement sur sa flûte. La tristesse morbide de son dernier été lui pénétrait cruellement le cœur.
Derrière elle, Sesshu la regardait, tout absorbé. Il posa enfin son pinceau noir sur sa page blanche et dessina une courbe légère et aérienne. L’encre palpita et l’ombre d’un visage remua entre l’encre froide et le papier granuleux.
La musique sinistre de Kaede la transfigurait. Une souffrance étrange faisait frémir ses tempes et durcissait sa mâchoire. Mais plus elle jouait, plus les sons s’arrondissaient en soubresauts cristallins, jusqu’à se délier dans une harmonie nostalgique. Elle effleurait parfois l’allégresse lorsque les doigts de la jeune femme se précipitaient habilement pour danser sur le bambou noir. Elle levait son front pur vers le ciel gris et délavé et semblait oublier Sesshu, Kyriel Bernkastel et les souffrances violentes de cet été-là. Les notes de sa flûte coloraient le jardin de la chaleur légère de juillet et d’août, dansaient comme un ballet allègre aux inflexions mélancoliques et réveillaient les cigales grésillantes, les criquets grinçants, les ruisseaux bondissants et les oiseaux  rieurs. L’insouciance gagna totalement Kaede et ses yeux fermés souriaient tendrement, au rappel des courses passionnées dans les montagnes, des nages dangereuses dans les fleuves glacés et de la chevelure blonde du soleil.


    « ‒ Ma tante. J’entends le pas d’un homme boiteux. »

C’était la voix de Shin, et des mots lancés en azarien. La musique de Kaede s’arrêta subitement, dans le son discordant que produit la surprise. Elle ouvrit les yeux rapidement. Son neveu n’avait pas bougé, il était resté immobile dans la neige et contrairement à elle qui s’était absorbée dans sa seule harmonie, Shin ne faisait qu’un avec la terre et percevait toutes les rumeurs.


    « ‒ Il n’y a pas de boiteux, à Himeji, n’est-ce pas ? » demanda l’enfant, avec suspicion, sans ouvrir les yeux ni séparer ses cils des cristaux blancs qui les liaient.

Et en effet, à quelques mètres, à peine voilée dans la brume, s’élançait une silhouette tordue comme un arbre qui aurait poussé sans tuteur et qui aurait pu s’avancer clopin-clopant. Le bizarre ensemble dégageait une haleine blanche et le frisson fumeux d’un corps vif dans un vent trop glacial. C’était lui.
Le corps de Kaede se tendit comme un arc et sa respiration se bloqua entre sa gorge et ses poumons. La blancheur impassible de son visage se déchira et laissa paraître une émotion rose et pâle sur ses joues. Elle serra ses mains sur sa flûte et plissa ses yeux d’or pour mieux distinguer cette créature claudicante dont l’ombre s’étirait et se mêlait mystérieusement aux brumes et aux noirceurs de l’aube.
On croyait encore entendre les accents cristallins de la flûte azarienne vibrer dans l’air humide et emporter l’univers dans un vol chatoyant et bigarré. Il semblait que les envoûtements chantants de Kaede eussent animé le sommeil glacé dans lequel s’était ensevelie la nature enneigée. La terre palpitait d’une agitation insolite, les bois frissonnaient et les ombres s’agrandissaient. Le vent sifflait d’un ton baroque, comme engouffré dans la brèche fugitive d’une entre-saison improbable. L’hiver et l’été s’étaient soudain heurtés sous les doigts de Kaede et leur magique collision avait ouvert une faille dans le temps trop monotone. Leur secousse avait jeté une nuée d’étincelles sur le monde obscur et à présent, même sur les ombres volait une poussière fabuleuse, une fantasmagorie aux couleurs ravissantes. C’était la saison de la Sorcière. C’était la nuit éclatante des étoiles conspiratrices. Le soleil n’apparaissait pas, la lune l’avait supplanté en son propre empire, elle régnait en maîtresse au milieu du jour.
C’était la saison des démons, c’était la saison des diables boiteux que les sorcières invoquaient en égrenant de la belladone en habits mauves. Aurait-elle pu convoquer plus fantasque créature ?
Il s’approchait en flottant et en chancelant dans des voiles gris et bruns ; démarche biscornue, crinière ténébreuse et souffle fantomatique. Kaede, droite et assurée dans sa robe vaporeuse, levait fièrement son menton et laissait paraître son cou comme un éclair blanc dans les noirceurs de l’aube. Elle frissonnait légèrement mais ses pupilles d’or en fusion se durcissaient d’intrigues implacables et brillantes.
La laideur et la beauté se disputaient le mystère d’une telle figure. Quel visage accidenté, était-ce là, quels traits rudes, quels plis secs sur un front si clair, quelle difformité dans ce regard, bancal entre un bandeau rustique et un œil profond. Quel œil, quel œil unique et trouble. C’était un séduisant vortex qui reflétait le mauve obscur et magique des cieux de l’entre-saison.

Subjuguée, Kaede sourit en inclinant la tête sur le côté. Son cœur frémissait d’euphorie. Kyriel Bernkastel était là, soudain. La flûte enchantée l’avait appelé, et cet étrange génie avait paru. Quels pouvoirs saurait-il déployer dans la nuit de tous les possibles ? De quelles lumières surnaturelles, de quels espoirs saurait-il peindre le ciel azarien ?
La main droite de la jeune femme lâcha sa flûte et elle la tendit doucement vers lui. Elle souriait toujours avec une malice fascinée. Pourtant, elle sentait le contact funeste et froid des longues aiguilles qu’elle coinçait toujours dans les ourlets des manches de son kimono. Elle pensa presque inconsciemment à cet œil mauve qu’elle se savait capable de percer et au sang noir qui ensevelirait les mystérieux espoirs, elle pensa à son cousin qu’elle avait ainsi aveuglé, puis impitoyablement décapité. Elle envisagea l’impensable et s’effraya elle-même, jusqu’à saisir les doigts élégants du diable entre les siens. Alors, elle attendit qu’il acceptât de lui serrer la main, la nuque légèrement inclinée pour l’inciter à la confiance. Une fois que les conventions gestuelles auraient été réalisées, le pacte serait signé, l’affaire serait conclue. Il serait son hôte, elle ne lui ferait aucun mal. Car en vérité, à quelle tribulation la sorcière désirerait-elle soumettre le diable ? Ils partageaient la même nuit, et leur maligne complicité se nouerait dans un même désir.
Les cils noirs de Kaede battirent, embrasés par son regard doré, et sa voix s’échappa de sa gorge comme les inflexions suaves de sa flûte. Le vent souffla encore dans les arbres décharnés, la maison de vie craqua sinistrement et les ombres de Kenji, Okuni, Shin et Sesshu se mêlèrent aux ténèbres de l’aurore.


    « ‒ Bonjour et soyez le bienvenu en Himeji... »


***

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Ven 8 Fév - 19:49
-... Attendez, donc vous m'annoncez qu'en plus de ça, vous vous mêlez au voyage toutes les deux?
-Exactement, hors de question de ne pas être proche de toi vu ce qui doit se passer.
-Quand à moi, je dois rencontrer une amie la bas.
-Et donc, c'est pour ça que vous vous rajoutez au voyage à la dernière minute...
-Tout à fait, si je te l'avais dit plus tôt tu aurais fait en sorte de partir sans moi.
-Personnellement, tes états d'âme ne m'intéressent pas gamin, si tu me dis que tu as les sous pour payer le voyage alors je viens.
-... Bien, alors je vais devoir payer pour vous je suppose...
-Tu préfère une passagère clandestine?
-Tu n'oserais quand même pas faire payer une diva comme moi j'espère...

Bien, donc sa magicienne se rajoutait au voyage, même si elle restait au bateau une fois celui ci à bon port, l'idée qu'elle puisse se faire remarquer n'avait rien pour le rassurer. Quand à sa mentor... Que dire si ce n'était qu'une tueuse parlait de voir une de ses amies? Tout cela n'avait rien pour le l'apaiser mais, au moins il était sur que tant que Carma serait là il ne craindrait pas grand chose. Même s'il ne craignait pas grand chose, une vulgaire dague ayant peu de chance de lui régler son compte même dans son sommeil. Puis au moins magicienne serait proche de lui non? Mais il avait beau se dire ça, il n'aimait guère l'idée d'être accompagné par ces deux femmes, qui plus est en même temps. Déjà, cela n'était pas prévu, ce qui ajoutait de nouvelles mécaniques probablement anodines mais, qu'il n'avait pas prévu. Ensuite, les deux avaient un caractère bien trempé et, si la tueuse froide et professionnelle qu'était Carma était capable de jouer tous les rôles, Arya elle, pouvait poser problème si elle commençait à s'ennuyer.

Le paiement supplémentaire qu'Acchab allait rajouter pour l'arrivée à l'improviste de deux demoiselles n'était, pas vraiment pour faire plaisir au politicien mais, au final la question de l'argent n'était pas vraiment un problème. Dire que le chef exécutif du conseil de Ventus était riche eu été un euphémisme, la moindre affaire, la moindre occasion qu'il pouvait saisir, à présent en suivant les règles de la légalité, était saisie; sans compter la fortune qu'il avait précédemment amassé. Bibliothèques, restaurants, galeries d'art, fabriques de textiles, forges, chantiers navals, mines et bien sur, stupéfiants, une grande partie des produits en circulation, qu'ils soient légaux ou non, passant par lui. Et c'était sans parler bien sur du nombre de brevets qu'il avait déposé et de toutes les idées qu'il avait "gracieusement offert" à des collaborateurs, tirant ainsi encore un peu plus de profit. Sans compter la pègre ventusienne avec laquelle il traitait allègrement. N'oublions bien sur pas les bandit à la frontière entre Ignis et Ventus mais, aussi à la frontière entre Terra et Ventus, avec lesquels il traitait sous couvert mais de manière régulière. Par le simple profit, la toile de l'ancien ignisien avait de quoi faire frémir.

Il lui arrivait régulièrement de se comparer à la corruption qui rongeait Ventus, ayant souvent l'impression d'en être l'acteur le plus influent. Que se serait-il passé si toutes ces actions étaient révélées et, si tout ces éléments étaient mis bout à bout? Alors Kyriel Bernkastel serait reconnu comme une menace. Mais tous ses petits arrangements, outre leur discrétion ou, au contraire leur sur exposition, étaient tous plus ou moins sans liens. Aucun contact n'avait rencontré ou parlé à la mauvaise personne, aucun ne le ferait, il y veillait et avait des agents pour ça. Sans compter qu'aucun d'entre eux n'avait d'intérêt à le trahir, ils avaient bien trop à y gagner pour le trahir et, perdraient bien trop, Ceux qui avaient à le savoir ayant pu avoir un aperçu de la vindicte du politicien. Pas de pitié, il jouait à un jeu trop dangereux pour se laisser prendre par les sentiments.

Et Acchab était un élément de cette toile. Capitaine d'un baleinier, et aussi pirate quand l'occasion se présentait, l'homme avait, selon ses dires, parcouru l'océan d'Albion en long et en large et connaissait parfaitement les côtes de Ventus à Ignis. Esprit libre ne souffrant aucune restriction, le chasseur de monstre marin, comme il aimait à le dire, avait trouvé très amusant l'idée qu'un politicien puisse voyager incognito sur un navire comme celui ci. Les espèces sonnantes et trébuchantes que fournissait le pactisant ayant toujours permis au capitaine de tenir sa langue même complètement saoul, qualité grandement appréciée par son employeur. Mais il était un homme intraitable sur ses prix et, une personne en plus s'avérait couter cher alors deux... Mais tant pis, il allait falloir faire ainsi.

***

-Bien, maintenant que tu t'es habitué à manier cette arme alors qu'elle pèse deux kilos de plus que la normale, je pense que je peux te laisser en utiliser une véritable.
-Merci maître.

L'arme qu'il prit en main avait de quoi être fascinante. Son poids était semblait-il ridiculement léger, il aurait pu lancer la lame en l'air pour la rattraper sans y prêter attention, continuer ainsi les acrobatie avec l'aisance d'un singe, fendre l'air en de larges et amples gestes d'une esthétique parfaite. La poignée du sabre semblait-être parfaite pour lui, le lacet de lin noir couvrant la peau de requin s'adaptant avec une harmonie effarante à sa main, il ne pu que sourire en sentant le fin lacet de soie et d'argent s'enroulant sur la poigné, comme une simple décoration supplémentaire, une simple décoration mortelle. La tsuba quand à elle, avait la forme du Yin et du Yang, forgée dans deux pièces de métal séparé, l'une blanche et l'autre noire. Et la lame en elle même en était effarante, presque surnaturelle.
Contrairement aux armes de son type, celle ci ne possédait pas le luisant de l'acier, elle ne reflétait pas la lumière. Sombre et sinistre était le katana et, seule la signature de son forgeron ainsi que son nom se démarquaient, un filagramme d'argent tourné de telle manière à faire du nom du forgeron et de celui de la lame un dragon, Muramasa et Kuro. L'apprenti tueur ne pu qu'écarquiller les yeux. Muramasa? Cet homme était réputé pour forger parmi les meilleurs katana, les armes azarienne si appréciées par les tueurs qui suivaient le principe de l'harmonie. Mais Muramasa lui, ne forgeait que des armes destinées à tuer, elle n'étaient belles quand on s'y connaissait qu'uniquement si, tuer faisait partit de vous. Il ne forgeait d'arme que pour les personnes qu'il choisissait, l'endroit ou il vivait semblant apparemment inconnu de tous.

