Kaede d'Azaïr.



 

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Kaede d'Azaïr.

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Messages : 256
Age : 24
Métier : Conspiratrice, aventurière.
Humeur : Sarcastique.
Points Histoire : 50
Dim 25 Sep - 0:19


Nom de famille : D'Azaïr. Fille d'Atrée d'Azaïr, dit aussi Atrée d'Ignis en sa qualité de frère aîné du Roi Iskandar, Kaede est l'une des fondatrices de la lignée de sang royal d'Azaïr. Supplanté par son frère cadet lors de la course au trône, Atrée vit la destinée de sa famille sombrer plus profondément dans l'oubli lorsque le Roi nomma son fils Lucius à la tête du principat d'Azaïr : son frère dut alors se retirer officiellement de la vie politique d'Ignis, tremblant de rage et de déshonneur.
Prénom(s) : Kaede [kaédé], Sybil, Mariko.
Age : Vingt-quatre ans.
Genre : Femme.
Nature : Magicienne.
Affinité : Feu.
Pays : Ignis.

Métier : Officiellement, Dame Azaïr est la maîtresse d'une exploitation minière et d'un chantier naval en Ignis méridionale, quoi qu'en pense la gente masculine du pays. Elle a su s'imposer en solide entrepreneuse par sa puissance, son charisme et, il faut l'avouer, par ses manigances politiques et militaires. Toutefois son influence a plus d'importance encore qu'il ne semblerait ce qui, pour une femme d'Ignis, est au mieux inconcevable, au pire une aberration. Mais Kaede vit au-delà des conventions de son pays : elle a hérité de l'audace et du sens de l'honneur de son père et a fondé une caste révolutionnaire qu'elle mène d'une main de fer. Elle a donc une place grandissante dans la sphère politique du pays et n'est pas un élément à négliger.

Langues : Kaede maîtrise la langue courante avec une aisance remarquable et une approche poétique souvent dénigrée par ses interlocuteurs masculins. Si pour certains, c'est un stigmate stupide de sa féminité, pour d'autres plus avisés, le langage profond et imagé de Kaede porte la menace d'un esprit alerte, équivoque et persuasif. En outre, la puissance magique de la jeune femme repose en partie sur son appréhension de la langue ancienne. Les mots ont toujours fasciné Kaede et pratiquer la langue ancienne, c'est satisfaire son obsession du terme juste. En effet, les mots anciens sont si étroitement liés aux choses sensibles et véritables que les invocations deviennent avec eux plus naturelles et donc plus évidentes. Prononcer le mot qu'il convient, c'est déjà faire de la magie. Si Kaede a la meilleure intuition qui soit de la langue interdite, elle ne la maîtrise pas aussi bien qu'un individu élevé au son mystique du vieux verbe. Son autodidactisme et ses voyages lui ont offert une connaissance fournie en la matière mais il serait tout de même plus aisé pour elle de quitter Ignis afin d'approfondir son étude. Son apprentissage se fait encore par le biais d'un marché illicite qui avait été auparavant l’apanage de son père et qui est devenu le sien actuellement, grâce à la construction de ses jonques.
Enfin, Kaede a l'usage de la langue et de l'écriture azariennes, dérivées d'un idiome de l'âge obscure. Malgré l'abrogation des dialectes, le peuple d'Azaïr a conservé une part de son langage qui forme une sorte de patois incompréhensible pour tout étranger. Les révolutionnaires s'en servent souvent en guise de langage codé, en particulier à l'écrit, car les calligrammes employés sont d'une trop grande complexité pour quiconque n'est pas Azarien.


Titre :
Code:
<span style="font-family:Iskoola Pota;font-size:14px;color:#9F0F0F;">La Sorcière Écarlate</span>




Depuis sa naissance, Kaede brûle vive dans le bûcher ardent d’Ignis et apprend à cheminer dans la vallée du sang et des larmes d’un pas naturel. Être née à Ignis, c’est être déjà souillée. La jeune femme a parfaitement conscience de cette terrible humanité qui est sienne, et a pris la résolution d’en accepter et d’en assumer le poids. De toute façon, à l’heure qu’il est, elle ne peut plus s’en défaire, ni même songer à regagner la pureté perdue de son enfance. Les pions sont en place, elle a trop d’ennemis, trop de partisans à sa cause, trop d’espoir placé en elle et trop, bien trop d’orgueil pour abandonner maintenant.
Elle a conquis la place qu’elle occupe aujourd’hui presque naturellement, comme si elle lui avait toujours été destinée et qu’il n’y en avait jamais eu d’autre pour elle. Son père, Atrée, l’y a poussée fatalement, car pour les gens de leur sorte, il n’y a d’autres voies que l’honneur ou la mort. Kaede a bien tenté d’errer pendant deux années dans un purgatoire insoutenable où elle désirait trouver d’autres possibilités à son existence, mais ce fut peine perdue. Elle s’y est résignée et trouve même une terrible jouissance à vivre en équilibriste entre la Mort et la sublimation suprême. Fascinée par ses deux aboutissants envisageables, elle en recherche l’approche la plus parfaite, la plus exquise et la plus véritable. C’est une vie fière et passionnée qu’elle mène, une vie à la hauteur du sang bouillant d’Ignis. Son cœur brûle de mille terribles désirs et de fièvres visionnaires. On la dit amoureuse de la Mort qu’elle contemple obsessionnellement chaque jour de son existence, mais Kaede préfère se croire simplement fascinée par les affres du néant. Elle a toujours vécu ainsi, au bord de l’oubli dans le château fantôme de son père, au bord de la mort dans la guerre et le défi. C’est cette proximité avec l’anéantissement fatal, le danger suprême, qui exalte sa passion pour la vie elle-même, pour les sens, pour la pensée toujours dansante, pour les émotions extrêmes et pour les expériences grandioses.
Certains de ses proches blâment désespérément son inclination à se servir de sa raison, qu’elle a fort aiguisée, pour l’assouvissement de ses passions ambitieuses. Kaede n’a que faire de ces plaintes, elle se sait souillée, elle connaît son mal, le sait irrémédiable, mais est certaine qu’il engendrera un bien. Du moins, elle veut le croire.


Elle souffre (ou jouit ?) de son orgueil et de sa volonté de vengeance. Son peuple les lui rappelle à chaque instant en ployant sous les injustices proprement ignisiennes, Azaïr lui clame la légitimité et la nécessité de son acte révolutionnaire. Aussi Kaede veut-elle le pouvoir. Celui qui aurait dû appartenir à son père. Celui qui lui permettrait d’offrir aux Faibles, aux femmes, aux orphelins, aux paysans, aux esclaves, une existence digne de l’être humain. A une échelle plus idéaliste, il s’agit bien d’une élévation spirituelle et concrète de l’Humanité dans son ensemble, et Kaede en rêve souvent, la nuit, lorsque les étoiles épanchent leur espoir dans son âme, le jour, lorsqu’elle chevauche à travers le paysage infini d’Azaïr. Malgré ses conspirations et son travail interminable, la jeune femme a bien l’âme sensible, contemplative, idéaliste, poétique même. Elle côtoie et aime la nature et les hommes comme une myriade de découvertes, dont elle devient insatiable et rêveuse. Kaede a soif de beauté et de folie, elle ne se sent vivante que dans l’excès où elle a toujours baigné, dans le dépassement constant de toute chose et dans la sublimation véritable.
Elle ne croit en aucun dieu et en aucune entité supérieure et absolue. Si elle a des idéaux, ce ne sont pas des principes. C’est le propre des hommes d’accrocher dans la nuit noire des étoiles éclatantes qu’ils nomment beauté ou justice, et c’est en particulier la passion de Kaede que de les poursuivre. Elle tend les bras vers eux et baigne dans leur lumière enivrante, qu’elle souhaite déployer sur le monde entier comme les rayons infinis du soleil. Sa cause est philanthrope, dit-elle, et il est vrai que son amour pour l’humanité est inconditionné. Loin d’être inconsciente, elle sait les déboires et les horreurs de son espèce, mais elle vit parmi les hommes et c’est envers eux qu’elle a le premier des devoirs : la participation à une élévation universelle. Quoique le monde ait enseigné à Kaede sa cruauté, sa probable absence de progrès moral et son histoire toujours trop hasardeuse et imprévisible, l’orgueil naturel de la jeune femme galvanise ses plus grands espoirs. Elle sait que l’audace humaine doit toujours survivre et se renouveler pour que la vie soit toujours possible dans son exaltation, pour qu’il y encore et toujours plus d’humanité véritable. Kaede se complaît donc dans son orgueil. Elle commet des actes terribles, le meurtre, le vol, la conspiration, pour servir un idéalisme qu’elle a parfois peur de perdre cependant.
Car si elle-même perd toute notion morale et altruiste, ses actes ne serviraient plus ni justice, ni beauté, et elle ne vaudrait pas mieux que ses ennemis, la bêtise, la sclérose et le dogmatisme. Elle prend donc garde à ne pas entacher son honneur, à ne pas s’enfermer dans la solitude et à porter toujours de l’estime pour une vie. Kaede, bien qu’elle sache le monde façonné par les hommes, n’a tout de même pas assez de prétention pour vivre en déesse au jugement indiscutable. Elle reste femme et ouverte aux revendications d’autrui, quand elles sont fondées. Cette attitude tolérante et affable l’anime d’une aura noble et charismatique. Ses préoccupations restent humaines, elle garde un œil sur son peuple, le sert généreusement, tout en s’en faisant respecter, et a le comportement le plus protecteur et le plus aimant du monde envers sa large famille.


Toutefois, sa bienveillance naturelle a son pendant, une irascibilité haineuse et insatiable. Les humeurs enflammées de Kaede, bien qu’elle ait tenté de les tempérer par la patience, l’ont menée à des décisions parfois cruelles et sanglantes. Quand un homme suscite son mépris, attente à l’intégrité de ses proches ou à la sienne, et est susceptible de contrecarrer ses plans, la jeune femme oublie toute sa miséricorde et préconise une solution radicale, efficace, mais toutefois réfléchie : cette tendance ne doit en aucun cas nuire à ses projets. Aussi Kaede apprend-elle à contrôler ses pulsions instantanées et primaires, à ne pas plonger immédiatement son sabre dans le ventre d’un homme qu’elle hait, pour mieux réfléchir à un châtiment rusé et sécurisé. Il est encore bien difficile de bloquer la folie d’un moment de répulsion et de fureur : parfois, elle n’y parvient pas et l’horreur engendre sa propre violence, ce qu’elle doit par la suite dissimuler ou transformer. Elle est encore assez réfractaire à l’idée de pardon, bien qu’elle dise l’accorder parfois. Lorsqu’un mal est fait, il réclame un juste retour des choses. Plus que tout, Kaede hait le sang versé gratuitement, la concupiscence et l’abaissement vulgaire de l’autre, qu’il soit femme, esclave ou simplement plus faible qu’un autre. Fière et terrible, elle n’accepte ces maux en aucun cas, peut-être pour les avoir elle-même subis, et dans son humiliation, les avoir trouvés injustes et méprisables.
Cette obscurité du caractère de Kaede, allié à sa noblesse, trouve l’amour de ses hommes. C’est un charisme sombre, que le tempérament sanglant et haineux des hommes exalte et vénère.


Ainsi, si elle est loin de vouloir le règne des plus forts ou des meilleurs, Kaede a l’esprit et l’âme pétris par une société de féodalité. Elle aime ses gens mais est à leur tête et a naturellement toute autorité sur eux. Elle n’a pas conscience pour le moment du besoin de liberté politique d’un peuple, simplement parce que les Ignisiens, et même les Azariens n’en connaissent pas l’existence. Elle peut leur offrir l’accès à une vie juste et confortable, à la liberté de circulation et de penser, mais ils n’en ont pas suffisamment jouit pour revendiquer des droits politiques. Le temps passera, l’âme des hommes et des peuples grandira, et lorsqu’elle aura atteint le désir de se diriger soi-même et les connaissances pour le faire, Kaede en sera avertie et en avisera. La démocratie est pour le moment inenvisageable en Azaïr et en Ignis. Pour Kaede, le mode de vie de Ventus a quelque chose de curieux et d’obscur. Elle y voit une société déformée, où les uns n’ont pas attendu les autres pour former une volonté politique commune. C’est là-bas le règne de l’individualisme, que Kaede n’a jamais su comprendre. Les plus lumineux, les plus admirables et les plus intelligents des hommes ont voulu leur liberté et leur direction personnelle immédiate et parfaite. Les autres, trop éloignés et peu avertis des problèmes politiques, sont tombés dans la misère et l’aveuglement éternel des bas-fonds. Personne ne viendra les aider. En tout cas, c’est ce qu’il semblerait.

Kaede, en revanche, assume parfaitement sa position de politicienne dirigeante. Elle a l’intelligence vive et acérée, la déduction facile, et le stratagème subtil, loin cependant d’être un génie pour qui toute situation est évidente. Du reste, si elle compte sur un certain talent, elle est en intelligence comme en toute chose un bourreau du travail. Elle ne stagne jamais, son esprit et ses mains sont toujours occupés, elle ne perd pas de temps et s’applique à toute tâche avec une détermination et une volonté inébranlables. Toutefois, l’intelligence, la manigance, le mensonge et la manipulation lui sont devenus l’objet d’un jeu constant qui l’amuse incroyablement. Le domaine de l’esprit est son espace de divertissement favori. Si elle ne sait pas jouer avec ses sentiments trop passionnés, elle rit beaucoup des luttes intellectuelles. Toutefois, ces combats étant souvent le tenant ou l’aboutissant de son orgueil, de sa vengeance ou d’un autre de ses sentiments, Kaede se jure de les gagner à chaque fois. Aux yeux des hommes du roi et du reste des autorités, bien sûr, elle chante sa docilité, son respect, son obéissance et sa douceur. Elle fait croire qu’elle se laisse régir et qu’elle a besoin de se faire guider. Et cependant, chaque fois qu’elle sent son cœur et son honneur offusqués, elle joue comme une vipère, qui frappe insidieusement et impitoyablement, oui, elle fait jouer cent pièges et jamais il n’est question de céder. Cette intelligence lui a appris la patience dans le domaine politique, et surtout le sens de l’occasion. Kaede ne précipite pas les choses, ne se lance pas dans des actions sanglantes et sans lendemain. Elle a tout son temps, et celui de la monarchie d’Ignis est déjà compté.

Ce qu’il subsiste de pur en l’âme souillée de Kaede se révèle d’une part dans son affabilité pour les hommes, mais aussi dans sa pudeur et sa sensibilité extrême. Elle cache sa fragilité sous des voiles vaporeux de respect, de politesse et de conventions. Avec son visage et sa voix suave, Kaede passe souvent pour une femme douce et discrète. Elle parle avec facilité et avec une inflexion charmante, a de grands moments de bonheur et des parts de mélancolie profondes. Son caractère s’affecte et s’émerveille de tout et ses sentiments sont aussi simples à éveiller qu’ils deviennent difficiles à combattre. Cependant, tous les sursauts de son cœur, elle les cache dans sa pudeur et la noblesse de ses distances. La jeune femme est atteinte aisément, mais souvent, elle ne se laisse pas découvrir.

A la frontière de tout, Kaede attire l’attention par les amalgames et la passion sublime de son caractère et de son existence. Elle surgit comme une flamme pure. Elle séduit, presque innocemment parfois, elle capture les cœurs et les retient près du sien, et donne pourtant le sentiment qu’un homme serait incapable de la prendre dans ses filets, de l’attirer de quelque manière que ce soit, ou de la persuader.




Kaede insuffle l’humanité, la vie ou la mort à tout ce qu’elle touche, par la main, par la parole ou par le sabre. Elle est l’ensorceleuse, la sorcière, la maudite. Rien ne résiste à son pouvoir. Elle porte en son être les palpitations vivaces, le souffle versatile et les beautés infinies de la nature, elle les rassemble, les équilibre et les sublime humainement.
Ils disent qu’elle se cache sous tous les masques et sous tous les artifices du grand théâtre du monde, mais elle ne joue pas son existence. Elle vit, une et multiple, comme le kaléidoscope d’Azaïr qui magnifie chaque montagne, chaque saison, chaque plaine, chaque baie, chaque forêt et chaque plage, et qui pourtant demeure indivisible sous peine d’oublier un rayon de lumière et de briser l’équilibre subtil et la juste beauté.

Parfois, son corps embrasse le secret, la pudeur, mais la noblesse des montagnes. Elle s’imprègne du parfum pur, humide et saisissant de l’aube et s’enveloppe, comme les grands monts obscurs, des voiles vaporeux de la brume. Son âme paraît sur son visage, c’est un paysage chargé de perspectives lointaines, dont les couleurs pâlissent, mêlées à l’opacité carnée du brouillard. Elle accepte de ployer la tête par nécessité, bel érable rouge dont les branches fléchissent face au vent viril et brutal, pour ne pas céder et se briser. Cependant, l’érable garde ses racines profondément ancrées dans la terre, malgré la tempête qui le secoue, et il tient debout, campé dans la noblesse et l’orgueil. Le visage pur de Kaede reflète la profondeur des lacs limpides de Yaegahara. Ses traits ont la finesse et l’harmonie des pétales délicates, blanches et roses du cerisier. Ses yeux sont chargés des mille trésors étincelants du soleil mais ils demeurent voilés par la pâleur matinale ; ils sont l’aurore, ces rayons dorés pleins d’une grâce tendre, douce et ondoyante, cernés par l’horizon noir et papillonnant de ses cils. Entre son front céleste et le soleil levant de ses yeux, ses sourcils d’ébène se dessinent avec l’élégance de la courbe montagneuse, et en dessous, son nez forme une ombre et un relief pudiques. Elle a les lèvres roses et épanouies comme une fleur timidement éclose : ses sourires faibles et discrets creusent et ombragent à peine sa peau de plis et de fossettes. Ses cheveux sont fluides et soyeux comme les rivières des montagnes et d’un noir si saisissant et si brillant qu’ils passeraient pour la traîne aux reflets bleus de la nuit. Kaede les coiffe avec soin et méthode, en chignon à bandeaux derrière sa tête, en tresse ou en catogan. Sa gorge blanche et gracieuse avance un torse et une poitrine qui s’enfoncent dans les pans étroitement serrés de son kimono, pareils aux rigoureuses montagnes qui enferment un nuage sensuel à l’horizon. Ses formes sont parfaitement dissimulées sous ses kimonos épais mais parfois ses bras et ses poignets blancs paraissent dans l’obscurité de ses manches évasées, fugitifs comme un vol d’oiseaux purs dans le ciel. Du reste, Kaede est aussi vierge que les neiges éternelles des sommets de Yaegahara et son corps, aussi secret que les abysses impénétrés et obscurs. Elle garde sa chasteté enfermée dans des parures sobres mais somptueuses, si bien qu’elle exerce sur les hommes une fascination mystique et séductrice. Les regards avides pourront bien tenter de percer l’épaisseur de ses kimonos, les courbes de Kaede resteront mystérieuses et fuyantes comme les nuées, sinon un privilège dont bien peu ont pu jouir. Quand elle s’élance, la silhouette de la jeune femme semble avoir émergé de l’astre solaire et ondoyer comme un rayon de lumière pur, bien qu’elle soit menue et petite de son mètre soixante-et-un. Quelques fois, elle rit comme bondit l’eau d’une cascade, ses dents blanches et alignées se découvrent, son front pur et rêveur brise sa plénitude.


Souvent, elle parle bas, avec des notes profondes et mélodieuses : comme si sa parole ne devait tomber que dans une oreille, parfois c’est un peu plus haut et le son ressemble à celui d’une flûte azarienne ou d’un hautbois lointain. Et il y a des moments où son cœur s’emballe et ses yeux se perdent, alors sa voix emprunte la passion sauvage et pressée des violons. Mais elle garde autant que possible le souffle doux et l’éclat vif-argent des calmes rivières, car il ne faut pas évoquer plus qu’une mystérieuse féminité en Ignis, n’est-ce pas ?
Toutefois, malgré sa pudeur et sa discrétion, Kaede a le visage soutenu par de hautes pommettes, des rochers courbes et fiers sur la face pudique de la montagne. Elle se tient droite comme un arbre fort élevé vers le soleil et sans la présence des représentants du Roi ou de l’autorité masculine, son visage est fièrement levé. Si l’hiver, sa peau blanche et lumineuse rappelle la plus douce soierie, elle capte en été tous les rayons du soleil et blondit alors qu’elle travaille laborieusement aux côtés de ses hommes. C’est bien cette femme, aussi chargée de secrets et de retenue qu’elle soit, qui a la main plus longue en Azaïr que le Roi lui-même, c’est bien elle qui dirige et domine, comme la montagne majestueuse et terrible fait planer son ombre sur les plaines.

Face au peuple, aux soldats, aux paysans, aux ouvriers, aux marchands ou aux esclaves, le visage et le corps de Kaede se transforment et portent alors le feu et la noblesse du couchant. Ils embaument moins le secret de l’air matinal de la montagne pour mieux imposer l’honnêteté et la grandeur propres aux plaines immenses. Il y a de la générosité sur son visage, lorsqu’elle contemple ses hommes, et si elle ne leur dit rien de son passé et de son intimité, elle leur offre tout son être dans l’instant présent. Son sourire est plus large et plus fier, ses manières plus vigoureuses et plus franches. Quant à sa voix, si elle ne se répugne pas aux basses et douces inflexions au moment d’un échange particulier, elle a des envolées stratosphériques devant les foules, elle vibre d’un amalgame paradoxal de générosité dans l’expression et d’aristocratie dans le timbre. C’est une voix qui honore et qui grandit le peuple, tout en tenant assez de distance pour posséder plus que son amour : son respect et sa dévotion. La passion de son âme dévore toutes les brumes de son regard et l’éclat de la vie inonde tout ce qu’elle contemple. Quand la gravité la gagne, nul n’oserait la contredire tant elle gagne en noblesse, en assurance et en force. Elle a le port altier, la tête droite, les poings serrés, les épaules dégagées, le cœur palpitant et les traits sévères. Ses yeux, rehaussés par ses fières pommettes, ont l’éclat doré et l’orgueil du félin terrible.


Car au-delà de ses secrets et de ses mystères, Kaede est, comme la terre, animée du feu profond et puissant de la passion. Son sang est chargé de l’amour de la vengeance, de la vie et de la mort, ses veines palpitent du désir des grandes sensations et des sublimes expériences. Un sabre à la main, habillée d’un kimono court et d’un pantalon de cavalerie, elle oublie sa pudeur et sa retenue pour libérer ses pulsions les plus monstrueuses. On ne retrouve plus dans la nature pareille furie. Quand elle revêt son armure de soie et d’écailles purpurines et qu’elle se coiffe du casque démoniaque d’Azaïr, Kaede n’a plus rien d’une femme, il n’est de toute façon plus possible de voir ses attraits féminins sous une cuirasse si farouche et si sanglante, et quiconque s’y ait risqué y a perdu la vie. Le combat de Kaede est tantôt semblable aux grands orages qui dévastent le pays, tantôt aux typhons qui s’abattent sur les côtes. Formée tour à tour par un grand épéiste de Terra, un ancien esclave expert en arts martiaux et un assassin impitoyable, la jeune femme est devenue une combattante imprévisible et calculatrice. Elle adapte ses pratiques et ses savoirs aux circonstances et à l’adversaire lui-même et n’a aucune honte à frapper en traître si l’homme est plus puissant qu’elle. Ses coups savent être précis, péremptoires et ultimes aux moments opportuns, elle s’abat alors sèchement et sans ornementation sur l’ennemi. C’est l’éclair foudroyant de l’orage, c’est le couteau de l’assassin. A cheval, le sabre à la main, elle est la vague immense qui déferle et submerge. Face à un adversaire qui l’égale, le combat devient plus subtil et plus terrible, car elle combine les arts martiaux, la franchise et la force terrane aux coups inflexibles de l’assassin. Si la guerre devait avoir un visage, ce serait le masque grimaçant que porte Kaede, si elle devait avoir un corps, ce serait ses cheveux noirs qui s’échappent follement de sa coiffure et de son casque, ses jambes célères, ses bras rudes et ses hanches effacées.

Personne ne saurait mieux expliquer la terreur que Dame Azaïr répand sur le front que les paysans et les ouvriers avec qui elle travaille durant ces étés torrides. Quand elle ne garde qu’un court pantalon de toile et une bande de tissu nouée autour de ses seins, les hommes ne savent plus s’ils doivent la désirer ou la craindre. Son visage a la pureté de lignes des plus belles statuaires d’Aquaria ; mais en même temps la suavité et la gracieuse langueur des femmes d’Azaïr, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse, bien plus fascinante pour le cœur que la beauté sévère et mâle des statues religieuses. Et pourtant, son corps découvert et lumineux face au jour n’est pas l’objet d’amour des rêves virils. Elle n’est pas grande, certes, mais elle le semble, tant sa fine taille s’élance hardiment. Même en bêchant, Kaede est une étoile dansante. Elle danse, cette jeune femme au corps fascinant, et de ses courbes fortes et nobles jaillit un feu passionné. Ses épaules sont menues, sa taille délicate et ses poignets fins. Toutefois, flexibles et puissantes sur le manche de leurs outils de travail, ses mains ont la poigne terrible d’une paysanne laborieuse. Les courbes de son corps bondissent comme les rayons d’un astre tempétueux, et elle cache sous ses amples kimonos ses muscles flamboyants qui impriment sa peau d’un relief terrible et travaillé. Ses bras sont fins mais leurs formes galbées n’ont pas l’agréable langueur qu’on attend d’une femme à Ignis. La guerre et le travail les ont pétris, comme son dos souple et le reste de son corps, dans la force, la dureté et la flexibilité. Ils se façonnent et s’animent comme les sinuosités, les plis et les générosités de la terre montagneuse. On en oublierait presque ses attributs proprement féminins, tant son être charnel équilibre ses courbes dans l’harmonie. Kaede elle-même n’en a conscience que lorsqu’il s’agit de les cacher rigoureusement dans ses parures. Sa poitrine est un léger gonflement sous le tissu, comme le souffle vivant de la terre. Elle respecte les proportions ambigües de son corps et se bombe sans opulence, aussi naturellement qu’une colline affleure dans les plaines azariennes. La cambrure de ses hanches et la vigueur de ses jambes ne se devinent qu’en été lors des travaux dans l’humidité et la chaleur torride. Lorsque le tissu se calque et se colle à sa peau moite, ses jambes sont des ombres merveilleuses et sa taille un ondoiement dansant. Les seules disgrâces qu'accuse l'équilibre et l'harmonie de son corps sont les cicatrices nacrées qui le parcourent et étincellent à la lumière. Les plus remarquables balafrent son flanc gauche et le côté droit de son cou. Elle tente de les cacher avec pudeur, tant les souvenirs qui les accompagnent sont atroces.
Quant à son sceau, Kaede le considère essentiellement comme une terrible puissance qu'elle doit cacher sous ses parures pour échapper aux soupçons virils. Elle voit certainement juste car l'immensité et la beauté effroyable du tatouage terrifient même ses hommes qui le découvrent lors des grands travaux d'été. A l'effigie du blason familial, le dos de Kaede présente un phénix dont les ailes s'ouvrent sur ses épaules et grandissent jusqu'à ses poignets. L’œuvre mêle la douceur des couleurs pastels à l'inexorable soutien de noires arabesques. De plus près, le plumage artistique du phénix se nuance en détails fleuris. La queue flamboyante de l'oiseau sème des étincelles sur le bas du dos de la jeune femme. Les serres du divin rapace s'ouvrent sur le monde avec sauvagerie et son regard d'or et de ténèbres surveille rigoureusement les arrières de Kaede.

Sous la brume de ses secrets et la rigueur de ses kimonos, vierge et sauvage, Kaede ne semble donc jamais rien offrir. Sa personne reste inviolée et pure comme un sanctuaire. C’est peut-être ainsi qu’elle apparaît aux prédateurs virils, en sorcière tueuse et intouchable. Pourtant, Kaede vit au milieu des hommes. Son corps est illuminé et vigoureux comme un fruit que l'été a gorgé de soleil et il exhale des fragrances effroyablement enivrantes, des parfums captivants de jasmin, de vanille et de fleur de cerisier. Ses dons, son dévouement au travail, la douceur et la sensualité de son visage, sa voix qui sublime chacun à chaque instant, incarnent un terrible esprit de sacrifice, à la vie, à la passion, à ses hommes, à sa famille et plus que tout, à l’humanité.





    ¶ Spleen.
Spleen est un chien mâle adulte en pleine force de l'âge. Issu d'une race purement azarienne dont l'espérance de vie s'étend jusqu'à vingt ans, il vit aux côtés de Kaede depuis son enfance. Il a été nommé ainsi en raison de ses deux grands yeux noirs, des yeux de biche, qui semblent toujours vouloir interpeller, et qui frappent singulièrement par leur mélancolie. Il atteint soixante-cinq centimètres à l’épaule, pour trente-six kilogrammes. C’est donc une bête robuste et athlétique, qui passe aussi bien pour la peluche de ses trois compagnons humains. Il a une fourrure blanche et rouge fauve, assez dense, avec un sous-poil important, des oreilles bien dressées et une queue curieuse, touffue et recourbée vers son échine. D’une part, très entreprenant et logique, d’autre part, extrêmement lunatique, il se montre tantôt la plus affectueuse des bêtes, tantôt la plus indépendante. Ce qu’il est important de noter tout de même au sujet de Spleen, c’est que ni Eloy, ni Kaede, ni personne n’a voulu en faire un familier, ou un servant, c’est-à-dire qu’il n’est sujet à aucun pacte magique, et que sa fidélité, son affection et sa confiance, autant que toutes ses autres qualités, lui sont absolument naturelles. Cependant, vis-à-vis de la plupart des étrangers et des inconnus, ce chien n’éprouve qu’une indifférence intangible, comme s’il ne peut offrir tout son amour qu’à son foyer et à sa maîtresse.

    ¶ Hayao.
Hayao est un pur sang alezan au crin lave, aujourd'hui âgé de dix-neuf ans. Il n'est plus de la première jeunesse mais conserve encore sa vigueur et sa célérité. Kaede a appris à chevaucher avec lui, à l'âge de cinq ans, elle partage donc avec lui une confiance et une intelligence exceptionnelles. Désormais impavide, Hayao est devenu un cheval de guerre, en plus d'un véritable cabri des montagnes. D'une agilité sans pareille, il bondit sur les roches de Yaegahara sans peur ni accident. Impassible et intelligent, il sait s'adapter malignement aux situations de danger, sans presque recevoir d'ordre de sa maîtresse. Il suffit d'ailleurs à Kaede d'un claquement de langue ou d'une petite tape sur les flancs de l'animal pour qu'il réagisse selon sa volonté. Les actes d'Hayao sont en parfaite coordination avec ceux de sa cavalière et la voir combattre sur son dos est un spectacle si fantastique que l'on croirait contempler un centaure fabuleux, plutôt qu'une simple monture et sa maîtresse. On s'étonne souvent de lui et il est fort à parier que c'est un des chevaux les plus futés qui existent sur Albion. Kaede répugne d'ailleurs à s'en séparer pour monter un autre cheval, tant elle apprécie son intelligence, son courage et sa loyauté.


    ¶ Aegidia.
Autrefois l'arme du maître et père adoptif de Kaede, Eloy Altaïr, Aegidia, l'épée égide, est aujourd'hui en sa possession et la jeune femme tente de faire honneur à sa réputation.
Aegidia est un sabre azarien et en tant que tel, elle a résolu avec élégance le problème principal du forgeron : maintenir l’équilibre entre la capacité de coupe d'une arme et sa solidité. Plus le sabre est coupant et dur, et plus il est fragile, car cette disposition nécessite un aiguisage qui fragilise la structure de l'arme. Mais d'un autre côté, une lame souple qui ne coupe pas bien ne se révèle d'aucune utilité. Grâce aux techniques de forge d'Azaïr, tenues secrètes, comme tout savoir-faire d'artisan respectable, l'équilibre, le tranchant et la souplesse d'Aegidia est souvent inégalé. Sans rentrer dans les détails de la technique de trempe, la qualité essentielle d'un sabre azarien est de posséder une imbrication de métaux particulière, les morceaux durs et à plus forte teneur en carbone étant utilisés pour l'enveloppe et les morceaux tendres, pour le cœur.
En dehors de son efficacité improbable, Aegidia est une véritable œuvre d'art. Sa courbure, son grain et sa gorge ornementée sont splendides aux yeux et agréables au toucher, mais surtout, Aegidia possède une ligne de trempe voluptueuse qui sépare la lame en deux espaces de réfractions lumineuses différents. Le jeu des rayons du jour avec la technique humaine est un spectacle admirable.
La garde du sabre est également travaillée et ornementée et quant au fourreau, fait à partir de magnolia blanc puis teinté en noir et incrusté d'argent, il est d'excellente qualité, sans défaut et sans nœud.
Kaede manie Aegidia depuis ses quatorze ans, c'est désormais un sabre qui n'a plus de secret pour elle et qu'elle manie avec génie et dextérité.
NB : A noter qu'Aegidia est un objet runique, dont les particularités sont déclinées dans la partie dédiée aux sorts.


    ¶ Armure(s).
Les armuriers de Kaede effectuent pour elle un véritable travail d'artiste, en créant des pièces d'une grande beauté et d'un grand raffinement de détail et qui néanmoins savent la protéger au plus fort des plus violentes batailles. Ses armures, en particulier ses casques en métal laqué, aux ornements et cimiers souvent inspirés par la nature, ont pour autres fonctions de signaler son statut, de la différencier dans le chaos des combats, mais aussi d’effrayer l’ennemi sur le champ de bataille. Lorsque Kaede revêt son casque grimaçant, à l'effigie d'un démon viril, il est impossible de reconnaître en elle une femme.
Contrairement aux cuirasses occidentales, aux plaques d'acier massives, l'armure azarienne est faite de minuscules écailles de fer laqué ou de lamelles fixées ensemble à l'aide cordons de soie, et formant un tissu métallique aussi souple qu'une cotte de mailles mais beaucoup plus résistante. Outre leur souplesse, donc, les armures de Kaede ont l'avantage d'être légères.
Tandis que les chevaliers occidentaux sont gênés par leurs lourdes cuirasses d'acier au point d'utiliser des palans pour les hisser sur le dos de leur cheval, l'armure azarienne ne pèse qu'une dizaine de kilos et permet à Kaede et ses hommes de bondir avec agilité à travers les rizières ou de franchir sans difficulté les murailles des places fortes. De plus, elle peut être repliée et mise dans une boîte et, si elle était coupée par une épée, elle peut être réparée en cousant de nouvelles lamelles.
Les armures de Kaede, souvent pourpres, sont constituées d'un casque, d'un masque menaçant et d'un gorgerin, d'une cuirasse dont les points faibles sont renforcés par du cuir et une cotte de maille, de protections pour les épaules, pour les bras, ainsi que de jambières. Sous son armure, Kaede revêt différentes couches de tissus et de kimonos, et lorsqu'elle est à cheval, si elle ne s'habille pas simplement un pantalon de cavalerie évasé, elle porte des cuissards amovibles, à ôter une fois pied à terre.
Il est relativement simple de revêtir ses armures, surtout lorsqu'elles sont préparées au bout d'un crochet ou sur un chevalet spécial. Quand il s'agit de sortir sa cuirasse de sa boîte et de l'enfiler à la hâte, Kaede se livre à de difficiles acrobaties, auxquelles elle s'est finalement habituée.