Un frisson à la fois de fascination et de peur parcouru l'échine de l'apprenti tueur. Si Carma lui avait remis une telle arme entre les mains, cela ne pouvait que signifier une chose, elle estimait qu'il avait le niveau correct pour la manier. Mais la lame était encore vierge et cette idée ne pouvait dire qu'une chose, il allait tuer.

-Bien gamin, maintenant il est temps de conclure le rite pour que cette lame existe vraiment et que tu en sois digne.

***

-Gamin?
-... oui?
-C'est moi ou tu mange du papier?

Kyriel finit d'avaler sa dernière bouchée avec quelque raideur mais y parvint dans l'absolu, devant avouer que le papier et l'encre n'avaient jamais eu bon gout... peut-être comme la majeure partie des nourritures terrestres comme le bois et les reliures de cuir. Seuls les spiritueux et les vapeurs comme la colle à bois semblaient alors, dans l'absolu s'accorder à lui offrir un vrai plaisir. Mais il dégustait effectivement une lettre qu'il n'avait cessé de lire et relire par amusement blasé, message furieux de la part de Lucifer quand à Eloan. Des goélands aux reflets roses l'interpellèrent alors avec des jurons moqueurs et antipathiques. Il leur répondit de la même manière avant qu'ils ne passent à travers un vortex rose amenant sur le monde des licornes, monde qu'il espérait un jour pouvoir contempler de ses propres pieds et sentir de ses oreilles même.

-Et bien... oui!
-Tu commences à cumuler de plus en plus de tares... et là, ça a vraiment l'air d'atteindre des sommets là.
-Dans ce cas, ça s'explique même si la fatigue nerveuse doit jouer.
-Mais encore?
-Et bien disons que j'aurais pu brûler cette lettre, mais on ne sait jamais, un pactisant capable de reconstituer ce qui a été à partir de ses "restes" et tout à fait possible. Une fois la digestion faite, qui irait penser que la lettre se trouve dans mes sels?
-... Gamin?
-Oui?
-Qu'est-ce que t'as pris cette fois?
-Ah? Oh... juste une infusion à base de verveine mais aussi avec de la datura.
-...Très bien, alors tu vas immédiatement rentrer dans ta cabine avant de vouloir t'envoler. Ou bien je t'envoie directement au paradis avec un aller simple.

***

-Et voilà messire...
-Ashura
-Et voilà donc messire Ashura, nous sommes arrivés.
-Très, et j'avouerai que j'ai beaucoup apprécié l'abordage d'il y a un jour.
-Haha! Si les jeux de pouvoirs vous lassent, rejoignez mon équipage, des gens comme vous ne se refusent jamais! Et n'hésitez pas aussi à faire part de ma proposition à vos deux amies, des brins d'femmes comme ça, ça n'a pas de prix!
-Merci pour votre proposition, et si vous la navigation vous lasse, n'hésitez pas à venir me voir, vous parlez trop bien pour un vulgaire marin!
-Hé! Encore une énigme insoluble hein?

Insoluble? Non. Kyriel savait que le capitaine Acchab était un ancien de la marine ventusienne qui avait "disparu" pour voguer sur l'océan à sa guise, devenant baleinier. Mais ça, il souhaitait le garder pour lui, en n'en parlant pas, il pourrait un jour s'en servir.

L'air marin de l'Azaïr avait sur lui un effet le rendant étrangement nostalgique. Il n'y avait pas à dire mais l'air d'Ignis n'était au final pas comparable à celui de Ventus, il y avait quelque chose... d'indescriptiblement différent, quelque chose qui le remuait au plus profond de lui. Ignis, sa terre natale. Ignis, la nation ou il avait grandit. Ignis, la nation qui avait fait de lui un tueur. Ignis, le pays ou les forts écrasaient les faibles. Au plus profond de lui, il ressentait une nostalgie mélée à un puissant sentiment d'exaltation, réalisant alors une chose, Il avait beau aimer Ventus plus que tout, Carel avait beau être mort... Il aimait toujours Ignis, et sans aucun doute ne connaitrait-il jamais mieux une terre que ce pays. Après plusieurs moi passés comme un animal sauvage à survivre, il ressentait avec la terre du pays du feu comme un lien étrange. Oh, il n'y avait rien de magique dans tout ça ou de talent, il était "juste" chez lui.

L'homme boiteux qu'il était alors réprima ces sentiments, l'émotion était un poison qu'il devait asservir et maitriser. Il ne pouvait se laisser submerger par ses sentiments, et il les écarsa. Oui, Ignis était sa terre natale, oui, Ignis était la terre qui l'avait vu grandir. Mais Ignis n'était qu'un morceau de continent comme un autre, plus encore, c'était à Ignis que se trouvait une de ses cibles principales. A peine un fraction de seconde avait vu naitre ces sentiments en lui et il remarqua alors quelque chose, ou plutôt quelqu'un, qui eu le don de le faire revenir plusieurs années en arrière.

***

Panique, terreur. L'odeur des mets auparavant succulents est souillée par celle de la peur, du sang, des organes liquéfiés, par la chair brulée. La salle principale des Ashbringer est devenu un véritable enfer, la scène d'une infernale tragédie qu'il contemple, impassible. Ainsi la maison Ashbringer meurt-elle... ou presque. Il cherche un corps qui devrait être là mais pourtant... Elle a disparu.

***

Après tout ce temps, il la revoit enfin. Leur regard se croisent et tous les deux se reconnaissent. Pourtant ils sont différents. Elle, est devenue bien plus plantureuse qu'avant, ses cheveux sont noirs et, ses traits semblent quelque peu tirés, comme une femme s'inquiétant pour son amant. Lui, boiteux, borgne, avec les cheveux longs et noirs et les traits usés plus qu'ils ne devraient l'être. Pourtant ils se reconnaissent, leurs yeux eux sont identiques, cette même teinte si particulière, cette même lueur... Tous les deux partagent le même sang et la même vocation, tuer. Surprise un instant des deux, le boiteux prend l'initiative se hâtant vers elle de sa démarche claudicante pour l'apostropher.

-Mademoiselle Sélia, cela fait combien de temps?!

Haussement de sourcil, sourire amusé.

-Et bien monsieur Carel, cela doit bien faire sept ans au moins. Que me vaut le plaisir de votre rencontre?
-Le simple hasard, j'allais saluer une vieille connaissance et n'avais pas prévu de tomber sur une autre... connaissance.

Leur voix diminue alors, presque imperceptible.

-J'ai été prévenue de ton arrivée en Azaïr et je tiens à t'avertir, tu peux encore te contenter de rester l'impitoyable politicien apprécié de Ventus que tu es devenu.
-Tout comme toi tu peux toujours te ranger à mes côtés, ton aide me serait utile.
-Tu comprend au moins que tu vas sauter à pieds joins dans la fosse aux lions et que tu ne pourra plus faire marche arrière?
-Plus le choix, je suis de toute manière condamné, alors autant choisir ma mort.
-Oh? Tu m'apprend quelque chose, mais n'as tu pas peur que je m'en serve contre toi?
-Non, je t'ai trouvé après tout.
-Pardon?
-Carma qui se déplace pour aller voir une amie? En Ignis? Carma qui connaissait bien notre famille?
-C'est un peu facile tu ne trouve pas?
-Oui mais, tu n'avais qu'à pas venir me prévenir, tu écoutes trop tes sentiments.
-Quel pragmatisme... déconcertant. C'est toi qui te permet de dire ça?
-Ce n'est ni à toi ni à moi d'en décider. Mais il est hors de question que la moindre émotion, le moindre sentiment guide mes pas.
-Je ne sais pas si je dois être admirative ou triste.
-Alors?
-Soit.

***

A présent, il avait abandonné Sélia et Carma, remerciant sa sœur pour toutes les informations fraiches qu'elle avait pu lui fournir au sujet de l'Azaïr. Il fallait qu'il en sache le plus possible, pouvant alors traiter plus aisément avec celle qui serait sans doute sa future alliée... Ou alors une ennemie redoutable. Arya quand à elle était restée dans un hôtel quelconque, ayant au final pour le plus grand soulagement du politicien opté pour se faire discrète, usant de subterfuges multiples pour être des plus banales et passer inaperçue, elle était comme Kyriel après tout, sa véritable moitié.
D'ailleurs, à peine s'était-il séparé de toutes sauf de Bel que, Mamon était venue à lui, lui fournissant la réponse de Kaede. Himeji alors?

-Bon Bel, tu vas aller m'annoncer à Kaede.
-Hein?! Moi?! Mais c'est Mamon qui y est allée la première fois!
-J'ai vraiment la flemme d'y aller...
-Mais... moi qui croyais qu'on allait pouvoir...

-Suffit Bel! Tu sais très bien comment ça s'est passé la dernière fois et, je ne suis pas la pour le plaisir.
-Va vraiment falloir que tu te relâche "patron", une bonne nuit ensemble et tu sera détendu.
-Une bonne nuit à dormir plutôt.
-C'est sur que pour toi flemmarde, dormir est le remède à tout, tu voudrais pas dormir du sommeil éternel?
-Trop fatiguant, toujours faire la même chose c'est usant à force, regarde comment t'es à force de...
-Oh moins je me bouge le cul moi!
-Ça, tu passe ton temps à le bouger pour...

-Suffit! Vous croyez vraiment que vos états d'âme ont besoin d'être énoncés à voix haute en pleine rue?!
-Eu...
-Non...


Pour une fois, ça allait elles n'en étaient pas venu aux mains, Kyriel n'ayant donc pas eu au final à les séparer... Pour une fois.

***

Himeji était vraiment un bel endroit, il fallait l'avouer. Il ferma les yeux l'espace d'une seconde pour se recomposer certains aspects de sa psyché, pour mieux s'inscrire avec les lieux, le ventusien qu'il était par nature ou l'ignisien qu'il était d'origine n'étant pas vraiment adaptés. Sous l'épaisse cape de fourrure qui le drapait complètement, il posa la garde sur la main de Kuro, le sabre que lui avait remis sa mentor il y avait de cela dix ans. Le contact de cette lame qu'il n'avait plus utilisé que pour s'entrainer le rendait nostalgique. Châtiment cette fois resterait à Ventus, l'arme était bien trop particulière pour passer inaperçu. Alors que Kuro lui, tant qu'il n'était pas dégainé restait simple, un simple sabre dans un simple fourreau noir et mat, un merveilleux cadeau. Il s'était gorgé des rumeurs, des bruits de l'Azaïr pour enfin trouver un peu d'harmonie. Et les leçon sur la flamme et le vide revinrent. Oui, cet état d'esprit, cette logique de transe serait adaptée à la contrée, parfaite. Après tout il avait appris la flamme et le vide avec l'art de manier le sabre.

Pénétrer dans le château ne lui posa aucun problème, la fourrure sombre le dissimulant à merveille dans l'aurore. Ses capacités physiques et ses sens étaient exacerbés, pénétrer dans Himeji sans se faire repérer ayant été le défi lancé aux deux sœurs, le premier qui arriverait gagnerait. Gagnerait quoi par contre, cela n'avait pas été défini, il avait donc intérêt à gagner en vérité. L'épaisse fourrure ne lui posa pas un seul problème pour pénétrer dans l'enceinte de la forteresse, il était bien trop fort pour que son poids le gène et, ce n'était pas un bandeau sur l'œil qui le gênerait dans sa gestion de l'espace. Les informations de Mamon, Bel et Sélia lui furent d'ailleurs pratiques pour se faire une idée d'ou serait Kaede d'Azaïr au petit matin. Une heure trente, c'était le temps qu'il lui faudrait pour arriver jusqu'à elle sans que personne ne le repère, même s'il lui faudrait chercher

Et ce fut toujours couvert de sa masse hirsute de poil qu'il arriva dans le jardin et qu'il entendit un jeune garçon parler en Azarien, la musique jouée à la flute s'arrêtant, un souvenir d'une autre époque surgissant comme l'éclair dans son esprit.