    ¶ Livres et grimoires.
Kaede possède une des bibliothèques les plus remarquables du pays, dont les ouvrages sont d'ailleurs divers et variés. Ils traitent de matières artistiques, philosophiques, guerrières, scientifiques, magiques... Le plus admirable de sa collection est néanmoins ce qu'elle en cache : grâce à ses relations à Aquaria, elle a en sa possession un nombre de livres interdits assez incongru en Ignis (cinq en tout et pour tout, pour le moment).

    ¶ Armes.
En outre d'Aegidia, Kaede a usage d'un sabre plus court, Jato, le serpent qui ne frappe qu'à proximité et qui donne la mort instantanément. C'est d'ailleurs une lame qu'elle imprègne de poison, sous les bons conseils de Jin Kenji, son conseiller personnel, également l'un des plus grands maîtres de la pègre ignisienne.
Elle possède également des arcs, qu'elle manie avec une dextérité cependant inférieure à son art pour le sabre, et deux aiguilles terribles qu'elle cache dans les ourlets des manches de son kimono. Ce n'est qu'en tenant ces aiguilles entre les mains que l'on devine leur usage. Elles sont plus lourdes, plus aiguisées, plus résistantes. Kaede en a usage pour aveugler son adversaire dans des situations rapprochées, ou encore pour le tuer en perçant un point vital (la nuque, par exemple).


    ¶ Demeure Himeji.
NB : La description effectuée ici est très superficielle : la demeure est décrite avec précision dans le chapitre VII de mon histoire.
La demeure Himeji est le foyer principal de Kaede. Elle est placée stratégiquement dans les hauteurs des monts Yaegahara et dans des gorges resserrées. Protégée par deux enceintes de pierre blanche, elle se compose de plusieurs bâtiments (quartiers résidentiels, maison de vie, cuisine, écuries...), de jardins immenses et merveilleux, et de sources chaudes. Réputée pour son raffinement et peut-être aussi pour ses fortifications élaborées, Himeji, la demeure du Héron Blanc, dissimule enfin des galeries qui permettent son évacuation sous la montagne.

    ¶ Mines Asagawa.
NB : La description effectuée ici est très superficielle : les mines sont décrites avec précision dans le chapitre VII de mon histoire.
Creusées dans les monts Yaegahara, les mines sont exploitées pour leur acier, leur charbon et leurs pierres précieuses, sous la direction de Dame Azaïr. Les ouvriers qui y travaillent le font souvent sur la base du volontariat et par alternance en raison des très difficiles conditions de vie. L'acier, le charbon et les pierres sont utilisés par les forgerons de Tatara.

    ¶ Forges de Tatara.
NB : La description effectuée ici est très superficielle : les forges sont décrites avec précision dans le chapitre VII de mon histoire.
Construites au centre de la ville de Tatara, les forges produisent l'essentiel des produits exportés par Dame Azaïr, mais aussi une part importante de l'équipement naval, agricole et militaire d'Azaïr.

    ¶ Chantier naval d'Ha Long.
NB : La description effectuée ici est très superficielle : le chantier naval et les jonques sont décrits avec précision dans le chapitre VII de mon histoire.
Situé sur la côte d'Azaïr, face au grand archipel, la ville d'Ha Long s'inscrit dans un paysage naturel merveilleux. Si les pêcheurs qui y habitent ne font pas grande fortune du fait des tsunamis et des séismes, la charité de Dame Azaïr leur permet désormais de reconstruire leurs maisons en pierres dures, et non en bois. C'est également là qu'elle a instauré son chantier naval, où se construisent ses désormais célèbres jonques aux voilures pourpres. Ha Long est donc devenu un port important en Albion, intérêt des commerçants mais aussi des trafiquants, souvent au service de Kaede...







Niveau magique global - Rang B

    ¶ Flammes infernales. - Rang D
« Puissances purificatrices, élancez-vous pour moi. Dévorez. »
Plus Kaede a sa disposition d'énergie magique, plus l'étendue de ce sort est vaste, et ce n'est pas peu dire : la moindre flamme qui touche un combustible se multiplie sur le corps en question jusqu'à consumation totale. Il n'est possible d'éteindre l'incendie qu'au moyen d'une magie aquatique, aérienne ou terrienne équivalente. L'ennemi doit donc toujours être parfaitement ciblé pour éviter tout dommage collatéral. En insufflant une faible quantité de mana, ce sort peut simplement servir à allumer une bougie, ou à brûler une faible étendue.

    ¶ Séduction incendiaire. - Rang C
« Ainsi se séduisent les flammes. »
Ce sort est d'une facilité déconcertante, mais énoncé par un mage puissant, il peut être d'un effet redoutable. Une fois prononcé, le feu non-magique qui environne le magicien est capté entre ses mains. Selon la nature du feu séduit, ce peut être un simple flammèche, ou un feu de camp qui prend alors l'aspect d'une sphère que le mage maîtrise. Avec une utilisation intensive du mana, un incendie peut être rassemblé et maîtrisé par le magicien, en une sphère immense. Techniquement, elle transmet de son mana dans les flammes captées, qui deviennent alors siennes, et qu'elle peut maîtriser. De fait, pour contrôler des incendies, ce sort est plutôt utile.

    ¶ Oiseaux des flammes. Rang C
« Qu'à l'âge céleste du héron se succède l'ère sanglante du phénix. »
Ce sort-là est particulièrement destiné aux attaques de masse et de distance. Kaede lance un vol de dizaines hérons enflammés aux sommets des cieux. Au point culminant de leur élévation, la grâce des hérons prend la forme terrible d'un essaim de phénix, qui s'abat sur les troupes ennemies, situées jusqu'à deux kilomètres de Kaede. Et en outre, en insufflant plus de mana à son sort, Kaede peut envoyer sur ses ennemis plus d'une centaine de hérons à la fois.

    ¶ Avatar élémentaire. - Rang B
« Corpus meus ex flammis sit, is nihil aviditatis suae timeat. »
« Que mon corps soit de flammes, qu’il ne craigne rien de leur voracité. »
Par le biais de cette formule en langue ancienne, l'organisme entier de Kaede se trouve cerné d'un mana de flammes pures. Son corps n'est pas de feu lui-même, mais il est en contact direct avec un feu qui ne lui fera aucun mal. Ainsi, toucher Kaede peut devenir fatal à son ennemi et elle-même ne craint plus aucune attaque ignée basique tant qu'elle revêt cette forme. La pellicule de mana absorbe en effet les plus faibles attaques sans aucun souci. Lorsque la puissance du mage ennemi est égale à celle de Kaede, le danger est éminent, mais il peut être maîtrisé à force de concentration pour repousser le feu adverse par le sien. Si la puissance du mage est supérieure, la protection de Kaede ne la protègera peut-être que le temps de quelques secondes, mais disparaîtra de toute façon.

    ¶ Runes gravées sur la poignée et la lame d’Aegidia.
Ces glyphes furent l’affaire de longues années d’étude pour Kaede, qui a finalement choisi la voie difficile des runes puisque prononcer le moindre mot en langue religieuse lui vaudrait les pires sanctions. La magie écrite, si elle n’est pas indétectable, est bien plus discrète que les formules orales.

· Glyphes de protection. - Rang B
Certaines runes sont gravées sur la poignée de son sabre et se prolongent jusqu’à la base de la lame. Elles servent à maintenir la lame et le fourreau solidarisés, de sorte que l’activation de Kaede seule permette de les séparer l’une de l’autre, par le biais d’un feu étrange qui prend à l’intérieur du fourreau et qui s’éteint dès lors que la lame en est sortie.
La flamme qui s’allume lorsque Kaede range son épée solidarise le métal du fourreau à celui de la lame. Ainsi, l’épée en question ne peut être utilisée que par la jeune femme, dès lors qu’elle est rangée dans son étui. Cela signifie aussi que Kaede ne peut sortir son sabre qu’en activant de nouveau les runes. Elle se prive ainsi d’obéir à des pulsions basiques et primaires, et refoule ses passions de fer, d’orgueil et de sang, par respect pour sa sœur.
Lorsque Kaede décide d'en découdre, le feu prend à nouveau dans le fourreau, les deux artefacts se désunissent et le sabre peut être dégainé.
Les runes dont il est question, retranscrites en lettres modernes, puis en langue moderne sont équivalentes à ceci :

« Cruor incantamenti pessulo parcatur ; quin extremi usus sola flaminula laminae fulgorem prodatur, quin sola ea mortuae purpuram faciatur salire. »
« Que le sang soit épargné grâce au verrou de ces glyphes ; que seule la flamme du dernier ressort ne révèle l’éclat de la lame, qu’elle seule ne fasse jaillir le pourpre de la mort. »

· Runes offensives - Rang B
D’autres runes enlacent les premières dans un brillant travail d’orfèvre et si la formule est plus courte, les effets en sont plus dévastateurs. Il suffit à Kaede d’activer ces runes pour qu’Aegidia s’enflamme. Lorsque sa lame tranche l’air le feu déferle alors en nuées ardentes sur ses adversaires. Ce sort, dont elle avait autrefois usage à l'oral avant de l'assimiler sous forme runique à Aquaria, est d’ailleurs la raison pour laquelle elle obtint dans l’armée le surnom équivoque de « Porteur de Lumière ».
Kaede a découvert ses runes dans un grimoire de son père à ses quatorze ans et les a simplement fait recopier sur son épée par un forgeron réputé pour ses talents de graveur. La langue ancienne étant prohibée à Ignis, le bougre n'en a de toute façon jamais vu l'écriture et n'a donc su reconnaître qu'il s'agissait là de runes. Bien entendu, cette simple recopie n'a pas été efficace et Kaede n'a pas su exploiter les ressources des runes tant qu'elle est restée en Ignis.
Elle ne put maîtriser ce sort qu'à ses dix-neufs ans, alors qu'elle était habitante d'Aquaria et qu'elle suivait les leçons d'une prêtresse de la cité blanche. Elle a en effet retracé les runes sur les gravures du forgeron et apprit à s'en servir en de très longs mois d'étude.

« Aegidia ex igne sit, evolatio ex flammis, et uictimae ex cinibus. »
« Qu’Aegidia soit de feu, son envol de flammes, et ses victimes de cendre. »





Plus le temps passe, et plus la figure de Kaede gagne en importance dans le paysage politique d’Ignis. Certes, son influence est insidieuse et parfois moquée par les grands hommes qui n’envisagent pas le danger que peut représenter une femme en politique, toutefois, chaque jour, Dame Azaïr s’empare des opinions et des cœurs. Du reste, elle se rit de la légèreté et de la négligence dont les hommes font preuve, par purs préjugés et par orgueil. Elle va même jusqu’à profiter de cette virile insouciance pour ourdir mille secrets complots, grandir dans l’ombre et un jour peut-être, prendre le pouvoir par surprise.
C’est là son but ultime, mais Kaede s’arme de toute la patience du monde pour poursuivre sa quête. Dans un territoire aussi grand qu’Ignis, elle a l’intime conviction qu’il n’est pas nécessaire d’être sur le trône pour régner. D’ailleurs, elle le prouve parfaitement en s’imposant officieusement à la tête d’Azaïr. Fille de l’ancien Prince, Atrée d’Ignis, qui fut aimé et loué par le peuple de la contrée, Kaede n’a aucun mal à trouver du soutien auprès du peuple. Son cousin, Lucius d’Ignis, gouverne officiellement le principat mais forme en réalité en tandem avec la jeune femme. Très amoureux de Kaede, il lui porte une confiance et une fidélité absolue. C’est peut-être la seule personne au monde qu’elle a informé du moindre de ses plans. Lucius a conscience du poids des actes et des secrets, jamais il ne trahirait, même sous la torture, sous peine de voir un peuple subir les pires sanctions, et la femme qu’il aime souffrir et mourir.

La base du plan de Kaede découle d’une logique implacable. La guerre du pouvoir est avant tout une guerre d’influence. La sienne est, pour le moment, loin d’être aussi élevée que celle d’Iskandar au sein d’Ignis, mais elle travaille à la grandir. Son point faible principal est certainement ce dont elle se sert pour masquer ses complots : son statut de femme. Difficile pour un Ignisien de ne pas rire de l’autorité féminine, difficile donc de convaincre les individus en dehors d’Azaïr. En politique, Kaede doit donc se comporter de façon calculée en toute circonstance, et avec une nuance particulière entre fragilité féminine insoupçonnable et noblesse sublime et respectée. Cependant, la jeune femme compte des atouts de taille.
Tout d’abord, elle bénéficie du soutien princier de Lucius, qui lui permet d’avoir la main longue dans la gestion d’Azaïr. Ce partage de pouvoir lui permet à lui de se concentrer sur ses progrès personnels et sur son évolution dans le classement des héritiers. Plus Lucius se rapproche du trône, plus l’influence insidieuse de Kaede peut s’infiltrer dans les décisions royales.
D’autre part, la jeune conspiratrice tire parti de son passé glorieux et de ses diverses réputations. Elle est connue en tant qu’impitoyable guerrière, stratège émérite, chef admiré, ancien chevalier princier et les surnoms illustres ne lui manquent pas. Si elle n’est née que femme, elle a su transcender ses « faiblesses naturelles » et acquérir le respect, et même la crainte des hommes. Certains, jusqu’au-delà d’Azaïr, l’honorent pour tout cela. D’autres la craignent, à juste titre, au vu du nombre d’hommes qu’elle a tués pour préserver son honneur. Ceux-là l’appellent « la sorcière », « la maudite » et jurent que tous ceux qui la désirent périssent fatalement. Quoi qu’il en soit, Kaede entend étendre cette part de son influence si la guerre voit le jour à la fin du traité de paix. Elle a l’esprit assez fin pour voir même en toute catastrophe l’occasion d’un profit.
Son troisième avantage apparaît dans la relation qu’elle entretient avec le peuple et les « faibles » d’Ignis. Surnommée sarcastiquement « Kaede la fermière » par ses cousins royaux, Dame Azaïr est en effet extrêmement proche et sympathisante avec les gens de basse condition et prête ses forces à leur travail assez régulièrement. Elle écoute les soldats, les paysans, les ouvriers, les marchands, les mendiants, les itinérants avec le même intérêt. Tous les habitants d’Azaïr l’ont bien vue au moins une fois, à moins d’être un ermite reclus dans les montagnes, car la jeune femme s’affiche autant que possible à leurs côtés : une réputation doit être entretenue. Elle peut désormais se permettre d’être pleine de largesses pour son peuple, tant son commerce est fructueux. Ses gens s’attachent à sa générosité, à son humanité et à son charisme, et la suivent sans hésiter quand elle leur propose une révolution. Kaede envisage simplement d’offrir aux « faibles », au peuple une place parmi les hommes, une existence véritable en somme. Elle répand ses idéaux et ses plans comme des étoiles d’espoir sur sa terre, et les femmes, les esclaves, les petits les ramassent pour les fondre passionnément à leur cœur. Le nom de Kaede d'Azaïr a à l'oreille du peuple plus de résonance et plus de noblesse que n'importe quel nom princier ou que le nom royal lui-même.


Ses commerces sur les côtes d’Albion lui valent une petite fortune qu’elle sait employer au bien de son pays. D’un point de vue pratique et calculateur, l’argent est essentiel à la réputation et au pouvoir. Kaede ne bénéficie pas de fonds aussi illimités que le Roi, bien entendu. Mais son commerce est florissant, et elle ment quelque peu sur ses revenus pour n’avoir qu’une part minime à remettre aux autorités royales. Ses revenus sont si imposants toutefois que le pourcentage qu'elle verse au Roi demeure généreux. Une part de cet argent doit reposer dans les caisses royales, mais une autre part est certainement utilisée à l'entretien du peuple et du pays, ce dont les Ignisiens lui sont gré. Le peuple d'Ignis en lui-même, en dehors des seigneurs, Princes et autres chevaliers, est donc loin de mépriser Dame Azaïr, qui ne manque pas de faire savoir que c'est en partie grâce à son commerce que les conditions de vie ignisiennes peuvent aller en s'améliorant. Les comptes de Kaede sont tenus en azarien, seuls ses hommes peuvent les lire et elle les garde précieusement chez elle. Une bonne partie de sa fortune sert au renforcement du principat, c’est-à-dire aux reconstructions des maisons des pêcheurs après les fréquents séismes et tsunamis, à l’outillage des paysans, à la production de sa forge, de son chantier naval, et évidemment, à la vie quotidienne de son peuple. L’autre part est placée en économie, dans l’optique de l’user pareillement lorsque son champ d’influence se sera élargi.

Les relations de Kaede jouent également dans son influence. La jeune femme a une optique politique très mondialisée pour une Ignisienne, et ses connaissances dépassent les frontières de son pays, au cas où elle devrait se trouver des soutiens internationaux face à Iskandar. Elle a la connaissance et l’amitié de quelques militaires hauts-gradés de Terra, d’une prêtresse d’Aquaria, d’un navigateur de génie et de trafiquants de grimoires à Ventus. Tous aident à repousser les limites de la réputation de Kaede à travers Albion et d’ailleurs, les produits de son commerce (porcelaine, épices, riz, soieries, œuvres d’art…) deviennent une marque de raffinement dans le monde, pour qui le nom de « Dame Azaïr » n’est plus si inconnu.

Pour finir, Kaede a pour elle le soutien d’un clan secret en Ignis, les Invisibles. Maîtres assassins et espions, ils se dévouent à son service par l’intermédiaire de leur chef, Jin Kenji, ancien ami d’Atrée et désormais bienfaiteur de Kaede. Fanatiques religieux, ils rêvent de mettre fin au monde d’injustices d’Ignis et d’ériger un régime semblable à l’empire d’Eholis dans ses origines. Kenji pense fervemment que Kaede peut leur permettre de réhabiliter un tel monde, aussi lui offre-t-il tout son soutien. Infiltrés partout en Ignis, les Invisibles sont la main secrète et insaisissable de Kaede, qui peut désormais se débarrasser de fâcheux et d’importuns de circonstance. Toutefois, si c’est bien une guerre d’influence qu’elle mène contre Iskandar, elle a conscience de n’être pour le moment que trop peu de choses pour préméditer son meurtre. Dame Azaïr a de la patience. Le moment opportun saura venir, et quand il sera là, elle le reconnaîtra et saisira l’occasion. Elle a le secret de la capture des cœurs, elle sait se faire aimer, ce qui, allié à une ténacité naturelle, fait grandir son influence de jour en jour. Il est, en effet, bien difficile de résister aux appels des sirènes.




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Lun 12 Déc - 22:08



    ¶ Complots et manigances.
Kaede est naturellement joueuse, et montre dans la vie quotidienne une intelligence allègre et piquante. Elle s’amuse de la sophistique, manie le langage avec art, persuasion et espièglerie et trompe son monde en riant sous cape. Mais lorsqu’elle ne joue plus, ces petites dispositions qu’elle met en œuvre par simple malice deviennent des talents dangereux et décisifs. Politicienne et stratège avertie, elle se montre extrêmement calculatrice et monte des conspirations complexes et édifiantes. Si elle n’a pas l’esprit d’un génie, elle a la compréhension, la logique et l’entreprise vives et audacieuses. Le mensonge, l’hypocrisie et la séduction sont des atouts qu’elle travaille chaque jour personnellement, ou en compagnie du maître des maîtres, Kenji. Elle sait enfin retourner la moindre de ses faiblesses en force considérable et se constitue donc en stricte évaluatrice d’elle-même. Chaque détail, à la moindre des échelles, intérieure, partagée, locale, régionale, nationale, voire mondiale, doit être pris en compte pour n’omettre aucune hypothèse, et n’oublier aucune possibilité au sein de ses plans. Elle a donc une intelligence pétillante et jouissive et converser avec elle devient souvent un jeu de tensions rationnelles et persuasives.

    ¶ Charisme et force de commandement.
Chef de file aimée, crainte et admirée, Kaede gouverne son peuple aux côtés de Lucius, mais il est clair qu’Azaïr la porte davantage dans son cœur que n’importe quel Prince ou que le Roi lui-même. Elle se trouve partout, fait parler d’elle dans toute la région, donne du travail, fait la charité et entretient un charisme éblouissant. Elle gère ses entreprises avec une lucidité et une organisation terribles et passe le plus clair de son temps à travailler pour ses gens, qui lui sont extrêmement reconnaissants. Du reste, les Azariens l’aiment pour sa proximité avec leur peuple, elle leur ressemble trait pour trait, et sait parler leur langage. Mais ce charisme ne s’arrête pas à ses gens : Kaede est une personnalité, et même un être à part entière, qui invite au trouble et à l’attachement.
Elle sait gagner les cœurs en quelques mots, quelques actes, honnêtement ou avec perfidie : il semble que cette faculté de séduction et de fascination lui soit tout à fait propre et irréductible.

    ¶ Intelligence linguistique.
Kaede a toujours eu une intuition pour le langage. Les mots lui sont presque devenus une magie à part tant ils l’obsèdent. Elle maîtrise la langue courante avec une inspiration juste, sait la manier et l’adapter à toutes les situations. La langue ancienne, à l’origine du parler et de l’écriture actuels, lui est aussi troublante qu’envoûtante. Rien ne saurait l’empêcher d’en apprendre plus à son sujet, et certainement pas les autorités d’Ignis. Elle ne saurait pas encore tenir une discussion extrêmement poussée en ancien langage, mais elle a vécu deux ans à Aquaria et a passé de longues années à lutter dans des grimoires mystiques. Elle a donc une maîtrise plutôt passionnée de la langue interdite et saurait converser en l’utilisant, mais rien ne vaut l’habilité des savants ventusiens et des prêtres aquarians en la matière. Enfin, elle manipule à merveille le dialecte azarien, dérivé d’une langue obscure qu’elle cherche également à découvrir. C’est un parler et une écriture complexe, exclusifs à tous les habitants d’Azaïr, dont Kaede se sert lorsqu’elle veut s’identifier à leur peuple, ou quand il s’agit de dissimuler certaines informations.

    ¶ Art guerrier.
Kaede n’est pas un maître d’armes achevé. Elle a particulièrement travaillé l’art du sabre et excelle à son usage, mais à moins de virtuosité avec une hallebarde, une arbalète, une masse, bref, avec tout autre type d’arme réglementaire. Toutefois, avec le temps et le travail, elle a acquis une habileté et une intelligence guerrière remarquable. Grâce aux enseignements d’Haku et des Invisibles, Kaede peut se servir de n’importe quel outil, de manière conventionnelle ou non, de façon dangereuse et mortelle. Ainsi, même écartée des sabres ou dans des situations plus scabreuses, elle saura se défendre et s’en sortir plus ou moins honnêtement. A noter qu’elle a pourtant une maîtrise intéressante de l’arc et du bâton (par extension du sabre en bois).
Ses connaissances martiales ne se limitent pas là toutefois. Elle a une connaissance poussée en arts martiaux de tout genre et est certainement l’une des plus redoutables combattantes à mains nues que l’on puisse trouver, malgré sa petite taille et son corps leste. Du reste, Kenji lui transmet depuis quatre ans le savoir pernicieux des assassins. Son style de combat est somme toute original et imprévisible. Elle a des connaissances approfondies et d’autres approches plus compréhensives qui lui permettent de calculer les réactions de ses adversaires au combat et donc d’appréhender à l’avance son schéma de lutte.
Cette intelligence s’étend au domaine plus vaste qu’est celui de la guerre. Véritable stratège, elle met en œuvre toutes ses connaissances militaires une fois à la tête d’une armée, sur un champ de bataille. Pendant toute son enfance, elle en a appris la théorie et elle a pu s’expérimenter sur de vrais champs de bataille dans sa jeunesse, avantage d’Ignis qui n’a jamais vraiment été un pays en paix. Comme en politique, elle prend en compte tous les paramètres et agit avec une piquante subtilité, ce qui fait d’elle une stratège accomplie.

    ¶ Magie.
La puissance magique de Kaede lui vient tout d’abord du sang généreux d’Ignis. Elle bénéficie du mana riche de sa famille et en libère toutes les capacités possibles. En langage courant, elle est une magicienne terrible, endurante et destructrice. Avec ses dispositions à la langue ancienne, ses talents sont décuplés. Si elle est favorisée originellement par son sang, elle en exploite toutes les possibilités au moyen d’une détermination et travail acharné.

    ¶ Equitation.
Depuis l’âge de cinq ans, Kaede est formée à l’équitation. Elle ne quitte presque jamais son cheval Hayao qui, loin d’être pourtant un Familier, dispose d’une intelligence et d’une ruse inégalée pour Kaede, et d’un lien de confiance totale avec sa cavalière. Ayant presque vécu pendant vingt ans sur son étalon, la jeune femme est capable de faire à peu près n’importe quoi une fois sur selle, manger, dormir, tirer à l’arc ou combattre au sabre. Hayao est habitué à tout type de terrain, des montagnes escarpées au grand capharnaüm des villes, et se montre aussi audacieux qu’impavide. En somme, ils forment un duo extrêmement efficace sur les champs de bataille et quant à Kaede, elle mérite bien le titre de cavalière émérite.

    ¶ Elans artistiques.
L’intelligence et la guerre n’étant pas tout, Kaede satisfait ses désirs de beauté et de méditation dans l’art. Rompue aux arts musicaux, elle chante d’une voix intense et captivante, danse avec exaltation et joue de la flûte en bambou avec une rare mélancolie. Ses sentiments ne sont souvent perceptibles et au plus proche de la vérité qu’à l’écoute de son art. Elle a enfin des facultés de conteuse qui la font apprécier de la maison, les soirs de veille, en hiver, tant son imagination est féconde et ses expériences ineffables.

    ¶ Activités manuelles et commerciales.
Kaede n’a pas eu la vie totalement dédiée aux affaires politiques, magiques et guerrières qu’ont pu mener les Princes et Princesses d’Ignis. Elle a souvent travaillé durement aux côtés des paysans dans son enfance, puis afin de gagner sa vie durant son errance, et enfin pour soutenir ses gens actuellement. Elle connaît l’art paysan comme si elle n’avait toujours été qu’une agricultrice (ce qui lui vaut le surnom de « Kaede la fermière » de la part des fâcheux) : les saisons, le labourage, la récolte du riz n’ont jamais été un secret pour elle. Cela lui permet d’avoir un dialogue plus facile avec les paysans, et de les rasséréner quand les récoltes ont été trop mauvaises, à l’inverse de la plupart des seigneurs ignisiens qui auront plutôt tendance à châtier leurs esclaves. Elle maîtrise également la navigation et sait utiliser les instruments nautiques les plus élaborés d’Albion, qu’elle a d’ailleurs en sa possession au chantier d’Ha Long. Elle partage également le labeur des pêcheurs, et sait nager (chose plutôt rare d’ailleurs), puisqu’elle profite de ses séjours sur la côte pour aider les plongeuses en apnée à la recherche de coquillages, voire de perles de mer. Le rapport qu’elle entretient avec ses marins est donc semblable à celui qui la lie aux paysans. Par ailleurs, elle a des notions d’artisanat, particulièrement de charpenterie navale, puisqu’elle a travaillé pendant deux ans avec l’un des meilleurs maîtres-charpentiers d’Albion, Vasco Dias. En outre, elle fait partie des rares individus, qui n’exercent pas vraiment le métier de la forge, et qui connaissent cependant les secrets de la fabrication des sabres azariens. Ses forgerons, dont la loyauté et la confiance sont indéfectibles, lui ont naturellement fait part de toutes leurs techniques, avec la promesse de Kaede de les garder pour elle.
Enfin, elle a un certain talent commercial et vend les denrées spécifiques à son pays à travers Albion, participant ainsi à une sorte de mouvement de mondialisation : la culture d’Azaïr, ses coutumes et ses idéaux se diffusent dans le monde comme l’influence de Kaede. En dehors de cette portée politique, la jeune femme amasse une fortune considérable en exportant des objets de luxe (soieries, perles, porcelaine, armes…).

    ¶ Savoirs hétéroclites et art de l’adaptation.
Enfin, Kaede est tout simplement un être curieux et travailleur. Comme son père avant elle, elle passe des heures à étudier dans sa bibliothèque et se construit une culture générale aussi étendue qu’originale. Cet intérêt et ce savoir ne sont pas uniquement livresques cependant, car elle les couple à un esprit d’entreprise et d’adaptation qui lui permettent de se débrouiller en toute circonstance.



Comment avez-vous connu le forum ? Sans doute guidée par la sainte lumière d'Ehol, ou quelque chose comme ça... Ou alors c'est juste un admin fou furieux qui m'a harcelée jusqu'à ce que sa satisfaction soit accomplie ##

Crédits ?
▬ Kaede d’Azaïr: “Taka” (feat : Koyuki) © The Last Samurai (+ images source deviantart)
▬ Atrée d’Azaïr: “Costea” © Le vol de l'aigle (Source : Deviantart)
▬ Sybil d’Azaïr: © Liiga Smilshkalne (Source : Deviantart)
▬ Mariko d’Azaïr : © Baolong Zhang (Source : Deviantart)
▬ Ophélia d’Azaïr : © Mélanie Delon (Source : Deviantart)
▬ Akira Seiren : “Ronove” © Umineko no naku koro ni
▬ Eloy Altaïr: “Aragorn” (feat : Vigo Mortensen) © Le Seigneur des Anneaux
▬ Nodoka Mei : © Michel Victor (Source : Deviantart)
▬ Lucius d’Ignis : © Adelenta (Source : Deviantart)
▬ Hana : © Matthew Stewart (Source : http://www.matthew-stewart.com/)
▬ Akira Seiren : “Ronove” © Umineko no naku koro ni
▬ Murasaki Katsuyo : “Kushana” © Hayao Miyazaki (Studio Ghibli)
▬ Kimitomo Haku : © Phoenix Lu (Source : Deviantart)
▬ Hector Gareth : © Anry (Source : Deviantart)
▬ Mâra : © Zombie-Phoenix (Source : Deviantart)
▬ Vasco Dias : © Anry (Source : Deviantart)
▬ Cassandra Loxias : © Escume (Source : Deviantart)
▬ Toki : © Kasai (Source : Deviantart)
▬ Yamiko : © Mario Wisibono (Source : Deviantart)
▬ Okuni : © Sakimichan (Source : Deviantart)
▬ Miwako : © Phoenix Lu (Source : Deviantart)
▬ Maiko : © Feimo (Source : Deviantart)

Un dernier mot ? Je tiens d'abord à m'excuser pour ceux que la longueur de mon histoire rebuterait. Je dois dire que j'ai pris un plaisir un peu égoïste à la développer et en tout cas... Le résultat est là x') J'espère qu'elle plaira à ceux qui ont le courage de la lire, quant aux autres (si vous voulez rp avec moi), j'ai bien conscience que vous ne vouliez pas perdre votre temps là-dessus : je peux vous envoyer un résumé par MP. Toutefois, je vous conseillerais bien la lecture des chapitres V et VII, qui me semblent être les mieux écrits, peut-être. Enfin, c'est une question de subjectivité après tout ^^
Bonne lecture aux plus motivés !

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Humeur : Sarcastique.
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Mer 22 Fév - 14:50



Prologue – An 755
La colline aux chrysanthèmes.


A Way of Life by Hans Zimmer on Grooveshark


Les yeux de Kaede semblaient deux étoiles éteintes. Son regard d’une faible lueur aurifère flottait sur la colline verdoyante où fleurissaient les blancs chrysanthèmes. Des larmes cristallines frissonnaient entre ses cils et noyaient ses iris flamboyants, comme l’océan happe le soleil à la fin de sa course. Le ciel était d’un bleu limpide. Le vent fuyait dans les herbes de la plaine et susurrait incessamment sa lamentation, que seule l’oreille sensible de la jeune fille pouvait comprendre. Tout était hors du temps, ici… Elle eut un profond soupir, un souffle qui s’échappait de son cœur, puis elle cueillit un chrysanthème qu’elle porta à ses lèvres en fermant les yeux. Ah, chrysanthème, fleur des morts, fleur de la vérité. Quel secret n’entendras-tu pas de sa bouche, quel mystère ne te sera-t-il pas épargné ? Elle releva ses yeux étincelants vers la colline et effleura doucement les pétales harmonieux et chatoyants de la fleur. Sa mâchoire d’enfant se crispait, ses lèvres étaient pincées de douleur et ce fut dans une inspiration, saccadée par ses sanglots, qu’elle parla enfin, de sa voix basse et lente.

« — J’ai fait tout, comme tu m’as dit. Cela n’a pas été bien difficile, en vérité, parce que j’en étais bien fatiguée. Et de toute façon, je n’avais plus le choix. »

Elle se tut un instant, ravalant ses larmes. Puis elle trouva la force de reprendre, gravement, d’un ton sourd et avec une inflexion indolente. Il y avait quelque chose de terriblement monocorde dans la résonnance de ses mots, quelque chose de pénible, un accent affreusement blessé.

« — Toi qui dors dans les profondeurs de la terre, je ne sais s’il a jamais existé créature plus à même que toi de mettre à nu mon âme. Cela fait si longtemps que tu réclamais pourtant cette histoire parmi mes histoires. La seule qui importait, la seule qui importe encore. Pour moi. Pour les autres, mes contes suffisaient. Ils suffisaient à allumer un sourire, et cela me convenait. Mais toi, tu as toujours voulu connaître la seule de mes histoires qui fût parfaitement vraisemblable. La mienne. Peut-être m’entends-tu, quelque part, je l’espère tant, sais-tu, j’espère tant que le vent portera ma voix jusqu’à ton âme, où qu’elle soit… »

Elle s’arrêta à nouveau, l’air plus lointain. Elle leva la tête vers l’horizon, par-delà le tombeau fleuri, par-delà la plaine, et elle y arrêta son regard d’or, d’où perlèrent doucement les larmes qui l’embuaient. Sa voix changea imperceptiblement. Ses sonorités passèrent des accords bas de la contrebasse aux notes plus vives et plus claires du hautbois.

« — Je suis née il n’y a pas si longtemps que cela, en une contrée qui n’est pas si différente de celle-ci. L’Azaïr, ma terre, est un vaste pays. Les vallées la jalonnent infiniment, jusqu’à se jeter aux pieds des colosses montagneux et aux pans de la robe de la mer. Ce sont des terres bien irriguées, fertiles, propices à la vie des hommes et à leur agriculture. Le climat y est doux et humide en été, et nous y avons des gelées importantes en hiver, ce qui a amené notre peuple à s’organiser de façon singulière. A l’ouest, ce sont les montagnes et les volcans éteints. L’été, hommes et femmes vivent dans les plaines, et sur les versants des montagnes, cultivent les champs et les rizières, et font paître les bêtes. Quand vient l’hiver, les hommes quittent leur famille pour guider les animaux dans les verts pâturages. Alors, les femmes demeurent dans les plaines, attendent l’été et leurs hommes avec les enfants, mais travaillent également leurs terres alors que la météorologie est rude, et s’occupent enfin d’une tâche pourtant bien masculine : la gestion du commerce. Aussi convient-il de dire qu’elles sont chargées de bien plus de responsabilités en Azaïr qu’ailleurs et de fait, bénéficient d’un traitement, non pas juste, vis-à-vis de celui des hommes, mais meilleur que dans la plupart des cas. A l’est, c’est la mer et le plus grand archipel d’Albion. Les maisons d’argile, de bois et de bambou de nos pêcheurs se bousculent près du rivage et nos bateaux sillonnent les mers, chargés du commerce et de la pêche. Toutefois, la côte souffre du tremblement convulsif de la terre, et des raz-de-marée qui en sont la conséquence directe. Chaque jour, une maison au moins s’écroule et doit se reconstruire. Le peuple y est pauvre, misérable, affamé et superstitieux. C’est dans ce pays-là que je suis née. Et malgré tout ce qui a été décidé à ma naissance, je n’ai finalement rien pu changer à ce vieux monde qui ressasse aujourd’hui, comme il ressassait hier, sans cesse, sa terrible ritournelle… »

Chapitre Premier – An 738
La famille maudite.


La soirée s’annonçait douce. Les rayons du soleil couchant se faufilaient et dansaient entre les crêtes montagneuses, pareils à des fées folâtres aux habits d’or. La couleur bleu outremer du ciel se dégradait jusqu’à des teintes roses et céruléennes à l’horizon, comme le sont les joues blanches d’une jeune fille par une rougeur intempestive, à l’heure de son premier bal. Le ciel avait ce visage charmant et pudique, illuminé par quelque vivacité magique. Son œil immense reflétait vaguement un spectacle honteux et attendrissant. Il y avait dans l’air, une odeur d’humus mêlée à celle de l’humidité automnale, dont les sens s’enivrent avec exaltation.

Dans les hauteurs rocheuses était le Mont Yaegahara. La forteresse du même nom, propriété d’Atrée d’Azaïr, fils du Roi Golbez et ancien prétendant au trône, s’y trouvait creusée dans la plus blanche des pierres. Elle étendait son ombre gigantesque et majestueuse sur des murs de fortification habilement construits en contrebas, murs qui constituaient une véritable ceinture de fer. Dans le lac limpide qui s’écoulait paisiblement dans la vallée, au pied de la forteresse, se reflétait les tours et les remparts qui formaient un arc contre le flanc de la montagne. Le fort de Yaegahara était placé tout à fait stratégiquement, c’est-à-dire au sommet de toute chose, protégé naturellement par les crêtes. Cet ouvrage guerrier conservait, finalement, une certaine harmonie avec son environnement et pouvait même prétendre aux termes « d’architecture artistique ».

Une des fenêtres les plus hautes du château offrait à la lumière déclinante du jour la silhouette merveilleuse d’une femme, accoudée à la balustrade. A la fois illuminée et découpée par les rayons du soleil, elle était l’une de ces égéries angéliques dont l’âme frappe davantage encore que le corps. Sur son visage d’une finesse fabuleuse se peignait l’expression d’une mélancolie lancinante, unie à la figure altière des Reines. A défaut d’en être une véritablement, Sybil d’Azaïr s’imposait en tant que maîtresse de maison dans ce château céleste et nul, dans cette demeure, n’aurait eu l’idée de venir contester ce titre à cette exquise et parfaite créature. Pourtant elle-même était soumise à l’autorité absolue de son redoutable mari, car telle était, évidemment, la politique d’Ignis en ces temps obscurs. Les pensées de la belle Sybil tombaient dans cet abysse de la désolation qu’était la représentation d’Atrée, son Prince et tyran. Elle caressait instinctivement son ventre, qui n’avait cessé d’être rond depuis sa rencontre avec le fils de Golbez. Il lui semblait que cette époque remontait à des décennies, mais pourtant il n’y avait que quatre ans que son calvaire de la cage dorée avait commencé. Certes, elle était incapable d’éprouver une once de rancune à l’égard de cet homme qui l’avait sauvée des griffes d’un peuple vulgaire et ignorant, aussi méprisant que méprisable. Toutefois, son âme digne et fière ne savait non plus témoigner davantage qu’une affectation d’amitié pour lui qui était pourtant son « mari », ou plus véritablement, son maître.

Son visage pâle était tendu vers l’azur, tandis que ses cheveux d’or suivaient les courants légers du vent automnal. Elle pensait, comme aucune paysanne d’Ignis n’était autorisée à le faire. Elle pensait et ses yeux azur s’animaient alors d’une force étrange. Elle savait que si elle enfantait une fille, cette fois encore, Atrée entrerait dans ses fureurs les plus noires. De fait, elle désirait comme jamais un garçon. Un fils qu’elle verrait enfin grandir, alors que toute sa progéniture féminine avait été dispersée dans les orphelinats de la région. Elle n’osait imaginer ce que deviendraient ses filles mais elle se figurait au contraire la transformation de sa propre existence si elle donnait naissance à un héritier. Et en effet, Atrée voyait en l’arrivée d’un garçon la possibilité de destituer un jour son frère Iskandar, cet infâme qui avait pris le pouvoir, quatre ans auparavant, alors qu’il semblait revenir de droit à son aîné... Il semblait. Ah, si elle donnait naissance à un héritier, enfin Sybil aurait le bonheur de voir son enfant grandir, et enfin, elle gagnerait en estime aux yeux de son mari, qui peut-être daignerait la traiter avec plus de décence. Elle soupira longuement et ses yeux regagnèrent un bleu terne d’une platitude ennuyée. Soudain, elle ressentit un choc significatif au niveau du bassin. Elle se plia subitement en deux, tandis que son visage flegmatique se brisait dans une moue de douleur. Les contractions, encore. Elle ne put que soupirer à nouveau. L’habitude sans doute. A quoi ne s’habituait-on pas, après tout ? Oh, comment cette femme était-elle parvenue à considérer avec la même placidité, aussi bien les douleurs de l’accouchement que l’éminence heureuse d’être mère ?

D’un pas lent et las, Sybil quitta l’air envoûtant du soir et se coucha silencieusement sur les soieries dorées de son lit. Là, elle attrapa presque machinalement une petite cloche qui avait été posée sur sa table de chevet, puis elle l’agita pour signaler à ses domestiques comme à son mari que le moment de l’accouchement était bien venu.

Elle s’étendit de tout son long sur le matelas et riva ses yeux clairs vers le plafond sobre de sa chambre, tandis que des pas de course résonnaient dans le couloir adjacent. Bientôt, la porte s’ouvrit brusquement sur un grand homme à la constitution robuste, à la barbe noire très soignée et aux cheveux arrangés en arrière de manière élégante. Atrée, à vingt-six ans, était sans conteste, un très bel homme. Dans son habit bleu marine, ample et raffiné, un livre à la main, ce guerrier d’élite avait soudain les dehors d’un jeune étudiant surpris dans ses recherches. Ses yeux bruns se figèrent sur son épouse avec une excitation qui, elle, ne s’était pas émoussée depuis le premier accouchement. Chaque mise au monde était pour lui l’expérience d’une attente et d’un espoir insensés. La naissance d’un fils était pour lui l’hypothèse d’un partisan dans sa quête de pouvoir et de vengeance. Atrée était un être brillant. Il ne pouvait pas croire qu’il ne l’avait pas été suffisamment, il ne pouvait pas croire que tous ses entrainements, tous ses sacrifices, toutes ses recherches et ses activités illégales n’avaient servi à rien face à un cadet qui avait peut-être eu plus de chance, plus d’occasions que lui n’en avait eues. C’était ainsi qu’Atrée se consolait de son échec. Mais cela ne lui suffisait guère : seul le fait d’avoir en sa possession le trône d’Ignis, et de savoir la protection et la dignité de sa famille assurée le satisferait totalement…

Ce monstre d’ambition au cœur pourtant si profond, se rua au pied du lit de Sybil et la contempla avec un tel regard que l’on aurait pu le croire suppliant. A sa suite entra un autre homme, moins imposant, plus petit et plus fin, mais dont la carrure était pourtant bien celle d’un guerrier, ou disons plutôt, d’un chasseur. Il s’agissait d’Eloy Altaïr, l’ami intime du Prince et pour ainsi dire, son conseiller le plus cher. Sa physionomie était très semblable à celle d’Atrée, tout en y différant du tout au tout. Là où la lueur d’intérêt illuminait les yeux du descendant de Golbez, flottait pour Eloy une aura aigue-marine, paisible et captivante. Ses cheveux bruns cascadaient le long de ses joues, jusqu’à la courbe de ses mâchoires, avec une désinvolture élégante. Sur ses joues poussait négligemment une barbe de plusieurs jours. Sa manière de se tenir, appuyée à l’encadrement de la porte, une longue pipe à la main d’où émanait la senteur d’herbes diverses, lui conférait un dehors plus naturel, et peut-être plus accessible. Il était également vêtu de manière plus modeste, à la façon d’un voyageur peu soucieux de galanterie et de noblesse et avait suspendu une épée à son dos.

L’écart était flagrant entre ces deux hommes. Tandis que l’un se destinait aux arts de la guerre, ainsi qu’aux intrigues politiques pour son bien personnel et celui de sa famille, l’autre incarnait en quelque sorte une affection des choses simples et une fidélité plus aimante que profitable. Car oui, la manière dont Eloy observait Sybil et Atrée laissait présager son indéfectible loyauté et son extraordinaire grandeur d’âme.

Soudain, une voix frémissante et assurée retentit dans le couloir et fit sursauter Eloy qui fut, dans la seconde qui suivit, expulsé à l’intérieur de la chambre par une petite bonne femme agitée.

« — Chaud devant ! »

Elle portait à bout de bras une bassine d’eau chaude tandis que les dizaines de chiffons qu’elle avait placés sur ses épaules volaient derrière elle et s’éparpillaient sur son chemin. Cette démone au visage fripé et aux yeux noisette, qui brillaient encore d’une lueur vive et alerte, n’était autre que la bonne à tout faire de la Maison, Hana. Ses cheveux poivre et sel étaient coiffés en son éternelle tresse et elle portait comme de coutume sa vieille robe bleue et son tablier blanc, si usés qu’ils en faisaient pitié. Et ce n’était pourtant pas faute de ne pas lui offert d’autres toilettes : la vieille femme s’obstinait bizarrement à conserver ses vêtements aussi longtemps que possible, quitte à les repriser sans cesse. Rendue bien en chaire par l’âge, elle ne manquait pourtant ni d’impétuosité, ni d’autorité et elle menait tous les domestiques à la baguette.

D’un geste presque majestueux, la vieille Hana écarta le Prince de la couche de sa femme et prit sa place avec une assurance à faire pâlir le meilleur des chevaliers d’Ignis. Elle observa Sybil de l’œil méthodique et habitué d’une sage-femme avant de demander à la manière d’un général de l’armée à ses subordonnés :

« — Depuis quand, les contractions ?
— Toutes les dix minutes depuis deux heures, marmonna Sybil entre deux bouffées de chaleur.
— C’est le moment ! Vous allez perdre les eaux ! s’écria la vieille femme en sursautant. Bran le bas de combat, messieurs ! Du balai ! Ecartez-vous, pour l’amour du Roi ! »

Si Atrée rechigna quelque peu à l’entente d’une exclamation qui ne lui plaisait guère depuis quelques temps, il battit en retraite, pour le moins habitué à l’exubérance d’Hana, qui avait toujours animé le château. Celle-là même referma sèchement les rideaux du lit à baldaquin, délimitant clairement quel était désormais le territoire des hommes dans cette chambre, et celui des femmes. La voix perçante de la vieille bonne lança néanmoins, à travers la tenture :

« — Aussi, Monsieur Eloy ! Défense de fumer dans cette chambre à partir de maintenant ! Rangez-moi votre calumet, enfin ! »

Le jeune homme prit un air embarrassé, rougit presque, et fourra sa longue pipe dans l’une des nombreuses poches de sa cape de voyage, tandis que son royal ami secouait la tête d’un air de désapprobation. Ils restèrent tous deux bien silencieux, tandis que les deux femmes faisaient leur office. Au bout d’un certain temps l’impatience du père de famille fut remarquable par ses longs soupirs, ses œillades appuyées sur le lit, et ses marmonnements incompréhensibles. La figure rougissante qu’était celle d’Eloy quelques minutes auparavant reprit contenance et adopta l’expression de son habituelle et inébranlable impassibilité.

Le temps sembla se dilater. Seuls les chuchotements d’Hana et les gémissements de Sybil préservaient la chambre d’un silence mortel. Les deux hommes n’osaient pas parler : il leur semblait que le moindre mot parviendrait à rompre le charme de l’espérance. Atrée s’assit doucement sur les nattes usées de la chambre, avant d’ouvrir son livre et de le feuilleter, le regard vague. Ses pensées se bousculaient trop pour qu’il ne fût en état de comprendre les phrases qu’il lisait ça et là. Eloy, désœuvré, alla à la fenêtre et s’y accouda à son tour pour contempler les alentours et apaiser quelque peu son for-intérieur. Il savait son ami fort désireux d’un fils et son épouse, étrangement disposée à ne lui donner que des héritières. Si cela n’avait tenu qu’à Eloy, les premières filles d’Atrée auraient été élevées au château mais il n’avait pas tout à fait voix au chapitre à ce sujet-là. Les considérations d’Atrée vis-à-vis du trône n’étaient pas tout à fait politiques : il ne pensait pas véritablement pouvoir faire un meilleur souverain qu’Iskandar ; cela tenait surtout, selon Eloy, à l’honneur bafoué du maître d’Azaïr qui ferait tout ce qui était en son pouvoir pour s’asseoir sur le trône. Peu lui importait d’envoyer ses filles à la rue dans ses tentatives d’obtenir un héritier prodigue. Eloy prit sa pipe vidée de son contenu et la porta à ses lèvres pour la mordre d’amertume. Que ce préjugé de rapport de force était tenace… Pourquoi lui fallait-il nécessairement un garçon, à cet homme ? Il aurait pu, les fois précédentes, éduquer ses filles pour faire aboutir toutes ses intrigues politiques, mais il ne l’avait pas fait. L’idée reçue de la femme incapable était bien trop prégnante dans l’esprit buté d’Atrée, semblait-il. Eloy soupira. Lui qui était personnellement si éloigné de toutes ces considérations ambitieuses, pourquoi s’était-il lié d’amitié avec ce Prince avide de pouvoir ? Atrée n’en savait certainement rien, mais tout ce qu’Eloy souhaitait pour lui était de le voir s’écarter des intrigues politiques. En définitive, c’était certainement aussi aisé à lui conseiller que de lui demander d’oublier sa rancune pour son frère cadet…

Les heures s’écoulèrent sans que l’un des deux hommes ne bougeât d’un pas. Et soudain, un glapissement de victoire émis par Hana rompit l’attente.

« — Le voilà qui arrive ! »

Atrée ferma son livre d’un coup sec et serra la mâchoire avec force. On aurait pu croire qu’il priait, et c’était bien probable, lui qui, étrangement, ne voyait pas la religion et l’histoire ancienne d’un si mauvais œil… Il resta figé un certain temps, perclus dans sa nervosité envahissante. Puis, enfin, le cri de l’enfant. Le père bondit sur ses pieds et se rua vers le lit à baldaquin.

Derrière les rideaux, Sybil, livide, tendait les bras vers la domestique pour réclamer l’enfant. Hana, impassible, coupait le cordon ombilical. La mère finit par murmurer d’un ton insistant, presque hystérique :

« — Nana ! Dis-moi… ! Alors ! Est-ce un garçon ! Dis-moi que c’en est un ! »

Ses yeux s’agrandissaient de terreur, son visage cramoisi se tendait effroyablement alors qu’elle tentait d’arracher le bébé des mains de la vieille domestique… Ce fut à cet instant qu’Atrée écarta les rideaux et parut devant les deux femmes, la mine hagarde, le regard exalté. Il posa ses iris brûlants sur sa femme. Son cœur fit un bond. Il se tourna vers Hana qui, silencieuse, tenait le bébé entre ses bras. Leurs yeux se rencontrèrent et Atrée sut immédiatement ce qu’il en était. Un courroux sans pareil éclata dans sa poitrine et il crut, pendant un instant, perdre tout contrôle de lui-même et vouloir se jeter sur ces deux femmes et cette enfant pour les broyer sans aucune forme de procès. Mais il parvint à contenir ses terribles ardeurs. Dans un rugissement de rage et de rancœur, il ferma brutalement les rideaux et quitta la pièce, après avoir envoyé valser la chaise contre l’un des murs. La porte claqua violemment et, aussitôt, Sybil fondit en larmes.

La soirée fut d’une tristesse accablante pour tous. Atrée s’était enfermé dans la bibliothèque, Sybil pleurait infiniment dans son lit et refusait de jeter un seul regard sur sa fille. Hana et Eloy s’étaient retirés de la chambre avec l’enfant et l’avait emmenée dans la cuisine, soit le quartier des domestiques. Le jeune homme s’était bien entendu préparé à cette éventualité et n’avait laissé transparaître qu’une sombre lassitude.

Le feu de la cheminée brûlait avec ardeur et projetait des ombres mouvantes sur les murs de la pièce. Une odeur de soupe venait flatter les narines des domestiques et du conseiller qui demeuraient tous graves et silencieux. Tandis que la vieille servante préparait le dîner silencieusement, affairée aux fourneaux, Eloy s’était installé sur un banc, le bébé entre ses bras, et l’observait avec une expression de mélancolie certaine. Elle dormait paisiblement et semblait avoir davantage adopté le conseiller de la maison que sa propre mère, ce qui, en soi, n’était pas étonnant.

« — Elle ressemble tant à ses grands-parents, cette petite… » soupira Eloy, dont la gorge se serrait. « Oh, chère Hana, nous n’allons tout de même pas laisser Atrée la jeter dans un de ces orphelinats lugubres, qui ne sont au fond que les temples de la débauche pour les filles ! Je ne peux plus supporter cette situation… »

Il glissait ses doigts dans la chevelure noire de l’enfant emmaillotée. Les yeux d’Eloy s’embuaient quelque peu alors que la vieille ronchonnait dans sa barbe. Puis, elle dit finalement d’un ton bien plus clair :

« — J’aurais élevé toutes ses filles comme si je les avais moi-même enfantées, si on m’en avait donné le droit, Monsieur Eloy, vous savez. Pour sûr. Mais je ne suis qu’une esclave dans cette maison, juste une sorte de meuble. En vérité, le seul dont la voix puisse parvenir aux oreilles et au cœur du maître, c’est bien vous. Ah, dame oui, c’est à vous de le faire. »

Le jeune homme réfléchit un instant, les yeux rivés sur le visage angélique du nourrisson. Quelque part, il n’osait s’avouer qu’il craignait Atrée. Il fallait lui exposer une bonne raison pour le convaincre de garder cette enfant, alors qu’il avait mis à la rue les autres sans plus d’état d’âme.

« — C’est une fille, vieille femme, que veux-tu que le Seigneur réponde à Monsieur Eloy, si ce n’est une féroce brimade ? » s’exclama âprement Akira Seiren, le majordome, qui se trouvait toujours fourré de manière inexplicable dans la cuisine. « Regardez-la donc. Elle sera sûrement aussi frêle que l’est sa pauvre mère et ne tiendra jamais une arme à la main. On ne lui permettra même pas de savoir lire. C’est le destin des filles, ici, elle n’a pas le choix, c’est tout. Encore faudrait-il qu’elle dispose de puissantes ressources de magie, c’est tout ce qui pourrait la sauver !
— Vaurien ! Bourreau ! Tais donc tes vénéneuses conclusions, langue de serpent ! » rétorqua la cuisinière, qui ne le portait visiblement pas dans son cœur.

Eloy resta pensif, cependant, les yeux rivés sur le valet. Celui-là était un grand gaillard, très élégant, fin et élancé comme une brindille. Il avait la physionomie aussi maligne que la pensée et le regard azur, aussi pétillant que sa parole. Habillé à la manière des serviteurs de riches demeures, il portait généralement un monocle qui lui permettait de compenser ses faiblesses de vue. Le monocle en question avait été un cadeau du maître, sans doute exporté de manière plus ou moins légale de Ventus. Seiren se faisait une gloire de le posséder et s’en vanter inlassablement auprès des autres domestiques. Sa livrée était également enviable et, en vérité, il accordait un soin tout particulier à sa toilette, à ses cheveux coupés au carré et à sa moustache finement taillée.

Après quelques minutes de considération, Eloy tourna son visage vers le bébé et l’observa plus attentivement. Peut-être était-ce l’effet des paroles de Seiren, peut-être était-ce qu’il n’avait pas l’esprit à cela auparavant… Mais quoiqu’il en soit, il fut soudain frappé par l’apparition étrange de flux bleutés sur la peau douce de l’enfant. Il resta un instant dans la stupeur la plus totale puis, d’un bond, il se remit sur pieds et se rua hors de la cuisine, tout en serrant la petite fille contre lui. Hana et Seiren, étonnés, n’eurent pas le loisir même de lui adresser la parole avant qu’il n’eût tout à fait disparu. Aussi ne s’en préoccupèrent-ils pas davantage et retournèrent-ils chacun à leurs occupations respectives. Tous deux avaient cette intelligence d’esclave de ne pas fourrer leur nez trop loin dans l’affaire des Seigneurs. Ils sauraient suffisamment tôt quelle serait leur décision, quoi qu’il en soit. Pour eux, il n’y avait qu’à attendre. Rien de plus.

Eloy, quant à lui, se sentait soudain des ailes. Il volait à travers le château, montait les marches quatre à quatre, les yeux lumineux, et arriva finalement devant la bibliothèque, où s’était reclus Atrée. Alors, il coinça l’enfant contre sa poitrine et tambourina de son mieux contre les lourdes portes, tout en hurlant avec ferveur.

« — Atrée, mon ami ! Ouvre-moi, je t’en prie ! Je dois absolument te parler ! »

Il dut s’épuiser, redoubler ses coups et écorcher ses poings avant que le maître des lieux ne daignât lui ouvrir. Le visage d’Atrée, éclairé seulement par quelques chandeliers allumés dans la bibliothèque, paraissait plus acerbe que jamais et ses yeux brillaient d’une souffrance et d’une colère sans borne. Il s’effaça silencieusement pour laisser son compagnon entrer et referma les portes derrière lui, à double tour. La bibliothèque du château de Yaegahara méritait amplement de figurer parmi les Merveilles du pays. Les étagères et les livres s’étendaient à perte de vue et constituait un labyrinthe singulier de couloirs et d’échelles. Il n’y avait pour le moment qu’Atrée pour pouvoir s’y repérer et y travailler véritablement. Le Prince pouvait d’ailleurs se vanter sans scrupule d’être l’un des hommes les plus cultivés d’Ignis car il concentrait l’essentiel de son énergie à cela, le reste étant à la disposition de ses entraînements spartiates.

Du reste, en ce qui concernait la bibliothèque, ce qui stupéfiait le plus l’éventuel – et très rare – visiteur était le capharnaüm épouvantable qui y régnait. Atrée, pourtant si propre sur lui-même, se plaisait à étudier au milieu d’un entassement d’objets insolites, pour ne pas dire tout à fait louches. Les murs étaient tapissés de hautes étagères encombrées d’ouvrages traitant le plus souvent la Magie sous toutes ses formes, l’histoire, la science, la littérature et l’art de la guerre. Au quatre coins de la pièce étaient éparpillés des objets dont l’utilité n’était connue que d’Atrée, tel ce long sceptre en or ou cette mystérieuse coupe gravée en métal. Ou bien encore ce crâne de bronze à la forme plutôt incongrue. Son bureau, quant à lui, installé au fond de la pièce, près des grandes fenêtres donnant sur le jardin immense, disparaissait sous une avalanche de parchemins couverts de la fine écriture du mage, de plumes d’oiseaux en tous genres et de livres.

Sans un regard pour l’enfant, Atrée retourna à sa table de travail afin de focaliser à nouveau toutes ses dangereuses ardeurs sur l’étude d’un grimoire. Eloy le suivit avec une détermination farouche et s’arrêta devant la table tandis que le Prince reprenait sa lecture minutieuse. Le jeune homme attendit quelques instants, le regard assuré et la mine hardie. Enfin, Atrée ne put supporter sa présence immobile et intéressée. Il leva la tête avec lassitude. Tous deux se considérèrent longuement, avec cette compassion mutuelle que fait naître et croître l’amitié la plus puissante. Au bout d’un certain temps, le Seigneur se leva et s’approcha d’Eloy pour lui donner une tendre accolade. Alors, il soupira doucement :

« — Mon cher ami, mon très cher ami… Je ne sais plus que faire. Il me semblait qu’avec un fils que j’aurais élevé dans l’idéal de la chevalerie et dans la quête de l’honneur comme celle de la vengeance, j’aurais pu mettre un terme au règne d’Iskandar... Mais plus le temps passe, plus cet espoir s’évanouit dans mon cœur. Pourquoi Sybil n’est-elle pas capable de m’offrir cet héritier ? Dois-je conduire seul le char de ma rancune ? Dois-je voir ma lignée s’éteindre en même temps que notre gloire ! Oh, je m’y refuse, je m’y refuse absolument, tu le sais bien ! Mais que faire ! Que faire ! Quand je jette un œil derrière moi, je ne vois que néant et lorsque je veux voir loin devant moi, il n’y a plus que le vide de la mort. Je souhaite tant offrir mon nom à l’Histoire… Autant que j’aimerais voir Sybil heureuse et notre couple épanoui, à sa juste place, au sommet du pouvoir… »

Sur ce, il ne trouva plus les mots et s’écarta d’Eloy pour plonger son visage fatigué entre ses mains ambitieuses. Le jeune homme fut pris d’une forme de pitié pour cet ami qui, depuis l’enfance, n’avait baigné que dans la poursuite de la puissance et du triomphe. Il posa une main sur l’épaule d’Atrée et fixa ses yeux profonds sur son visage.

« — Tu te ronges les sangs… Ne sauras-tu donc jamais être heureux ? murmura-t-il, de manière presque inaudible, tandis que le Prince le fusillait du regard. Ecoute-moi. Tu ne peux pas laisser cette enfant à la rue, je m’y refuse.
— Tiens donc, rit Atrée avec amertume. Et que veux-tu que je fasse de cette fille ! De quelle utilité me sera-t-elle !
— C’est ton sang.
— Son sexe est faible.
— Par Ignis, Atrée ! Regarde-la ! Ne vois-tu pas comme le mana transcende son corps ! Elle transpire la magie, c’est évident ! Ouvre un instant les yeux ! Elle ferait un puissant mage si tu prenais la peine de lui appliquer un sceau conséquent et de l’instruire ! Ton héritier tant attendu se trouve là, dans mes bras, et tu es trop borné pour l’accepter ! »

Le Prince rit à nouveau. La rage affluait en son compagnon qui brandissait le bébé devant son père. Atrée finit par lui lancer un regard curieux, brillant de dérision, et il put alors remarquer les ondoiements bleutés du mana. Il fronça alors les sourcils et prit délicatement sa fille contre lui pour mieux l’examiner. Le cœur d’Eloy battait à la chamade, alors qu’il entrevoyait enfin l’espoir de voir son ami accepter sa paternité.

« — Ma foi, tu as raison, il semblerait qu’elle ait quelque disposition innée pour la magie, murmura-t-il avec le ton intéressé et docte d’un naturaliste. Mais quoi qu’il en soit, quand bien même elle deviendrait une parfaite magicienne, rien ne favoriserait sa montée au pouvoir. Non seulement elle demeurerait tout à fait faible physiquement mais qui plus est, le peuple d’Ignis comme ses soldats ne verraient jamais en elle qu’une femme. Je n’y peux rien, Eloy, ainsi va la vie ici-bas. L’opinion ambiante mène les mœurs.
— Je ne te savais pas aussi résigné, répliqua son ami avec un cynisme évident.
— Ignis n’offre aucun espoir aux femmes, mon cher, lorsqu’elles ne sont pas Princesses. Je ne suis pas résigné, je suis lucide.
— Eh bien, donne-la-moi ! Je te l’éduquerai. J’en ferai ce que tu voudras et nous verrons si c’est bien la peine d’envoyer chacune de tes filles à un avenir certain de courtisanes débauchées. »

Le Prince rit à nouveau en secouant la tête de désapprobation, comme si son ami venait de formuler la plus excentrique des requêtes. Mais soudain, sa fille remua légèrement entre ses bras et poussa un miaulement d’animal affamé, tout en ouvrant grand ses yeux étincelants. L’hilarité d’Atrée se brisa tout à coup. Les yeux d’or de l’enfant croisèrent ceux de son père. Interdit, comme s’il était en ce moment-même sujet à une révélation surnaturelle, le Prince observa les iris étoilés de sa progéniture. Finalement, la petite fille poussa un pleur de protestation et certainement de famine. Eloy considérait cet étrange tableau avec une incompréhension qui n’avait égale que son espoir.

Atrée se tourna vers la fenêtre en berçant doucement sa gamine, la mine songeuse. Puis il leva les yeux vers le ciel ténébreux, où seules perçaient les lumières des astres. Les deux hommes demeurèrent un long moment sans parole, tandis que le bébé se calmait et retrouvait le silence.

« — Bien, Eloy, conclut tout à coup Atrée, d’une voix sourde. Je te la confie. Fais de ton mieux, je veux qu’elle devienne un soldat tout à fait plié à mes volontés.
— Bien, Sire, murmura le jeune homme, trop heureux d’avoir su obtenir ce privilège pour être regardant des conditions.
— Nous l’appellerons Kaede, poursuivit Atrée, les yeux perdus dans la nuit des montagnes. Elle sera pour nous la seule véritable lumière qui saura nous sortir des ténèbres. Elle sera la lune de notre nuit trop longue, mon ami. »

Eloy ne répliqua rien à cela et ressentit plutôt un désagréable pressentiment. Il y avait dans les paroles d’Atrée une détermination nouvelle, dont son conseiller ne pouvait trouver la source. Le Prince venait, en quelques mots, de tracer l’avenir sanglant de sa fille.

« — Et Sybil ? s’enquit Eloy. Lui dira-t-on ?
— Non. Je ne renonce pas à l’espoir d’obtenir d’elle un garçon, je veux qu’elle demeure aussi empressée dans ses tentatives.
— Je vois…
— Intéressons-nous plutôt au sceau de l’enfant, mon vieil ami. Nous l’accomplirons à deux, si tu le veux bien. Je veux qu’il soit une véritable œuvre d’art, je le veux. »

Ceci dit, Atrée balaya les parchemins, livres et plumes de son bureau et tous les objets roulèrent au sol dans un vacarme assourdissant. Il déposa alors délicatement sa fille sur le bureau et la défit de ses linges. L’enfant le fixait de ses yeux dorés avec une attention étrange. Elle ne savait certainement que penser de cet homme barbu qui la livrait au froid de l’air ambiant. Atrée fit signe à Eloy d’approcher et retourna doucement le bébé sur le ventre, pour poser deux doigts sur son dos nu. Son jeune ami fit de même avec une certaine rétivité, les dents serrées. Il savait fort bien que la mise en place du sceau serait une torture extrême pour le bébé, d’autant plus qu’Atrée attendait un résultat sans pareil… Il prit une profonde inspiration et ferma les yeux avec détermination. S’il refusait maintenant, le Prince serait bien capable de revenir sur sa décision…

Un silence monastique tomba dans la bibliothèque. Atrée se chargea d’immobiliser le bébé puis il prit une profonde inspiration. Alors, des mots aux sonorités étranges s’envolèrent de ses lèvres, des mots que le royaume d’Ignis ne savait plus entendre ni prononcer, un ancien langage aux tons lancinants et harmonieux… Eloy serra un instant les dents et son souffle suivit alors celui de son ami, il répéta méticuleusement chacune des phrases formulées par Atrée… Les lumières des chandeliers ondoyaient, faiblissaient et disparaissaient même parfois, tandis qu’une forme lumineuse se formait sur le dos et les bras de l’enfant qui se débattait comme elle le pouvait en poussant des hurlements que nulle oreille humaine n’aurait pu imaginer provenir d’un nourrisson. La chaleur ambiante se faisait d’une lourdeur insupportable, Atrée transpirait affreusement et respirait à grandes bouffées, tout en articulant ses formules sans discontinuer. Sa voix, jointe à celle d’Eloy, chantait une mélopée épouvantable où se mêlaient les cris du bébé torturé. Il ne pouvait pas remarquer les larmes qui naissaient entre les cils de son conseiller, tandis qu’il focalisait toute son attention sur les arabesques du sceau. La voix d’Eloy tremblait pourtant de sanglots alors que celle d’Atrée s’élevait avec puissance dans la pièce qui lui rendait son écho diabolique. La scène leur sembla à tous deux durer une éternité, l’un du fait de la concentration sans limite à laquelle il s’était livré, l’autre à cause de la douleur qu’éprouvait son cœur. Enfin, la lumière dorée qui s’échappait du dos et des bras de l’enfant s’atténua. Les flammes des chandeliers et le silence reprirent alors leurs droits. Eloy essuya furtivement ses yeux, tandis qu’Atrée examinait leur œuvre avec une visible satisfaction. Un immense phénix aux douces couleurs pastel, accentuées par de fines arabesques noires, ouvrait ses ailes sur les épaules de l’enfant. Ses plumes, des volutes subtilement fleuries, touchaient ses poignets et sa queue flamboyante frôlait son bassin en répandant des étincelles dorées sur le bas de son dos. Son regard noir et jaune, un regard de rapace, fixait Atrée avec grandiloquence et ses serres s’ouvraient vers lui comme s’il n’était qu’une vulgaire proie… Quant au bébé, il avait perdu connaissance. Son père l’emmaillota à nouveau et le plaça dans les bras de son ami.