***

Il se tenait droit, contemplant le corps sans vie de l'homme, le sang gouttant le long de la lame de Kuro, le sabre était à étrangement luisant, comme si il prenait vie à présent. Simple effet d'optique, liquide pourpre, apanage des vivants, le sang teintait l'arme d'un pourpre de mauvaise augure. L'homme était mort, il ne s'agissait pas de quelqu'un dont la tête était mise à prix, il ne s'agissait pas de quelqu'un de vraiment connu. Pourtant d'une certaine manière cet homme avait été important, surtout pour des personnes comme sa mentor ou lui. Mais à présent il ne vivait plus.
Tuer n'avait jamais été quelque chose qui dérangeait Carel, à neuf ans il avait tué des lapins de ses propres mains pour survivre, à onze ans il avait tué son premier être humain sans aucune autre raison que celle d'obéir à Carma. Certainement pas la première personne qu'il avait tué mais, la première qu'il avait tué sans aucun véritable motif. Elle lui avait dit de le faire et il l'avait fait. Pourtant cette fois il ne savait pas quoi penser. L'homme qu'il venait de tuer n'était autre que le forgeron de Kuro, le fameux Muramasa, tué par une de ses propres lame pour son baptême du sang. Il n'avait pas cherché à résister, il ne s'y était pas opposé et avait même sourit, paisible.

-Vient, j'attendais ce moment.

Carel avait répété ses mots à voix haute, perplexe. Oui, il était perplexe face à cet homme qui voyait comme l'accomplissement de sa vie, sa propre mort sous le coup du sabre qu'il avait lui même forgé. Cela, le mettait dans un état encore au delà de la perplexité. Plutôt que de suivre les instructions de sa mentor, cette fois il allait faire ce qui lui semblait le plus approprié, un rapide examen de la demeure lui indiquant que l'homme avait apparemment prévu cela. Il y avait une petite table sur laquelle étaient posées des fleurs, de l'encens et une bougie ainsi qu'un tanto. Alors il savait que sa mort allait venir?

Il suivit les rites comme ceux ci étaient supposés avoir lieu et, avant de partir mit le feu à la maison ainsi qu'à la forge. Il possédait avec lui le dernier sabre forgé par Muramasa, une lame normale, sans runes, sans magie. Et pourtant un chef d'oeuvre.

-T'en as mis du temps gamin.
-Désolé maître, mais je ne pouvais pas le laisser comme ça.
-C'est bien, un mort ça se respecte.

***

Non, il n'y avait pas de boiteux à Himeji, simplement quelqu'un qui mimait l'homme boiteux. Emergent des ténèbres, un seul œil visible il ne pu que se murmurer à lui même.

-Voici venu l'heure de voir et savoir.

Et le monde une nouvelle fois fut transfiguré, cinq amas de lettres comme de l'or tournoyèrent dans son esprit, complexes et fascinants. Et alors qu'il s'approchait tranquillement il les observait tous de son œil unique, mais avec son âme. L'air ambiant semblait avoir quelque chose de mystique, tout comme les individus ici présents. La sorcière écarlate, le fruit du viol de l'être aimé, le maître des Invisibles, le peintre mélancolique et, enfin lui, le bibliothécaire de Dantalion. Son visage encore dissimulé par la brume, il ne pu s'empêcher d'avoir ce sourire si rare et sinistre des grands jours, tout était trop... bien. Avec un homme comme le maître des invisibles, il serait sur que le cadeau qu'il avait amené serait apprécié à sa juste valeur. Si son premier sourire fut fugace, le suivant lui, bien plus calme et serein, resta.

Kaede d'Azaïr était belle, fascinante, cela était incontestable, surtout pour quelqu'un dont la nature primaire était la connaissance. En une autre occasion, s'il avait été autre, il aurait pu tomber sous le charme qui se dégageait d'elle, ce qui fit résonner un avertissement doublement menaçant. Il sentit d'abord l'esprit de sa magicienne effleurer le sien de manière agressive et possessive, il lui renvoya alors le rire amusé de celui qui se joue de tout. Puis, ce fut le souvenir du masque de beauté et de mystère fascinant que revêtaient certains tueurs, que lui même maniait avec autant de brio que le stylet. Elle était dangereuse, idée sans doute soufflée par ce qu'il avait pu apprendre d'elle et par l'histoire du massacre d'Antares... Sans doute. Mais il était sur d'une chose après ne serait-ce que l'avoir aperçu, il fallait qu'elle devienne son alliée. Sans cela, il ne pourrait se permettre de prendre le risque de la voir se dresser contre lui à quelque instant que ce soit, il aurait déjà bien assez à faire avec tout une partie du continent. Allant à sa rencontre, borgne, de sa démarche boiteuse, complètement dissimulé sous l'épais manteau de fourrure. Inclinant lui aussi la nuque comme elle, il lui serra la main.

-C'est un honneur pour moi dame d'Azaïr, moi qui vient porteur d'un message de guerre, poussé par un vent de paix... Mais si vous voulez m'excuser un instant.

Il se recula d'un mètre, et retirant le bandeau qu'il avait sur l'œil, laissa choir la lourde cape de fourrure qui le couvrait totalement, celle ci tombant plus lourdement que ne l'aurait du un tel vêtement et, se révéla, portant un kimono blanc tandis qu'à sa hanche, un sabre au fourreau sobre et mat apparaissait, seuls ressortaient un lacet argenté parcourant la poignée et, la garde formant le yin et le yang. Il s'agenouilla alors et, prenant le sabre toujours dans son fourreau, le tandis à deux mains en baissant la tête.

-En gage de mon amitié et de mon respect, veillez accepter cet humble présent.

Il était temps pour le sabre Kuro de changer de propriétaire et, après tout quel meilleurs cadeau pour quelqu'un comme la sorcière écarlate qu'un sabre comme celui ci?



[HS: désolé pour certaines couleurs XD]



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Dim 3 Mar - 3:54
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Les doigts opalescents du diable se glissèrent dans la main harmonieuse de Kaede. Le contact de leurs sinuosités osseuses et filiformes fut doux et volatile, comme une brise éphémère que la sorcière crut saisir, le temps d’un illusoire et sinistre instant. Elle eut le sentiment fugitif mais puissant de tenir la main subtile d’un artiste funeste, dont les lignes accusées, essentielles et solides semblaient vouées naturellement à s’enrouler autour d’une gorge ou d’un poignard. Leur emprise fugace glaça presque le bras de Kaede. Mais le pouvoir de la sorcière, tout vif, se dressa tel un cobra farouche et sa propre main, ombre blanche et vaporeuse, enlaça celle de Kyriel Bernkastel, comme la nuit enserre l’hiver entre ses griffes ténébreuses. Cette saison sabbatique, cette faille que Kaede avait ouverte entre l’hiver et l’été, ne serait comparable à aucune autre sur cette terre car elle concluait ici et maintenant l’alliance et l’équivalence en droit et en valeur de Satan lui-même et de la Sorcière écarlate. Le contrat qu’ils signaient par une poignée de main meurtrière les élevait tous deux dans les nues dionysiaques de la vie belliqueuse. Ils étaient sur le même et terrible piédestal qui les portait entre la déchéance et la victoire, entre l’enfer ricanant et l’utopie parfaite. Leurs têtes inclinées tendaient leurs nuques à la lune pâlissante et de leur humilité mutuelle jaillissait le pouvoir immense d’une union vespérale.
Les portes de l’entre-mondes s’ouvrent à nouveau.
Et sonne l’horloge de la treizième heure.
Vous qui aurez à mourir ce soir, ceux qui vont vivre vous saluent.

Kaede était terrible, ce soir-là. Son sourire rubis palpitait sur ses lèvres comme un puissant afflux de sang. L’air était frais et coupant dans ses narines. Elle, elle savoure, elle gaspille, l’horizon se vendrait pour qu’elle l’admire, mais elle ne voit que la nuit de toutes les alchimies. Plus forte que le soleil trop blême, dans sa robe zinzoline, la sorcière brûlait les rétines de chaque non-initié et de tous les hommes qui avaient préféré au profane et au païen l’autorité divine et sacrée.
Lui était bancal, bancroche, claudicant sur deux pieds et décousu, un peu dans tous les sens, toqué, barré et biscornu. Là, d’un geste invocateur, il lança sa fourrure chimérique à la face du soleil et se métamorphosa encore à la faveur de la nuit. Son corps apparut comme un éclair blanc surgit d’une stratosphère pesante et obscure. Le démon tordu et fascinant s’était soudain redressé et transfiguré, toute sa silhouette souple et longiligne captait les éclats de la lune et les reflétaient comme autant de rayons d’albâtre. Le temps d’un frisson, il était devenu Satan, la beauté machiavélique, dont le visage d’ivoire n’était qu’un substitut au masque fantasque du démon boiteux. Ses yeux étaient toujours deux abysses violets où crépitaient des veines bleutées, et ils semblaient avaler Kaede avec une délectation toute intellectuelle. Elle en fut troublée. La jeunesse et la pureté dévoyée qui ciselaient les traits de Kyriel Bernkastel comme des sculpteurs révolutionnaires saisissaient l’âme de Kaede et la plongeaient dans l’exaltation infernale des nuits chaotiques et créatrices.
L’oppression enthousiaste de la jeune femme s’évanouit un instant, lorsque Kyriel s’agenouilla et lui tendit l’arme qu’il avait tenue jusqu’ici à sa hanche. C’était un sabre, dans un fourreau noir. La paix et le silence de l’aube calmèrent l’émeute du sang de Kaede dans ses veines palpitantes. Son cœur fut touché, davantage par l’intérêt que le jeune homme avait accordé aux mœurs azariennes, par la confiance et le respect qu’il témoignait envers la personne d’une régente déchue, que par le cadeau lui-même, quoi qu’il eût une importance symbolique non moindre. Le chef exécutif de Ventus ne venait pas moins de s’agenouiller aux pieds de Kaede pour lui remettre son arme. C’était un geste plus ambigu qu’il ne le paraissait, toutefois. Certes, elle sentait sa soumission et l’éprouvait avec toute l’humilité de sa pudeur, mais ce cadeau incarnait aussi l’offre de la loyauté de Kyriel Bernkastel, de sa protection et de sa confiance. Il venait armer Kaede, il lui donnait à genoux le moyen de faire la guerre. C’était l’acte de diplomatie par excellence. Il était le vassal suzerain, le fort et le faible, le secours miraculeux et la soumission prosternée. Qu’aurait-elle pu lui reprocher ? Il se comportait en hôte parfait.
Mais Kaede blêmit, puis rougit, enfin tendit ses bras et posa ses mains blanches sur le sabre que Kyriel lui remettait, et qu’elle attrapa doucement.
    « ‒ Relevez-vous, je vous en prie… murmura-t-elle, d’un ton troublé. Je ne peux laisser le chef d’un pays aussi libre que le vôtre s’agenouiller devant moi, c’est honteux… Je vous ai beaucoup trop en respect pour cela, relevez-vous. »

Kaede était née et vivait pour rendre aux hommes leur dignité perdue, et si Kyriel Bernkastel lui-même venait oublier la sienne à ses pieds, son existence se dénuerait de sens.
Cependant, elle voulut cacher sa gêne dans la noblesse de la contemplation. Elle tira le sabre de son fourreau et le brandit face à l’horizon, le visage à nouveau impassible. Le manche en peau de requin était d’une flexibilité exquise et surprenante, et le contact du lacet de lin, d’un doux confort. Kaede eut une palpitation de surprise quand elle remarqua que les rayons auroraux ne se réfractaient pas sur la lame, dont le grain d’acier perlait avec une délicatesse particulière. Fascinant. La ligne de trempe était invisible. C’était la lame des ombres guerrières et silentes dans la nuit conspiratrice. Ce genre d’arme était à la fois connu de Kaede et absolument mystérieux à ses yeux. Elle la tourna délicatement entre ses doigts, les yeux brillant d’une fournaise crépitante, tout en cherchant le signe qu’elle s’attendait à voir. Et il était là. Le dragon de calligrammes.
    « ‒ Muramasa Sengo… » murmura Kaede, les yeux arrondis de stupeur.

Son souffle se confondit à la brise, et le vent mugit doucement entre les arbres. Kaede frissonna. Elle sentait une haleine glaciale sur sa nuque, et ses cheveux noirs tremblèrent contre sa peau. Elle se retourna vers Kyriel d’un air ému, sans oser poser la question fatidique. Le forgeron cabalistique d’Azaïr, cet être insaisissable et violent, dont tous murmuraient qu’il était l’incarnation d’un cruel esprit des montagnes, ce forgeron rôdait dans l’enceinte d’Himeji, entre le crépitement des bois humides et les sifflements aériens. Son spectre soupirait au-dessus de la Sorcière, d’un malheur incompréhensible et inhumain. L’air devenait pesant. La poitrine de Kaede se gonfla cependant d’une excitation folle.
Elle tendit le bras, les yeux rivés sur l’extrémité de la lame, et goûta au confort du maintien de son sabre, dont elle sentait le point de gravité entre sa paume, et la ligne d’équilibre mystiquement confondue à son corps. Elle avait la sensation précise que son âme touchait celle de Kuro, et s’enchevêtrait délicatement à son essence. N’était-ce pas le symbole d’une parfaite alliance ? Ce symbole circulaire, cet enlacement de la lune noire et du soleil blanc, ne laissaient-il pas présager d’un rapport harmonieux et équitable ?
Mue d’un instinct fantasmagorique, la jeune femme se détacha de Kyriel Bernkastel et fit dangereusement tournoyer le sabre entre ses doigts, sans jamais perdre son contact magnétique cependant. Kuro ondoya dans les airs, invisible à la lumière, rapide comme un serpent et stridulent comme une hirondelle imprévisible. Lorsqu’elle interrompit son ballet obscur et tueur, Kaede leva un regard captivé sur Kyriel.
    « ‒ Il est parfait. Merci infiniment. »

Elle se tut sur le nom de Muramasa, qu’elle respectait trop pour en souiller le secret, mais elle brûlait de savoir où Kyriel avait trouvé le forgeron, et ce qu’il avait fait pour en recueillir le chef d’œuvre. Elle avait le pressentiment que gisait là une sombre histoire. Les sabres de Muramasa étaient des armes assoiffées de sang et il ne s’en fallait pas de beaucoup pour qu’elles se retournassent contre leurs propres porteurs, poussés au suicide par des pulsions carnassières. Le fantôme hurlait toujours.
Atrée avait eu un sabre de Muramasa, qui réfractait tant la lumière que ses adversaires s’aveuglaient dans une valse mortelle. Kaede était loin d’être superstitieuse, mais son père avait eu une mort suffisamment sanguinaire pour qu’elle n’osât défier la réputation de Muramasa. Et toutefois, posséder Kuro était une source d’excitation inconsidérée pour une folle aussi frénétique qu'elle l'était.
Elle scruta le ciel avec gravité, puis jeta un regard englobant sur la blancheur immaculée d’Himeji. La présence humaine semblait avoir déserté les lieux. Nulle trace d’espion importun, nulles vipères noires, ici, dont les têtes triangulaires auraient dardé la scène, épieuses et éhontées. Elle eut un petit sourire pernicieux. Ce pauvre Tatsuya devait sans doute s’étourdir sur sa couche, les yeux atteints d’un fou sortilège et le corps rendu débile par la maladie. Non, décidément, Kaede ne parvenait pas à s’en réjouir. Son sourire s’effaça et elle fit signe à Kyriel de la suivre jusqu’au salon de thé.
    « ‒ En retour d’un si noble présent, dit-elle, en marchant paisiblement près de lui, je ne peux rien vous offrir, à mon plus grand regret, sinon les poisons secrets de mes passions dissidentes, qui sont autant de puissances qu’ils sont de folies, et dont vous pourrez avoir l’usage que nous conviendrons. »

Elle s’arrêta devant Shin, désarçonnée, et l’observa presque étonnée de constater qu’il n’avait pas bougé d’un pouce. Ses cheveux blanchissaient sous la neige et coulaient en givre fragile sur ses joues rougies. Kaede s’agenouilla devant lui et posa son pouce sur une des pommettes de son neveu avec une tendresse espiègle. Le garçon sursauta et marmonna quelques mots de surprise en azarien, tout en secouant ses boucles gelées. Kaede lui ébouriffa les cheveux et lança d’un air sérieux et sermonneur, dans des mots azariens pour cacher pudiquement ses affections privées à Kyriel Bernkastel :
    « ‒ Shin, en hiver, les méditations se font en intérieur. Je ne t’ai rien dit jusqu’ici, mais il faut rentrer maintenant, ou ta mère me mettra en charpie. Va saluer notre invité, tu es impoli. »

Le garçon leva les yeux vers le Ventusien, qu’il considéra en fronçant les sourcils. Il avait un pressentiment étrange à son sujet, il n’aimait pas son regard. Mais il surpassa sa méfiance et se leva d’un bond, s’ébroua un peu pour se débarrasser de la neige qui le recouvrait, puis s’avança devant cet hôte dont les yeux avaient un brillant trop surnaturel à son goût. Il eut un air fier, du haut de ses six ans, et se ploya en deux pour saluer Kyriel Bernkastel.
    « ‒ Votre présence fait honneur à cette maison, Sire. » fit-il, avec une politesse impeccable.

Et sans ne lui adresser aucun sourire cependant, il se retourna vers sa tante, dans l’espoir qu’elle lui accordât le droit de se retirer.
    « ‒ Va chercher ta mère, si tu veux bien, mon neveu, lui demanda Kaede, en azarien. Et sèche-toi, avant, ou elle croira que tu mourras de pneumonie dans les heures qui viennent. »

Shin éclata d’un rire qui palpita dans l’air comme le chant d’un oiseau printanier, tournoya un instant et s’élança dans le salon de thé où il disparut en peu de temps. Kaede adressa un sourire poli à Kyriel et aperçut Sesshu à l’intérieur de la maison, qui s’appliquait à peindre une silhouette souple et noire.
    « ‒ Maître Sesshu ? l’interpela Kaede, et il leva la tête vivement, éveillé au milieu d’un rêve artistique qui dessinait et entremêlait dans son âme des lignes d’encre fraiche et obscure.
    ‒ Ma Dame ? répondit-il, d’un ton alerte.
    ‒ Pardonnez-moi, je ne voudrais pas vous paraître brutale, mais je dois avoir une discussion privée avec ce Monsieur…
    ‒ Oh, ne vous embarrassez pas, je vais bien trouver une terrasse propice à mes activités. Shin m’a assuré qu’à l’entrée sud de la maison de vie, on pouvait apercevoir des ballets et des parades vocales de grues admirables. Je m’y rends à l’instant, et je vous laisse. »

Il se leva lentement, avec sa souple raideur de vieillard, s’inclina devant Kyriel et rassembla ses instruments avec soin. Enfin, il prit entre ses doigts secs sa peinture et la considéra, l’air pensif. Au bout du compte, il laissa la feuille de papier sur la table d’ébène et lança à Kaede :
    « ‒ Je vous laisse cette peinture-ci, après tout, vous m’y avez aidé. Bonne matinée à vous.
    ‒ Merci, Maître. » répondit doucement Kaede.

Il s’inclina à nouveau et se retira silencieusement. Alors, la jeune maîtresse de maison ôta ses sandales et pénétra le salon de thé avec légèreté. Elle posa Kuro dans le râtelier, à l’entrée. Ces pieds nus et blancs effleurèrent les nattes de bambous. La soie volatile de son vêtement violet sombre se mêla à ses pas et ondoya sur ses jambes et ses bras. Elle avança vers le bonzaï tordu qui poussait au milieu du salon, dans une cavité prévue à cet effet, et qui tendait ses branches finement taillées jusqu’au plafond. Elle en observa les feuilles éclatantes, puis admira les envols d’oiseaux blancs et les ombres végétales que Sesshu avait peint sur les cloisons couleur de miel. Elle sourit, les bras croisés derrière son dos. Trouva le regard noir et fumeux de Kenji, accroupi au fond du salon, l’air endormi comme un vieux grand-père. Elle ne toucha pas un mot à son sujet.
Il était abandonné dans des vêtements bruns et poussiéreux, assis bizarrement sur ses sandales en échasses. Son visage basané n’exprimait qu’une torpeur tranquille, et ses traits apaisés reflétaient les ombres mouvantes du fond du salon. Sa banalité lui faisait un masque fuyant sur son visage obscur. C’était un hybride baroque, mi-ombre mi-homme, sans forme précise, insaisissable et mobile. Avec la force de l’habitude, Kaede trouvait dans son regard le pétillement malicieux d’une créature pernicieuse. Il envisageait vaguement le couple de conspirateurs, l’air absent et endormi.

La jeune femme le laissa à sa contemplation innocente et se retourna vers Kyriel, à qui elle sourit avant de poser son regard sur la table basse ouvragée, où trônait la peinture de Sesshu. C’était les traits élastiques et soyeux d’une jeune dame aux cheveux sombres, qui jouait d’un dizi d’ébène remarquable. Kaede rougit et se saisit du papier en s’agenouillant face à la table.

Tout en invitant Kyriel à faire de même, elle demeurait perplexe devant le portrait qu’avait peint Sesshu et le visage mystérieux de son invité. Enfin, elle finit par abandonner la feuille aux senteurs métalliques au coin de la table et releva sa tête chatouillée par les mèches noires et sauvages qui s’échappaient de son chignon rigoureux. Elle frotta cette tête poussiéreuse de neige comme une lampe magique : bon, là, il fallait peut-être qu’elle trouvât quelque chose à lui dire… Son regard doré pétilla et elle posa son menton dans sa main, l’air rêveur. Elle observa Kyriel, pur, blanc et violet profond, avant de se redresser subitement et de trouver une théière de fonte dans le petit placard en bois d’ébène, à ses côtés, ainsi qu’une carafe de saké en porcelaine. Elle fit chauffer de l’eau sur le même foyer, nourri au bois d’épicéa, qui avait accueilli les senteurs du thé noir qu’elle avait dégusté avec Shin. Elle fit cette fois infuser du thé blanc, plus noble et plus subtil, dont les feuilles exhalèrent une fraîcheur printanière.
Elle parlait avec une verve légère et peu sérieuse, tout en s’affairant tranquillement. Elle voulait intriguer Kyriel Bernkastel autant qu’il la fascinait elle-même, ce qui n’était pas peu dire, et ses mots bondissaient de sa bouche en étincelles magiques. Ses cheveux s’imprégnaient du parfum du thé blanc.
    « ‒ A vous, je le dirai sans ambage, je possède d’obscures puissances, des ressorts subtils, des tours surprenants, et surtout la fidélité d’un pays et la faveur du peuple, mais je suis dans une situation critique, sur un fil entre la vie et la mort, si bien que certains disent peut-être à juste titre que je suis faible. »

Elle s’interrompit soudain, avec une aisance naturelle, en présentant une tasse et un verre comme un choix exhaustif :
    « ‒ Du thé ? Du saké ? »

Puis elle reprit agilement, subtile comme le soupir de sa théière et ses effluves fleuries :
    « ‒ Je sais que vous m’en défendrez, sinon vous ne seriez pas ici. Je vous en suis reconnaissante. Cependant… Excusez-moi, cela vous paraîtra sans doute déplacé, mais il me semble que vous vous faites plus d’ennemis que d’alliés en choisissant d’unir vos forces à celles du Héron Blanc, plutôt qu’au pouvoir suprême des grands philanthropes que sont les d’Ignis. »

Son ton s’était assombri doucement, jusqu’à prononcer le nom d’Ignis comme une fleur noire se ferme au soir d’une journée folle. Ses cils battirent d’un air maussade et agacé. Son cœur se pinça douloureusement.
Kaede n’était pas femme à oublier. Elle ne pratiquait l’absolution que dans de rares moments de faiblesse ou de clémence, Dieu merci ! Sa jeunesse l’avait longtemps menée sur les chemins de l’innocence : peu lui importait alors de gagner le trône ou de tuer Iskandar. Sa tête n’était pleine que des souffles bleus de l’idéalisme, son rire était léger, son cœur était libre. Elle n’avait avancé dans les sillons sanglants de la guerre qu’afin de prouver sa valeur à son père déshonoré et convoquer les génies éthérés de la justice. Elle se pliait à la Loi de Lex. Un jour, sa fidélité avait même été injuriée par un soldat ulcéré, elle avait été le chien d’Ignis. Cependant, elle ne savait quelle fée cannibale s’était penchée sur son berceau à sa naissance pour la maudire et la destiner à la voie du sabre, et ce fléau insensé l’avait rattrapée, prise à la gorge, et traînée dans la fange de la barbarie, de la honte, de la haine. La famille d’Ignis s’était comme souvenue de la malédiction azarienne et s’était tournée vers l’Orient, comme un essaim de vampires affamés. Rapaces de l’univers, ils s’étaient tous rués en Yaegahara, dont ils avaient infesté les gorges, les cols et les hauteurs, ils avaient volé jusque dans la forteresse où ils avaient arraché la virginité d’Ophélia, ils s’étaient jetés, avides, sur Atrée qu’ils avaient déchiré de leurs griffes et dont ils avaient bu le sang, et ils n’avaient pas été rassasiés. Alors, ils avaient jeté leur regard sanguinaire sur le peuple azarien, sur leurs plaines fertiles et leurs ports prospères, et ils décidèrent que tout cela ne serait plus désormais que mort et cendre. Violer, massacrer, piller, cela s’appelle dans le mensonge de leur vocabulaire « autorité », et « paix », là où ils créent un désert immense et stérile. Ah, oui, les d’Ignis n’étaient faits que pour régner sur un pays désert. Ils avaient tout pris à Kaede. Il ne restait plus de son père que de la poussière dans un sanctuaire et un fantôme gémissant dans son cœur haineux. Il ne restait plus de la pureté d’Ophélia qu’un songe fumeux dans une cervelle brûlée par la barbarie. Il ne restait plus de leur foyer que des ruines hurlantes en haut d’un pic nu et désolé. Il ne restait plus de leur réputation que des ombres grotesques d’honneur bafoué, de fermières moquées et de sorcières meurtrières, qui toutes couraient sous la lune et dansaient dans des sabbats désespérés.
Les Grands d’Ignis ont le cœur fade et flétri, et dans leurs grands bals sanguinolents, les corps putrides se bousculent dans les caveaux, et on vit avides, et on dévore, livides, en souriant impavides à ces reflets d’un royaume trop vide.
Et la Sorcière Ecarlate devait leur pardonner, quand ils ne méritaient que son feu expiatoire ?