« — A ton tour de m’écouter, Eloy, reprit-il, d’un ton très sérieux. A présent, notre famille compte quatre membres. Sybil, Kaede, toi et moi. C’est à toi que revient le devoir d’éduquer mon enfant, puisque tu le souhaites, grand bien t’en fasse. Le sceau que nous lui avons apposé est d’une redoutable puissance. Mon père pensait que la taille et la qualité graphique d’un sceau étaient d’une importance capitale en ce qui concernait le pouvoir d’un mage, et je suis plutôt de son avis si l’on admet qu’un sceau est catalyseur et exutoire du mana. Bien entendu, cela dépend aussi de l’individu, car l’on ne peut nier que nous ne naissons pas tous égaux : certains ont en eux plus de mana que d’autres, ce qui semble être le cas de ma fille. Par ailleurs, les incantations qui nous ont servi à sceller Kaede ont été formulées en langue ancienne : cette enfant est désormais chargée d’un profond mysticisme et sans doute d’une force à exploiter. Garde à l’esprit que puisque nous la gardons, elle doit s’appliquer à nous mener tous vers le haut. Alors, nous serons heureux. Elève-la comme bon te semble, du moment qu’elle soit dévouée à la famille et à son peuple. Je me moque qu’elle ne ressemble qu’à une paysanne, ou qu’elle ait des allures princières. Sa destinée est tracée, à toi de dessiner la courbe de son caractère. Nourris-la et amène-la chez toi, je ne veux pas qu’elle passe la nuit au château : Sybil se douterait de quelque chose. Reviens quand tu le jugeras utile ou que tu en éprouveras le besoin. Adieu, mon ami… »

---

Depuis le jour-même de sa naissance, ce fut comme si Kaede n’avait jamais existé au château de Yaegahara. Eloy l’avait emportée comme un fantôme et elle vivait à présent dans sa ferme, au village d’Hagi. C’était un lieu paisible habité par des gens simples, des paysans travailleurs et des marchands arrangeants. Les deux premières années de la vie de la fillette s’écoulèrent donc comme un ruisseau paisible et chantant. Il était clair qu’entre Atrée et Sybil, le bonheur ne lui aurait certainement pas été accessible, mais Eloy et Mei, son épouse, l’avaient adoptée avec cette juste détermination des êtres de parole. Ils l’aimaient comme leur propre fille et tout allait donc pour le mieux.

Au château, en revanche, la vie monotone que les domestiques et Sybil menaient avait mué en une oppression de chaque instant. Atrée avait laissé une année de répit à son épouse avant de relancer ses tentatives d’obtenir un héritier et, lorsqu’elle fut enceinte, on ne le revit que rarement au château. Il conduisait ses intrigues dans l’ombre comme une araignée tissait sa toile. On disait qu’il s’était allié à des paysans ulcérés par la tyrannie du Roi et qu’il allait à travers le pays pour faire connaître son visage aux divers dissidents, tout en séduisant les individus les plus influents du territoire. En définitive, Atrée emmagasinait une puissance exceptionnelle dans le plus grand des secrets.

Lorsque l’enfant suivant naquit et se révéla être une fille, la scène de la venue au monde de Kaede se répéta exactement, au fait près qu’Atrée ne put alors s’empêcher d’exprimer toute sa colère. Il saisit sa pauvre épouse par l’épaule tandis qu’Eloy, une fois encore témoin, se levait d’un bond pour s’interposer entre elle et lui.

« — N’es-tu vraiment bonne à rien, Sybil ? vociféra-t-il, à son oreille, d’une voix déformée par la rage. N’es-tu bonne qu’à ne m’offrir que des filles inutiles ! Ou peut-être le fais-tu sciemment ! C’est cela, oui ! Tu veux notre mort à tous, sorcière !
— Oh, je t’en prie, tu me fais mal… murmura-t-elle en pleurant toutes les larmes de son corps, la main crispée sur celle que son mari.
— Et toi tu m’assassines, avec toutes tes filles ! » hurla le Seigneur en la repoussant avec répugnance.

Il leva la main pour la gifler, mais d’un geste puissant et leste, Eloy se saisit du poignet de son ami et l’arrêta dans son accès de brutalité. Les deux hommes se considérèrent soudain et pour la première fois, comme de vrais ennemis. Le regard outremer du conseiller se posa calmement sur le visage du Prince. Il y décela une telle profondeur qu’il s’en sentit tout à fait affligé et coupable.

« — Cesse tes inepties, Atrée. » dit-il, simplement, désormais placé entre Sybil et son mari avec autant de fermeté qu’un roc.

Cette phrase, ce regard, cette puissance vidèrent le père de famille de toutes ses ressources et il s’effondra sur une chaise, la tête entre ses mains. Eloy s’assit sur le lit de Sybil qui pleurait contre lui, tandis que le bébé gisait sur ses jambes, emmailloté et criard. Emu par la souffrance de cette femme, le jeune homme la serrait sur son torse comme si elle avait toujours été la sienne, tout en observant l’enfant à regret. C’était une tête blonde, cette fois-ci, aux grands yeux bleus, dont la physionomie annonçait déjà une grande ressemblance avec sa mère. Il nota avec tristesse que cette fille-ci ne semblait porter aucune magie en elle et il soupira doucement. Sans doute finirait-elle, comme les autres qu’il n’avait pu sauver, dans un orphelinat de la région. Elle grandirait trop vite, serait précipitée dès son plus jeune âge dans les bras d’inconnus virils et assoiffés… Eloy ne pouvait croire que le sang d’Atrée finirait quelque part dans cette décadence, et pourtant…

« — Il suffit, dit soudain Atrée en se levant avec détermination. Demain, tu feras tes bagages, Sybil, je ne veux plus te voir ici. Jamais. »

Il ne laissa pas, ni à Eloy, ni à la jeune femme, l’occasion de rétorquer quoi que ce fût et sortit en trombe. Alors, le visage de Sybil se figea en un masque blême. Son compagnon l’enlaça avec tendresse, mais elle n’entendit pas les paroles réconfortantes qu’il lui adressait. Les ténèbres envahirent son âme. Par ces quelques mots, Atrée venait de lui choisir un destin de misère, d’exclusion et de douleur, qu’elle ne pourrait supporter une fois encore. Elle se trouverait à nouveau à la campagne ou à la ville, au milieu d’un peuple, d’une foule, vulgaire et méprisante. Elle vieillirait dans les ghettos, se prostituerait pour gagner quelques sous, elle deviendrait laide. Puis elle mourrait, épuisée, brisée par une vie amère de privation et de don de soi. Cela lui sembla grotesque, alors qu’elle sentait encore le contact des draps de soie et le cri de son nourrisson, né d’un Prince. Absurde.

Une flamme s’alluma alors en son cœur. Une flamme de rébellion. Cette atteinte si terrible à sa dignité, ce choix que l’on avait fait pour elle, ce destin tracée contre sa volonté, tout cela la révoltait à un point inimaginable. Il n’était pas question qu’elle vécût, ni ne mourût ainsi. Cette simple idée l’écœurait déjà. C’en était fini de la gentille épouse aux ordres de son mari… Atrée verrait ce qu’elle était capable de faire, il verrait, et surtout, il regretterait. Sa décision était prise.

Eloy demeura à ses côtés tout au long de la journée. L’enfant, baptisée « Ophélia » en raison de la pureté de ses traits, comparables aux plis délicats d’un lys, fut confiée à Hana qui la garda au chaud dans sa cuisine et la nourrit. La nuit, Eloy s’endormit près de Sybil, respirant son parfum féminin qui imprégnait délicatement les draps. Il s’éveilla au matin, étrangement enivré et voulut lever la tête vers sa blonde amie. La veille, il lui avait proposé de le rejoindre à Hagi avec Ophélia, il lui construirait une ferme près de la sienne et tout irait alors pour le mieux. Mais Sybil n’avait pas écouté les bienveillances qu’Eloy lui avait adressées avec tant d’enthousiasme. Du reste, lorsque le jeune homme voulut lever la tête vers elle, il ne la vit pas. Les draps étaient encore creusés par sa présence mais la porte demeurait ouverte et un courant d’air frais pénétrait la chambre sans pudeur. Eloy frissonna. Il se leva, laça ses bottes et courut à la chambre d’Atrée.

Le Prince lui sembla très las, presque torturé. Cependant, il ne laissa échapper aucun mot d’affection pour sa femme disparue. Tous deux mobilisèrent tout de même les serviteurs de la maison et partirent à la recherche de Sybil. La journée passa. Aucune trace de la jeune femme ne fut retrouvée. Atrée et Eloy, aussi atterrés l’un que l’autre, ordonnèrent à leurs gens harassés de rentrer. Ils firent de même, pour la simple et bonne raison que la recherche eût été infructueuse par cette nuit si obscure.

Atrée se leva à l’aube et partit seul sur les traces de son épouse. Le temps était frais et le ciel d’un bleu fragile, veiné du rose le plus pâle. Il entendait au loin, dans les bois, des hallalis sauvages qui l’engourdissaient de malaise. Il marchait autour du lac que l’on trouvait au pied du château. L’onde était calme et noire, les arbres frissonnaient. Il posait un regard tourmenté sur chaque détail alentour. Et finalement, son œil d’amant traqué perçut une forme blanche sur les eaux, emprisonnée dans les racines d’un arbuste à-demi submergé. Alerté, il s’élança vers cet endroit de la berge. Plus il s’approchait, le cœur battant, le visage blême, plus il comprenait. C’était un grand lys qui flottait là, un grand lys blanc et pur. C’était Sybil, couchée en ses longs voiles immaculés.

Il sauta dans l’eau et se sentit brisé au moment où il reconnut les traits de sa femme. Son visage était laiteux. Ses yeux, vitreux, observaient Atrée sans le voir, grands ouverts, cernés d’une couleur violette. L’infini de la mort s’était emparé de l’azur de ses prunelles. Ses lèvres avaient bleui, son visage s’était recouvert d’ecchymoses incarnates. On eut dit un fantôme pâle et immobile… Fou de douleur, Atrée, aussi pâle qu’elle, se jeta sur son corps et le tint contre lui avec une force inimaginable. Muet, la tête appuyée contre la sienne, il ne put que lui donner de longs sanglots, en contrepartie du long sacrifice qu’elle lui avait offert.

Ainsi mourut la blanche Sybil, entre le murmure de l’eau et les frissonnements des nénuphars, ses grands voiles bercés mollement par les eaux. Sur son front rêveur glissaient tendrement les larmes d’un cœur ambitieux et ulcéré pour qui résonnait l’écho d’une voix terrible, la voix du vrai destin, celui auquel l’on n’échappe pas. « Trop tard… »

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Mer 1 Aoû - 1:35
Chapitre Second
Enfance innocence, destin apprivoisé.


Forbidden Friendship by John Powell on Grooveshark


« — Eloy était un homme extraordinaire. Qu’il m’ait appris la science des armes est une chose, et elle est moindre. En vérité, ce qu’il m’a enseigné planait bien au-dessus de toute tactique d’escrime, de toute stratégie militaire, bien au-dessus de toute cette boue sanglante. Il m’a ouverte au monde. Je n’ai jamais rencontré ici-bas homme plus libre et plus en paix avec lui-même. Il respirait la bonté et le bonheur de vivre. Se laisser aller à ses côtés, respirer près de lui, suivre son regard… Il y avait en tout cela quelque chose de surnaturel. Quelque chose d’aérien. Il me prêtait ses ailes. Il me les a données. »

---

Eloy Altaïr était un bien singulier personnage. Sa loyauté et son amour en faisaient l’être le plus libre d’Ignis, quoi qu’en pense le Roi, quoi qu’en pensent les Princes, quoi qu’en pensent les paysans ou les mendiants. Le jour où Atrée lui confia Kaede, il se mit en tête de la pousser au cœur des choses. Le jeune homme et la fillette devinrent inséparables. Il y avait dans le moindre de leurs gestes une touche de complicité, dans le moindre de leurs regards, une confiance inextinguible. Ils allaient et venaient dans les herbes des vallées, au plus haut des crêtes montagneuses, au plus profond des forêts verdoyantes, à travers les champs et les rizières, le sabre dans le dos et le visage rieur, comme deux enfants à la recherche de trésors fabuleux. Ce fut à cette époque que l’art d’épéiste se forma et se confirma chez Kaede, mais ce fut surtout en ces heures que son imagination se débrida et qu’elle embrassa la beauté du monde avec le plus de justesse. Eloy était son maître d’enfance avant d’être son maître d’arme.

Eloy vivait simplement. Il jouissait de chaque instant avec une délectation, une curiosité et une bienveillance sans pareilles. Son élève s’émerveillait. Il y avait, dans la sobriété de cet homme, une paix que l’on ne retrouvait nulle part ailleurs. Lorsque tous deux ne logeaient pas au château, ils s’endormaient à la belle étoile ou vivaient dans la ferme d’Eloy, avec son épouse aimante et son chien.

Mei était la femme la plus douce et la plus belle qu’il était donné de voir à Kaede. Pourtant, la petite fille lui donnait du fil à retordre. Elle revenait chaque jour toute crottée d’avoir descendu en glissant sur les collines, couverte de bleus à force de s’être bagarrée. Mei aurait pu menacer Kaede de la découper en huit morceaux si elle faisait semblant de ne pas l’entendre lui crier de rentrer à la maison quand le crépuscule s’assombrissait et que le chant des cigales devenait assourdissant. Mais aucun mal n’attendait la fillette au foyer, rien que le feu dans la cheminée, la soupe odorante et les bras de Mei qui s’efforçait non pas de la mettre en pièces mais de la faire tenir en place afin de lui nettoyer le visage ou de lisser ses cheveux tandis qu’elle se tortillait comme un lézard pour lui échapper. Au village d’Hagi où ils habitaient tous trois, les habitants auraient vu en Mei la mère de Kaede s’ils n’avaient pas su qu’elle était la fille de leur seigneur. Et il était vrai que Kaede ressemblait davantage à Mei qu’à Sybil. Ses longs cheveux noirs coulaient sur ses épaules avec la fluidité et la souplesse de l’eau et son visage aux yeux bridés et aux pommettes hautes, portait la fierté du peuple d’Azaïr. Mais lorsque l’épouse d’Eloy la portait, Kaede l’observait avec attention et posait ses mains sur son visage. Il était plus large que le sien, moins exigu, et son sourire y gagnait en générosité et en tendresse. Sa peau était aussi plus sombre que celle de Kaede, frappée par de longues années de labeur au grand soleil. Mei était paysanne, comme la plupart des gens d’Hagi. Elle travaillait les pieds dans l’eau froide des rizières, le dos courbé, un chapeau planté sur la tête, et marchait tout le jour entre les pousses qu’elle cultivait. La plupart du temps, elle allait nu-pieds ou, si la route était longue, chaussée de sandales de paille comme beaucoup de paysans. Être l’épouse d’Eloy ne portait pas préjudice à sa simplicité, bien au contraire. Quoiqu’ils eussent assez d’argent pour vivre heureux toute leur vie, elle se levait à l’aube chaque matin et rejoignait ses compagnes au travail. Sa silhouette fine et robuste se distinguait parmi les kimonos vifs des paysannes et lorsque le soleil était ardent, Mei, comme toutes les autres, ne gardait qu’une pièce de tissu pour porter ses seins, et travaillait torse nu. C’était alors que son corps doré paraissait le plus désirable, mais aucun homme n’avait eu l’outrecuidance de l’approcher, tant ils craignaient la puissance de son mari.
Parfois, Kaede surprenait Mei, à genoux dans une chambre fermée, des colliers ornés de symboles étranges dans ses mains serrées l’une dans l’autre. Les yeux fermés, elle récitait des prières silencieuses à Watos, que Kaede écoutait derrière la porte avec une fascination et une angoisse mystique. Elle ne comprenait pas encore ce que signifiaient ces mots murmurés frénétiquement en azarien mais elle aurait passé des heures à écouter les litanies de Mei tant elles obsédaient son oreille.

Si la maîtresse du logis, Mei, était pour Kaede une seconde mère qui lui préparait le souper, la couchait et la bordait comme sa propre enfant, l’élément canin de la ferme n’était pas non plus à négliger. A vrai dire, Spleen était même essentiel. Il avait été nommé ainsi en raison de ses deux grands yeux noirs, des yeux de biche, qui semblaient toujours vouloir interpeller, et qui frappaient singulièrement par leur mélancolie. Adulte, il atteignait soixante-cinq centimètres à l’épaule, pour trente-six kilogrammes. C’était donc une bête robuste et athlétique, qui passait aussi bien pour la peluche de ses trois compagnons humains. Il avait une fourrure blanche et rouge fauve, assez dense, avec un sous-poil important, des oreilles bien dressées et une queue curieuse, touffue et recourbée vers son échine.

Il fit son apparition chez les Altaïr à la onzième année de Kaede. Son tempérament et son intelligence déstabilisaient souvent Eloy et Mei. D’une part, très entreprenant et logique, d’autre part, extrêmement lunatique, il se montrait tantôt la plus affectueuse des bêtes, tantôt la plus indépendante. Néanmoins, un lien étrange s’était tissé entre ce chien et son maître et on eut dit que l’un n’allait pas sans l’autre. Spleen réservait également sa fidélité et son affection à Kaede, qui grandissait avec lui, et qui attirait donc toute son attention. Finalement compagnon de tous leurs vagabondages, il ne supportait pas d’être laissé à l’abandon. Les longs séjours qu’Eloy et Kaede effectuaient parfois au château d’Azaïr laissaient souvent ce chien dans le plus profond des désarrois, puisqu’il n’y était pas toléré lorsqu’Atrée s’y trouvait également. Dans le village d’Eloy, Spleen était fameux pour sa fidélité à toute épreuve : chaque jour, il s’en allait par la route principale du village et attendait le retour de Kaede et de son précepteur avec une patience et une constance prodigieuses, quand bien même on tenta de lui faire comprendre qu’il était inutile de se poster ici à la moindre occasion. Le soir, il revenait au logis, et à l’épouse d’Eloy qui avait achevé ses travaux sur les cultures en terrasse. Il s’installait alors près de la cheminée, couché, le museau posé sur ses pattes avant, avec cette expression de tristesse qu’on lui trouvait toujours. Puis, le jour véritable de leur retour, alors qu’il attendait toujours, assis sur le bord du chemin, et qu’il finissait par apercevoir au loin les silhouettes de ses deux maîtres, Spleen bondissait avec une vivacité inégalée et s’élançait à la rencontre des êtres qu’il chérissait plus que tout sur cette terre. Il renversait Kaede en lui posant ses grosses pattes sur les épaules, frottait son museau contre son visage, puis tournait autour d’Eloy en jappant comme un chiot nouveau-né. Alors, il semblait que ses yeux se faisaient plus gais que de coutume. Et tous trois retournaient au logis avec davantage d’entrain. La vie était douce. Ce qu’il est important de noter tout de même au sujet de Spleen, c’est que ni Eloy, ni Kaede, ni personne n’avait voulu en faire un familier, ou un servant, c’est-à-dire qu’il n’était sujet à aucun pacte magique, et que sa fidélité, son affection et sa confiance, autant que toutes ses autres qualités, lui étaient absolument naturelles. Cependant, vis-à-vis de la plupart des étrangers et des inconnus, ce chien n’éprouvait qu’une indifférence intangible, comme s’il ne pouvait offrir tout son amour qu’à son foyer, à son maître et à la fillette aux yeux d’or.

Dans cette famille qui s’était faite sienne, Kaede trouvait l’épanouissement. Jour après jour, Eloy lui enseignait tout ce qu’il savait. A l’aube, ils quittaient Mei avec Spleen et allaient sous le ciel et sur les chemins, le cœur et la besace légers. Ils semblaient deux enfants, enchantés par le paysage, dont les souliers s’imposaient de fouler le moindre recoin d’Azaïr. Eloy ne s’appliquait pas vraiment à cacher aux yeux de la jeune Kaede les actes ignobles de ceux qu’il appelait « les grandes personnes ». Il saisissait au contraire la moindre occasion pour lui pointer du doigt les injustices et les lui expliquer sans la moindre pudeur. Pour autant, la frayeur et la paralysie ne s’emparaient pas de l’esprit de la petite qui s’efforçait d’y voir au plus clair dans toutes ces absurdités adultes. Ce qui la protégeait certainement de l’épouvante était la bienveillance de son maître qui ne lui demandait absolument pas de choisir un camp ou de tenir une position au milieu de ces horreurs. Il voulait la préserver. Il lui conseillait de n’attacher rancune à personne, de tendre vers la justice et surtout, de demeurer enfant. C’est pourquoi il attendait de rencontrer des injustices pour les expliquer à Kaede et qu’en attendant, en marchant dans les montagnes et les plaines d’Azaïr, ils faisaient rouler ensemble leur imagination, se racontaient des histoires, ils égrenaient tous deux des rimes et faisaient sonner des mots. Eloy avait pour coutume de dire ceci, alors qu’un vague sourire flottait sur son visage et que ses yeux se fixaient vers le lointain :

« — Mon enfant, on ne saura jamais ce que l’on a vraiment dans nos ventres, l’âme d’une victime, d’un complice ou d’un bourreau. On ne saura jamais ce qui se serait produit si les circonstances de nos naissances avaient été différentes, on ne saura jamais quelles sont nos inflexions et nos pulsions latentes. C’est quelque chose qui se terre au plus profond de nos entrailles et qui ne se dévoile jamais de la même manière. Au fond, il n’y a ni Bien ni Mal. Il y a le sentiment de la justice et le sentiment de l’injustice. Mais ça, ce n’est pas dans ton ventre ni dans tes tripes. C’est dans ton cœur, dans ta pensée et dans tes rêves. Laisse ton imagination sortir la grande voile, Kaede… Regarde toutes ces grandes personnes. Elles sont cloisonnées dans leurs peurs et dans leurs crimes. Ne grandis jamais, trouve la force de rêver. C’est elle qui te poussera au meilleur. C’est elle qui te fera avancer et c’est elle, finalement, qui te rendra heureuse. »

Et ils s’allongeaient dans l’herbe verte du printemps ou dans les gerbes d’or de l’été, dans les feuilles automnales ou dans la neige hivernale. Ils observaient le ciel et les nuages. Ils demeuraient silencieux de longues heures. Ils sortaient d’eux-mêmes et laissaient leur pensée suivre leur cours tumultueux et incessant. Ils observaient ce monde étrange et mouvant qui se perdait, le vent qui changeait, l’horizon qui bougeait, la grande roue qui tournait. Ils attendaient et pensaient inexorablement le règne des anges innocents. Il suffisait de le penser pour y tendre, sans pourtant le croire possible. Ils se demandaient ce qu’était l’être, s’il était un ou multiple. Ils pensaient qu’ils ne devaient en aucun cas rester aveugles à l’infinie diversité du monde, puis ils demeuraient longtemps pensifs, soucieux d’universaliser tous ces cas particuliers à des fins humaines, c’est-à-dire proprement intellectuelles, poétiques, morales et politiques.

Si tout cela incarnait l’essentiel de l’éducation d’Eloy, il avait néanmoins un contrat à honorer envers Atrée. Et bien entendu, Kaede ne se doutait pas que, tragiquement, son père lui avait déjà écrit une existence à sa naissance. Eloy n’était pas seulement son ami, son tuteur, il constituait également un maître d’arme un peu spécial dans son genre. Kaede et lui se pourchassaient dans les forêts et sur les chemins des rizières en riant, une épée en bois à la main. Cela ressemblait davantage à un jeu qu’à un entrainement et pourtant, lorsque la fillette eut sept ans, il était clair qu’elle était prédestinée à l’art de l’escrime. Elle passait sa vie à courir, à grimper, à tournoyer et tourbillonner ça et là, son endurance était extrême et son goût de l’aventure, profond. Eloy ne lui avait pas caché les horreurs de la guerre, non. Mais il lui avait enseigné aussi l’honneur, la fidélité, le respect et le devoir de protection qui incombait aux forts. L’imagination de Kaede allait et bondissait ça et là avec une vivacité étonnante et elle se voyait, sabre en main, se dresser au-devant des injustices, défendre les faibles et faire partie des forts. Au fond, il y avait quelque chose de néfaste dans cette éducation, car elle demeurait une éducation guerrière. Eloy en avait conscience et il demeurait parfois des nuits entières les yeux grands ouverts dans son lit, l’esprit plein de ténèbres. Il n’avait pas le choix, malheureusement, et bien qu’il ait rêvé de conserver son élève pure et innocente, la vie des grandes personnes d’Ignis finirait bien par happer l’enfant qu’elle était et la déformer, l’altérer, la vicier. Aussi valait-il peut-être mieux la préparer à cela… Peut-être. Qui savait ?

Ainsi, à l’âge de huit ans, Kaede maniait le sabre et l’arc convenablement, et savait monter à cheval comme personne. A croire qu’elle était née pour être cavalière.

Kaede avait appris à monter à l’âge de cinq ans, sur un pur-sang alezan au crin lave, alors qu’il sortait de son sevrage. Autant dire qu’ils avaient grandi ensemble. Elle lui avait donné le nom d’Hayao. Dans le langage azarien que Mariko lui enseignait (un dérivé d'une langue de l'âge obscure qui s'obstinait à survivre), « Hayao » était la rapidité et la vivacité. Prononcé par Kaede, le nom prenait des ailes et s’élançait dans un bond de voyelles souples et limpides.
Il n’y a que ceux qui savent véritablement monter à cheval qui connaissent la sensation de voler que procure un galop dans les champs, alors que l’on s’offre au vent en ouvrant grand les bras… Kaede était de ceux-là. Un jour, Eloy lui avait proposé d’apposer un sceau de pacte magique sur Hayao. Elle accepta et c’est ainsi qu’elle apprit à effectuer des pactes. Toutefois, quelques jours après avoir parfaitement lié le jeune étalon à elle-même, la petite équipée rencontra au cours de ses explorations un marchand d’esclaves qui vaquait à ses occupations en ville.

« — Que leur fait-il, à ces pauvres gens ? Ils ont l’air bien réticent.
— Il leur applique un sceau de pacte, ma fille. »

C’est lorsqu’elle eut vu la lueur de terreur s’allumer dans le regard de ces hommes et de ces femmes qu’elle comprit ce que signifiait véritablement cette opération. Ses yeux dorés s’emplirent alors de larmes et sa petite poitrine se secoua de sanglots quand Eloy lui expliqua qu’un tel acte magique permettait aux maîtres de ne pas voir s’échapper leurs servants. Si ces derniers s’éloignaient trop de leurs seigneurs, ils ne pouvaient trouver que la mort. La fillette fut si affectée par cette découverte qu’elle insista pour libérer Hayao de cette entrave infâme qui le dénaturait totalement en sa qualité d’être libre et d’animal insouciant. Puis elle s’appliqua à éduquer son étalon avec amour et fermeté et aujourd’hui, leur complicité ne ressemble en rien à ce lien factice que constitue le pacte d’un familier. Kaede avait accepté Hayao tel qu’il était et tous deux s’étaient adaptés l’un à l’autre pour former un duo inséparable et confiant. Les larmes de la très jeune Kaede avaient peut-être incarné le premier symbole de son amour d’autrui et de la vérité, car elle n’aurait jamais supporté que l’attache entre elle et son compagnon équidé ne soit qu’un artifice magique, et en somme, une fausseté flagrante et ignoble.

Ainsi s’écoulaient les jours les plus doux pour Kaede. Jamais ne se fit enfance plus paisible, rêveuse ou édulcorée. Elle ne savait presque rien de son père, ni de sa mère, d’ailleurs, dont elle n’avait absolument aucun souvenir et dont elle ne souciait pas, tant les jupons dont elle était entourée la choyaient. Par ailleurs, aussi triste que cela pût paraître, l’enfant innocente qu’elle était n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être sa sœur, si ce n’était cette petite chose blondine et maladive, constamment cachée derrière leur nourrice ou au fond de son lit. Elle était aussi inattentive qu’une petite fille pouvait l’être, sans être pour autant égocentrique. Trop rêveuse pour remarquer et même s’affecter de la présence ou de l’absence d’Ophélia, elle faisait son chemin dans de grands éclats de rire. A vrai dire, il n’était absolument pas sûr qu’elle fût au courant du lien de parenté qui existait entre elle-même et cette gamine aux yeux trop clairs. Mais, l’en blâmer aurait été une faute. Les adultes qui l’entouraient n’évoquaient jamais Ophélia, cette fillette souffreteuse et insignifiante, en la présence de Kaede et cette dernière vivait dans une parfaite et innocente indifférence. Quant à sa sœur, il y avait fort à parier qu’elle en souffrait atrocement, percluse dans le silence monastique de Yaegahara…

Kaede connut quelques de ses cousins et cousines royaux avant même de se préoccuper de sa cadette. Tous les étés, un jeune garçon de quatre ans son aîné se présentait à la porte du château d’Atrée. Le maître d’Azaïr le recevait avec toute la rancœur et toute la méfiance dont il était capable. Il savait fort bien que si Iskandar lui envoyait son rejeton si fréquemment, c’était pour le voir tôt ou tard évincer son oncle … Il ne doutait pas que son frère fût aussi ironique et fallacieux. Pourtant, le gamin lui-même ne semblait pas soupçonner l’affaire et n’arrivait en cette vaste contrée montagneuse, aux lacs limpides et aux rizières laborieuses qu’avec l’idée de s’amuser en toute innocence. Cet enfant s’appelait Lucius. Atrée ne voulait pas de lui dans ses jambes et, même s’il ne résidait pas, la plupart du temps, au château, il confiait généralement son neveu à Eloy qui acceptait sa garde en riant. Ainsi, à ses dix ans, Lucius devint pour Kaede le premier ami de son âge.

Pour la petite fille, chacun de ses cousins royaux constituait une bête curieuse. Elle les examinait avec l’intérêt amusé d’un naturaliste excentrique. La différence qu’elle constatait entre elle et eux était si flagrante qu’elle se retenait difficilement de rire en leur présence, tant ils lui semblaient pompeux de bonnes manières et de tenue. Elle-même, habillée à la manière d’une bergère vagabonde, avec ses vêtements de mauvaise facture en toile grossière ou tout au mieux en coton, coiffée court comme un garçon manqué, devait leur paraître méprisable de vulgarité. Elle ressemblait tout à fait à un chat sauvage et futé, indépendant et facétieux, aux yeux luisants de légèreté et de plaisanterie. Eux, figés dans leurs habits somptueux, l’air déjà si ombrageux pour la plupart, venaient d’un autre monde où les conventions et la compétition régnaient en maîtres. Si jeunes, ils savaient déjà qu’ils devraient s’éliminer entre eux pour survivre et gouverner. Cela, Kaede n’en avait pas conscience, dans sa candeur de fillette paysanne, et se moquait d’eux avec le rire cruel des enfants. Pourtant, Lucius lui apparaissait différent, peut-être du fait de ses nombreuses venues, de son accoutumance à la campagne et aux mœurs simples de sa cousine.

Chaque été, il se précipitait dans ses bras, tous deux s’embrassaient avec effusion et s’élançaient joyeusement derrière Eloy en quête d’aventures innocentes. Lucius se débarrassait de ses habits citadins et de son titre de Prince d’Ignis pour se transformer en gamin des champs. Pendant l’été, tout devenait si simple et si paisible pour lui… Son regard grave d’enfant mélancolique prenait les nuances vives du bonheur et il oubliait pendant quelques semaines ses frères, sœurs, parents et devoirs pour une cure de pureté et d’imaginaire. Auprès de sa cousine aux épaules chétives et aux jambes ailées, il avait cet air jaloux et protecteur, une moue boudeuse et un regard scintillant. C’était un garçon de taille tout à fait normale mais dont la carrure annonçait déjà un corps au futur athlétique. Ses cheveux bruns lui descendaient au bas de la nuque, dans des boucles gracieuses et princières et ses yeux d’un bleu limpide réussissaient à comprendre fierté et hésitation. Ce pauvre Lucius était promis à un avenir aussi amer qu’engageant. Son intelligence avait une finesse inquiétante et sa puissance magique avait quelque chose d’exceptionnel, dont il avait hérité de son père, Iskandar. Mais, malgré tous ses signes de force et de souveraineté, le gamin regardait ses frères et sœurs avec des yeux larmoyants, peu enclins à leur faire le moindre mal, et peu décidés à s’asseoir sur le trône. Ce qui lui manquait, au fond, c’était ce courage cruel dont les Princes doivent user. Et du fait de ses scrupules et de sa compassion, il incarnait l’être le plus aimé au sein de la fratrie ainsi qu’une forme de déception aux yeux de ses parents qui tentaient tant bien que mal d’exciter une quelconque férocité chez lui.

Kaede et Lucius grandissaient. L’une se féminisait de jour en jour, laissait pousser sa chevelure noire et ondoyante, développait un goût de l’aventure chevaleresque, une tendresse ineffable et des idéaux rêveurs. L’autre se virilisait, laissait croître en lui l’ombrage et la torture, ainsi qu’une lucidité à toute épreuve. Plus le temps passait, plus il intériorisait ses souffrances scrupuleuses et faisait paraître un visage dur et déterminé. Ce retournement de situation plaisait infiniment à la famille royale, mais finalement, Lucius ne faisait que se dissimuler derrière un masque artificiel. Il ne se confiait plus qu’à Kaede qui, à douze ans, le temps des candeurs enfantines écoulé, le comprenait désormais mieux que quiconque. Atrée voyait leur rapprochement d’un œil mitigé, comptait en profiter pleinement pour asseoir ses projets et se méfiait paradoxalement de ce que cette amitié si sincère pouvait devenir.

Ignorants des intrigues politiques du Seigneur d’Azaïr, Kaede et Lucius se côtoyaient dans une camaraderie totale et complice, s’entraînaient ensemble comme deux jeunes pages, couraient dans les bois et les champs, jetaient, dans la montagne, de grands cris, à ébranler les voûtes, aidaient les paysans à récolter le riz, le soja ou à tirer leurs charrues, à semer les grains et à s’occuper des bêtes… Ils se perdaient exprès et pour se retrouver, passaient de longs moments à contempler le cours infini de leurs pensées, allongés dans l’herbe verte des vallées. Le soir, ils montaient en haut des montagnes, se tenaient debout, à l’extrémité des rochers, et dominaient leur monde avec une extase toute particulière. Le visage au vent, les lèvres goûtant à l’air pur, les yeux ouverts sur l’immensité céleste, ils se sentaient exister si fort… Leurs jeunes cœurs battaient puissamment. Leurs regards avalaient l’univers entier, ses étoiles, ses ténèbres et sa Lune. Ils se promettaient mille folies et faisaient naître des rêves dans la fraîcheur infinie de la nuit. Ils ressentaient alors la vraie liberté, celle qui pulsait dans leurs veines et ouvraient leurs âmes à l’immensité du monde.