***

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Mer 21 Aoû - 17:34
Alors qu'il se relevait suite à la remarque de Kaede, il ne pu s'empêcher de sourire. En effet, s'agenouiller ainsi n'avait à vrai dire pour lui aucune importance. Le symbole de l'acte était là, certes. Mais le chef du conseil, malgré son ego démesuré était aussi capable de faire preuve d'humilité, ou plutôt, accordait-il à certains suffisamment de respect pour faire preuve d'humilité. Kaede d'Azaïr appartenait à ces gens là, elle menait un combat qui aurait du être perdu d'avance, prise au piège entre orgueil, honneur et dévotion pour sa terre natale. Le combat qu'elle menait ne pourrait avoir qu'une conclusion sanglante et pourtant... et pourtant jamais semblait-il elle n'abandonnerait sa lutte pour l'indépendance de l'Azaïr. D'ailleurs, peu importait pour Kyriel  qu'elle libère ou nom Azaïr, cette région en elle même n'avait pas de réel importance dans ses plans.

Un sourire fugace à cette idée, rien n'avait d'importance réel dans tous les plans qu'il avait prévu, il lui suffisait simplement d'être en vie et de pouvoir agir. Mais si l'Azaïr n'avait pas d'importance capitale, avec l'aide de Kaede et de ses hommes, il pourrait mettre en branle ses projets. L'ennemi était la lignée d'Ignis, pour Kyriel non pas la lignée en elle même mais, ce qu'elle représentait et son potentiel. Et pour les faire tomber, il aiderait Kaede, car elle était prête à aller suffisamment loin pour selon Kyriel. Ou alors il la trahirait lorsque le moment serait nécessaire.

-Rassurez vous, dit-il avec désinvolture, la liberté ne s'arrête pas à une position, qu'elle soit assise ou debout. Et je peux bien m'agenouiller par respect après tout.

Il regarda la sorcière écarlate tirer alors le sabre de son fourreau, et un frisson parcouru son échine en contemplant la lame du katana. En contemplant cette lame, il ne pu s'empêcher de penser à l'arme de sa mentor, synonyme de mort. Jamais la lame de Kuro n'avait été dégainée sans qu'au moins une personne ne meurt depuis que Kyriel maniait ce sabre. Sans doute que l'heure était au changement. Pourtant, un souffle funeste semblait s'être déployé en ces lieux pour le politicien. La mort était en marche et, rien ni personne ne pourrait plus l'arrêter. Enfin! La partie allait enfin commencer, l'échiquier allait enfin se mettre en mouvement et, il affronterai cet ennemi invisible qui jouait contre lui. Il revint alors à lui, quittant l'état second qui, l'espace d'un instant l'avait possédé.

-Cette lame n'est qu'une éternelle merveille sans âme, apostat félon sans autre maîtresse que la mort elle même, prenant la vie de son père par les mains d'un enfant. Sacrifié sur l'autel de l'ire cruelle et douloureuse de la vengeance, celui ci devint une ombre resplendissante dans les contrées du fantasme, se transformant en sombre seigneur aimé. Et vint alors le temps pour l'enfant devenu démon de se séparer de son infidèle compagne, sa vengeance alors consumée depuis des lustres pour sa vie éphémère. Kuro est son nom car il reflète la noirceur lovée au sein de ses porteur une fois dénudé... J'ai pensé que connaitre son histoire vous aiderai à le manier avec plus d'aisance. Puis ajoutant avec légèreté,  Je vous conseil d'ailleurs de le dégainer dans l'unique but de tuer à l'avenir.

Il n'avait pu s'empêcher de s'exprimer ainsi. Sans aucun doute, mais le jeune homme avait avec le temps cessé de voir l'œuvre d'art qu'était cette arme. Comment pouvait-il lui qui avait tant fait couler le sang avec cette arme, lui qui l'avait manié jusqu'au jour ou il avait accompli sa vengeance, jusqu'au jour il avait fait payer à son propre sang son sacrifice, commettant le péché ultime. Quelle ironie, lui qui était un homme si pragmatique d'être si mystique. La vie ne lui avait laissé aucun choix et, s'il était doué dans tout ce qu'il accomplissait, il était sur d'une chose, sa véritable excellence ne résidait que dans la mort, celle des autres et la sienne. Bientôt le poison même qu'était sa propre existence le dévorerait à jamais. Serait-il pardonné? Même si cela était possible sans doute jamais, il ne le voulait pas, il ne le désirait pas. Ses mots avaient été comme un avertissement pour la dame d'Azaïr, il ne venait pas en émissaire d'espoir, non, il venait en émissaire de mort.

Il la suivit alors.

-Et n'ayez aucune crainte, ce que vous m'offrez en échange est, pour moi d'une valeur inestimable même si vous n'en avez pas conscience

Alors qu'elle s'exprimait dans le dialecte d'Azaïr à l'encontre de son neveu, il ne pu s'empêcher de sourire. Savait-elle qu'il s'agissait d'un des nombreux dialectes qu'il parlait? Peut-être pas et, si tel n'était pas le cas elle l'apprendrai bientôt. Au salut plein de fierté du jeune garçon il ne pu s'empêcher de sourire encore une fois, un sourire à peine perceptible d'ou sourdait avant tout une satisfaction immense, celle d'être tombé sur une perle rare et, qui n'avait pas de prix. Il répondit à son salut avant de s'exprimer dans la langue d'Azaïr

-Et ta rencontre m’honore plus que tu ne l'imagine jeune homme.

Et, alors que le garçon s'éloignait, il ne pu s'empêcher d'ajouter.

-Ouvre tes sens lorsque tu médite mon garçon, tu découvrira la monde sous un autre jour.

Pendant que Kaede discutait avec son peintre, il en profita pour regarder pleinement le vieillard qui semblait se fondre dans le décor, n'être qu'un individu insignifiant. Il le dévisageait  sans aucune gène, contemplant une araignée fascinante en lui, ce qu'il aurait pu être dans une trentaine d'année s'il avait pu survivre jusque là... Si ce n'est que lui n'avait jamais échoué et, n'échouerai jamais. Glissant une main dans la manche opposée de son kimono, il en sortit un petit sachant qui, tenait dans la paume d'une main et, d'un geste vif l'envoya à Kenji, tandis que ses lèvres murmuraient un mot imperceptible, ne doutant pas que Kenji gardait un œil sur lui.

-Cadeau.

Il s'assit ensuite après que Kaede lui ai fait signe et, l'écouta calmement expliquer sa situation. En effet, aller chercher en Kaede une alliée allait ajouter de nombreux ennemis à la liste que Kyriel possédait déjà... Une liste ou presque aucuns de ces fameux ennemis n'avaient conscience d'en faire partie... Tout était mensonge, faux-semblant et pourtant... honnêteté d'une certaine manière.
Il en profitait aussi pour sonder de plus en plus celle qui deviendrait certainement son allié à la fin de cette soirée, la moindre parcelle d'information qu'il obtenait pouvant s'avérer utile puis, pris alors la parole à son tour.

-Je comprend que vous pensiez ainsi et ne vous détromperai pas mais... Il fit une légère pause. Vous parlez d'obscures puissances que je connais bien, je suis de ces ombres que parfois vous invoquez, les miens sont ce que l'humanité a de plus noir en elle. Bandits, tueurs, traîtres, déshérités et morts étant mes yeux, oreilles et bras les plus resplendissants. Nous sommes fantômes dansants sur la mélodie du dernier souffle et, vous nous avez appelé, moi à leur tête.

La douleur le pris alors, il cilla à peine, portant sa main gauche à sa bouche, toussant. Son souffle chaud se fit liquide et poisseux. Du sang, plus sombre qu'il n'aurait du l'être. Il passa alors sa senestre avec tranquillité dans ses cheveux de feu, essuyant ainsi le liquide visqueux qui disparu dans une couleur qui lui était sœur.

-Je suis après tout moi même dans une situation similaire à la votre d'une certaine manière...

Il s'arrêta une seconde, comme pour compter ou écouter avant de reprendre.

-Et contrairement à ce que vous dites, je n'ai ni alliés ni ennemis. Je ne fais qu'engendrer  depuis plus de dix ans un monstre informe et terrible, une araignée gigantesque qui tisse sa toile à travers tout Albion dans un seul et unique but. Vous... lier à moi n'est en fait que faire un pacte avec un démon, un être à l'intelligence que d'aucuns dirons supérieure et d'autres abyssale, un être mortel et dangereux. Je ne vous offre ni victoire ni vengeance, je vous offre mort et trahison. Ah, la voilà qui arrive d'ailleurs, excusez moi.

Il entendait le pas sourd et souple d'une des deux sœurs, celle ci s'arrêtant alors à l'entrée du pavillon. Kyriel se redressa et alla la voir. Sans un mot elle lui remit l'épée qu'elle portait et, il revint alors vers Kaede, l'épée au fourreau dans sa même main gauche et, la présenta à Kaede.

-Voici ma véritable arme. Châtiment.

Il la dégaina avec la plus grande tranquillité, presque trop facilement, l'épée était devenue partie intégrante de son être depuis le temps. Aucun éclat, seul un chuintement sourd se faisant entendre, révélant un acier gris et terne sans aucun reflet, la pointe de l'épée à quelque centimètres du visage de son hôte. La lame était sortie sans que lui ou son porteur ne semblent représenter la moindre menace. Si l'on oubliait les yeux du tueur, sans émotion, il avait immédiatement fait appel à la flamme et au vide, comme s'il ne maniait jamais cette épée autrement.

-Je ne respecte qu'une règle. Qu'il s'agisse d'honneur, de tradition ou d'hospitalité je ne m'y plierai que facticement. Châtiment est faite à cette image. Une seule chose est sure avec elle, la promesse du sang qui coule. Et, c'est là la seule règle que je respecte, jamais je ne briserai un serment fait dans le sang.

Il s'était alors exprimé avec une neutralité absolu, la flamme brûlant toute ses émotions et ne laissant que le vide meurtrier dans son esprit. Il rengaina alors son arme avant de se rasseoir.

-Cet instrument, est la seule chose qui sépare la vie et la mort. Je sers la Voie Unique et, mon don et de savoir. Vous ne pourrez rien me dissimuler, je lis ce que seul un démon puis lire. Faites un contrat avec moi et, l'être que vous désirez mourra, qu'il s'agisse d'un homme, d'un roi ou d'un dieux. Pactisez avec moi et, vous obtiendrez la connaissance ou, détruirez le savoir si vous le désirez.

Et pour la première fois depuis leur rencontre, il eu un sourire sincère.

-Si vous êtes prête à continuer, je vous offre deux choses. Ma véritable identité et, mon amitié... si tant est que cela puisse être considéré comme un cadeau... Sinon, je ne refuserai pas du saké.



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Dim 13 Oct - 15:55

***


La blonde Ophélia s’était levée comme l’aube et défroissait ses longs cheveux sous sa brosse comme le soleil déploie ses rayons sur la montagne. Ses yeux délavés observaient son reflet pâle sur le tain du miroir, tandis qu’Okuni faisait le nœud de son kimono gris comme une aile de colombe, et bleu comme un ciel d’avril. Puis la jeune intendante commença à joindre quelques mèches de la chevelure d’Ophélia dans des tresses couleur miel qui tiendraient dans un cocon le reste de ses cheveux libres.
    « Qui est cet homme que Kaede reçoit ? demanda Okuni, d’un air de renarde intriguée.
    ‒ Tu sais bien que je ne peux pas te le dire, chère Okuni, répondit Ophélia, en lui souriant gentiment. Tu le sauras quelques temps après son départ, comme Seiren, Haku ou Lucius, il s’agit de ne pas trop faire de rumeurs dans la maison tant que l’ombre de notre visiteur s’y étend encore.
    ‒ C’est exaspérant ! Lucius, Seiren et Haku ne savent rien de sa présence dans la maison, moi je la connais ! Leur curiosité n’est pas piquée, mais la mienne, si ! »

Ophélia éclata d’un rire qui rebondit sur les murs de bambou comme des perles cristallines. Elle rit quelques instants devant la moue déconfite de sa sœur, la main posée sur son cœur qui palpitait de joie. Okuni était aussi capricieuse que Kaede. La jeune femme se calma un peu et essuya une larme qui roulait sur sa joue.
    « C’est quelqu’un d’important, voilà tout, répondit-elle, un sourire en coin.
    ‒ Ca, merci, je l’avais deviné. » rétorqua Okuni avec mauvaise humeur.

Ce fut à cet instant que le jeune Shin fit vivement coulisser le panneau de papier et entra dans la pièce en sautillant, saluant sa mère et sa tante d’une petite inclination du buste, avant d’aller embrasser Ophélia sur les deux joues.
    « Mon Dieu, Shin, où es-tu allé te fourrer ? s’écria-t-elle en tenant le visage glacé de son enfant entre ses deux mains. Tu es transi !
    ‒ C’est rien, je me suis séché, répondit innocemment le petit garçon.
    ‒ Ah, c’est encore un coup de ta tante !
    ‒ Laquelle ? demanda-t-il, avec un sourire angélique, prêt à couvrir toutes les forfaitures qu’il accomplissait avec Kaede.
    ‒ La même que d’habitude, grommela Ophélia.
    ‒ Elle souhaiterait que tu viennes, en tout cas, glissa habilement Shin. Ne la gronde pas, hein. Elle est avec quelqu’un, ajouta-t-il, d’un ton plus grave, les traits rembrunis. Quelqu’un de bizarre. C’était un vieux bossu, puis quelques secondes après, c’était un jeune homme. Il avait des yeux étranges, Maman. Comme si… Comme si la lumière ne s’y reflétait pas, mais que leur éclat venait de l’intérieur. Ils brillaient, conclut-il, sans assurance. Et il parle en charades, ajouta-t-il, enfin, d’un ton boudeur.
    ‒ J’arrive, répondit simplement Ophélia, les lèvres pincées de souci. C’est fini, Okuni ?
    ‒ Oui, c’est même très bien fini, se félicita l’intendante en observant le reflet de sa sœur.
    ‒ Occupe-toi de Shin, s’il te plaît, je ne veux pas qu’il tombe malade !
    ‒ Mais Maman, je n’attraperai pas de pneumonie, je suis sec ! » protesta le garçon.

Naturellement, Ophélia n’avait pas vu d’un bon œil l’arrivée de Kyriel Bernkastel à Himeji. Kaede n’avait pas tort de sauter sur l’occasion, mais il était certain qu’un grand chef de nation comme lui ne devait pas trouver de profit en signant des contrats en bonne et due forme avec des puissances mineures comme celle d’Azaïr. Les seuls bénéfices qu’il en tirerait, Ophélia était convaincue qu’il les extorquerait abusivement.
Maintenant que Shin l’avait presque convaincue qu’il employait une magie non élémentaire dans la demeure, ses sens étaient d’autant plus en alerte.
Elle marchait d’un pas vif vers le jardin, sur ses sandales de bois. Quel danger Kaede avait-elle encore bien pu invoquer dans leur pauvre foyer ?

***


Kaede écouta Bernkastel sans l’interrompre une fois seulement. Un air indéchiffrable flottait sur son visage peint, ses yeux d’or avalaient dans leur fournaise chacun des gestes du Ventusien, comme un volcan insensible et vorace. Mais sous son front d’albâtre s’éveillait une défiance nouvelle.
Elle aurait juré que Kyriel Bernkastel cherchait à la noyer dans des litanies histrioniques, en tout cas, elle l’espérait presque, de crainte que toute cette pompe ne fût qu’une maladresse rhétorique. De toute façon, Himeji n’était pas un théâtre, et elle n’attendait pas qu’on y récite des vers de grandes tragédies épiques. C’était un charme vieux comme le monde, que Bernkastel n’était pas le premier à utiliser, et auquel Kaede était trop habituée pour y voir une magie véritable. La théâtralisation, c’était bon pour l’agora. C’était un tour de prestidigitateur, c’était aussi peu fascinant qu’un lapin sorti d’un vieux chapeau, c’était de l’illusion destinée aux foules.
Le cœur passionné et avide de la Sorcière d’Himeji caressait des désirs plus grands dans les vapeurs mauves de l’aube. Seiren disait souvent que Kaede était une romantique, et il était loin d’avoir tort. Elle rêvait d’un accord mystique avec les forces infernales. Ce n’était pas moins la nature mystérieuse de son contractant qui l’exaltait, que la puissante magie de leur union. Kyriel Bernkastel se cachait derrière des artifices d’illusionniste qui fatiguaient peu à peu Kaede. Elle n’était pas une vulgaire marchande de quatre saisons, elle était Kaede d’Azaïr, fille d’Atrée, et les charlataneries n’avaient jamais su l’atteindre. Elle comprenait très bien que Bernkastel cherchait à estomper les détails de leur contrat dans une honnêteté indignement formulée. C’était simple, il les survolait et laissait son interlocutrice dans l’indécision. Vieille ruse. Mais elle n’était pas la première sorcière venue, et le diable devrait rapidement s’en rendre compte et recalculer ses anciens tours, ses antiques maraudes, avec plus de malice s’il désirait vraiment la flouer. Ah, oui ! Elle avait conscience que ce pacte était une vaste filouterie, et il ne devait pas se donner la peine de le déguiser sous le nom d’amitié. Elle connaissait assez bien les Ventusiens, elle voyait assez clair en Bernkastel pour comprendre que rien ne serait stable dans le serment qu’il lui proposait. Après tout, c’était un pré-requis, dans les nuits de Sabbat : le diable ne se livrait jamais tout à fait à ses invocatrices, et les sorcières devaient se donner à lui entièrement. Mais Kaede n’était pas une catin des enfers, elle souhaitait parler d’égal à égal avec Satan et signer un pacte où elle aurait su limiter au mieux la possibilité de ses abus.

Alors, oui, Kaede commençait à éprouver une véritable défiance à l’égard de son miraculeux sauveur. Elle s’était interrogée sur ses motifs. Comprendre qu’il ne les énoncerait pas immédiatement la laissait circonspecte.
Bernkastel formait dans les chaudrons tumultueux de ses sentences un savant mélange de confidences et d'imprécisions. Kaede n’aimait pas se tenir un pied sur terre et l’autre dans le vide, comme tout humain doté d’un centre de gravité normal, et elle ne tarderait pas à réclamer une plus solide appréciation des choses. Bien sûr, elle aurait adoré conclure un pacte inviolable, rendu d’autant plus fort par son mystère. Les amitiés sont souvent fondées sur l’inexplicable. C’était idéal. Elle était romantique, oui ! Mais il semblait que Bernkastel n’envisageait pas l’affaire de cette façon, et elle se rembrunissait à mesure qu’elle le comprenait.

Soudain, il toussa. Une toux profonde, qui tira un sang âcre du profond de ses entrailles. Kaede fronça les sourcils, tandis qu’il semblait à peine s’en préoccuper, et essuyait tranquillement sa main écarlate dans ses cheveux. La jeune femme eut une moue un peu dédaigneuse et plongea ses doigts blancs dans son kimono, duquel elle tira un mouchoir de soie, qu’elle lui tendit d’un geste élégant, coincé entre son index et son majeur, la tête un peu détournée.
    « Je suis après tout moi-même dans une situation similaire à la vôtre d’une certaine manière. »

Tiens donc, un nouvel aveu feutré. Elle entendit Kenji marmonner derrière elle :
    « Au tuberculeux qui crache son premier sang, la mort avoue qu’elle ne tient plus de l’attendre. »

Le maître assassin avait récupéré suspicieusement le sachet que lui avait lancé Kyriel Bernkastel, dans le creux d’un long bâton sur lequel il prétendait appuyer ses vieux jours. Il fronçait du nez en examinant – de loin – le « cadeau » que son pair lui avait fait, tout entier à sa manie de méfiance radicale. Il pouvait s’agir d’un poison tactile ou volatile, cela ne lui plaisait guère, d’autant plus que ce jeune freluquet avait levé sa couverture de médecin sénile et débonnaire en ne faisant qu’un pas dans ce pavillon. Du bout de son bâton, il repoussa le sachet à quelques mètres de ses sandales de bois, dans l’attente d’un examen prochain, plus approfondi et mieux équipé. Ses yeux insondables comme un puits se fixèrent à nouveau sur Kyriel Bernkastel, plus voilés et plus concentrés que jamais. C’était un assassin. Plus l’heure avançait, plus Kaede semblait en danger. S’il savait lire entre les lignes – hypothèse purement rhétorique – Bernkastel possédait un pouvoir « démoniaque », dont il disait peu de choses, mais dont Kenji devinait le lien avec son savoir subit des activités assassines d’un vieux grand-père inoffensif. Il était troublé, inquiet, c’était son état naturel, mais il n’éprouvait généralement pas ce genre de sentiment pour sa propre personne.

Quand Bernkastel en vint à tirer au clair son épée sous le nez de Kaede, Kenji sentit ses pieds fourmiller, comme sous l’effet d’un ressort. Si Kaede se contentait d’hausser un sourcil un peu indigné (cet homme qui semblait au courant des coutumes azariennes, et qui dégainait son arme dans la maison de son hôte, cherchait-il à l'émouvoir par un moyen si vulgaire ?), Kenji manqua de se propulser sur le revers du chef ventusien pour l’égorger. Mais il se contint et regarda Bernkastel avec un relent d’animosité. Kaede, d’un geste derrière son dos, lui avait fait signe de ne pas bouger.
Elle-même était restée immobile, le visage simplement froissé par l’indélicatesse soudaine de son invité qui lui avait paru si poli. Il avoua avec grossièreté le peu de cas qu’il faisait des lois de cette maison et de ce pays, et l’émerveillement qu’elle avait ressenti quand il avait présenté son cadeau et son savoir des coutumes azariennes s’écroula sèchement. Bien, cela, c’était de l’honnêteté. Mais échanger indécision contre vulgarité n’était pas la meilleure transition qu’il eût pu choisir. Au milieu des mots charmeurs et mystiques de Kyriel Bernkastel, Kaede sentait la magie de leur rencontre s’évanouir. Elle se sentait offensée. Elle en avait frappés pour moins que cela.
Elle n’aimait pas le sang. Elle aimait la gloire, le combat, l’audace et la beauté. La force. Elle n’était pas sanguinaire à proprement parler. Si le combat pouvait avoir lieu sans carnage, elle le choisissait. Kyriel Bernkastel était moins séduisant maintenant qu’il lui proposait des services aussi terre à terre. Mais certainement qu’il fallait en passer par là. Toutefois, il était temps de mettre les choses au clair. Elle n’acceptait de dompter un sabre capable de percer mille ennemis, puis de se retourner contre elle, que si elle pouvait y poser ses propres règles. Kaede avait beaucoup de principes, et elle tenait à ce qu’ils soient clairement énoncés. Entre elle et lui, elle ne serait certainement pas celle qui abandonnerait la première ses convictions.