« — Je rêve d’un monde immense aux horizons ouverts.
— Je rêve d’un nouveau ciel, à l’aube, d’une pâleur pure mais saisissable.
— Je rêve que nous volions tous deux vers ce ciel, portés par des ailes d’or !
— Je rêve que nous restions les mêmes, juste les mêmes, toi et moi, si forts ensemble, toujours comme un seul. »

Une oreille peu avertie qui aurait saisi l’écho de leurs voix enfantines contre les rocs aurait bien conçu l’idée de deux amants énamourés sous le clair de lune. Mais ils n’étaient rien d’autres que des enfants ignorants et rêveurs, des idéalistes, en somme, aux sentiments exacerbés. Atrée leur reprochait souvent de lire trop de romans et d’avoir une approche trop passionnée du monde pour être lucides et efficaces mais à cette époque, Kaede et Lucius n’en avaient pas conscience et se moquaient éperdument de ce que tout cela signifiait.

Mais le développement de leur culture n’était pas en reste. Ils passaient effectivement des heures dans l’immense bibliothèque de Yaegahara, à fouiner dans les étagères et à lire des ouvrages d’aventure et de poésie, d’histoire, de magie, de science et d’art guerrier. Ces deux enfants avaient la rare capacité à s’étonner de tout et à s’intéresser au moindre bête renseignement. Eloy, cet homme au cœur paisible et à la droiture exceptionnelle, était pour eux le plus scrupuleux des professeurs. Souvent, il les menait au conservatoire de la plus grande ville des environs et leur faisait suivre des cours de danse et de musique. Si Lucius se montrait plus maladroit dans ces affaires, Kaede se passionnait pour l’art et ne se lassait ni d’observer la cambrure et la grâce des danseuses, ni d’écouter les frémissements vivants des harpes et des violons.

Lorsque Lucius n’était pas là et qu’Eloy avait à faire, la fillette animait le château de ses courses perpétuelles, de sa curiosité exacerbée et de ses farces les plus inventives. Les domestiques avaient pour elle une affection particulière et appréciaient particulièrement sa venue qui, en quelque sorte, ressuscitait les vieilles pierres du château. La pauvre Ophélia voyait en sa sœur un modèle de vivacité et aurait bien voulu devenir sa compagne de jeux, à la manière de Lucius. Mais en ce qui la concernait, les choses allaient bien mieux. Si sa santé fragile demeurait, l’indifférence infantile de Kaede à son égard avait disparu et désormais, il s’agissait pour elle de transmettre à sa cadette toute sa vigueur et tout son bonheur. Le jour se levait pour Ophélia, qui apprit à connaître son aînée et finit par éprouver pour elle une admiration et une dévotion sans borne. Finalement, lorsque Kaede arrivait au château, elle se précipitait dans la chambre morne d’Ophélia qui demeurait en chemise de nuit, dans son lit, lui adressait le plus grand des sourires et la portait sur son dos dans tous les recoins du château. Nana, dont la vieillesse commençait à se ressentir, n’avait de cesse de l’en blâmer, du fait de l’état valétudinaire de fillette blonde, mais il n’y avait rien à faire. Kaede avait pris conscience que sa sœur, cloîtrée au château, était aussi morte que leur mère au tombeau et voulait y remédier sérieusement, quitte à l’épuiser. Et la petite ne demandait pas mieux. Elles se fourraient toutes deux dans des endroits inimaginables et, lorsque leurs estomacs criaient famine, pas avant, les domestiques les retrouvaient enfin dans la cuisine du château. Nana oubliait alors tous ses blâmes et ne pouvait pas s’empêcher de minauder :

« — Oh, ces petits anges meurent de faim ! »

Lorsque les deux fillettes s’attablaient, Nana aux fourneaux et Seiren, le valet, au service, éveillaient enfin cet endroit chaleureux de sa lourde torpeur. Chaque fois, c’était une véritable fête qui s’ouvrait, alors que les chansons des domestiques et des enfants résonnaient dans la gaieté et que leurs claquements de pieds les entraînaient dans des danses populaires endiablées. Hana servait des bouillons de légumes, du riz frais et du porc au caramel qui exhalait un doux parfum dans la cuisine.

Ces soirées épuisaient les enfants qui s’endormaient dans une chaleur heureuse et permettaient au valet de profiter des réserves d’alcool de riz sans modération. Hana ne le touchait alors qu’avec répugnance mais finissait bien, d’une façon ou d’une autre, par le jeter dehors et la cuisine retrouvait enfin son calme.

Ils avaient pour elles une affection sans pareille. Elles les désennuyaient de la morne routine qu’ils menaient en ce château fantôme… Seiren, après le couché des enfants, avait pris pour habitude de soliloquer dans la cuisine, alors qu’Hana y remettait de l’ordre avec sa hargne méthodique de vielle bonne obstinée.

« — La vie est un supplice pour un domestique sans office qui ne peut faire le bonheur d’âme qui vive… Sans elles, on se ratatinerait tous dans la poussière, sans pouvoir montrer notre savoir-faire ! Bénissons le jour à le Seigneur a daigné garder ses filles, je propose un toast… ! »

Ce genre de discours était assez courant de la part des domestiques de Yaegahara. Et cela s’expliquait plutôt bien. D’une part, ils étaient mieux traités ici que dans n’importe quelle autre demeure ignisienne et Atrée leur témoignait des largesses bienveillantes, qui les incitaient à la fidélité, voire même à l’attachement affectif. Les serviteurs, aussi étonnant que cela pût paraître, aimaient profondément la famille d’Azaïr et la plupart préférait demeurer à leurs côtés et leur être utiles plutôt que de vivre libres dans une ferme, à trimer pour trois fois rien. Du reste, attachés à l’endroit par un pacte esclavagiste, ils ne pouvaient trop s’en éloigner et, à force de vivre entre les murs du château, ils avaient presque fini par se considérer comme part intégrante du mobilier. Cela semblait assez scandaleux mais ils le vivaient tous à merveille et c’était peut-être là l’essentiel, dans un pays inégalitaire comme celui d’Ignis.

Mais Yaegahara n’était pas seulement peuplée des fantômes domestiques ou d’une Ophélia maladive. Atrée y errait de temps à autre mais brillait surtout par son absence. Les serviteurs parlaient toujours de lui comme d’une idole mystérieuse, dont on n’évoque jamais le nom : « Le Seigneur est arrivé hier, les craintes de son cœur m’échappent, mais il s’est enfermé aussitôt dans sa tour. », « Le Maître n’est pas nécessairement là, mais il a toujours un œil sur sa maison, il sait ce que tu y feras en bien ou en mal. ». Il régnait dans un halo de crainte et sous un voile d’obscurité, mais sa prestance, sa clémence et son aspect honorable le grandissaient aux yeux de tous. Il avait une autorité incontestable, se faisait craindre, respecter et aimer tout à la fois et gardait une distance calculée avec les sentiments de ses sujets à son égard.
Kaede n’eut aucun rapport privilégié avec lui, jusqu’à ce qu’elle fût en âge d’apprendre la magie. Elle ressentait pour lui la même admiration respectueuse et craintive que les domestiques.

Elle ne connaissait pas vraiment son père. La seule approche humaine qu’elle en eût fut introduite par sa grand-mère, Mariko. Elle lui contait l’enfance d’Atrée d’un air mystérieux mais il semblait à Kaede qu’elle ne parlât pas du même individu. Mariko voyait Atrée comme son enfant et en parlait comme tel, sa petite-fille ne pouvait se figurer qu’il s’agissait bien de l’Atrée qui la croisait sans la voir au détour d’un couloir du château.
Mariko n’avait alors que cinquante-deux ans. Si pour Kaede, rien ni personne ne pouvait égaler la beauté de Mei, sa grand-mère avait un charme un peu usé qui la gorgeait d’un sentiment de chaleur et de sécurité.
Du vivant de Golbez, Mariko avait été une de ses concubines favorites. Il l’avait découverte en Azaïr alors qu’elle n’était qu’une modeste artiste itinérante dans une troupe familiale. Danseuse, chanteuse et actrice d’exception, Mariko attirait tous les regards sur elle. Elle n’avait que quinze ans mais sans le moindre masque, elle savait faire rire, pleurer ou hurler chacun de ses spectateurs. Généralement, les femmes n’étaient pas tolérées sur les planches d’un théâtre, mais Mariko déployait un tel talent, avec ou sans masque, qu’il aurait été plus scandaleux encore de ne pas la laisser jouer. Son corps jeune et souple, son visage blanc et aimable, ses cheveux noirs, et ses yeux brillants inspirèrent un désir et même une affection au Roi qui décida tout bonnement de se la réserver. Pour Mariko, ce fut un honneur extraordinaire que de suivre Golbez à Lex, dans son château outrageusement luxueux. Elle avait été bien élevée, avait l’humeur sage et joueuse des jeunes filles et se soumettait donc sans protestation à tous les désirs du Roi. Ce fut peut-être la seule femme du palais à échapper aux fureurs légendaires de Golbez : il lui suffisait de s’effacer dans un coin et de l’observer avec attention, pour revenir vers lui au moment opportun. Elle était si attentive à son bien-être qu’elle lui devint presque indispensable.
Lorsqu’elle présentait Golbez à Kaede et Ophélia, tandis qu’Atrée demeurait respectueusement à leurs côtés, comme pour offrir un portrait de famille un peu spectral, Mariko s’animait d’un feu débordant. Elle était restée un peu fillette, au fond, le Roi l’avait aimée ainsi, jeune, insouciante, rieuse et un peu idiote. Elle l’avait aimé parce qu’il était le Roi et qu’elle devait l’aimer, cela n’allait pas beaucoup plus loin. Son esprit romanesque montrait Golbez sous le jour le plus radieux possible. Beau, brave, puissant et riche. Chacun des contes sur Golbez emplissait Kaede de la fierté incomparable d’avoir hérité de son regard ocre.

Mais Mariko n’était pas seulement la fille stupide que Golbez avait attirée dans son lit, elle était également mère. A la naissance d’Atrée, elle avait gagné en maturité et considérait que pour garder son fils en vie, elle devrait en faire un être fort. Ce jour-là, elle avait ouvert les yeux sur le monde. Et à ses quarante ans, elle en avait eu une expérience redoutable, assez en tout cas pour savoir tuer un homme.

« — Vous savez, fit-elle, un jour, il ne faut pas beaucoup de force pour ôter la vie. Il suffit parfois d’une aiguille.
— Les aiguilles, ça ne sert pas à broder ? demanda naïvement Ophélia.
— Il est aussi possible de tuer un homme avec une aiguille. »

Mariko avait pris un air grave et Atrée observait la scène du coin de l’œil, sans dire un mot, l’air plongé dans ses lectures. Sa mère sortit une aiguille d’aspect banal. Mais en la prenant dans sa main, Kaede réalisa que c’était en réalité une arme miniature, plus solide et plus lourde qu’une aiguille ordinaire. Mariko montra à ses petites-filles comment la plonger dans l’œil ou dans la nuque d’un adversaire.

« — Crevez l’œil pour déstabiliser, percez la nuque pour tuer. On ne sait jamais ce qu’un homme peut vouloir d’une femme ou d’un enfant. Tandis qu’il est mené par ses pulsions, nous sommes faibles et s’il désire nous humilier, il faut avoir les armes pour s’en défendre. Prenez ces aiguilles et cachez-les toujours dans les ourlets de vos manches de kimonos. Faites attention à ne pas vous blesser avec. »

Les deux petites filles reçurent le cadeau de Mariko en frissonnant d’horreur et de fascination. Kaede s’étonnait silencieusement que son père ne s’opposât pas à ce geste mais en fut trop contente pour le questionner à ce propos.

« — C’est une ruse des Invisibles, ces aiguilles, ils me l’ont appris quand j’avais votre âge. » fit Mariko, avec affabilité.

Cette fois-ci, Atrée leva les yeux de son ouvrage et lui ordonna avec fermeté :

« — Ne parle pas des Invisibles devant elles, Mère.
— Mais enfin, ce n’est pas comme si tu ne les portais pas dans ton cœur.
— Qui sont les Invisibles ? demanda Kaede, avec un sursaut de témérité et de curiosité. Je jure de me taire. »

Son père l’observa un moment. Il finit par fermer son livre et s’approcher de ses enfants d’un air ombrageux.

« — Si tu faillis à ton serment, Kaede, déclara-t-il avec une gravité feinte, tu en mourras certainement.
— Je ne dirais rien !
— Les Invisibles, commença Atrée en soupirant, forment un clan épars dans tout Ignis et leur existence est tenue secrète aux yeux de la famille royale et même de la population en général. Si je les connais, c’est essentiellement pour leur qualité d’assassins hors paire. Ils choisissent eux-mêmes leur commanditaire, et ne se dévoilent qu’à lui, en sachant qu’il les protégera et qu’il taira leur secret. Je suis un homme assez tolérant, finalement. J’estime qu’une femme peut s’illustrer avec plus de mérite qu’un homme et…
— Ce qui explique ton obsession pour les héritiers mâles, je présume ? fit Mariko, du ton de la mère mécontente.
— Mère, il est clair qu’un homme a des avantages purement physiques au combat. Les femmes peuvent réussir à les surmonter, mais cela réclame un entraînement plus intensif et une volonté guerrière que vous n’avez pas toutes. Le véritable obstacle, c’est l’impossible ascension sociale de la femme à Ignis, dont le peuple est profondément misogyne : qui accepterait d’inculquer des notions militaires à une femme, ou pire, de l’envoyer sur le front à la tête d’une armée ? Si cela ne tenait qu’à moi, ce serait rendu possible, mais ce n’est pas mon ambition pour le moment. Si je voulais un garçon, c’était par pure lucidité. Ainsi…
— Hm…
— …j’accepte qu’un individu ait des croyances qui divergent des miennes. Les Invisibles sont de fervents pratiquants du culte de Watos et leurs prières doivent se faire dans l’ombre. En choisissant leur commanditaire, ils prennent soin que leurs assassinats servent leurs idéaux de sagesse et d’équilibre dans le monde. Par extension, ils portent la parole d’Ehol et ont en foi en leurs actes, qu’ils disent guidés par la main du dieu. Assassiner pour des idéaux d’amour fait partie de leurs activités principales, ainsi que de leurs contradictions profondes.
— Ce sont aussi de fabuleux astrologues, ajouta Mariko, d’une voix de femme-enfant qui avait tendance à exaspérer son fils. Ils lisent ton avenir dans le ciel et dans les étoiles.
— Conte de bonne femme… » maugréa Atrée en se rasseyant sur les nattes de paille.

Kaede n’avait pas écouté la petite minauderie de Mariko, et restait pensive, les yeux brillants de songes. Elle revoyait Mei prier avec ferveur, cachée dans l’obscurité d’une petite pièce, des pendentifs sacrés serrés dans les mains, et elle se souvint de l’émoi mystique qu’inspiraient ses paroles. Si les Invisibles étaient perpétuellement guidés par ce sentiment-là, il était peut-être légitime qu’ils se crussent sur la bonne voie.

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La nuit venue, Kaede avait pris l’habitude de quitter son lit, une chandelle à la main, pour précipiter ses petits pieds dans la bibliothèque paternelle. Elle trouvait à la pièce un charme mystique incomparable, alors qu’une obscurité vacillante grimpait sur les étrangères, couvrait parfaitement le sol et s’insinuait dans les moindres recoins. A l’époque de ses quatre ans, elle se contentait de s’asseoir sur les nattes en paille, devant la plus grande fenêtre. Elle observait là toute la beauté du ciel et de la montagne, surprise au milieu de la nuit. Le lendemain matin, Hana venait la retrouver là et ronchonnait en la ramenant furtivement entre ses draps blancs. Puis, lorsque la fillette sut parfaitement lire, à ses six ans, elle commença à vagabonder dans les rayons, à grimper aventureusement sur les échelles pour chaparder des livres divers.
Et lorsqu’elle eut neuf ans, elle y fit une découverte qui bouleversa le reste de son enfance.

Comme d’usage, elle vagabondait entre les étagères par dizaines, et n’hésitait pas à se saisir des ouvrages pour les consulter à sa guise, tenue à la fois par la curiosité et la malice de l’enfant en fraude. Alors qu’elle ôtait délicatement un livre d’où il était logé, le bruit soudain d’un mécanisme la terrifia au point qu’elle en lâchât le livre pour se précipiter en trombe derrière le bureau de son père. L’étagère, creusée dans un pan du mur, s’ouvrait doucement, à la manière d’une porte cachée et bientôt, se dévoila un escalier obscur. Kaede demeura bouche bée quelques instants. Toutefois, le mécanisme du passage secret lui étant devenu familier à force de lectures romanesques, elle finit par descendre les marches avec gaieté, sa chandelle à la main. Il lui fallut de longues minutes pour atteindre la réserve souterraine de la bibliothèque. L’endroit était entretenu : Atrée y passait souvent ses journées sans, bien sûr, que personne n’en fût au courant. La petite Kaede fut frappée par l’aspect plus énigmatique des livres dont disposait cette salle et compta de nombreux ouvrages écrits en langue interdite.

Elle se crut longtemps dans l’un de ses romans d’aventure et ce fut avec un enthousiasme particulier qu’elle s’attabla au bureau d’étude de la réserve, plusieurs livres cryptés en main. A neuf ans, elle se mit en tête la folle idée de traduire ces mots étranges qui l’attiraient autant qu’ils la fascinaient. Ses expéditions devinrent plus périlleuses, mais aussi plus prudentes et plus organisées. Elle n’avait peut-être pas totalement conscience du danger qui planait sur elle lorsqu’elle étudiait dans la réserve, au beau milieu de la nuit, mais le comprendre lui procurait davantage de frénésie aventureuse. Le soir, elle se sentait devenir quelque archéologue surveillée et ne laissait donc rien au hasard. L’idée du passage secret la plongeait dans l’atmosphère charmante de l’énigme et de l’obscur. Arrivée au bureau, les mains chargées de parchemins qu’elle cachait ensuite dans le tiroir à double fond de sa chambre, elle s’installait et commençait ses études sans tergiverser. Elle examinait précisément les écrits en édition bilingue pour se doter d’un vocabulaire conséquent et repérer les particularités syntaxiques de la langue, qu’elle sut bientôt comme originelle à celle qu’elle parlait alors. Bientôt, elle eut une idée grossière des sujets d’étude des quelques livres dont elle disposait et choisit de se concentrer sur la traduction d’un épais grimoire, qu’Atrée avait certainement fait importer d’Aquaria dans le plus grand secret.

Quatre ans s’écoulèrent ainsi. L’application de l’enfant et son dévouement à la tâche qu’elle s’était imposée avaient quelque chose d’extraordinaire. En vérité, elle mêlait cet amour intempéré de l’apprentissage et de la connaissance à des capacités imaginatives qui étaient le moteur de toutes ses démarches. Le cadre rocambolesque de sa traduction de l’ancien langage et de son initiation à la magie excitait déjà ses chimères, mais penser à ce qu’elle pourrait faire de tout ce savoir la transportait dans une frénésie inespérée. A cela s’ajoutait sa fascination des mots qui, avec la langue interdite, trouvaient une vérité improbable. Chaque phrase était composée de sorte qu’un flux invisible fût lié à chaque terme, à chaque syllabe, à chaque lettre. Intégrer ce flux, comprendre ces mots, c’était comprendre le monde, se l’approprier, interagir avec toute forme d’existence.
Au matin, après avoir recopié minutieusement une formule traduite, elle se trouvait une pièce désertée du château pour se livrer à des expériences magiques étonnantes. Au tout début, ses incantations ne menaient à rien et pendant un long moment, elle fut à se demander si elle ne s’était pas fait des idées. Mais son imagination reprenait vite le dessus et elle s’appliquait plus encore à la tâche.

A ses sept ans, son père avait pris en main son apprentissage de la magie et elle avait assimilé les bases à une vitesse époustouflante. Allumer une bougie, puis un feu de bois, était devenu un jeu d’enfant. Atrée, dont l’esprit intéressé n’avait pas de limite, lui expliquait les lois physiques et chimiques dont la connaissance permettait une maîtrise extrême de la combustion. Après quelques mois de cours musclés, Kaede était capable de brûler à peu près n’importe quoi, bien qu’elle ne se fût jamais essayée sur un être vivant. Elle n’en aurait jamais eu l’idée, de toute façon. Puis elle parvint à constituer des formes de taille et d’apparence diverses, sans avoir néanmoins besoin de combustible, bien que s’il s’en présentait, l’intensité des flammes s’accroissait considérablement.

Atrée n’était pas le même type de professeur qu’Eloy dont la pédagogie et la bienveillance dépassaient l’entendement. Le Prince, lui, étant donné les capacités de sa fille, réclamait un progrès rapide et constant. Il exerçait une rigueur telle que Kaede s’en trouvait souvent affligée. Il lui était difficile de considérer Atrée comme son père, alors qu’elle vivait auprès d’un être infiniment plus aimant et empathique. Mais elle éprouvait le besoin d’aller de l’avant, pour voir seulement un éclat paraître dans son regard. Lorsqu’elle le percevait, elle se sentait enfin reconnue aux yeux de son géniteur, sans se douter que cet éclat-là n’était qu’un feu d’intérêt et d’ambition.

Lorsqu’elle eut dix ans, donc, c'est-à-dire un an après sa découverte de la réserve, son potentiel magique était exploité à plein régime. De son côté, elle commençait à obtenir des résultats quant à ses essais d’utilisation de la magie ancienne. Ses progrès étaient considérables. Avec sa prononciation approximative et ses erreurs de locution, elle parvenait néanmoins à enflammer son corps tout entier tout en demeurant intacte. Elle subissait effectivement des dommages vestimentaires et les domestiques ne s’expliquaient pas la disparition subite de ses habits, mais au fond, cela lui importait peu. Le sort sur lequel elle travaillait devait lui procurer ce dont elle avait toujours rêvé : des ailes. Bien entendu, en théorie, il ne s’agirait que d’un gaz rougeoyant qui la porterait dans les cieux, toute enflammée qu’elle était, semblable au phénix du blason familial. Elle ne parvenait certes qu’à s’enflammer elle-même, ce qui ne constituait qu’une part de son objectif, mais elle était convaincue qu’avec du travail et du temps, elle saurait voir ses fins s’accomplir.

Une nuit, elle descendit à nouveau dans la réserve, les bras chargés de plumes et de parchemins qu’elle cachait de jour sous une latte du parquet de sa chambre. Elle s’installa comme d’usage au bureau et se remit au travail. Son endurance était folle : pendant ses séjours à Yaegahara, elle ne dormait que quelques heures, se couchait lorsqu’elle ne savait plus lire sans voir trouble et se levait au chant du coq. Aucun soupçon ne pouvait être émis au sujet de ses escapades nocturnes. Pourtant, cette nuit-là, la porte de la réserve s’ouvrit soudain et la silhouette imposante d’Atrée se profila à la lueur vacillante de la chandelle. Kaede demeura pétrifiée sur son siège, la plume suspendue dans les airs, blême comme un spectre. Ils se considérèrent tous deux avec une intensité extrême. Le visage du Seigneur ne reflétait qu’une froideur sévère. Kaede ne lui avait pas touché un mot quant à ses recherches, d’une part parce qu’elle savait pertinemment l’étude de l’ancienne langue formellement interdite, mais en outre parce qu’elle ne voulait pas qu’il réalisât qu’elle fouillait dans ses affaires toutes les nuits.

« — Puis-je savoir ce que tu fais ici, Kaede ? » demanda-t-il de son ton le plus terrible.

La petite fille baissa les yeux, remit sa plume dans l’encrier et se tordit les doigts avec malaise. Elle ne sut bredouiller que ces quelques mots, tandis que son père s’approchait du bureau pour distinguer les phrases écrites par son enfant sur sa montagne de parchemins.

« — Je… Je regardais des livres dans la bibliothèque et… Ca s’est ouvert… Je m’suis demandée ce qu’il y avait dedans et j’suis rentrée… Et puis, et puis… J’ai trouvé ça amusant…
— Hm. Ta formule ne convient pas tout à fait, ici. Elle nécessiterait un double datif pour être véritablement efficiente, et non un accusatif suivi d’un datif. Il est vrai que cela semble plus logique, mais ce que tu veux exprimer requiert une formule idiomatique. » répondit Atrée, d’un air absorbé, penché au-dessus de sa fille.

Kaede se tourna vers lui, stupéfaite. Son père s’était emparé d’une plume et corrigeait les erreurs de son écriture assurée. Elle n’osa pas lui demander la cause de son calme et demeura silencieuse. La nuit suivit sans davantage d’explication, ce dont la fillette fut grée à Atrée. Il rectifiait toutes les traductions de l’enfant en justifiant telle ou telle démarche avec précision et clarté. Tout en lui administrant son cours, le Prince lui révéla qu’il n’était pas non plus une source sûre et exacte en matière de magie ancienne, n’étant également qu’un autodidacte. La prononciation qu’il faisait des mots différait de celle de Kaede, cependant, il n’avait jamais entendu quiconque parler l’ancien langage de manière expérimentée… Il lui fit promettre de ne dire rien de ce lieu, à personne, sans quoi cela leur coûterait la vie à tous deux. Bien entendu, elle comprit tout à fait le danger de leur situation et jura.

Ils étudièrent tous deux jusqu’au bout de la nuit et lorsque l’aube parut, Atrée remit son enfant au lit avant de partir lui-même vaquer à ses occupations, étrangement satisfait. Cette nuit-là, il était parvenu à dépasser son ambition personnelle pour voir en Kaede ce qu’elle était vraiment. Une enfant intelligente et curieuse qui méritait toute sa tendresse. Son enfant. Evidemment, il ne montra rien de ses sentiments véritables et demeura un maître austère pour Kaede, mais un sentiment d’attache se générait et grandissait doucement en son cœur. Il avait désespéré d’avoir un héritier, avait renoncé et s’était tourné vers une conquête individuelle. Soudain, il découvrait en sa fille la possibilité d’une complice aux talents incroyables. Une complice, une coreligionnaire, son égale, sa confidente, son enfant.


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Mer 1 Aoû - 1:40
Chapitre III – An 752.
L'ère du phénix.


L’arène rougie s’ouvre. Le phénix ardent s’offre à la superbe géante.
Dès lors, sous les lauriers, tout saigne et frissonne.


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« — Cette enfance paisible était d’une douce cécité. Nous aurions tous désiré demeurer innocents et libres comme autrefois, j’aurais moi-même tant désiré rester l’enfant pure et rêveuse que j’étais… Je me suis aliénée vicieusement, poussée par la main de mon père et par mon orgueil, aussi, dans les chemins périlleux du pouvoir et du sang. Plus j’avançais, plus une étrangère naissait en moi et je crois que tout ce que tu as pu aimer en mon âme était ce résidu de l’enfance qui subsistait faiblement. Je réalise aujourd’hui quelle créature inconnue a pris la place de la fillette que j’avais inconsciemment rejetée et plus que tout, tu sais, plus que tout, je veux retrouver mon intégrité, mon être à moi, mon être originaire, mon enfance. Insensée, j’avais cru que j’écrivais moi-même mon histoire, je l’ai cru si fort et avec tant d’orgueil ! Mon père et ma naissance menaient mon destin et en réalité, même lors de cette enfance idyllique où j’ai pu le penser avec ferveur, je n’ai jamais été libre. »

---

« — Crois-moi, sur ma vie, je te le jure, jamais je n’avais conçu un tel projet, jamais je n’aurais osé !
— Lucius, je sais parfaitement tout cela, mais je ne peux… Je ne peux m’interdire à la rage ! Ma famille, mon nom, ce château, tout cela ne signifie plus rien à présent, plus rien ! Nous autres, les « Azaïr », nous ne sommes plus que des fantômes, notre forteresse domine la contrée, mais ce n’est que du vent !
— Oh, Kaede, je suis désolé, je suis tellement…
— Cesse de te blâmer, moi-même je ne te blâme pas. C’est cette monarchie impitoyable qui…
— Cousine, je suis désormais des vôtres. En prenant la tête de cette principauté, je suis devenu un Azaïr. Votre cause est devenue mienne. Tout autant que vous, je ne veux pas devenir ce…fantôme dont tu parles.
— Tu ne peux pas faire front avec nous. Tu aimes trop ta fratrie pour cela. Je ne te demanderai jamais de telles monstruosités.
— Je peux intercéder en votre faveur, je peux vous donner de la substance, vous permettre d’exister, nous pourrions gouverner ensemble Azaïr…
— Et après ? »

Kaede, du haut de ses quatorze ans, scrutait Lucius d’un œil furibond et désespéré. Et après, oui, et après ? Quand Lucius, terrifié par la course du pouvoir, sera entraîné dans la spirale du fond de la hiérarchie princière, quand un autre roi aura pris la place d’Iskandar, quand Lucius lui-même aura été destitué, et après ? Que feraient-ils !

« — Ils ne nous restera plus qu’à mourir, après avoir disparu de toutes les mémoires. »

Ils se dévisageaient tous deux avec le même regard torturé. Lucius, malgré la supériorité de son âge et ses dix-huit ans de jeune adulte, peinait à tenir tête à cette gamine fière et fougueuse. Pourtant, sa carrure s’était affirmée, il avait le corps d’un soldat et le visage d’un Prince. Ses cheveux bruns s’étaient obscurcis avec l’âge et sa sensibilité qui jadis perçait de manière criante dans tous ses traits s’était fondue dans un masque de noblesse. Seuls ses yeux azur tranchaient l’apparence dans la douleur et l’ombrage. Quant à Kaede, elle ne se féminisait plus tellement. Seuls ses longs cheveux noirs, coiffés en une tresse soignée, et les traits fins de son visage lui donnaient l’aspect d’une jeune fille, son corps, lui, souple et svelte, était celui d’un garçon à peine sorti de l’enfance.

Derrière eux, assis dans un fauteuil de sa bibliothèque, Atrée les observait silencieusement, le menton dans l’une de ses mains, le regard pensif. Bien entendu, l’amertume avait imprégné tout son être, dès lors que Lucius les avait réunis pour leur annoncer la nouvelle fatidique. Mais Atrée avait anticipé tout cela et au fond, sa rage n’était pas la passion féroce de Kaede à cet instant-même, et davantage une rancœur sournoise, moins violente, mais plus durable. Il les écoutait avec une sorte de jouissance déplacée, ces deux enfants qui ne parlaient tous deux que par métaphore, ces deux rêveurs. Il regardait Kaede avec une étrange fierté. Elle était loin de toute convention, de tout ce que l’on aurait pu attendre d’elle et en ce sens, elle parvenait à être proprement extraordinaire. Quant à Lucius, sa sensibilité toujours au paroxysme l’avait attaché à son oncle et ses cousines, sans même qu’Atrée n’eût prit la peine de le considérer avec bienveillance. C’était une chance inespérée… Qui savait ce que l’âme ambitieuse de ce Prince justement destitué fomentait en ce moment-même, qui savait… A ses côtés se tenait Ophélia, également assise, les mains inoccupées et les yeux perdus au-dehors. Eloy, lui, s’appuyait à l’encadrement de la porte, avec le sentiment d’être presque de trop dans cette discussion de famille orageuse. Il ne disait mot et observait avec toute la tristesse du monde.

« — Kaede, calme-toi, fit soudain Atrée, aussi surprenant que cela pût paraître. Lucius nous propose là une première solution, déjà exceptionnelle. Nous ne la refusons pas, bien entendu, mon garçon.
— Vous avez… Vous avez confiance en moi, mon oncle ? balbutia le jeune homme qui avait peine à y croire, tant il avait été superbement ignoré par Atrée, dix années durant.
— J’ai confiance en ton engouement pour ma fille, Lucius, et pour le moment, cela s’arrête à peu près là. Je sais que tu ne laisseras pas Kaede dépérir dans l’obscurité et donc que tu nous seras fidèle. Quant au reste, il faudra que tu me démontres ta force. En réalité, c’est à vous deux que je parle. Kaede, tu es d’un sexe malheureux, Lucius, tu m’es inconnu et je reconnais que c’était bien une erreur de ne pas avoir cherché à t’approcher, jeune homme. Avant d’engendrer quelque projet qui nous permette d’émerger de cette tyrannie, je ne veux qu’une chose. Saisissez n’importe quelle occasion et prouvez-moi votre valeur. »

La jeune fille, debout face à son père dans ses habits de garçon, serrait les poings de fureur et se sentait soudain affreusement trahie. Ses yeux d’or brillaient d’une juste colère. Elle savait mieux manier l’épée que la plupart des garçons du pays, vivait presque sur son cheval, maniait l’arc tout à fait convenablement, avait pallié son manque de force par une rapidité et une souplesse féline au combat, elle était plus savante que la grande majorité de la population d’Ignis et était dotée d’un potentiel magique qu’elle savait exploiter davantage chaque jour ! Que fallait-il donc qu’elle fît pour être à l’égal de tous ces êtres virils suintants de morgue et d’odieuse vanité ! Dans un soupir de rage, elle tourna les talons et sortit en trombe de la bibliothèque. Eloy voulut poser sa main sur son épaule par pure compassion mais elle fut plus rapide et disparut dans le couloir, sous le regard rusé de son père. Tandis qu’Ophélia se levait précipitamment pour rejoindre sa sœur, Atrée et Lucius achevèrent leur entretien par quelques banalités et le jeune homme finit également par sortir.

Alors, les deux vieux amis qu’étaient Atrée et Eloy se retrouvèrent à nouveau seul à seul. Il y eut un long silence. Le fameux « conseiller » fixait le seigneur déchu d’un regard impérieux, dont la claire verdoyance, figée dans la réprobation, avait quelque chose d’effroyablement prenant. Il y avait dans ces iris une douleur très perceptible qui, petit à petit, embarrassa tout à fait Atrée.

« — Eh bien, parle, qu’est-ce qui me vaut tant de rancœur, Eloy ! s’écria-t-il, subitement.
— Je ne pense pas avoir mon mot à dire sur tes agissements familiaux, Atrée, tu le sais bien, répondit sobrement l’ancien chevalier.
— Ah ! Est-ce bien toi qui a voulu élever ma fille et qui l’a si bien fait, ces quatorze dernières années, mon ami ? se moqua le Prince.
— Certainement. Mais je l’ai fait sous ta conduite. J’ai regretté son apprentissage des armes. Et je regrette profondément ce que tu as fait à l’instant.
— Elle est née pour en arriver là, Eloy.
— C’est parce que, toi, tu l’as bien voulu. A présent, ne viens pas pleurer à chaudes larmes comme tu l’as fait à la mort de Sybil, s’il arrive quelque malheur à ta fille. Je n’aurais alors pour toi plus la moindre compassion. Cette fois-ci, c’en est trop. Ton acte et tes paroles étaient bien trop préméditées. Tu l’envoies à la mort. »

Sur ce, il sortit de la pièce avec une triste résignation, tandis qu’Atrée haussait les épaules et reprenait sa lecture où il l’avait arrêtée avant l’arrivée de Lucius. Non pas qu’il fût totalement indifférent au sort de sa fille, non, bien entendu, mais Kaede était une Azaïr, elle n’avait pour autre choix que de trouver le chemin de la gloire. Les quelques phrases qu’il avait alors habilement formulées dirigerait la jeune fille vers la guerre aussi sûrement que les étoiles et la boussole menaient le navire. C’était là le passage obligé de son vaste projet.