Elle hocha sereinement la tête quand il lui offrit un sourire plus sincère – ce qui n’était sûrement pas de trop, à en juger par la pression qu’il venait de créer dans le salon de thé – et lui servit son saké silencieusement. Elle attendit quelques instants, le temps de choisir ses mots dans le blanc nuageux de son thé, qu’elle buvait gorgée par gorgée. Enfin, elle parla lentement, d’une voix sérieuse et profonde, le menton un peu rentré dans le creux de sa gorge et ses yeux félins plongés dans ceux de Kyriel.
    « Vous savez, Monsieur Bernkastel, moi non plus, je ne mens jamais. Le mensonge n’est le ressort que des mauvais dialecticiens.
    Si vous désirez réellement mon amitié, ne cachez plus votre honnêteté au creux de votre rhétorique métaphorique, car je la manie également. Je connais cette manière de noyer des secrets dans des homélies, et je sais les y retrouver. Ne vous fatiguez pas, je vous en prie, ajouta-t-elle, avant de prendre à nouveau une gorgée de thé, puis de reprendre, songeuse dans des effluves fleuries. Qu’est-ce que l’amitié véritable, Monsieur Bernkastel ? »

Kenji opinait silencieusement. Cette fille n’était pas idiote, c’était bien. Elle allait droit au but, c’était encore mieux. Kaede ne semblait pas attendre de réponse formulée de la part de Kyriel. Son regard s’était perdu dans le paysage hivernal qui jetait ses neiges et ses aurores derrière la cloison. Elle avait un air mélancolique. Ses pensées trouvaient le chemin de la tombe fleurie de Katsuyo, quelque part dans une région lointaine, du corps inanimé de Takeo, poignardé par un prince débauché, du regard triste et coupable d’Eloy, du front triste et sombre de son père.
Elle souhaitait que Kyriel Bernkastel réfléchît sérieusement à la valeur d’une amitié. Elle souhaitait qu’il eût à lui proposer une réponse satisfaisante, car il n’y avait rien qu’elle estimait plus qu’un lien véritable entre deux êtres. Les yeux toujours perdus dans le vague, elle formula sa propre réponse, d’une voix lente aux inflexions amères :
    « Deux amis se regardent sans masque comme des égaux. Celui que vous portez en ce moment même, quoique fort superficiel – ce n’est qu’un artifice pour les politiciens peu expérimentés – est encore de trop. Il fut un temps où j’offrais mon amitié comme une enfant, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’en ai trop souffert, en vérité. Je n’ai pas beaucoup d’amis, Monsieur Bernkastel, et les seuls que j’aie n’ont aucun secret pour moi. L’amitié n’est pas un sentiment qui admet un déséquilibre. Je n’ai moi non plus aucun secret pour mes amis. Vous ne devriez pas envisager de tout connaître de mon existence et de mes desseins sans que je sois moi-même avertie des vôtres. Connaître le véritable chemin qui vous a mené à ce que vous êtes aujourd’hui ne me suffit pas. Peu m’importe le passé, il n’est fait que d’orgueil et de ressentiment. Je veux connaître l’avenir et avoir foi en ceux qui m’aideront à le constituer. Ne pensez pas que parce vous avez la bonté de m’avertir du déséquilibre de cette prétendue amitié, cela fait d’elle un contrat acceptable. J’irai droit au but, acheva-t-elle, en le considérant à nouveau, et cette fois-ci d’un regard dur. Si vous admettez la possibilité de me trahir à l’avenir, ne nous targuons pas d’appeler cette alliance une amitié. Je ne suis pas hypocrite à ce point. »

Elle fit une pause pour lui faire digérer l’information et but une nouvelle gorgée de thé pour s’éclaircir la voix.
Derrière Kyriel, la silhouette d’Ophélia se dessinait dans les brumes du jardin. Elle ressemblait à un spectre figé entre les arbres, enveloppée dans son kimono pâle, et observait le dos du chef d’Etat ventusien d’un regard froid et profond. La neige tombait sur ses cheveux dorés. Elle respirait doucement et sentait une chaleur surnaturelle caresser son crâne, tandis qu’elle pénétrait les pensées de leur invité.
Ophélia était une femme vertueuse. Elle respectait les lois de l’hospitalité et n’abusait jamais du don que lui avait fait Kaede. Ce n’était pas un pouvoir à prendre à la légère. Le cœur secret des hommes était sacré et il était terriblement cruel de le sonder de la sorte.
Toutefois, Ophélia tenait davantage à la sauvegarde de sa famille qu’à la sacralité intime de son hôte. S’il usait de ses propres pouvoirs en Himeji, il constituait une menace.
Spectatrice silencieuse des pensées de Kyriel Bernkastel, l’Oracle blanche ne tarda pas à oublier ses remords. Une juste colère enserrait sa poitrine et aiguisait l’éclat gris de son regard. Kaede inclina un peu la tête quand Ophélia la scruta à son tour, aveuglante et blême comme un ange furieux. Son visage était un masque de sévérité morale. Le flux des pensées de Bernkastel parvint à l’esprit ouvert de Kaede, où Ophélia épancha toute son courroux.
Kaede cligna ses yeux dorés et fronça imperceptiblement des sourcils, en redressant lentement son chef vers celui de son invité. Elle l’observa un long instant, la mâchoire un peu crispée, immobile comme un fauve près à l’assaut. Un sentiment sauvage enflamma ses poumons.
Le scélérat. Son sang rossait ses tempes, ses joues rougissaient de fureur.
Comment osait-il ?
La jeune femme prit une profonde inspiration et jeta sa tête en arrière, droite sur son assise, pour s’empêcher de le foudroyer sur place. Elle but une nouvelle gorgée de son thé et papillonna des paupières, réprimant difficilement ses flammes nerveuses. Enfin, elle posa sa tasse sur la table basse et y étendit ses deux mains blanches, dont les doigts battirent lentement le bois. Elle fixa Kyriel Bernkastel de ses yeux de prédateur et réussit à trouver un ton léger et presque enjoué, où sa colère ne grondait qu’en fond, comme un orage lointain.
    « Un homme de ma connaissance s’est un jour entiché d’un seigneur important qui lui avait promis d’être son ami. Cet homme-là n’ignorait pas qu’il est certaines lois en Azaïr que deux amis doivent respecter, car elles sont les sceaux de leur bienveillance mutuelle. Un hôte doit recevoir son ami avec honnêteté, son ami doit accepter l’hospitalité, et la respecter pour ce qu’elle est, en comprenant qu’elle inclut certaines limites qui ne sauront être franchies que dans un accord entendu. Mon homme était droit et intègre, il menait à bien son devoir d’ami, en écartant naturellement toute hypothèse de félonie de la part de son excellent compère ! Il était bon, enfin. Quelle ne fut pas sa déconvenue, lorsqu’il réalisa que le seigneur qui lui avait fait de si solennelles promesses avait refoulé les limites de son intimité, afin de bénéficier des plus beaux atouts de sa maisonnée. Dévalisé de tous ses secrets trop personnels, nu aux yeux de ce cynique seigneur, il dut se plier à ses exigences tacites, s’incliner devant la forfaiture de ce faux ami et se retirer enfin du monde, vaincu dans un monde où l’honnêteté ne fait plus loi. Il n’est pas temps de vous conter la fin de cette histoire, mais nul doute que vous comprendrez qu’un honneur souillé doit être lavé. »

Elle eut un sourire écarlate qui avait l’air de suggérer que dans ce genre de décrassage, le sang des félons constituait un excellent détergent.
    « Naturellement, en ce qui nous concerne vous et moi, j’accepterai votre amitié, si elle est faite du même bois que la mienne. Mais pour le moment, Monsieur, c’est trop d’honneur que vous voulez me faire. Avant de nous lier, si je n’ai plus aucun secret pour vous, il faut mieux que je vous connaisse, car il serait triste d’avoir à l’avenir tous deux à se repentir d’une telle complexion. L’amitié n’est pas alliance, elle demande un peu plus de mystère, et c’est en profaner le nom que de vouloir la mettre en mauvaise occasion. Si vous ne voulez pas me dévoiler ce que vous êtes et ce que vous désirez faire de nos liens avant de les nouer, je saurais me contenter d’une alliance, où je saurai sans me détromper que votre parole aura le même acabit que celle des politiciens avec qui je traite habituellement. J’attends les moments où ces gens m’abandonneront, tandis qu’avec mes amis, je connais les possibilités et les discute avec eux en avançant à leurs côtés sur les chemins du pouvoir. A vous de choisir quelle sorte de rapport vous souhaiteriez honnêtement entretenir avec moi, car je pourrais ne pas être la seule à le regretter. »

Elle sourit à nouveau, en réfrénant sa fougue, avec une politesse plus délicate. Puis elle leva la tête vers sa sœur qui avait enfin décidé de les rejoindre et qui avançait d’un pas sévère dans le jardin. Le visage de Kaede sembla s’éclairer d’une lumière pure et elle lui adressa un signe de la main.
    « Bonjour, Ophélia ! Monsieur Bernkastel, ma sœur, Ophélia. Ophélia, Monsieur Bernkastel.
    ‒ Bonjour, Kaede, répondit Ophélia, presque froidement. Bienvenue à Himeji, Monsieur Bernkastel. J’espère que vous trouvez nos secrets à votre goût. »

Le sourire de Kaede se mua en grimace. Le quart d’heure diplomatique était terminé.
Ophélia ôta ses sandales et entra dans le salon de thé, où elle s’inclina devant leur hôte d’un mouvement un peu raide. Il ne fallait pas chercher d’où Shin tenait son austérité et sa franchise envers les inconnus…
Elle ne s’assit pas. Elle demeura debout, les bras croisés, l’air d’une sainte accusatrice, le regard pénétrant.
Kaede lui servit une tasse de thé sans dire un mot, un peu embarrassée. Sa colère brûlante avait comme été éteinte par les glaces de sa jeune sœur.
    « Je crois que vous devez des excuses à vos hôtes, Monsieur. » poursuivit Ophélia, avec une spontanéité glaciale.

Kenji, tapi dans son coin, regardait chacune des personnes présentes dans le salon de thé à tour de rôle et sentait que les choses commençaient à échapper à son entendement. Ophélia se jeta dans l’esprit du maître des Invisibles d’un regard dur, et Kenji eut soudain un sursaut de compréhension.
Au point où ils en étaient, décida-t-il, ce n’était plus la peine de se voiler la face et de se faire d’hypocrites ronds de jambe.
    « Ah, s’exclama-t-il, d’une voix sonore, je m’en doutais.
    ‒ Et encore, si vous saviez tout ce que je sais, Maître Jin, vous auriez égorgé mille fois notre invité ici présent, annonça Ophélia en fixant à nouveau Kyriel avec intensité, comme si elle avait eu le pouvoir de le tuer.
    ‒ Je suis bien en veine de le savoir maintenant… grogna le vieil assassin, dont la silhouette obscure semblait s’étirer et grandir avec les ombres.
    ‒ Je vous défends d’égorger Monsieur Bernkastel, Kenji, coupa Kaede, d’un ton irrévocable, irritée de leur comportement et de son incapacité à les brider.
    ‒ Fort bien… » accepta le maître des Invisibles, d’une voix rauque. Son regard brilla méchamment et sa voix s’envola avec d’autant plus de légèreté qu’il exprimait sa menace. « Vous voyez, Monsieur, nous avons ici un certain talent pour rétablir les équilibres perdus. En bon serviteur de la Voie, vous auriez dû en tenir compte. »

Kaede soupira sans s’en cacher et plongea son front dans une de ses mains, pour se masser lentement les tempes.
    « Bien… murmura-t-elle, agacée. Au moins les choses sont claires désormais. »

Elle eut soudain un air très las et désigna la coupe de saké de Kyriel.
    « C’est un Junmai Dai-ginjo, dit-elle, d’un ton éteint. Très bonne qualité, un grand cru. Je vous en donnerais quelques bouteilles, si vous voulez. »

***

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Mar 10 Déc - 18:22
Écoutant Kaede mettant au point le détail de la rhétorique du chef exécutif du conseil, Kyriel ne pu s'empêcher de sourire intérieurement. La sorcière écarlate avait raison... Mais d'un autre côté, celui dont le pacte était de savoir ne pouvait pas ne pas accorder aux mots une valeur profonde. Les choses étaient telles qu'on les nommait et au final, le Bernkastel n'aurait plus être plus vrai dans ses propos, encore que cela était sujet à caution sur le choix de l'esthétique. Mais, il n'avait noyé aucun secret, toute personne avec un minimum d'intelligence et de mémoire aurait pu démêler l'esthétique du vrai et du faux... et toute personne extérieure au contexte du discours se retrouverait quelque peu perdu, on n'était jamais trop sur après tout.

Et alors vint la terrible question, l'effroyable interrogation. Qu'était l'amitié véritable? Kyriel ne pouvait répondre à cette question, comme il ne pouvait répondre à la question similaire sur l'amour véritable. Il se contentait d'accepter ses sentiments, car au final tout n'était qu'affaire de sentiment. Ainsi, il savait qu'Aria était son âme sœur, celle sans qui rien n'aurait de sens, rien ne serait possible. Eloan aurait sans doute pu être un véritable ami... oui il aurait pu, si Kyriel n'avait pas su dès le début de quelle manière il devait finir. Il n'était pas bon d'avoir des amis à vos côté dans certains cas, mieux valait faire d'eux des ennemis pour le bien de tous, lorsque viendrait pour lui le temps de l’ascension au coeur de la tourment , il serai seul avec Aria, disparaissant dans le grand vide. Kyriel Bernkastel et Aria Pheles disparaîtraient.

La pensée d'Eloan étira d'ailleurs un grand sourire sur son visage, sourire amusé et ironique, le visage d'Eloan eu un écho dans le passé de Kaede, échos qui avait le don de dérider Kyriel. Non, décidément Albion n'était pas bien grand, encore un peu de temps et lui, le gardien de Dantalion saurait véritablement tout du continent. Ce petit détail ne fit que lui confirmer une fois de plus l'existence du destin, détail qui éveilla la fureur du jeune homme une fois de plus. Il refusait de laisser le destin guider sa vie, ce destin qui, s'il ne le brisait pas à temps ferait de lui le gardien du savoir, ployant sous le poids de la connaissance. Il était prêt à payer presque n'importe quel prix pour la connaissance mais, refusait de devenir alors son esclave. Persuadé qu'il n'était pas le premier à détenir un tel pouvoir, sa première curiosité était de savoir si d'autres que lui détenaient cette puissance encore aujourd'hui et, qui étaient-ils.

Quand son hôte conclue sur le fait qu'elle était incapable de considérer comme amitié le fait de ne pouvoir faire confiance à quelqu'un, il fut l'espace d'un instant parcouru d'une brise de tristesse, non pas pour lui mais pour Kaede. Peut-être était-ce ça l'amitié pour le chef exécutif du conseil, pouvoir apprécier quelqu'un, partager des morceaux de son intimité avec cette personne, sans craindre la trahison. Ne pas avoir besoin de lui faire confiance, simplement l'apprécier pour ce qu'elle était, aller au delà de cette banalité qu'étaient la colère et le ressentiment. Les hommes se trahissaient tous, à un moment ou un autre, consciemment ou non, devenaient alors incapables de se comprendre car ne pouvant accepter un tel fait. Car l'être humain était égoïste et, quoi qu'il dise agissait pour satisfaire son propre ego. Il n'y avait jamais qu'une seule personne pour comprendre intimement et connaitre les moindres secrets d'une autre personne. Le sentiment d'amertume qui avait commencé à prendre racine fut, une nouvelle fois étouffé par l'amusement. Lui, Kyriel Bernkastel chef exécutif du conseil de Ventus, génie d'Albion et opposant intellectuelle  du culte d'Ehol appartenait à ces croyants... à sa manière et à l'encontre des principes de ceux que sa mentor avait toujours nommé les vrais assassins... mais il avait toujours ommis de lui préciser ce détail.

Il ne cessa cependant de garder le silence, continuant d'écouter tout ce que Kaede d'Azaïr avait à lui dire, l'histoire qu'elle lui racontât faisant écho à ce qu'il avait pu entendre en Azaïr, confirmant le cas du garçon qu'était Shin. Alors donc c'était cela? Affrontement d'ego et d'orgueil, bêtise profonde du côté de chaque parties, refus de dialoguer et enfin, noyade dans l'autosatisfaction et le refus de dialoguer, d'accepter, de partager la culpabilité... Pour conclure l'histoire par un massacre sanglant. Le sourire de Kaede ne fit que confirmer et préciser ce qu'il commençait à voir de la personnalité de son interlocutrice. La soif de sang n'était jamais loin pour ceux qui n'avaient pas appris à tuer les émotions et qui étaient puissants. Le prix de la passion était l'hubrys après tout... et certaines passion était de glace, infiniment vides, brûlantes par leur néant... Mais lui n'aurait jamais aucun regret car, il avançait les yeux grands ouverts et lucides. Ne pouvant user de son don sur lui même il avait accepté la folie qui dansait tel un derviche en son sein et, embrassé sa sagesse.

Et ce fut sur ces pensées qu'avait le chef exécutif qu'Ophelia d'AZaïr fit son entrée, magnifique et... glaciale à son égard. Un bref coup d’œil alors qu'elle s'adressait à lui sans détour d'amabilité lui permettant de découvrir un pouvoir terrible... et assez amusant comme indice sur la nature de sa détentrice. Aussi bien ses yeux que son attitudes et ses paroles semblaient indiquer l'estime qu'elle portait à Kyriel. Et l'idée que l'on puisse fouiller dans son esprit déclenchât alors un vent de clameur et de rire, les voix qu'il domptait actuellement exultant en une cacophonie  grinçante et grimaçante sans qu'il n'est le temps de les maitriser. Elle pouvait lire dans les pensées? Hé bien! Hé bien! Bienvenue à elle alors! Peut-être qu'une petite danse l'intéresserait?

Il accorda un sourire navré à Ophelia, navré pour la dérive que son esprit pouvait avoir dans ces instants. Qu'on lise dans ses pensées n'était pas pour déranger l'homme qu'il était, ses secrets les plus noirs étaient au plus profond de la tourmente, là ou seule sa pactisante pouvait s'aventurer sans rien craindre... Mais il devait reconnaître que, le fait que l'on puisse découvrir ainsi ses prochaines manœuvres politiques et économiques le... gênait quelque peu. Un peu d'intimité machiavélique que donc! D'un autre côté, Ophelia d'Azaïr était la seule à pouvoir ainsi pénétrer son esprit, il ne pouvait que la remercier d'être en possession d'un tel don. Non, il ne pouvait qu'apprécier les deux sœurs, qu'il trouvait à la fois totalement opposées et étrangement proches par la même occasion. Et dangereuse, cela se confirmait bel et bien.

-Vous avez raison Ophelia d'Azaïr, je devrais m'excuser. Mais veuillez comprendre que je ne tiens pas à m'excuser immédiatement, mes excuses n'auraient alors qu'une valeur... il fit une pause un instant pour chercher ses mots... qu'une valeur diplomatique et manqueraient de fond, seraient hypocrite. Il ajouta ensuite. Quand à vos secrets... Je pense que je m'expliquerai un peu plus clairement dans un instant.

Si l'esprit de Kyriel, malgré ses démons qui s'étaient éveillé une fois le pouvoir d'Ophelia d'Azaïr révélé, avait été dans de parfaite dispositions au véritable dialogue à présent qu'il était question de jouer franc jeu, la menace dont le gratifia le maître assassin et, la légèreté avec laquelle elle avait été faite, feinte légèreté ou non fit gronder de fureur l'instinct primaire et, ce qui composait la majeur partie des fondation de Kyriel Bernkastel, l'instinct de mort. Non seulement Kyriel était furieux, mais l'ire de sa magicienne après avoir indirectement perçu les menaces, plutôt que de simplement faire échos, accentuait le courroux  glaciale du génie. Mais tout d'abord...

-Je vous prie de m'excuser à l'avance dame Kaede et, vous aussi dame Ophelia mais, je n'ose même pas compter le nombre de règles d'hospitalité voir, de bienséance que je risque dans l'instant enfreindre. Il ajouta d'une voix navré. Je serai prêt à faire tout ce qu'il faudra -ou presque- en réparation. Mais je me dois de mettre certains détails en lumière par respect pour les miens et, vous prie avec le peu d'humilité qu'il doit me rester de ne pas m'interrompre... et vous supplie aussi de ne pas le prendre pour vous deux et toute votre maisonnée ou presque. Vous vouliez me connaitre? Et bien je pense que pour le meilleurs et le pire vous allez en apprendre plus que beaucoup d'autres sur moi.

Il se tourna vers le vieil homme à la silhouette obscure qui était le maitre des ombres d'Azaïr, silhouette âgée mais mortelle et, puissante à sa manière. La voix de Kyriel se fit alors glaciale

-Je ne suis pas simplement un bon serviteur de la Voie Jin Kenji, maître des invisibles, je suis de ceux dont l'âme appartiens au grand vide et, qui pourrait bien disparaitre du cycle des réincarnations. Si vous devez me menacer il vous faut d'abord savoir qui je suis et ne pas être aveuglé par les pauvres ombres que vous faites présentement danser dans votre paume. Je vais donc me présenter. Je fut autrefois Carel Ashbringer, un garçon qui pendant une année survécu seul dans une région hostile et perdue d'Ignis à l'âge de huit ans, pour la simple raison qu'il était faible selon son père, un enfant pour qui tuer était naturel à l'âge de douze ans. Formé par la meilleurs tueuse d'Albion, à seulement quinze ans je m'assurai que la lignée Ashbringer soit condamnée à s'éteindre.

Il n'avait pas élevé sa voix mais, celle ci sonnait avec puissance tandis que celui qui n'avait que vingt trois ans semblait se dresser avec majesté et fureur, son kimono blanc comme resplendissant, semblant dissiper les ombres dans lesquelles l'ancêtre se drapait avec talent. Ses yeux bleus, aux reflets indigos qui habituellement dévoraient la connaissance étaient à présent comme deux astres obscurs qui, avaient fait du ciel nocturne leur demeure, tel le cœur de ténèbres qui se lovait sous la lumière la plus pure et la plus éblouissante.

-Aujourd'hui chef exécutif du conseil de Ventus sous le nom de Kyriel Bernkastel, je ne suis pas un homme que vous pouvez ne serait-ce qu'espérer effleurer comme vous semblez l'envisager sans vous consumer. Mon domaine n'est autre que les ténèbres les plus profondes qui se dissimulent derrière le plus éblouissante des soleils. La ou vous êtes ombre je suis ténèbres. Croyez vous que je me sois avancé en Azaïr, dans une demeure qui est dans le droit de me voir comme une menace sans m'assurer que je puisse garder la situation sous un certain contrôle? Me prenez vous pour un jeune chiot inconscient?

La fureur de Kyriel Bernkatel était clairement palpable à travers sa voix glaciale. Il était un génie dans tous les domaines auxquels il s'essayait mais, n'avait jamais quitté la voie du meurtre. Son entrée dans la politique n'avait été d'une certaine manière que l'extension et l'amplification de ses méthodes habituelles. Il siégeait sur le trône du talent en prince incontesté et n'avait cessé d'étendre sa toile. Si l'échec était envisagé il s'était assuré que si celui ci devait avoir lieu d'une manière inappropriée des rivières de sang s'écouleraient... ou que les responsables disparaîtraient simplement.

-Mais puisqu'il est question d'honnêteté, sachez donc qu'en Azaïr rodent présentement la meilleurs tueuse d'Albion et une empoisonneuse insaisissable. Que devrais-je dire aussi des deux tueuses qui sont dans cette demeure sans aucune autre intention que d'être des témoins et ne lèveront jamais la main tant que nul ne les menace? Ou encore du messager en direction d'Ignis s'étant arrêté dans une auberge de Lex, attendant un signal pour faire demi tour? Ne remettant alors pas au roi d'Ignis le message précisant que, le chef exécutif du conseil de Ventus voyage incognito, passant par l'Azaïr et bénéficiant de l'hospitalité de Kaede d'Azaïr dans le but de lui remettre des informations vitales concernant le trône d'Ignis? L'ironie étant que si ces informations n'existaient jusqu'à présent pas, elles ont pris corps maintenant. Donnez moi une raison de laisser ces informations parvenir à ma magicienne et je le ferais. J'ajouterai de plus qu'un contrat sur ma mort existe et que la détentrice de ce contrat n'est autre que ma mentor, et qu'elle rassemblera sans aucune difficulté les miens, qui, s'ils ne sont peut-être pas aussi fins que vos agents sont des traqueurs d'exception, et que chaque seconde qui s'écoule me permet de remonter de plus en plus loin à travers la toile de vos invisibles? Voulez vous tenter de savoir quel est le véritable équilibre? Ensuite, si vous envisagez de me menacer de nouveau voici deux détails. Ma proie n'est pas un être vivant mais le destin, quelle est votre proie? Enfin, si je suis sans conteste orgueilleux, je me suis donné les moyens pour le prétendre. Évitez de plaisanter quand vous voulez menacer quelqu'un de mon acabit et soyez plus crédible, d'autres vous auraient sanctionné un peu trop vindicative à mon gout et sachez que je ne vous ai pas révélé tous ce que j'ai préparé pour m'assurer d'avoir le dernier mot dans ce genre de situation.

Il porta alors le saqué à ses lèvres une fois sa diatribe terminée, savourant son parfum avec calme et tranquillité, comme s'il ne s'était précédemment pas exprimé. Pourquoi avait-il du révéler tant de détails? Aussi talentueux qu'il était, son interlocuteur était le maître des invisibles et un homme extrêmement dangereux. Quitte à faire preuve d'honnêteté autant expliquer qu'il n'était pas un jeune loup aux dents longue mais, une nouvelle espèce de prédateur qui succédait à la génération du vieil homme, il ne pouvait laisser le doute quand à une supposée faiblesse. Et la menace avait été si futile qu'elle avait plus tenu d'une provocation à laquelle il avait préféré répondre directement et sans faire dans la finesse et la nuance. Le tueur qu'était Kyriel et qui s'avançait sur la Voie Unique ne pouvait laisser une telle menace brasser de l'air. Et dire que Carma se serait contentée de faire couler le sang quelque part en guise d'avertissement à l'égard de Kenji...

Sa voix se fit alors blasée d'avoir cédé à un tel étalage et, seul le plaisir du saké qui, était tout bonnement fabuleux se posa comme un lot de consolation

-Vous avez raison Kaede d'Azaïr ce saké est fabuleux , je crois bien que je serai obligé de vous en commander de nombreuses bouteilles à l'avenir. Et vous avez encore une fois raison, au moins les choses sont claires, pour le meilleurs comme pour le pire... Mais je crois que je suis vraiment désolé cette fois, toutes mes excuses encore une fois.



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Nuit de Sabbat. { Kyriel Bernkastel | Kaede d'Azaïr }
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