---

« — Kaede, attends ! »

Le sang battait aux tempes de la jeune fille, brûlant et oppressant de fureur. Derrière elle, le pas léger de sa jeune sœur claquait contre le pavé du château. Kaede l’entendait à peine et marchait à toute allure, sans se retourner, trop concentrée sur l’humiliation qu’elle venait d’essuyer. Finalement, elle arriva à l’un des balcons qui donnaient sur les montagnes et s’accouda à la balustrade, presque à la manière d’un homme. Ophélia parvint alors à la rejoindre et haleta un moment avant de prendre la parole.

« — Tu…ne devrais pas faire attention…à Père, hm ? Tu sais bien qu’il dit cela pour te pousser à faire mieux, tu n’as même pas l’écouter…
— Evidemment. Mais… Comment puis-je demeurer sereine alors que je sais, au fond de moi, que ses paroles révoltantes ne sont que vérités !
— Vérités ? s’exclama Ophélia, ébahie. Tu ne crois tout de même pas en ces sottises, Kaede ! Tu ne crois pas ces mâles imbéciles qui s’imaginent tout permis parce qu’ils ont des poils, des muscles et des bijoux de famille ! »

Kaede lança un regard stupéfait à sa petite sœur, resta bouche bée quelques instants et finit par éclater de rire devant la mine bougonne de la gamine. Ophélia fréquentait davantage les domestiques et les gens de peu que les galants nobliaux, et aussi avait-elle acquis un parler franc et direct, presqu’un patois paysan. La situation qui était quasiment tragique aux yeux de Kaede venait de perdre toute sa gravité par les quelques mots déphasés de sa cadette.

« — “Un Homme, un vrai, un homme d’Ignis, quoi, c’est le symbole de la virilité, tu vois. Ca ne pleure pas un homme. C’est courageux, un homme. Une femme n’a pas la force morale d’un homme, l’homme est fort, la femme est faible. Il agit avant de parler, parce qu’il en est capable ! L’homme, ce lion, porte l’épée et défend sa famille ! La femme, elle, l’attend au logis, les yeux pleins de larmes. Elle n’est bonne qu’à faire la popote pendant que Messire fait étalage de toute sa force masculine sur les champs de bataille ! La femme n’est là que pour admirer l’homme et le pleurer. ”, fit Ophélia qui avait compris que la parodie burlesque était sans doute le seul moyen de faire sortir Kaede de sa colère. Tu sais, le courage des hommes, c'est un mythe, les femmes sont bien plus courageuses. Les hommes sont courageux quand il s'agit d'aller chasser l'éléphant, le zèbre ou le sanglier ou de faire la guerre, parce qu'ils sont en groupe et bourrés de testostérone… Nous, on doit se faire notre place dans un monde pareil, il est clair qu’on a plus de tripes à revendre qu’eux. »

Ophélia effectua un fier mouvement de tête qui revendiquait presque son appartenance aux Azaïr. Ses cheveux blonds ondoyèrent un instant tandis que son regard délavé se posait sur Kaede avec douceur. La jeune fille aux cheveux sombres riait aux larmes, jusqu’à finalement essuyer son visage d’un revers de manche et soupirer de soulagement.

« — Merci, Ophélia…
— Mais de rien. Il ne faut pas que tu oublies la force de la femme, malgré tout ce que les hommes pourront bien en dire.
— Je ne l’oublierai pas. Cependant, j’espère que tu comprends, tout de même, que je vais devoir me plier aux attentes de Père.
— Tu n’as pas vraiment le choix, évidemment. Père te veut comme associée pour remporter gloire et pouvoir. Si c’est ce que tu souhaites devenir, il est clair qu’il ne t’acceptera comme telle que lorsque tu auras fait tes preuves.
— Oui… Tu sais… commença Kaede en plongeant son regard aurifère dans les eaux limpides du lac, en contrebas. Tu sais, ce que je souhaite, c’est voir le peuple vivre heureux et notre famille, motrice d’un nouveau monde. Je veux notre gloire et je veux une Ignis radieuse. Aussi ferai-je tout pour joindre mes efforts à ceux de Père. Nous recherchons le pouvoir et la puissance, tous les deux, car ils sont nécessaires à la transformation de ce monde.
— Kaede, je pense que Père n’a pas des ambitions aussi pures que tu ne le penses… murmura l’enfant blonde.
— Bien entendu. Et justement, la différence entre lui et moi est que j’estimerai toujours une vie humaine plus importante que la gloire, et lui, non. En outre, il en veut mortellement à Iskandar. C’est l’origine de sa quête du trône. Mais, bien qu’il y ait en son projet des intérêts personnels et vengeurs, il se veut d’une politique populaire et c’est ce qui m’importe.
— Que comptes-tu faire, alors ?
— Ce qu’il me demande. Dès que l’occasion se présentera, et après m’être assurée que quelqu’un, dans ce château, veillera sur toi avec autant d’attention que sur sa propre vie … J’irai au front et je ferai mes preuves. »

---

Les événements qu’attendaient Kaede pour satisfaire ou peut-être plutôt, pour défier son père, ne tardèrent pas à venir, ou du moins, avec son habituel sens de l’occasion, elle entrevit rapidement en certaines situations de quoi profiter à ses projets et prit aussitôt les choses en main.

Le jour où un garçon du village d’Hagi fut engagé en tant que page au château, Kaede comprit rapidement sa chance. Il avait treize ans et semblait plus innocent qu’un petit enfant, serein et patient. Elle l’approcha avec l’assurance et l’orgueil des filles de seigneur et le présenta à Ophélia. Leur rencontre fut pour eux deux comme la révélation d’un alter-ego. Kaede s’éclipsa de la chambre de sa sœur, satisfaite, tandis qu’ils faisaient plus ample connaissance. Le soir, quand le garçon quitta la cadette de la famille et s’en retourna aux appartements de la garde, Kaede le saisit au détour d’un couloir et l’entraîna sur un balcon, au clair de lune. Là, elle l’examina d’un œil exigeant, tandis qu’il tremblait de terreur. La lumière du soir caressait le visage doux du garçon, ses yeux pareils à des perles de pluie et ses cils efféminés. Il avait des cheveux d’ange, noirs et soyeux. Grand et mince comme un fil de fer, il apparaissait d’une carrure souple et flexible, ni chétive, ni particulièrement puissante. C’était un gabarit convenable. Et quelque chose dans ses yeux fragiles parlait à Kaede, une étincelle mélancolique, une lueur d’espoir.

« — Quel est ton nom ? demanda-t-elle d’une voix indulgente.
— Je… Je m’appelle Takeo, Mademoiselle, répondit le garçon, qui semblait s’être rassuré mais qui n’avait pas l’air à son aise pour autant.
— Comment as-tu trouvé ma sœur, Takeo ? Tu es resté bien longtemps en sa compagnie.
— Je l’ai trouvée… Oh, non, voyons, ne vous inquiétez pas, Mademoiselle, elle ne m’intéresse pas, votre sœur ! s’exclama Takeo, en rougissant jusqu’aux oreilles.
— Ah, elle ne te plaît pas, ma sœur ? fit Kaede, sceptique.
— Je… Mais si bien sûr, elle me plaît…
— Très franchement, je me moque du fait que tu te sentes attiré par son charme, mon garçon, je veux simplement savoir si tu donnerais ta vie pour elle, qui est désormais ta maîtresse.
— Ma vie ?
— Tu m’as très bien comprise.
— Eh bien, oui, oui, pour sûr !
— C’est bien. »

Kaede retira tranquillement son sabre du fourreau qu’elle portait à sa taille. C’était une arme légère et maniable dont elle usait depuis son plus jeune âge. Elle en glissa le manche entre les mains du garçon et dit d’un ton grave, alors que toute la lumière des étoiles semblait soudain avoir été absorbée par ses yeux, étincelants de frénésie :

« — Bientôt, je ne serai plus là pour elle. Ophélia est une fillette particulière. Il y a de la vie en elle, une énergie latente qui lui inspire des rêves incroyables, mais dès qu’elle cherche à l’extérioriser, elle s’épuise et se rend malade. Sa fragilité est indéniable et pourtant, j’aimerais qu’elle vive vraiment. Je prenais soin d’elle, ces dernières années, je la défendais et l’aidais à exister. Mais dans peu de temps, je ne serai plus là pour le faire. Tu es jeune, tu as une flamme dans les yeux, tu éprouves de l’affection à son égard. Voici le sabre que j’ai porté, durant toutes ces années où j’ai été la gardienne de ce château et de ma sœur. C’est à toi, désormais, de faire en sorte que ce lieu ne devienne pas une forteresse hantée de mornes spectres, c’est à toi de faire en sorte que la fleur sans épine qu’est Ophélia ne se fane pas. Fais-la vivre. C’est à toi que je donne cette mission, Takeo, reçois-la maintenant. »

Le garçon accepta le sabre et se précipita dans sa chambre en le serrant contre sa poitrine, conscient qu’il s’était produit un événement extraordinaire, cette nuit-là, sans cependant comprendre ce que cette fille au regard étincelant avait voulu lui dire. Allongé sur son lit, les yeux grands ouverts, le cœur battant, il demeura éveillé des heures durant. Les questions tournoyaient sans réponse dans son esprit et de fait, il ne comprit les paroles de Kaede qu’après plusieurs semaines de vie à Yaegahara. Il comprit l’angoisse et la torpeur de ce lieu fantomatique, il comprit que ce château était au monde des vivants l’étrange territoire qui menaçait à chaque seconde de sombrer dans l’abysse des morts et des oubliés. Il comprit qu’en lui transmettant son épée, Kaede lui avait donné la mission d’empêcher l’expansion des ombres dans Yaegahara, et dans le cœur-même de sa blonde maîtresse. Et il travailla davantage à faire résonner les rires contre les murs de pierre du château qu’à le garder, hallebarde à la main.

Quelques mois après l’arrivée de Takeo, lors d’une de ses longues chevauchées avec son élève, Eloy connut un accident malheureux. Son cheval, affolé par une bête qui était sortie subitement des fourrés, s’était cabré si subitement, avec tant de puissance, que le maître fut propulsé contre terre, avant d’être douloureusement écrasé sous les sabots de sa monture. Il y eut cependant plus de peur que de mal car, si Kaede le crut mourir dans un tel accident, Eloy fut sauf et ne déplora qu’une jambe cassée. Il fut sur pieds quelques jours plus tard, aidé par une béquille et une attelle bien ajustée. Mais il n’eut guère le temps de se rétablir : une missive arriva bientôt de Lex et ordonna à chaque homme de chaque famille de se rendre au combat face à une dissidence qui n’était que trop nourrie au sein de deux régions voisines, dont Azaïr faisait partie. Eloy blêmit en la lisant et réalisa que dans son état, cette guerre serait sans doute pour lui la dernière. Kaede fut aussi affectée que lui par cette désastreuse nouvelle et n’en dormit plus. Pendant sa longue insomnie, elle parvint néanmoins à prendre la décision la plus importante de toute sa jeune existence. A l’aube du départ des hommes d’Hagi, elle sella Hayao et s’élança dans l’air vif du matin. L’étalon bondissait de rochers en rochers, leste comme un cabri tant il avait cheminé dans les chemins tortueux des rudes montagnes. Kaede volait avec lui, l’âme ouverte au vertige de l’inconnu et à la morsure des vents. Elle se sentait étonnamment fragile en cet instant, alors qu’elle ouvrait les bras, dans la course effrénée de sa monture, pour offrir sa poitrine, son cœur, au monde entier qu’elle avait à découvrir avec des yeux adultes et neufs. Alors que le ciel découvrait un horizon rose et azur, Kaede respirait intensément, emplissait ses poumons et imprégnait l’intérieur de son corps, son être, son âme, de cet air frais et nouveau. Un parfum idyllique flottait sur ses narines, vague senteur du temps présent qui échappait, du temps présent, déjà passé… Vague senteur de l’herbe fraichement coupée, des fleurs gorgées de soleil et des feuilles couvertes de rosée… Grisant parfum, il charmait et faisait frémir son être tout entier. Ivresse du pur, lente gourmandise. Elle ne pensait pas y goûter pour la dernière fois. Sa tête était trop animée d’images et de projections d’aventures rocambolesques pour qu’elle en eût pris conscience.

Elle atteignit bientôt le château et accourut dans la bibliothèque où elle était presque assurée de trouver son père, endormi sur sa table de travail, ce qui fut effectivement le cas. Elle alla le secouer sans ménagement et il s’éveilla en sursaut, la main sur la garde de son épée. Lorsqu’il vit sa fille, il se calma doucement et se redressa d’un air interloqué.

« — Père ! s’écria-t-elle, avec frénésie. Je veux partir au front à la place d’Eloy !
— Qu’est-ce que… Comment cela ?!
— Vous savez qu’Eloy ne peut combattre, avec sa jambe blessée, et qu’il faut qu'un homme de sa famille se présente sur le champ de bataille, sans quoi il sera considéré comme déserteur. Eh bien, je veux être cet homme. »

Le regard d’Atrée s’illumina soudain et il se leva si brusquement que sa table s’effondra à grands fracas. Les deux Azaïr se ruèrent alors au-dehors du château et chevauchèrent côte à côte, pour la première fois, jusqu’au bas de Yaegahara. Kaede, émue et pleine de fougue, se sentait renaître. Ils arrivèrent à Hagi au grand galop et s’engouffrèrent dans la demeure d’Eloy, où ils le trouvèrent à emballer paisiblement ses quelques affaires. En les voyant tous deux si fringants et si essoufflés, il eut un doute affreux et une ombre passa sur son visage.

« — Qu’avez-vous donc en tête, dites-moi ?
— Eloy, commença Kaede en lui prenant les mains. Je t’en prie, écoute. Je ne veux pas que tu ailles à la mort, je tiens à toi plus que tout. J’irai à ta place sur le front.
— Il n’en est pas question ! s’exclama le maître d’armes en retirant sèchement ses mains, les yeux effarés. Jamais, tu m’entends ! Je préfère mourir moi-même plutôt que tu ne sois envoyée à la guerre par ma faute !
— Je cours moins de dangers que toi dans cet état, malgré toute ma jeunesse !
— Oh, je vois… siffla-t-il en se tournant vers Atrée d’un air furieux. Une occasion pour Kaede d’Azaïr de prouver sa valeur ?
— Il y a de cela, mon ami, fit tranquillement le Prince, mais les raisons qu’elle invoque ne sont pas non plus étrangères à mes propres préoccupations.
— Je ne peux pas faire cela, répliqua catégoriquement Eloy.
— C’est un ordre. »

Les deux hommes s’affrontèrent quelques instants du regard, mais ce fut en vain pour l’ancien chevalier qui avait compris, dès la riposte finale de son maître, que le choix ne lui revenait plus de droit. Son regard saisissant de douleur se posa sur Kaede qui frissonna un instant et sentit toute sa fougue s’évanouir dans un vertige indicible. La voix d’Eloy sonna alors comme un glas funeste et fatal :

« — Ma pauvre fille, tu ne sais rien de la guerre. Ce ne sont pas les jeux que nous faisions ensemble que tu trouveras là-bas, mais l’horreur la plus indescriptible… »

Kaede était glacée d’effroi. Eloy posa doucement ses armes sur son lit et traîna sa jambe jusqu’à son fauteuil où il s’assit avec l’air le plus las du monde. Il sembla soudain un sage millénaire, dont les yeux reflétaient des abymes de tristesse. Atrée fit un geste impérieux vers la chambre de son enfant et ordonna :

« — Il est temps, Kaede. Tu as à présent quelques minutes pour te transformer en un fils prodigue. »

Il y eut tant de symbolique dans le geste, dans la voix et dans les mots de son père que Kaede ne sut rien répondre. Elle échangea un regard effrayé avec Eloy. Ce dernier se releva difficilement, la gorge nouée. D’un geste précautionneux, il se saisit de son sabre personnel qu’il glissa entre les doigts enfantins de Kaede.

« — Prends Aegidia à tes côtés, ne la quitte pas. Rappelle-toi qu’elle a toujours servi à défendre, souviens-t-en et ne la souille pas. »

Ils demeurèrent tous deux à s’observer longuement. La douleur d’Eloy était si prégnante qu’elle fit naître quelques larmes au coin des yeux de la jeune fille. Le regard poignant de cet homme compressait douloureusement son cœur et elle comprenait qu’il n’y avait dans ce don que le symbole d’un espoir de la voir subsister, armée d’un talisman guerrier auquel, coutumièrement, Eloy ne croyait pas. Il l’embrassa tendrement sur le front, tandis qu’elle fermait ses yeux brûlants. Puis elle s’écarta doucement et courut dans sa chambre qu’elle ferma en tirant la porte coulissante, sans le moindre mot.

La lumière du petit matin, une fantasmagorie dorée, se glissait entre les persiennes et sauvait la petite pièce d’une obscurité totale. Les rayons aurifères venaient rebondir sur le miroir de Kaede qui attira immédiatement son regard. Elle sentit son cœur gonfler de terreur lorsque ses yeux se figèrent sur son reflet androgyne. Elle vit cette fille au teint d’ivoire, cette fille au corps souple et mince. Ses longs cheveux noirs pleuvaient en mèches sur son visage puis ondoyaient sur ses épaules et dans son dos, comme un torrent d’ébène. Sa main passa doucement à travers et une flamme s’alluma subitement dans ses yeux déjà ambrés. La garde de l’épée d’Eloy se faisait brûlante contre sa paume, entre ses doigts. « Tu as à présent quelques minutes pour te transformer en un fils prodigue. » Elle réunit ses longs cheveux dans l’une de ses mains, les yeux rivés sur son reflet, et leva la lame devant son visage. Dans un éclair de lumière, elle l’abattit d’un coup sec sur sa chevelure noire. Le torrent déferla à ses pieds et elle lança vivement sa tête en arrière. Ses yeux d’or se fichèrent sur la silhouette du miroir. C’était désormais un très jeune garçon, petit et maigre, voire malingre. Ses épaules étaient fines, ses jambes et ses bras, fins et solides. Son regard sauvage et ses cheveux coupés au hasard lui donnaient l’air d’un chat rusé et farouche. Kaede tendit ses doigts vers cet étranger qui lui ressemblait comme un jumeau et toucha la glace avec fascination.

« — Bonjour, fils prodigue de mon père, souffla-t-elle, hypnotisée. Viens et fonds-toi en moi, je t’en prie… Immerge-moi, viens vivre en moi… »

Elle referma ses bras sur son propre corps, comme pour absorber une force mystérieuse, comme pour emprisonner cet étranger, tant désiré, de son père en son être à elle. Elle se sentit soudain ne faire qu’un avec cet Autre, ce fils prodigue, ce garçon fantasmé. Son regard s’anima soudain d’un feu sauvage et elle oublia tout à coup la tristesse d’Eloy. Atrée serait enfin le plus fier des hommes. Kaede, ainsi devenue son fils, n’aurait plus qu’à défricher le chemin que son père venait de lui indiquer.

A nouveau frénétique, elle ouvrit son armoire et en sortit tout un nécessaire. Elle n’avait pas la carrure suffisamment forte pour porter l’armure de fer et de cuir azarienne, aussi se choisit-elle une très fine cotte de maille, ainsi que des vêtements en cuir épais. Elle se déshabilla rapidement et prit une bande de tissu qu’elle appliqua autour de sa poitrine avec une rigueur implacable. Elle savait ce qu’elle devait devenir. Un homme. Elle se doutait que dans l’armée, les femmes étaient rares et certainement persécutées. Si elle souhaitait avoir une chance de gravir les échelons de la hiérarchie, elle devrait le faire en tant que mâle. Lorsqu’elle eût comprimé ses seins naissants contre la bande de tissu, elle se passa un maillot près du corps, puis la cotte de maille et le gilet de cuir bleu, à manches courtes, qu’elle referma en croix. Elle revêtit ensuite un pantalon de toile résistante, doublé de cuir aux genoux, se chaussa de bottes également de cuir, qui montaient jusqu’à mi-tibia. Enfin, elle s’habilla d’un kimono gris, bordé de bleu, également à manches courtes. Le vêtement lui descendait jusqu’au bas de ses fesses, ce qui permettait de camoufler une forme sexuelle assez étrange pour un homme. Elle ferma sa tunique à l’aide d’une grande ceinture de cuir, à la taille. Pour achever son équipement, elle glissa de longues protections de cuir gris autour de ses bras, jusqu’au haut de ses coudes et coinça l’autre extrémité autour de ses paumes, derrière ses pouces. Ainsi vêtue, elle reprit son sabre qu’elle fit tournoyer dans sa main droite avec dextérité. La garde de l’arme roulait dans sa main de manière agréable. Elle en sentait le contact et la présence, la concevait soudain comme une extension de son bras, mais le tournoiement incessant dans sa paume ne lui faisait aucun mal, grâce aux protections. Elle était devenue un autre. Un garçon, la gloire d’une famille, l’étoile la plus brillante de tout Azaïr.

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« — Ton nom ?
— Sirius Altaïr.
— J’ignorais que le grand Eloy Altaïr eût un fils…
— Pourtant il en a bien un, un jeune.
— C’est ce que je vois… Tu es bien jeune, mon garçon, peut-être trop jeune, d’ailleurs. Ton âge ?
— Quatorze ans. Mon père est blessé, il n’y avait pas d’autre choix.
— Hm. » fit le superviseur, d’un ton suspicieux.

Subitement, il leva la tête de ses registres et, d’un geste vif, lança son épée sur Kaede. La jeune fille, éberluée, eut quelques fractions de seconde de retard, tant elle était surprise, et ne put esquiver l’arme à temps. Elle se reprit immédiatement et son regard doré saisit la position de l’épée qui fondait dangereusement vers elle. Dans un mouvement leste, sans la moindre hésitation, elle l’attrapa par la lame. Il y eut un silence qui pétrifia sensiblement l’atmosphère. Les yeux prenants du « garçon » se fichèrent sur le visage ébahi du superviseur. Kaede sentait la lame couper doucement son gant et commencer à pénétrer sa peau. Elle frémit, crispa sa mâchoire et reprit rapidement l’épée par la garde.

« — Je n’ai pas suivi un entraînement digne des soldats de Terra, si c’est que vous voulez savoir, mais ce n’est pas comme si je ne savais pas me servir d’une arme. »

Sa voix n’était pas celle du petit paysan de base, irrésolue et timide. Pour un enfant de quatorze ans, elle était pure et cristalline, mais teintée d’une fierté insupportable. « Encore un gosse de riche » aurait-on pu penser. Mais en réalité, Kaede était issue d’une lignée chargée en orgueil, en noblesse et en honneur, et elle agissait comme telle. Elle avait la tête haute déjà, à ses quatorze ans, et un regard captivant. L’on aurait pu la croire de l’étoffe des forts meneurs et elle pensait en être, oublieuse de sa sensibilité trop accrue. Elle pensait être capable d’affronter l’horreur mais, à vrai dire, elle était trop innocente pour pouvoir se l’imaginer avec justesse. Elle n’y voyait rien de plus que des affrontements à travers le pays, des démonstrations de puissance, une valeur à prouver. Certes, elle avait été éduquée par le puissant mage et le combattant de talent qu’était Atrée, et par un ancien Chevalier d’Ignis aux faits d’armes déroutants, mais aurait-elle la résistance que la Guerre requérait de ses adeptes ? Rien n’était moins sûr. En revanche, il était certain qu’elle se sentait habitée d’un souffle incongru, d’une légèreté extatique, qui la poussait sur les chemins de la belle aventure. Elle ne savait rien du monde, elle était aussi pure que n’importe quelle jeune paysanne d’Azaïr, mais elle avait soif de découvertes.

Elle avait quitté la chaumière d’Eloy, le cœur léger et la mine enchantée, et avait chevauché jusqu’au point de rendez-vous, après avoir chargé Hayao sous l’œil attentif de son tuteur. Elle les avait tous enlacés avant de partir, elle avait promis à son père qu’il ne trouverait jamais de déconvenue sur le chemin qu’elle se faisait, elle avait promis à Eloy de lui écrire régulièrement, elle avait promis… Elle avait beaucoup promis. Et en vérité, il lui serait impossible de tenir des serments si contradictoires. Quand elle disait à Eloy qu’elle ne prendrait aucun risque inconsidéré, elle jurait à son père de revenir couverte de gloire. En réalité, ce qu’elle ferait ne concernerait qu’elle. Aujourd’hui, elle était libre.


Les tensions et les frictions violentes étaient relativement fréquentes à Ignis, bien qu’il fallût admettre qu’avec le règne d’Iskandar, elles s’étaient pour le moins réduites. Les officiers avaient rapidement informé les quelques troupes des circonstances de leur déploiement. Il existait apparemment des hommes assez fous pour croire être en mesure de défier le Roi et les Princes de front, c’était tout de même extraordinaire. Certains villages s’étaient ralliés à la cause des détracteurs de la monarchie et à présent, le recours aux armes devenait indispensable pour les défenseurs de la Loi d’Ignis. L’intervention militaire serait, selon les dires des officiers, de courte durée, mais leurs adversaires avaient leurs ressources qui n’étaient pas à sous-estimer. On parlait d’anciens Chevaliers désormais insurgés et de forteresses imprenables, de cachettes secrètes dans les montagnes et de forces armées grandioses. Kaede, à l’entente de ce genre de rumeurs extravagantes, ne pouvait retenir un petit sourire sarcastique. Il fallait certes faire la part du vrai et du faux. Elle doutait que les quelques villages recrutés par les rebelles constitueraient des « forces armées grandioses » et qu’il fût dans leurs moyens de se cloîtrer dans des « forteresses imprenables ». En revanche, les repaires dans les montagnes étaient plus qu’envisageables et l’ambition de Chevaliers bannis pouvait constituer une excellente motivation.

Les regards des soldats surpris coulaient suspicieusement sur la silhouette frêle de « Sirius ». Le « garçon » essayait tant bien que mal de se comporter comme tel. Les discussions, dans les rangs, lui permettaient d’observer les divergences de points de vue à son égard et de prévoir des positions à adopter pour chacun d’entre eux.

« — Pauvre gamin, si jeune et déjà enrôlé…
— Il a un visage de femme et une faible carrure, crois-moi, il fera pas long feu.
— En voilà un qu’il faudra chahuter, ça pourrait être drôle. »

Quelque peu gêné par de pareilles réflexions, Sirius se donnait du mal pour demeurer stoïque et calculait précisément quel était son devoir le plus immédiat : encore et toujours, prouver sa valeur. Pour transformer la pitié des uns en adoration, l’indifférence des autres en estime et le mépris du reste en épouvante. Oh, elle allait le leur prouver, à tous, que si la force lui faisait défaut, sa rapidité et sa souplesse étaient brillantes.

Le commencement de leur intervention ne fut que foutaises. Ils paradèrent quelques semaines dans les parages. Une démonstration de force, en substance, une manière d’effrayer les dissidents et, d’un autre côté, de défier leur superbe. Sirius se doutait bien que le but des officiers n’était autre que d’attiser la haine des coupables et de les voir se révéler d’eux-mêmes. En attendant qu’une telle chose ne survînt, Sirius échangeait des lettres presque quotidiennes avec Eloy qui semblait s’inquiéter de son sort davantage qu’Atrée ne le faisait. Toutefois, le « garçon » reçut bientôt un courrier presque sympathique de son père.

« Les actes que tu as entrepris me sont fort appréciables et ton audace ainsi que ta recherche d'influence et de puissance me font témoigner de toute la fierté que j'éprouve pour toi en ce moment même, ma fille. Te travestir était une habile manœuvre, intelligente et clairvoyante. Les femmes ont bien plus de peine à monter en grade que les hommes : quand bien même la force doit régner sur toute chose et que certaines d'entre elles méritent davantage tel statut que certains d'entre eux, il subsiste des faibles qui perpètrent de vicieuses manigances pour leur barrer la route du commandement et la réserver au sexe mâle. Garde fort bien ton secret, fais-toi reconnaître par de nobles actes et cherche à gagner le contentement du Roi, pour mieux que nous puissions le duper par la suite. Je te remercie, mon enfant, de m'offrir une telle occasion de sortir les d'Azaïr de l'abîme et de me faire entrapercevoir un moyen de remonter sur le trône.
Tu verras bien des désastres et bien des souffrances, mais ne faiblis pas. Contemple, au loin, ta cause et ta finalité qui sont brandis comme un étendard à l'horizon. Et apprends bien cette leçon que je vais te donner, Kaede, ma fille : le Bien et le Mal n'existent pas. Il n'y a que le pouvoir. Et ceux qui sont trop faibles pour le rechercher... »

Sirius était demeuré sceptique après cette lettre. D’une certaine manière, il était heureux de constater que les préjugés sur le sexe féminin n’atteignaient pas l’intelligence de son père, et que seules les convenances sociales l’avaient mené à désirer un fils, mais d’un autre côté, il décelait dans ses propos une ambition personnelle assez exacerbée et avait peur de ne devenir qu’un instrument à ses yeux. Cette pensée lui traversait l’esprit de temps à autre et finissait par lui peser sur le cœur.

Mais, malgré l’immobilisme du statu quo, Sirius parvenait à trouver des curiosités qui attisaient son imaginaire et sa pensée. Les paysages qu’il découvrait n’étaient guère différents de ce qu’il avait pu voir durant son enfance, puisque les manœuvres militaires avaient lieu dans les environs, mais les individus eux-mêmes étaient extrêmement intéressants à explorer. Un certain Kimitomo Haku semblait s’être attaché à lui, malgré (ou du fait de) leur différence d’âge d’une quinzaine d’années. C’était un soldat méritant, expérimenté, plein de fougue et d’assurance. Il avait peut-être cru Sirius incapable de se défendre des quolibets et des farces pas vraiment illuminées de ses camarades et, dans un élan de compassion, s’était proposé comme garde du corps. Cet homme amusait Sirius, ses rires l’inondaient de bien-être et sa personne lui inspirait les sentiments les plus cordiaux.

Haku n’eut ainsi guère besoin d’exhiber sa musculature étonnante pour que Sirius fût en paix, et pour cause : dès les premières nuits au camp, le garçon avait démontré l’étendue de ses capacités. Alors que deux ou trois idiots s’étaient mis en tête de lui faire on ne savait quel coup scabreux, au beau milieu de la nuit, alors qu’il était couché comme tout le monde aurait dû l’être, le garçon d’Azaïr s’éveilla au premier bruit dans sa tente et, sans même dégainer l’épée chère à Eloy, il leur assena de tels coups de fourreau, si vifs et si précis, qu’ils ne retentèrent pas l’expérience de sitôt. Haku avait beaucoup ri de l’expérience douloureuse de ses compagnons, qui réitéra d’ailleurs à plusieurs reprises. Si Sirius se prenait évidemment quelques bleus dans la bagarre, il avait l’avantage de la surprise, de la taille et de la vitesse, ainsi que de la magie, puisque, est-il nécessaire de le préciser, il profitait bien sûr de ses heures de liberté pour poursuivre ses études. Mais en vérité, sa force était moindre. Il n’était le héros que de bagarres burlesques menées à l’aventure, dans le noir. Ce n’était qu’un jeu.

Heureusement, ces longues parades étaient aussi l’occasion pour les soldats de s’entraîner durement. Si certains avaient une grande expérience de l’armée, d’autres n’étaient que des paysans qui ne savaient manier que le fléau. Sirius, avide de progrès, rencontrait des adversaires de tout poil et de tout gabarit. Alors que certains combattaient avec lui comme le faisait Lucius, c’est-à-dire de manière à ne pas le blesser, d’autres n’y allaient pas de main morte et dans les premiers temps, Sirius était littéralement écrasé par les colosses de la troupe. Son amour propre subit quelques rudes offenses. Lors des luttes à mains nues, il se sentait soudain minuscule et, paralysé de terreur, était balayé avant même d’avoir pu lancer son poing dans le vide. Il chutait sans cesse, se blessait toujours, trichait parfois. Ce début était absolument minable, et elle l’avouait amèrement dans ses lettres à Eloy.

Les jours se suivaient sans que la situation ne s’arrangeât réellement. Elle combattait comme une enfant face à des adultes. Il lui manquait quelque chose. Un éclair de lucidité, qui serait le déclic d’une phase adulte ? Devant l’écœurement de son jeune protégé, Haku décida de prendre les choses en main et de réfléchir au véritable problème de Sirius. Il l’observa longtemps, l’air pensif, alors qu’il se débattait comme un beau diable contre des soldats au regard froid. Il vit quel fossé séparait le garçon de ces hommes. Et un soir, enfin, il comprit.

« — Tu sais, Siri’, lui dit-il, en le conduisant à l’écart du camp, il y a quelque chose chez toi qui est inadapté, par rapport à ce que tu cherches à obtenir.
— Ah, et qu’est-ce que je cherche à obtenir, d’après toi ? lança le garçon, dont les yeux d’or brillaient d’amusement.
— La force. La gloire. La victoire. Comme chacun d’entre nous. En cela, tu n’es pas si différent de nous autres, évidemment. Mais tu n’as pas l’air d’avoir appris à combattre comme un soldat. Tu ne cherches pas à faire de mal à l’autre, tu esquives et que tu frappes comme dans un jeu. Comme si on avait eu de la répugnance à te montrer que lutter, c’est blesser. C’est un homme plein de honte qui t’a appris à combattre.
— Je veux juste gagner, pas blesser ou tuer, Haku…
— Tu es innocent, Siri’, trop innocent pour nous ! Ecoute, nous, nous sommes conscients que pour gagner, il faut anéantir.
— Mais je ne veux pas ! Qu’est-ce que je dois faire, bon sang… se lamenta le garçon en frappant du pied, l’air profondément angoissé.
— Continuer sur ta propre voie. Voilà ce que tu dois faire.
— Ma voie ?
— La voie du rêveur et de l’enfant que tu es. Ce serait te… Te mutiler, te déchirer, en fait, de t’empêcher de poursuivre cette voie-là. C’est la tienne, naturellement. »

Les deux soldats se fixèrent tous deux, plongés dans la lumière chaude et mordorée du couché du soleil. Sirius avait l’air d’un gamin pris la main dans le sac. Son corps de chat sauvage s’était tendu, son visage exprimait la surprise la plus profonde. Haku venait de lui montrer qu’il avait lu en lui à livre ouvert. Sous ses dehors combattifs, le jeune homme cachait une âme vive et pensante. Même chez l’être le plus inattendu, Sirius comprit qu’il lui fallait chercher cette âme, cet éclat, ce diamant profondément encastré dans le roc des habitudes humaines. Elle comprenait ce qu’Haku cherchait à lui dire. Chacun avait son diamant à polir. Le sien était celui de la poésie, du rêve et des contes…

« — Mais Haku, il faut que je sache me battre, même si ce n’est pas ma voie, il le faut !
— Pourquoi ? Tu as autre chose à faire de ta vie, gamin. Tu n’es pas fait pour ça.
— Mon père m’a fait pour ça, fit-il, d’un ton catégorique, les yeux étincelants de volonté. Aussi, je ne dois pas le décevoir.
— Je vois… Bon. Viens avec moi. »

Haku prit le garçon par le bras et le tira plus loin du camp encore. Sirius, décontenancé, observa le visage viril de son compagnon, tendu de réflexion comme jamais. Ils atteignirent une petite colline qui échappait aux hautes herbes, frappée par le soleil déclinant. L’enfant resta immobile un instant, les yeux perdus dans les splendeurs vespérales. Le ciel baignait dans des couleurs brunes et brillantes, et une étrange poudre d’or semblait en tomber pour se répandre sur l’infini des plaines. Sirius se retourna vers Haku qui, silencieux et serein, ôtait tranquillement son éternelle armure. Il apparut soudain au garçon comme un dieu colossal, dont le corps fantastique s’enveloppait d’une parure lumineuse. Il ôtait les plaques de métal de son armure qui étincelaient au soleil. Ses courbes devenaient incroyables dans l’effort, ses muscles gonflaient et roulaient, ses épaules immenses, sa large poitrine, son cou de taureau enflaient. Ses longs cheveux ébène tombèrent en cascade dans son dos formidable et firent une obscurité lumineuse à son corps resplendissant. Il faisait plus de clarté autour de lui, il devenait beau, il devenait tout-puissant.

Lorsqu’il fut en maillot et en pantalon de toile, pieds nus, il fit signe à Sirius de se découvrir un peu. Le garçon eut un rougissement qu’Haku ne put comprendre. Puis il enleva ses bottes et sa tunique. Il se trouva alors en gilet et en pantalon de toile et se sentit, face à ce géant, comme un insecte que l’on s’apprête à écraser. Devant la mine déconfite de son protégé, Haku eut un sourire qui se voulait rassurant.

« — Ne t’inquiète pas, Sirius. Je vais y aller mollo. De toute façon, je suis là pour t’apprendre deux ou trois trucs qui te permettront de développer une technique de combat adaptée à ta manière d’être.
— Compenser le manque de force par la souplesse et la vitesse ? Je connais déjà, ça…
— Non, mieux. Détends-toi. Ecarte les jambes dans ta largeur de hanche, fléchis tes genoux. C’est la position du cavalier. Ferme les yeux et respire profondément. Tu ne dois faire qu’un avec tout ce qui t’entoure, Sirius, tu dois tout ressentir. »

Le jeune garçon obéit docilement et, les yeux fermés, ressentit calmement le vent et les rayons du soleil caresser ses joues et ses bras nus, les voix des soldats, au loin, les herbes qui frémissait dans la plaine… Pour un cavalier aussi assidu que lui, la position n’était pas difficile à tenir et il ne fallut que peu de temps pour qu’Haku fût satisfait de son élève.

« — Ta respiration doit être fluide et insonore pour les autres. L’inspiration se fait par le nez, l’expiration par ta bouche entrouverte.
— Un fil de soie qui se déroule… fit Sirius, qui commençait à se sentir véritablement dans son élément.
— C’est ça, doucement. Soudain, bloque. »

Les exercices de respiration se poursuivirent un long moment, puis Haku laissa le garçon repartir vaquer à ses occupations habituelles. Il n’avait pas tout à fait compris ce que son ami cherchait à lui inculquer mais peu lui importait, au fond. Encore une fois, ce n’était qu’un jeu et, le moins que l’on pût dire, c’était qu’il s’amusait bien. Tous les soirs, en compagnie d’Haku, il intégrait de nouveaux procédés qu’il mettait en pratique le lendemain, face aux colosses de l’armée. « Respirer ainsi te permet de demeurer dans un état serein, ce qui est propice à la concentration, donc à une redoutable précision et à des attaques inattendues, tant tu es maître de toi-même. Une lionne reste calme et immobile, à la chasse, elle attend, la respiration lente et calme, pour bondir au bon moment. ». « Fais en sorte que ta respiration soit imperceptible de l’ennemi. En revanche, écoute la sienne, pour frapper au moment où il inspire ! ». Puis, après avoir travaillé l’art de la respiration, Haku lui apprit mieux encore à faire de son corps une brise légère et cinglante. Sirius finissait par savoir quand frapper, où frapper et le faisait à une vitesse phénoménale. « Considérons le corps comme un solide. C’est clair : l’objectif du combattant est de briser ce solide. Pour se faire, tu dois durcir les zones de frappe de ton corps, mais aussi durcir tes points faibles en prévision des coups que tu recevras. Tu es comme un roc. A partir du moment où tu as une fissure, une simple pichenette au bon endroit te fait t’écrouler. Toutefois, si cette comparaison vaut pour ta défense personnelle, elle vaut également pour tes offensives. Au combat, tes ennemis sont également des solides et chacun d’eux a ses fissures que tu dois découvrir. Il suffit de peu pour briser un solide, il suffit de frapper les points délicats. ».
Les soldats aguerris d’Ignis ne comprenaient pas d’où lui venait cette inspiration soudaine pour le combat mais Haku, lui, avait découvert qu’il fallait à Sirius une vision métaphorique de la lutte et non une perspective pragmatique et militaire. Le garçon, au cours de cet apprentissage, prit aussi bien conscience de ses propres facultés que de la personnalité profonde d’Haku. Il avait un œil intérieur extrêmement exercé et levait le voile des cœurs insondables avec une facilité déconcertante. Il était le maître sans scrupule qu’Eloy n’avait pas été. Eloy avait été pudique et délicat, il n’avait jamais voulu mêler une enfant aux affaires des armes et avait rendu les exercices aussi innocents que son élève. Haku, lui, était face à un cas de nécessité et devait absolument inculquer l’art de la guerre à cet enfant déterminé et il le faisait avec une pédagogie innée.

Sirius avait fini par acquérir une façon de combattre gracieuse et féline. En réalité, il dansait autour de son ennemi plus qu’il ne luttait. Il ne venait jamais forcer, pousser ou tirer. Il virevoltait, célère, agile, et donnait des coups précis et superbes, à répétition. Il gardait toujours ses mains enveloppées dans les morceaux de tissu qui lui servaient de gants et s’entraînait à frapper des zones toujours plus dures pour ainsi gagner une poigne féroce. Ses mains d’enfant et ses petits pieds devinrent vite de véritables pics dans l’anatomie de ses adversaires. Son corps s’endurcissait de jour en jour par de sérieux exercices. Toujours, il se portait volontaire pour accomplir les tâches les plus ardues. Souvent, on le moquait, souvent, il échouait. Mais plus il s’y tentait, plus la victoire s’attachait à ses pas. Il ne se départait pas de cet orgueil, qui finissait par le rendre insupportable aux plus balourds de la troupe.

« — J’en ai assez de ce petit malin…
— Il faudrait trouver un moyen de lui rabattre son caquet, à ce blanc-bec.
— Je crois que j’ai mon idée sur le moyen… »

C’était une belle journée ensoleillée. L’ensemble de la troupe s’était échinée à grimper sur le poteau de bois de vingt mètres, en haut duquel un des officiers avait fiché une flèche. Leurs efforts furent vains, la matinée passa, et les instigateurs de l’épreuve en rirent toute la journée. Sirius, qui s’était évertué comme tous les autres à gravir ce large poteau, que ses bras ne pouvaient totalement embrasser, et qui était absolument sans aspérité, avait réfléchi des heures durant à la meilleure manière d’opérer. A la tombée de la nuit, Sirius et Haku revinrent au poteau de bois, l’air perplexe. Le jeune garçon s’était armé d’une bande de tissu résistante et son ami hochait gravement la tête. Il était le plus léger des deux, et il était l’élève. Il fallait vaincre.

Le garçon, dont le cœur battait à tout rompre, s’approcha de la colonne de bois et en avisa la hauteur d’un œil luisant de volonté. Il ressemblait à l’aigle qui devrait voler au sommet. Il était le phénix d’une famille en perdition. D’un geste leste, il passa la bande de tissu derrière le poteau et le tira vers lui, avant de poser ses pieds sur le bois. Il sentit la tension féroce de ses bras et de ses jambes et, désarçonné, crut ne jamais pouvoir avancer. Mais il entendit derrière la voix d’Haku susurrer avec bienveillance :

« — Le roseau flexible, bien qu’écartelé, ne cède pas. Grimpe, Sirius. »

Les sourcils du garçon se froncèrent de concentration. Il savait, au fond, que cet exercice était l’aboutissement de tous ses efforts et qu’Haku voulait voir se concrétiser tous ses entrainements. Ses yeux d’or se figèrent sur la flèche, au sommet, et il ressentit à nouveau ce souffle fantastique parcourir son corps. Il tendit tout son corps et fit un pas. Deux. Il montait. Difficilement, mais il montait. Dans un puissant effort de volonté, il plaçait ses bras plus haut, tandis que ses jambes supportaient son poids et parvenaient à prendre plus encore de hauteur. De longues minutes s’écoulèrent. Le soleil se couchait. Haku l’observait avec l’air d’un sérieux instructeur. Il ne prononçait pas le moindre mot. Sirius devait réussir par ses propres moyens, sans la moindre aide, désormais. Et le garçon, quoiqu’il en soit, en était fort décidé. La sueur baignait son visage. Les larmes inondaient ses yeux. Sa mâchoire se crispait de douleur. Ses muscles le brûlaient atrocement. Mais tout cela n’avait pas la moindre importance, il avançait. Il parvint à la moitié, puis au deux-tiers de la colonne. Les soldats s’ameutaient petit à petit autour d’elle et observaient ce petit jeune homme se contorsionner avec fureur pour parvenir en haut. Si les plus rebutés d’entre eux ne voyaient qu’en cette démonstration de cran qu’une envie de se faire remarquer des supérieurs, d’autres prenaient conscience que « le moustique » qui avait, quelques semaines plus tôt, quelque chose de moins qu’eux, prenait possession de forces qu’eux-mêmes ne pouvaient imaginer. Le phénix prenait son envol.

Au-dessus de son assemblée mitigée, Sirius glissa, alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres de la flèche. Terrifié, il crut que c’en était fini, de sa tentative, de son ingénieuse solution, que d’autres reprendraient pour arriver au terme de l’épreuve alors que lui, le minable gamin, n’en avait pas été capable. Un cerveau sans muscles, ce ne pouvait être un combattant. Son cœur gronda de révolte dans sa poitrine et, d’un geste sec mais douloureux, Sirius bloqua sa descente. Il reprit appui et son ascension, l’air plus enflammé que jamais. En bas, une ovation accompagna son élan de courage. Haku souriait, le cœur battant. Le garçon rampait plus difficilement et cependant, malgré toutes les apparences, il n’était pas près de s’arrêter. De longues minutes s’écoulèrent encore. La nuit avait étendu son manteau noir et luisant sur la terre mais les soldats demeuraient en bas et avaient allumé des braseros. Chaque démonstration de caractère de Sirius leur arrachait des acclamations. L’honneur qu’ils lui faisaient portait l’enfant plus férocement encore. Il était exalté. Et bientôt, il posa ses doigts sur le haut de la colonne et se hissa dessus pour s’asseoir avec toutes les difficultés du monde. Il jeta son regard doré sur le groupement de soldats, qui s’était fait silencieux et admiratif, et, l’âme enflammée, il finit par lever les bras de victoire. Une immense clameur s’éleva à ce geste et Sirius sentit soudain ce qu’était que la gloire et ce qu’était que le pouvoir. Transporté, il souriait comme jamais, les bras levés. L’acclamation fit accourir les officiers qui se postèrent devant la colonne avec stupeur. D’un geste sûr, Sirius décrocha la flèche et la lança vers eux. La flèche siffla un moment et, célère, finit par se ficher au sol, devant l’assemblée des chefs.

Le phénix avait ouvert ses ailes.

Sirius attendit un certain temps, assis sur ce poteau. Il lui fallait reprendre son souffle avant d’amorcer une moins difficile descente. Lorsqu’il fut sûr de pouvoir l’accomplir, il s’engagea, non sans peur que son tissu ne se déchirât. A une dizaine de mètres du sol, cependant, c’est ce qui se produisit. Catastrophé, le jeune garçon se sentit chuter et une telle perspective arracha un cri à Haku. Mais avant de toucher le sol, Sirius reprit ses esprits et dirigea son regard d’or vers la terre. Et il retomba sur ses jambes, non sans brusquerie, mais dans une réception presque impeccable. A nouveau, il eut droit à une terrible ovation, ainsi qu’à la mine intéressée des officiers. Sirius eut un sourire réjoui et adressa un petit salut militaire à toute l’assemblée avant d’emboîter le pas à Haku. Il était temps de prendre du repos.

La nuit aurait pu être douce au garçon d’Azaïr, qui en avait bien besoin après de tels efforts et de telles émotions, mais ce ne fut pas le cas. Si son exploit lui avait attiré la sympathie des officiers et l’admiration de la plupart des soldats du camp, il avait mis le feu à la méchanceté envieuse de ses détracteurs. Un groupe de quatre hommes, enveloppés dans des capuchons, se glissa dans sa tente au beau milieu de la nuit, certainement dans le but obscène de lui trancher la gorge. Les couteaux tirés, ils se réunirent autour de la couche où Sirius dormait profondément. Mais, lorsque l’un d’entre eux fit fondre sa lame vers le garçon, celui-ci s’éveilla et le couteau s’enfonça dans les couvertures tandis qu’il roulait sur le côté. Effarouché, il comprit rapidement la difficulté de sa posture : les quatre hommes s’apprêtaient à lancer l’offensive. Sirius, vivement, se redressa en saisissant l’épée d’Eloy qu’il tira de son fourreau. Il échappa de justesse au fil de leurs poignards et, le regard soudain emprunt d’une terrible colère, il leva sa main libre vers eux, dévoilant la fin de son sceau avec majesté. Il ne prononça que quelques mots implacables et ce fut le cataclysme.

« — Puissances purificatrices, élancez-vous pour moi. Dévorez. »

Un flux extraordinaire de mana se propagea dans toutes les sinuosités de son sceau en une fraction de seconde et aussitôt que tous les mots furent formés, des flammes immenses jaillirent du bras gauche de Sirius et, en une nuée démentielle, elles se jetèrent sur les quatre hommes et les embrasèrent aussi facilement que des bottes de paille. Il y eut des cris d’horreur dans la tente de Sirius. Le jeune garçon, d’un coup de pied bien placé, envoya au tapis le premier de ses détracteurs, qui se tordait de douleur. Un des quatre avait plus ou moins échappé au lancer de ces flammes infernales et avait tiré de son flanc une épée qu’il voulut abattre sur Sirius. D’un habile mouvement du poignet, le gamin para, mais fut projeté à l’extérieur de sa tente par la force de son adversaire. Ce dernier, fou de fureur, s’élança à nouveau vers lui, alors que des soldats s’ameutaient autour de la tente, qui prenait bel et bien feu. Haku fut parmi les premiers. Il vit quelle rage démentielle gagnait son protégé, qui ne comprenait pas quelle haine et quelle cruauté conduisaient ces hommes à attaquer un enfant au milieu de la nuit.

« — Sirius, l’étoile la plus brillante de la constellation du chien, c’est ça ? C’est vraiment prédestiné, t’es le chien des officiers, le chien d’Ignis, le chien du Roi. Tu f’rais tout ce qu’ils te demanderaient de faire, c’est ça, hein ? Ptit merdeux, vociférait son assaillant, qui croyait voir ses amis mourir par le feu.
— Ne me jugez pas, vous ne me connaissez pas, répliqua Sirius, le regard fou. Je ne suis le chien que de ce pays et il est vrai que je lui donnerais ma vie. Mais vous ! Vous osez souiller ma tente de votre présence répugnante, meurtrier ! Vous allez me le payer… »

Dans un bond leste, le garçon fondit sur l’individu qui ne lui semblait plus homme en cette heure. Il leva son épée, en tourbillonnant comme une danseuse, et para le coup que l’autre lui envoyait. Mais il n’arrêta pas sa course et lança un violent coup de pied dans son torse. Il se servit de la tension ainsi produite pour s’élever dans les airs et abattre son épée sur lui, dans un geste emprunt d’une grâce féline. La lame d’Eloy transperça la clavicule de son adversaire, de part en part. Le jeune garçon se rétablit parfaitement sur ses pieds et, au moment où il voulut lui porter le coup fatal, une ombre souple et puissante s’interposa entre eux. Au moment où il reconnut Haku, Sirius freina son coup, le regard transformé et plein d’horreur. Son épée vint à transpercer légèrement le gant épais de son compagnon, qui tendait son bras pour parer le coup de son ami. De son autre main, Haku pointait son épée vers la gorge du soldat fautif.

« — Ne bougez plus, vous deux ! hurla-t-il. Toi, fais un geste et cette lame affûtée traversera ta côte de maille… Ecoutez-moi, vous n’avez pas à vous battre l’un contre l’autre. Votre haine mutuelle n’a rien à faire dans l’armée d’Ignis qui se doit d’être une et indivisible. Aucune motivation ne peut s’estimer suffisamment puissante pour causer ainsi une guerre intestine ! »

Sirius, soudain impressionné par l’aisance du parler d’Haku, retira lentement sa lame. Autour d’eux, les soldats s’occupaient d’éteindre le feu causé par le sort de Sirius et secouraient les blessés du mieux qu’il le pouvait. L’adversaire de Sirius tomba à genoux, la main écrasée sur sa plaie béante, secoué de sanglots. Haku faisait tourner son poignet dans une moue de douleur. Il n’avait rien de cassé, la plaie n’était pas sérieuse, mais elle nécessitait un secours rapide. Il croisa le regard horrifié de Sirius et vint poser une main sur son épaule, de façon à le réconforter. Il lui lança alors d’une voix grave et profonde :

« — Tu n’es pas prêt à tuer, Sirius, il n’est pas temps de commencer… »

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Mer 1 Aoû - 1:48
Mais il fut soudain interrompu par les cris implacables d’un officier, qui faisait place et qui advint finalement devant les deux compagnons.

Sirius fut pétrifié. Cet officier, il l’avait déjà remarqué du coin de l’œil mais cette nuit, il lui paraissait plus singulier encore et même plus extraordinaire encore. Cet officier, c’était une femme. Habituellement revêtue d’une longue côte de maille et d’une protection évasée au cou, ainsi que d’une large cape qui masquait ses courbes, le capitaine Murasaki était alors en chemise. Sa poitrine et sa taille étaient très évocatrices, suffisamment en tout cas pour la faire apparaître comme une très belle femme. Ses cheveux blonds, coupés au carré, couraient en bataille autour de son visage et ses yeux verts étincelaient de sévérité. Les soldats demeurèrent ébahis devant la superbe du capitaine qui, d’un geste implacable et d’une voix glaciale, une fois le feu éteint et les victimes de Sirius sauvées, les renvoya tous à leurs tentes. Elle arrêta seulement des infirmiers qui furent chargés de soigner les agonisants, ainsi que Sirius qui devint subitement blanc de terreur. Celui-ci distingua dans l’œil d’Haku une sorte de soumission au capitaine Murasaki et il vit bien qu’il suffit d’un regard de ces deux êtres pour qu’Haku s’en fût, penaud comme un chien. Cette femme fit signe à Sirius de la suivre jusqu’à sa propre tente et le garçon, bien que terrorisé, put détailler l’allure de cette femme. Fasciné, il vit ce pas félin et militaire, ce port de reine et ce visage implacable et ressentit immédiatement pour elle un amalgame de terreur et d’admiration éperdue. Lorsqu’ils arrivèrent devant la grande tente du capitaine Murasaki, cette femme, svelte, grande et magnifique, se tourna vers lui et lui dit avec hauteur :

« — Entre. »

D’un pas hésitant, il y pénétra et elle le suivit. C’était en effet une vaste tente, dotée d’une table de travail envahie de cartes, d’une couche, d’un miroir et d’affaires de toilettes, d’armes et de tenues de guerre. Le capitaine invita le jeune garçon à s’asseoir, ce qu’il fit, les dents serrées, peu enclin à parler dans un moment où il tremblait comme une feuille.

Le capitaine Murasaki s’assit à son tour, face à Sirius, et s’accouda d’un bras à son siège, pour le regarder avec cynisme. Sirius s’efforçait de rester digne mais cela fut de plus en plus difficile, du moins jusqu’à ce que la femme reprît la parole, d’une voix moins froide, mais plus moqueuse :

« — Alors, jeune fille, on commence à percevoir la réalité de l’armée, hum ? Un monde d’hommes, menés pour la plupart par des passions barbares, prêt à lyncher un gamin par pure jalousie.
— Jeu…jeune fille ? balbutia Kaede, éberluée, avant de se rattraper. M…Mais non, je suis un homme, qu’est-ce que vous racontez, capitaine ?
— Allez, ne fais pas l’innocente avec moi, reprit-elle, hautaine. Je suis une femme. Et j’ai vite compris pourquoi ce minois de fillette, avec ces longs cils, cette jolie bouche et cette silhouette de brindille, pourquoi ces bains à l’écart, pourquoi tant de pudeur, pourquoi ces absences à répétitions toutes les quatre semaines… Honnêtement, les indices étaient nombreux, il ne faut pas être femme depuis longtemps pour comprendre cela. »

La jeune fille se sentit particulièrement ridicule et finit par baisser la tête, rouge de honte et d’humiliation. Elle n’avait pas été crédible. Et elle avait pourtant essayé de son mieux, elle y avait travaillé avec opiniâtreté… Vainement, fallait-il croire.

« — Comment t’appelles-tu ? demanda finalement la jeune femme blonde, après de longs instants de silence.
— Je ne sais pas s’il est souhaitable que je vous l’avoue… murmura l’enfant, avec une nuance de souffrance dans la voix.
— Alors appelons cela « l’ordre de ta supérieure ». Ne pas l’exécuter ne serait pas particulièrement sage de ta part, crois-moi, dit clairement le capitaine, en mirant ses ongles avec un froid désintérêt.
— Bien… soupira la jeune fille qui serrait les poings de rage et d’humiliation. Elle leva alors ses yeux d’or avec un puissant reflux d’orgueil et poursuivit. Je suis Kaede d’Azaïr. »

Il y eut un certain silence, pendant lequel les deux femmes s’observaient avec autant de défiance l’une que l’autre. C’était la rencontre de deux orgueils, de deux âmes d’Ignis, forgées dans l’injustice et pétries dans l’ambition. Kaede et le capitaine Murasaki pouvaient à ce moment précis devenir les pires ennemies du monde ou les alliées les plus puissantes qui fussent. La jeune fille, du haut de ses quatorze ans, sentait quelle tension animait leurs regards et savait cet instant particulièrement crucial. Elle avait conscience que si elle cédait, elle deviendrait la cible favorite des quolibets du capitaine et ne pourrait plus entretenir qu’une haine farouche à son égard, engendrée par une terrible humiliation. Et elle ne désirait pas sombrer si bas dans la médiocrité.

« — Très bien, Kaede, lança le capitaine, d’un ton à la fois charmé et déterminé. Appelle-moi Katsuyo. »

Cette nuit-là fut pour la fière Kaede l’avènement d’une nouvelle part de sa carrière militaire. Elle se sentit plus forte parmi tous ces soldats virils et injustes, assise sur des victoires flamboyantes et épaulée d’un officier et d’un soldat d’exception. Haku demeurait son second maître et lui apprenait désormais de longs enchainements de mouvements offensifs et défensifs, qu’ils exerçaient tous les deux avec une lenteur minutieuse. Souvent, elle rencontrait la blonde Katsuyo dans sa tente. Elles discutaient longtemps, de stratégie, de politique, puis enfin de leurs expériences personnelles, pour se connaître peu à peu. Kaede écoutait son capitaine avec une admiration sans borne et, malgré tout son orgueil, n’avait pas conscience que Katsuyo s’imprégnait de l’aura étincelante de cette enfant. Fière et sublime, le capitaine vivait dans la voie du sang depuis près de dix ans, et peut-être trouvait-elle auprès de Kaede une innocence perdue, une ardeur juvénile et des rêves au-delà du pessimisme. Ainsi, parfois, une vague d’espoir submergeait les yeux vert émeraude de cette femme et elle devenait plus magnifique encore. Si elle demeurait cet officier inflexible aux yeux de la troupe, elle devenait pour Kaede une âme qui s’ouvrait doucement et qui épanchait une tendresse presque passionnée.

« — Je ne comprends pas pourquoi tu as décidé de te présenter ici en tant qu’homme, Kaede, disait-elle, souvent. Toi et moi avons pour mission de relever l’honneur des femmes d’Ignis, nous sommes là pour montrer que les mâles nous sont mêmes inférieurs puisqu’ils ne comprennent rien à notre force. »

Kaede sentait bien que l’orgueil de Katsuyo planait plus haut encore que le sien, et elle le désapprouvait avec inquiétude. L’esprit bouillonnant du capitaine finirait par lui faire de bien féroces détracteurs et jamais elle ne pourrait ambitionner de meilleur grade dans l’armée en manquant de manipulation subtile. Kaede, elle, tenait bien de son père en ce qui concernait la finesse mais les propos de Katsuyo demeuraient forts et prégnants dans son âme et jamais elle ne put repenser au masculin. Aux côtés de cette lionne pugnace, l’enfant d’Azaïr devenait fière d’être une femme. Jamais elle n’avait eu de figure emblématique pour se représenter ce qu’était l’esprit féminin et elle trouvait en son étrange amie l’essence même de son sexe. Belle et cruelle dans sa froide apparence, Katsuyo devenait un être d’une sensibilité étonnante lorsque l’on prenait la peine de lui parler, à elle, et non pas à l’officier. Et d’ailleurs, Kaede n’exerçait son art qu’avec elle-seule, sa confidente, la seule qui connût son secret.

« — Je suis bien lasse de cette journée, Kaede, fais-moi donc rêver, offre-moi tes histoires.
— Hm. Tu ne connais pas celle du chat de Lex, je crois. Il y avait dans un ghetto un cordonnier et sa fille, qui vivaient pauvrement parmi les plus pauvres et n’avait pour seule richesse qu’un perroquet et un chat. Le premier amusait ses clients par sa babille et le second ne savait que promener sa fourrure dorée au soleil et se frotter contre les jambes de sa maîtresse. Un jour, cependant que le perroquet jactait dans un bruyant enthousiasme, le chat, agacé, bondit sur le perchoir de l’oiseau et le dévora. Le cordonnier, peiné, voulut donner une leçon à son animal qui, à la stupéfaction du pauvre homme, s’écria soudain : « Ne me tue pas, mon maître, je ne suis plus que ta dernière richesse, que ferais-tu sans mon affection et mes caresses ? ». Le chat parlait. Du moins, il avait avalé l’oiseau et parlait, désormais ! Et du reste, il se révéla d’une intelligence peu commune aussi, où que le cordonnier allât, il emmenait son félin babillard avec lui. Le chat avait toutefois la langue bien pendue et attirait nombre d’ennuis à son propriétaire par des propos bien déplacés : « C’est amusant, vous traitez vos congénères comme des bêtes lorsqu’ils vous servent, avez-vous si peu d’égard avec votre propre espèce ? ». Un jour, le chat émit à nouveau l’une de ses sornettes : « Vous jurez tous par le Roi, ici, n’est-ce pas ridicule de glorifier cet homme comme un Dieu, alors qu’il n’en existe apparemment pas ? Tiens, je le saccage à coups de griffes, le nom du Roi, et ainsi vous ne pourrez plus jamais le prononcer ! ». Et soudain, il ne sortit plus de la gorge du chat que quelques miaulements aigus et surpris. Il avait perdu la parole ! Le pouvoir de l’autorité était trop grand pour qu’on lui permît de poursuivre un instant de plus. Le cordonnier, à la fois désolé et soulagé du silence de ce chat si imprudent, tira leçon de cette histoire. S’il ne pouvait se révolter à vive voix contre le Roi et l’autorité d’Ignis, il n’empêchait que le chat lui avait ouvert les yeux et bientôt, il travailla à l’amélioration du sort de sa contrée, sans un mot de travers et sans un crime commis. A force de labeur, on raconte qu’aujourd’hui, lui-même serait devenu le roi du pays. »

Katsuyo riait des histoires malicieuses de Kaede, avec une bonne humeur qui faisait plaisir à voir.

« — Oh, c’est toi, ce chat imprudent, enfant, prends garde à ta langue ! » disait-elle, entre deux éclats.

La jeune fille trouvait là gaiement sa voie et avait une complaisance infinie à voir le visage de son auditrice comme balayé d’un rayon de soleil. Elle s’amusait à ouvrir de nouveaux horizons à Katsuyo et, dévouée, guettait le moindre soupçon de joie sur les lèvres et dans les yeux du capitaine. Kaede sentait, doucement, lui venir cette idée qu’elle vivait pour le bonheur du peuple, pour offrir aux indigents ce sourire et ce cœur léger qui font traverser les plus pénibles orages. Et elle aimait ses histoires. Tellement. Elle y croyait si fort.

« — C’est en racontant des histoires que l’on construit la sienne, finissait-elle par envisager. On songe, on imagine, on pense et on trouve sa voie parmi toutes celles que l’on a examinées. On trouve son regard, aussi. Les conteurs sont essentiels au peuple comme aux Princes, ils incarnent le pont vers un avenir possible, vers un idéal, quand bien même ils ne soient sortis que de leur imaginaire, quand bien même ils ne soient, pour le moment, que des mots et des phrases. Quant à moi, je veux croire que mes mots ont de la chair et du muscle, que le sang palpite dans mes phrases comme dans des veines, je veux croire que mes histoires sont vivantes et ont un cœur. Je veux croire aussi que ma vie est ma propre prose, ma propre poésie, c’est à moi de l’écrire et je ne dois laisser personne le faire à ma place. »

Cependant vint le jour fatidique où les conflits armés s’incarnèrent comme une réalité aux yeux de cette pauvre troupe. Les rebelles avaient lancé les hostilités.

Quelques dissidents, excédés par la présence militaire, s’étaient attaqués à une patrouille, ce qui avait ouvert la porte aux violences. Toute la troupe n’avait pas été impliquée, et Kaede en particulier, puisqu’elle était restée dans sa tête à étudier son grimoire et à traduire quelques passages dans une discrétion inquiète. Alertée par les cris de la patrouille, à son retour, elle comprit ce qui se jouait alors.

Et le lendemain, en effet, le bataillon des deux régions se mit en marche. On procéda tout d’abord à des arrestations, puis à des interrogatoires auxquels la jeune fille n’assista pas et ne fut pas capable d’en imaginer la cruauté. Quoiqu’il en fût, il ne fallut que peu de temps pour connaître le repaire montagneux des rebelles et les noms de leurs chefs. Au cours de leur longue marche vers la bataille, Haku avait longuement parlé à Kaede de la manière de procéder dans la mêlée et de la force intérieure dont elle devrait faire preuve lorsqu’elle lèverait son bras. Plus ils avançaient et moins Kaede avait de cœur à s’y rendre. Haku avait beau tenter de lui faire comprendre qu’il trouverait principalement des ambitieux déchus par le règne d’Iskandar, en somme, des fauteurs de trouble, rien n’y faisait, la jeune fille avait peur de ne pas avoir la force de frapper, le moment venu. Il lui suffirait de rencontrer un regard larmoyant, un visage pitoyable, pour s’écarter avec horreur.

Heureusement pour elle, cependant, ils arrivèrent sur les lieux à la tombée de la nuit. Les soldats se dispersèrent autour du campement dissident qui se situait un peu en contrebas. Le silence était total. Une brume fantomatique noyait les environs, au point que distinguer son voisin tenait même de l’exploit. Kaede devina cependant la silhouette de Katsuyo à ses côtés, droite et fière dans son armure sculptée. Sa noble tête, couronnée d’une protection frontale en métal, se levait froidement vers son objectif, tandis qu’elle tenait une lourde épée du bout des doigts, la pointe posée sur le sol. Elle posa enfin son regard sur Kaede qui tenait Hayao par la bride. La jeune fille n’était pas aussi protégée que l’était le capitaine mais sa carrure ne lui permettait certainement pas de porter des armures pareilles. La fille d’Atrée avait conservé l’habit qu’elle avait revêtu à son départ d’Azaïr. Elle comptait sur ses nombreuses épaisseurs pour la protéger un tant soit peu mais elle avait bien conscience qu’elle devrait surtout se fier à ses capacités d’esquive. Elle grimpa finalement sur son cheval et mit une main à la garde de son épée, tout en rabattant la visière d’un casque de fortune sur son visage. Elle entendit vaguement la voix de Katsuyo, qui murmurait avec fringance :

« — Tu as fière allure, Sirius. »

Elle ne répondit rien, pétrifiée de terreur sur Hayao. Puis ce fut le signal. Les troupes se déployèrent et se glissèrent comme une main sinueuse dans le sac du campement. Ce fut presque une tâche aisée pour la redoutable cavalière qu’était Kaede. Elle et son étalon avaient pratiqué la chevauchée en montagne depuis leurs plus jeunes années et Hayao, conduit par la main sûre de sa maîtresse, bondissait avec de souplesse encore qu’un cabri. Enfin, alors que la monture atteignait le lieu dit, le cri impitoyable d’un officier retentit contre les rocs de la montagne.

« — CHARGEZ ! »

The Battle Drums by 久石譲 on Grooveshark


Kaede tira son épée, le visage blême et le cœur battant à la chamade. Des flambeaux s’allumaient dans le camp et formaient d’étranges feux follets qui flottaient vaguement dans le brouillard. La jeune fille finit par donner un petit coup de talon à son cheval qui se projeta en avant, prêtant une confiance absolue en sa maîtresse pourtant terrifiée. Les yeux presque fermés, elle évitait les tentes de peu en tirant assez brutalement sur les rênes d’Hayao et ne savait que faire de son sabre, qu’elle gardait serré dans sa main d’enfant. Soudain, elle aperçut l’ombre d’un autre cavalier venir à sa rencontre, dans un galop si assuré qu’elle pensa voir sa propre mort venir la faucher. Elle eut peur comme jamais. Ses yeux dorés, dilatés, exprimaient soudain la démence de l’amour de soi et elle leva son épée presque sans s’en rendre compte. Au dernier instant, d’un coup d’éperon efficace, elle rabattit légèrement Hayao sur le côté et avec une force décuplée, elle frappa dans les côtes du gaillard, qui s’effondra à terre tandis qu’elle continuait sa course. Elle avait manqué de perdre son arme et, le visage crispé, se tenait vigoureusement le bras, qu’elle avait cru écartelé l’espace de quelques de secondes. Mais elle n’eut pas le temps d’émettre le moindre gémissement : déjà des fantassins se mettaient en travers de sa route, lances levées vers son étalon. Une nouvelle vague de terreur submergea la jeune fille et le cheval, tout aussi épouvanté, eut un long hennissement dans sa course. Kaede tira doucement sur les brides et donna une claque au flanc d’Hayao, qui comprit son souhait et dont les yeux bruns se firent étincelants de détermination, si du moins l’on pouvait placer de la détermination en une bête. Sa course s’arrêta net au moment où ses longues pattes se déployèrent vers le ciel et où tout son corps s’élança dans l’air. L’étalon bondit au-dessus des soldats et retomba souplement parmi eux. Il en écrasa sous son poids et Kaede ne put retenir un frisson à l’entente des casques et des armes rutilantes qui se brisaient avec les os de ses adversaires. La gorge serrée, alors qu’ils déchiraient la peau de son étalon et l’attaquaient elle-même farouchement, elle brandit sa main libre et lança une incantation d’une voix tremblante. L’effet fut terrible. L’incendie prit sur les soldats environnants et encercla la magicienne et sa monture. Alors que les cris d’agonie s’élevaient autour d’elle, Kaede, abandonnée à l’horreur, sentit une main agripper sa jambe et la tirer vers le sol. Elle n’eut guère le temps de résister et s’effondra dans les flammes alors qu’Hayao hennissait avec fureur.

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Kaede ne sut comment elle sortit vivante de ce chaudron infernal. Au creux de la montagne s’étaient mêlés sous la patte d’une sorcière des hommes et des cadavres, du sang, du feu et du métal. La jeune fille en avait émergé toute poisseuse de pourpre et de remords. Elle trainait son sabre et son cheval derrière elle, l’œil hagard, et découvrait des corps livides et des chaires tranchées à chaque instant. Elle vit certains soldats faire les poches des morts, ouvrir les mâchoires des morts pour récupérer des dents qui s’arrachaient dans des flots sanguinolents. Elle se dit que rien n’était plus terrible que l’habitude, et tout particulièrement l’habitude du front, de la guerre et du massacre.
Tous les gaillards que Sirius croisait le félicitaient, lui donnaient un coup de coude sympathique dans les cotes en s’esclaffant : « Bien joué, gamin, pour une première, c’était admirable ! ». Il ne cherchait pas à se souvenir de ce dont ils lui parlaient et chaque image qui lui revenait, il aurait voulu la refouler à jamais.

Il mit longtemps à se remettre de cette première bataille, tant psychologiquement que physiquement. Haku se désolait de l’état de son protégé et pensait non sans scrupule qu’il aurait dû insister pour que Sirius retournât chez lui, près de son professeur pudique et dans ses montagnes innocentes. Mais il était trop tard, désormais.
Sirius se remit finalement et avançait avec les autres soldats, la tête plus froide après chaque combat. Sa silhouette restait frêle, mais son corps devenait rude et solide. Les mois passant, il réussit à porter l’armure typique de sa terre natale. Revêtu d’un kimono et d’un pantalon d’équitation évasé, il supportait sur ses vêtements dix kilogrammes de fer et de cuir. Il était heureux d’être né à Azaïr pour la raison simple que l’armure y était plus intelligente qu’ailleurs, où elle pesait parfois si lourd qu’il était impossible de monter à cheval sans escabeau, palefrenier, écuyer et palans encombrants. L’armure d’Azaïr était faite de minuscules écailles de fer laqué ou de lamelles fixées ensemble à l’aide de cordons de soie. Légère et souple, elle n’avait pourtant rien à envier aux grosses cuirasses en ce qui concernait la résistance.
Elle apprit à apprécier le plaisir guerrier des armes bien faites et des belles armures, et s’intéressait aux sorts de magie ancienne pour leur intensité dévastatrice. Elle se laissait entraîner dans la pensée martiale qui l’environnait, l’enveloppait, la berçait constamment, et ne s’en défit plus. Elle craignait toujours pour sa vie quand elle galopait dans les ruines fumantes des champs de bataille, mais apprit à maîtriser sa terreur et à garder l’esprit froid au moment de trancher la chaire. Le soir, elle s’enroulait pudiquement sous sa couverture, joignait les mains comme Mei et priait les défunts qu’ils lui pardonnassent ses meurtres. Elle pleurait comme une enfant, obscure dans la nuit solitaire, et sortait de sa tente le lendemain matin pour retrouver le soleil qui l’aveuglait d’habitude. Le jour, elle était entourée d’hommes-automates qui exécutaient les ordres parce qu’ils devaient être exécutés, que la vue du sang et de l’horreur n’effrayaient pas car elle leur était habituelle, mais qui craignait toujours pour leur existence. Elle se trouva aussi méprisable qu’eux.

Un jour que la troupe faisait halte dans un village, Kaede alla trouver un forgeron. Elle avait décidé de cesser de piétiner son orgueil dans la stagnation de l’accoutumance. Katsuyo l’avait bien remarqué et avait su que cela ne pouvait plus durer :

« — Tu as un autre regard, Kaede, tu deviens aussi fière que je le suis.
— Je ne sais pas comment je fais pour me supporter, avait lancé la jeune fille, d’un air excédé. Mais je sais ce qu’il me faut pour continuer. Il me faut plus que la poésie.
— Que te faut-il ?
— Une cause. C’est en poursuivant une cause que je saurais prouver ma valeur. »

Il lui fallait plus que l’esprit d’aventure pour résister à la force de l’habitude et de la médiocrité, et elle trouva sa cause dans son orgueil. Elle voyait souvent se pavaner les Princes et les Princesses d’Ignis et elle traînait dans la fange, avec les vulgaires soldats. Elle se souvenait des moqueries dont ils l’affligeaient alors qu’elle tirait la charrue avec les paysans en Azaïr. « Kaede la fermière, Kaede n’est qu’une déchue, elle ne peut plus vivre qu’avec les faibles. »
Alors elle regardait Haku, et elle savait que c’était faux. Il n’avait aucun pouvoir, nul pacte d’aucune sorte, mais il était encore en vie et ses talents d’escrimeur et de lutteur surpassaient souvent les flammèches des mages de l’armée. Elle regardait Katsuyo et savait soudain ce que valait une femme.
Elle allait devenir quelqu’un. Elle volerait au-dessus de la médiocrité, elle connaîtrait la vraie force, et elle serait ce voleur de feu qui en répand les bienfaits sur Terre. Les faibles, les paysans, les esclaves, les femmes, elle leur donnerait ce feu, elle les arracherait des serres de l’ignoble Habitude et les ferait brûler si ardemment qu’ils n’auraient plus besoin d’Aegidia pour se défendre. Au fond, elle assumait ce qu’elle était, l’enfant d’un Prince déchu et d’un peuple impuissant. Ces deux fils de son existence se nouaient, à présent, son être véritable se composait et se tissait doucement et elle pouvait deviner ce qu’elle deviendrait, ou ce qu’elle voulait devenir.

Lorsqu’elle rencontra le forgeron, elle le pria de l’aider à graver dans l’acier d’Aegidia ce qui n’était, aux yeux du pauvre bougre, que de simples ornementations. Pour Kaede, ces gravures représentaient déjà des mois de travail acharné dans son grimoire interdit. Elle avait réussi à trouver les runes qui s'appliquaient à une formule en ancien langage. Même si elle n'avait pas les capacités de s'en servir en tant que runes en soi, elle tenait à les graver sur son sabre. En faisant sa requête au forgeron, la jeune fille jouissait du même plaisir secret qui l’avait séduite dans ses investigations au cabinet mystérieux de son père. Parfois, les mots d’Eloy lui revenaient comme des fantômes pleureurs : « ne souille pas Aegidia, ne la souille pas… », mais elle s’armait de courage, croyait en sa cause et avançait d’un pas orgueilleux. Graver ses runes sur son sabre lui accorderait peut-être un jour une puissance infinie.
Elle passa une nuit entière, penchée sur l’ouvrage du forgeron. Il était réticent à lui offrir les secrets de la fabrication, du modelage et de l’assemblage du sabre, mais il ne pouvait cacher son enthousiasme. L’arme d’Eloy avait suivi un emboîtement de métaux extraordinairement ingénieux, et le forgeron s’en extasiait auprès de Kaede. Ils grattèrent longtemps le métal, à la lueur d’un brasero dans la nuit obscure. La poussière du sabre tournait en volutes dans la chaleur lumineuse. Le chant des grillons et le bourdonnement perpétuel des moustiques accompagnaient les délicats coups de marteau et de racloir. Le forgeron et le soldat se livraient frénétiquement à leur travail et quand il fut achevé, quand l’aube fut rouge et lorsque leurs corps eurent trop baigné dans la sueur et le frisson, ils se redressèrent et admirèrent l’œuvre.
Kaede paya le bougre et s’en fut au-delà du village en admirant les runes. Lorsqu’elle se trouva en haut d’une colline, elle put faire tournoyer le sabre et admirer le jeu de lumière auquel se livraient le soleil, la lame et les subtiles gravures. Elle fit tournoyer l’arme entre ses doigts un long moment, silencieuse. Soudain, elle l’arrêta devant son visage et lut les quelques mots qui brillaient sous l’éclat de l’aurore :

« Aegidia ex igne sit, evolatio ex flammis, et uictimae ex cinibus. »

Les mots gravés crépitèrent comme s’ils prenaient vie sous les doigts de Kaede, et soudain, ce fut l’épée qui s’anima. Elle s’embrasa tout à fait, jusqu’à devenir un incendie contenu, sous le regard euphorique de la jeune fille. D’un geste ample, elle fit qu’Aegidia tranchât les airs et le sabre délivra alors sa puissance. Ce fut un souffle formidable, une nuée ardente, que Kaede maîtrisait d’une main et qui rivalisait avec le feu doré de l’horizon.
Elle s’arrêta alors, la lame figée à quelques centimètres de son visage, et goûta à la puissance des flammes. La chaleur sur son visage lui rappelait qu’elle tenait entre ses mains l’incarnation parfaite de la force.
Elle était devenue le Porteur de Lumière.

Il n’était pas aisé de contrôler la déferlante d’Aegidia, chaque geste un peu ample formait une vague ignée ravageuse. Kaede dut s’exercer longtemps et se blesser souvent pour parvenir à contenir le feu tout puissant de la lame. Elle chuchotait les mots interdits avec délice, de façon tout à fait inaudible, et regardait les runes crépiter comme si elles bridaient une puissance plus étonnante encore.
Les hommes finirent par lui vouer une admiration qui approchait celle qu’ils ressentaient pour Katsuyo. Sirius étincelait sur les champs de bataille, et le nom du Porteur de Lumière se diffusa largement au-delà d’Azaïr.
Haku l’entraînait toujours, mais leurs affrontements devenaient toujours plus serrés. Il lui avait révélé que l’art qu’il lui apprenait, cet art précis de la beauté et de l’efficacité du geste, était souvent réservé aux esclaves, à qui l’on interdisait le port des armes.

« — Alors les esclaves dansent. » avait-il conclu.

Les arts martiaux des esclaves étaient ce qu’Aegidia était devenue pour Kaede. Un secret de puissance fort bien gardé. La jeune fille rêvait sur le passé d’Haku, dont il ne voulait rien lui dire et qui lui importait tant. Il avait dû vivre parmi les esclaves pour en savoir autant sur la danse des faibles. Elle se sentit extrêmement proche d’eux, qui se courbaient sous la pesanteur du soleil et s’exerçaient à des talents secrets dans l’ombre.
Peu à peu, elle gagnait tout le savoir-faire d’Haku, qui lui apprit également le maniement des armes agraires. Si elle savait user de sabres en bois, l’usage d’instruments moins nobles comme le bâton de marche, le fléau, les piques à fruits, les rames, les faucilles ou la houe lui devint extrêmement familier. Elle se promettait de rapporter un jour son savoir à Hagi et elle dansait, infatigable, auprès de son colossal compagnon. Jamais la nuit de la malédiction des Azaïr ne lui avait parue si claire.

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Un jour, le Roi ordonna l’action conjointe de la compagnie de Katsuyo et d’un bataillon du principat voisin au Désert d’Asaül, en dehors des frontières d’Azaïr. Le désert était devenu un repaire extraordinaire de bandits, dont les villages alentours souffraient beaucoup. Le Roi avait décidé de mettre un terme définitif au malaise en attaquant de front la retraite principale des brigands, des constructions titanesques à l’intérieur-même des grands canyons.
Les Azariens ne venaient qu’en renfort afin de supporter la contrée voisine, aussi étaient-ils placés sous le commandement global du général Hanx. La capitaine Murasaki était donc tout naturellement sous ses ordres, au grand déplaisir de sa troupe.

Le front s’embourba rapidement. Les forts des brigands étaient trop bien ancrés dans les canyons et leurs guérillas avaient raison de la supériorité numérique des forces royales. Ils frappaient lors des tempêtes de sable, quand les soldats se terraient derrière les rochers, emmitouflés dans de grandes capes sombres. Kaede n’avait encore jamais vu le désert et cette expérience-là lui laissa un goût de sang dans la bouche. Le désert aurait pu lui sembler beau, terre stérile et mystérieuse qui étendait son tapis d’or poussiéreux jusqu’à l’azur. Les rayons du soleil dansaient entre les dunes et c’étaient peut-être eux qui tombaient en poudre précieuse et qui déployaient leur empire sur la terre. Mais Kaede retint surtout les tempêtes, sa peau rendue rêche par le sable, le soleil qui tapait comme un forgeron impitoyable, le ciel trop aveuglant et les esprits démoniaques qui surgissaient dans les tempêtes et qui, d’un coup de dague, ôtaient la vie de ses compagnons surpris.

Au bout de quelques semaines, Katsuyo eut une discussion avec le général. Elle en avait assez de perdre inutilement ses hommes qui perdaient peu à peu leur sang-froid et sanglotaient dans la nuit, en pensant que nul ne les entendraient. La capitaine Murasaki, elle, les entendait et leurs cris lui déchiraient le cœur.
Kaede l’aida à revêtir l’armure qui cachait une part de sa féminité et lui donnait des formes plus imposantes. Depuis son arrivée à Asaül, Katsuyo avait abandonné sa cuirasse : le sable bloquait les articulations de son revêtement et elle ne tenait pas à être une cible facile pour les bandits.
Kaede et Haku la suivirent jusqu’à la tente du général. La fille d’Azaïr entretenait une certaine répugnance pour ce personnage, qui correspondait exactement au prototype de médiocrité d’Ignis. Misogyne, avide de pouvoir et de puissance, implacable et peu respectueux pour la vie de ses hommes, il s’empiffrait nerveusement devant une carte des lieux lorsqu’ils entrèrent dans sa tente. Habillé dans un luxe outrageant, replet et bouffi dans ses soieries, le double menton proéminent et le visage rougeaud en sueur, il ne semblait porter une épée que pour animer une mascarade.

« — Général Hanx, fit Katsuyo en le saluant rapidement.
— Qu’y a-t-il donc, Capitaine, n’avez-vous donc rien mieux à faire que de me déranger ?
— Général, je viens vous parler stratégie, car il me semble que cela ne peut plus continuer ainsi, déclara la jeune femme, d’un ton froid et déterminé.
— Tiens donc.
— Vous usez de mes troupes de manière parfaitement irréfléchie et inadaptée, Général. »

Il y eut un long silence qui fut apparemment nécessaire au Général pour assimiler la franchise et l’insolence de la jeune femme. Il fit un pas vers elle pour lui administrer une correction virile, mais Sirius posa brusquement sa main à la garde de son sabre, en plantant son regard d’or impérial dans celui d’Hanx. Le Général s’arrêta alors, dissuadé par un garde du corps androgyne. Quant à Haku, il demeurait parfaitement stoïque, mais Kaede savait qu’au moment venu, l’homme défendrait chèrement la vie de sa maîtresse.

« — Que me suggérez-vous, alors, femme ?! s’emporta-t-il. Vos soldats sont là pour se battre et je les envoie au front ! Je n’ai que faire de vos états d’âme !
— Si la stratégie guerrière était aussi simple, nous n’en serions pas encore là, fit sobrement remarquer Haku.
— Cessez de vous trémousser, Général, à trop suer et à trop boire, vous nous privez de nos réserves d’eau, lança Katsuyo d’un air mauvais.
— Comment osez-vous ! A la garde ! »

Personne ne vint. Dehors, le vent mugissait et les soldats se prostraient tous dans l’angoisse la plus complète. Kaede leva les sourcils de mépris et garda une main posée sur son sabre.

« — Nos interventions lourdes ne sont pas adaptées à la tactique de guérilla ennemie, annonça Katsuyo. Mes hommes meurent les uns après les autres. Ce sont des cavaliers, des forces d’intervention légères et rapides, pas de la vulgaire chaire à canon ! Sacrifier aussi absurdement des soldats pareils, c’est inconcevable. Je veux que vous adaptiez votre tactique au terrain et à la situation, Général. Nous devons nous diviser en plusieurs unités et couvrir ainsi un large terrain, mes cavaliers sauront s’en charger. Des attaques simultanées à des endroits stratégiques devraient les affaiblir et les vaincre à l’usure. »

Hanx se radoucit à l’écoute du plan de Katsuyo et accepta d’en discuter avec complaisance. Les trois Azariens sortirent de la tente victorieux et ce fut alors que la bataille commença vraiment.
L’organisation plus stricte des troupes réduisit considérablement les pertes et avec un certain renfort, l’armée royale put enfin voir arriver le bout du tunnel.
Une nuit, pourtant, l’inconcevable se produisit. Katsuyo disparut sans laisser de trace. Le Général rageait contre la prétendue traîtrise de la jeune femme, mais aucun soldat n’y croyait. Il avait interdit à quiconque de partir à sa recherche tant que les batailles n’auraient pris fin, ce qui torturait effroyablement Kaede et Haku. Kaede ne pouvait dormir, ne pouvait respirer sans penser que Katsuyo avait été un pion gênant sur l’échiquier du Général. Chaque matin, elle mourait de peur à l’idée de retrouver un corps dépecé dans le sable.
L’absence de Katsuyo avait son effet sur le moral des soldats et sur Haku qui errait comme un spectre sur les champs de bataille. Kaede l'observait avec une peine déchirante, et comprenait peu à peu quel sentiment l'unissait à Katsuyo. Ils avaient caché férocement leur secret, car l'amour n'était rien d'autre qu'une futilité de femme qui ne pouvait convenir à un capitaine respectable, mais désormais, leur jeune amie n'en était plus dupe. Ils avaient été parfaits, distants, respectueux, indifférents ou amis, mais jamais ils n'auraient pu être suspectés. Elle se souvenait, à présent, comme ils affectaient de se parler courtoisement, avec la politesse et la subordination d'usage, et ce n'était qu'en cette heure obscure, qu'elle sut trouver le sens de la flamme qui dévorait toujours leurs yeux. Ils s'étaient toujours contemplés l'un et l'autre avec un feu contenu, une passion trop réfrénée derrière les conventions et Kaede réalisait soudain que les heures où tous deux disparaissaient tandis qu'elle s'appliquait à travailler sa magie, leur étaient l'exutoire promis de leur désir. Haku ne savait désormais où poser ses yeux ni de quelle flamme brûler. Il prenait lourdement conscience de son impuissance et de la vacuité de son existence et de son art dans le monde des forts.

Trop torturée pour attendre plus longtemps, Kaede décida de prendre les devants. Chevauchant Hayao avec noblesse, elle exhortait les soldats à vivre et à endurer. Elle était présente partout, au camp, en première ligne et bientôt, dans la tente du Général.

« — Général Hanx, la situation est pire que jamais. Il nous faut du renfort ou bien nous replier, sans quoi nous mourrons tous, sans réelle utilité. Si vous souhaitez m’écouter, je peux vous proposer une autre stratégie qui ira au-delà de nos divisions.
— Le Général se moque que nous mourrions, fit discrètement un soldat, derrière elle. Dans le pire des cas, il nous faussera compagnie et nous laissera mourir seuls.
— Ordre nous est parvenu d’en haut de conserver notre position sans reculer, ne serait-ce que d’un pas, au prix de nos vies si c’est nécessaire !
— Messire, le commandant central a-t-il bien saisi la réalité de notre situation ? demanda Kaede, d’un ton calme et neutre. Nos forces sont déjà réduites de moitié, que l’infanterie lourde donne le signal de l’assaut et ce sera à coup sûr notre fin à tous en à peine une journée. Nous devons appeler des renforts et faire appel à des mages. La démonstration de leurs pouvoirs lors des guérillas ennemies les dissuadera de nous attaquer de la sorte et ils s’enfermeront dans leurs canyons. Alors nous pourrons faire appel aux lourdes forces de frappe pour faire écrouler leurs édifices, les forces légères viendront ensuite pour balayer les restes.
— MISERABLE ! MOURIR VOUS FAIT DONC PEUR A CE POINT ! OU SERAIT-CE QUE VOUS POUVEZ OBEIR A UNE FEMME, MAIS PAS A UN GENERAL, NI AUX PRINCES !
— …
— Vous qui êtes les sbires de Murasaki Katsuyo la traîtresse, leurs altesses princières vous ont donné une chance de faire preuve de votre loyauté ! BATTEZ-VOUS JUSQU’AU DERNIER, EST-CE BIEN CLAIR ?! JUSQU’AU DERNIER ! »

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Bien entendu, Kaede ne pouvait laisser une telle chose se produire. Il lui était devenu clair que le Général avait discrètement évincé Katsuyo pour tirer bénéfice d’une victoire qu’il s’approprierait. Toutefois, il n’avait pas prévu que sans la figure charismatique et le talent stratégique de la guerrière aux cheveux d’or, leur avantage s’écroulerait sur lui-même.
Kaede choisit alors froidement d’évincer elle-même le Général, afin d’achever cette guerre civile au plus vite et de sauver peut-être la vie de Katsuyo. Il apparut qu’Hanx n’avait plus le moindre soutien au sein de l’armée et Kaede ne tarda pas à trouver la sympathie des survivants.
Elle convainquit les hommes de ne pas suivre les directives suicidaires du Général quand bien même ils risqueraient tous un procès martial. Ils obéirent et malgré les fureurs sans nom d’Hanx, ils suivirent ledit Sirius jusqu’au creux d’un canyon inoccupé et s’y terrèrent pour trouver du repos. Pendant ce temps, elle avait envoyé un messager à Lex, au palais royal, pour réclamer les renforts directement à Iskandar. Ses actes s’assimilaient à une véritable prise de pouvoir mais elle ne pouvait tolérer de voir l’armée d’Ignis aussi désorganisée et désunie. « Nous valons bien mieux que cela. » avait-elle écrit au Roi.
Haku trouva en la prise d’autorité de Sirius un nouveau repère et reprit courage.

Lorsque les renforts arrivèrent, les hommes louèrent davantage Sirius que les mages qui leur prêtèrent main forte. Les directives suivies sans division, les bandits se rendirent au bout de quelques jours. Lorsque l’autorité d’Ignis pénétra dans leurs habitats creusés à même la roche, elle y découvrit des attroupements de femmes, de vieillards et d’enfants.
Kaede n’en crut pas ses yeux. Le Général Hanx ordonna immédiatement qu’ils fussent parqués au milieu des canyons, en prévision de les vendre aux marchands d’esclaves. Cela parut naturel à tous, mais Kaede et Haku s’insurgèrent silencieusement. Les visages bruns de ces gens, creusés par le soleil, le temps, la rudesse et l’effort, affrontaient leur sort avec la fermeté la plus résolue du monde. Les enfants eux-mêmes se taisaient avec gravité et observaient la scène tristement. Haku se revoyait douloureusement à leur place et ressentait encore la honte cuisante des vaincus. Il restait figé sur son cheval, le regard terrible.
Kaede ne savait que faire. Elle ne pouvait pas décemment défendre le rôle de ces hors-la-loi, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards : pour la plupart des soldats ici présents, il était légitime d’en faire des esclaves. Mais Kaede ne pouvait s’y résoudre, peut-être parce qu’au fond, elle leur ressemblait un peu.

Toutefois, bientôt, à la stupéfaction générale, un bandit surgit parmi la foule et se réclama partisan de la cause royale. Il prouva sa parole en exhibant fièrement son prisonnier, un traître de l’armée d’Ignis qui avait échangé des renseignements avec les chefs des brigands, ce qui expliquait parfaitement la déroute du plan du Général. Il y eut de grandes exclamations entre les soldats et le jeune Sirius mena Hayao de sorte qu’elle pût apercevoir le prisonnier.

« — Katsuyo ! » s’écria-t-il d’un air catastrophé.

Elle ne pouvait le croire, mais c’était pourtant elle, malgré le masque de son visage tuméfié, ses cheveux sales et désordonnés et son corps dénudé de son armure imposante. Kaede ne s’imaginait pas qu’il fût possible pour Katsuyo de se rapprocher à ce point de la femme faible et démunie. Mais elle ne semblait faire que peu de cas à la poigne du bandit. Elle gardait un port droit et fier et le regard plus assuré que glacial.
Sirius claqua sa langue contre son palais et Hayao renâcla impétueusement avant de plonger sans ménagement dans la foule de soldats, puis parmi les bandits. Haku n’avait pas eu le temps de le retenir et était de toute façon, bien trop stupéfait et bien trop enfoncé dans la foule pour pouvoir le suivre. Sirius se posta devant Katsuyo, dégaina Aegidia, la tendit vers le soleil et cria :

« — Silence ! Et vous, bas les pattes ! »

Elle fusilla le hors-la-loi du regard et l’homme recula craintivement. Une rumeur s’éleva parmi les officiers alors que Sirius tendait une main à Katsuyo pour la hisser sur la croupe d’Hayao. Le général Hanx s’agita alors sur ses courtes jambes et brama :

« — Misérable vermine, vous êtes son complice !
— Dois-je vous rappeler qui vous a fait gagner ce conflit, Général ? répliqua Sirius, d’un ton plein de morgue. Ce n’est qu’un coup monté ! Vous voulez évincer le Capitaine, je ne suis pas dupe ! Vous êtes trop embarrassé pour admettre publiquement qu’une femme ait l’avantage intellectuel et stratégique sur vous, et c’est par un moyen honteux que vous pensez résoudre l’affaire ? Cessez immédiatement cette mascarade !
— Je suis le représentant de Sa Majesté le roi Iskandar d’Ignis, ici, j’ai tout droit sur vos perso…
— Sieur Altaïr, il suffirait qu’on supprime le général Hanx, et on n’en parle plus… » grogna un des soldats, interrompant ainsi les fureurs de leur supérieur.

Il y eut un mouvement d’approbation dans les rangs excédés des insanités du général, mais les officiers, qui constituaient tout de même une dizaine de mages expérimentés et attachés à la cause officielle, se pressèrent au-devant de Hanx et l’un d’eux fit pleuvoir des flammes en s’écriant :

« — Il suffit ! Assez d’insubordination pour aujourd’hui, soldats ! Nous exécuterons tous ceux qui n’obéissent pas à la Loi d’Ignis et sur le champ ! Les ordres du général ont une valeur absolue ! Sirius Altaïr, Murasaki Katsuyo, soumettez-vous sans résistance, sans quoi nous serons contraints de vous faire périr, innocents ou coupables ! »

Sirius serra les dents et s’apprêta à riposter une bravade irréfléchie quand il sentit le corps de Katsuyo se presser contre lui et sa voix lui murmurer :

« — Plie-toi à leurs exigences ou bien ils auront vraiment quelque chose à nous reprocher… »

Alors le garçon prit une longue inspiration et répondit à l’officier :

« — Une enquête en bonne et due forme sera-t-elle ouverte ?
— Certainement.
— Très bien, alors. »

Il mit pied à terre et récupéra le capitaine dans ses bras avant de mener Hayao jusqu’à Haku. Ce dernier recueillit le cheval et effleura doucement l’épaule de Katsuyo en lui lançant un regard torturé. Sirius le bouscula légèrement et lui souffla :

« — Je prendrai soin d’elle. Quant à toi, prends Hayao et chevauche jusqu’en Azaïr, demande audience au Prince Lucius d’Ignis, dis-lui que tu viens de ma part et prie-le d’accourir au plus vite ! »

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Il y avait plusieurs jours qu’elles étaient enfermées dans les geôles inconnues des canyons, près des hors-la-loi qui parfois étaient entraînés à l’extérieur pour être examinés par un marchand d’esclaves. Certainement que les troupes d’Ignis fouillaient le vaste repaire des bandits pour emplir des charriots d’objets précieux. Le reste serait abandonné au sable et au temps.
Souvent, Hanx leur rendait de narquoises visites et tirait Katsuyo de la geôle pour quelques heures. Dans ces moments-là, Kaede retenait des cris de fureur devant le regard impérieux de son capitaine et se recroquevillait dans un coin pour contenir sa rage. Katsuyo ne souhaitait jamais parler de ce que Hanx lui faisait subir et Kaede restait donc dans une perpétuelle attente, le visage livide et en sueur, l’estomac noué. Elle ne pouvait qu’imaginer et entendre les cris de Katsuyo, jusqu’à son triste retour. Elle réapparaissait le visage et le corps plus tuméfiés que jamais et Kaede s’occupait alors silencieusement de ses plaies et de ses hématomes. Chaque jour la jeune femme se faisait plus faible et plus abasourdie.
Sirius avait bien essayé de barrer le passage à Hanx mais Katsuyo lui adressait alors les reproches les plus sévères. La fierté de cette femme n’avait aucune limite.
Aussi à chaque cri que son amie poussait, chaque fois qu’elle était jetée dans la cellule, toute sanglante et défigurée, Kaede se jurait silencieusement de tuer un jour le général.

Battue presque quotidiennement, Katsuyo ne s’abreuvait que d’eau croupie et ne mangeait que du pain sec. Si pour Kaede, qui ne subissait pas de violence, ce régime ne suscitait que quelques maux de ventre désagréables, la guerrière blonde fut bientôt terrassée par la fièvre. Allongée sur sa couche, la chemise trempée de sueur, elle avait l’air cadavérique. Ses yeux bouffis se voilaient de larmes et de résidus que Kaede essuyait inlassablement. Une couche de crasse enveloppait son corps et à force de bander ses blessures, il n’y avait plus vraiment de quoi lui tenir chaud. Kaede se privait discrètement de repas pour nourrir son amie, qui n’était même plus en état de s’en apercevoir. La fière guerrière qui menait ses troupes d’un cri furieux n’était plus qu’une femme agonisante sur une couche de foin et Kaede en voulait mortellement à Hanx d’avoir diminué à ce point l’un des plus puissants soldats de l’armée d’Ignis pour assouvir son ambition d’homme médiocre.
Au bout de quelques jours, malgré les soins de son amie, Katsuyo délirait.

« — C’est la demeure de mes parents que tu vois là-bas, Kaede… » faisait-elle, tandis que Sirius priait pour que les gardes ne comprissent pas que Katsuyo s’adressait à une jeune fille. « C’est plus petit que chez toi, j’imagine, mais nous avons quelques terres et quelques esclaves… Haku en faisait partie. Un jour, il y eut une épidémie, mes frères périrent tous. Pour les remplacer dans l’orgueil de ma famille, j’ai demandé à mon père d’affranchir Haku, en échange de quoi je défendrais ses couleurs à la guerre. Je l’aimais, Haku, je l’aime, je l’aime tellement… »

Les aveux de Katsuyo enfonçaient Kaede dans le désespoir. Son engagement dans l’armée avait été une simple offre pour la libération d’un homme. Si l'engagement de Katsuyo traduisait sa force véritable, et même sa supériorité face aux mâles, son engagement était surtout la preuve d’un amour infini. Elle s’était enchaînée pour le bonheur d’Haku. Son masque tombait avec la dégradation de sa santé. Katsuyo avait toujours été fière d’être une femme, elle avait toujours semblé avoir un but précis, l’épée à la main, mais désormais, Kaede réalisait bien que tout cela n’avait été que vanités. Elle s’était engagée parce qu’elle avait été dans l’impasse, et elle n’avait jamais eu d’issue.

Mais enfin, Lucius et Haku arrivèrent aux canyons d’Asaül et le Prince ordonna aussitôt la libération des deux soldats qui appartenaient à ses propres troupes et sur qui il avait donc droit de vie et de mort. Il eut l’air si furieux des libertés que s’était permises le général Hanx que l’enquête se clôt avant même d’avoir été ouverte. Si le Prince proclamait des accusés innocents, ils l’étaient sans conteste. Avec sa plus noble sévérité, il dégrada la général et l’envoya sous le commandement d’un autre.
Le soir venu, Katsuyo avait été soigneusement lavée et couchée dans une tente. Lucius, Kaede et Haku demeuraient à son chevet tandis qu’elle dormait en marmonnant des phrases sans suite. Elle reçut la visite du médecin de troupe qui l’ausculta et parut désarmé lorsqu’il annonça au Prince :

« — Majesté, je suis vraiment navré, mais je ne peux rien faire… Voyez ces rougeurs sur sa peau, les desquamations de ses doigts, sa langue lourde, ces vomissements, son angine, ses douleurs abdominales… Et sa fièvre, par Ignis, quelle fièvre ! Elle sera à son point culminant ce soir. Le capitaine Murasaki a la scarlatine. Je sais, c’est extrêmement rare pour une adulte, mais les symptômes n’y trompent pas. Sire Altaïr, vous pouvez vous estimer heureux d’être en bonne santé. »

Kaede sentit sa gorge se nouer. Tout cela lui semblait bien trop injuste. Katsuyo avait pris une place dans le cœur de chacun de ses soldats, elle avait grandi dans leur estime, ils lui étaient infiniment dévoués, et il fallait qu’elle mourût et qu’il lui survécût ?

« — Je ne peux rien faire, donc… Attendez que la nuit passe. A une heure, si la fièvre ne baisse pas, nous ne pourrons plus rien pour elle. Je reviendrai vous donner mon bilan.
— Mais la scarlatine ?! En plein désert ?! protesta Haku, en tenant Katsuyo contre lui.
— Les nuits sont bien froides ici, vous savez. Dans la roche des canyons, les rayons du soleil n’entrent pas. »

Le médecin quitta les lieux. Kaede s’assit à même le sol et se recroquevilla jusqu’à poser sa tête sur ses genoux. Lucius demeurait debout et silencieux à l’entrée de la tente, sans oser entrer dans l’intimité de l’instant. Haku était agenouillé devant la couche de Katsuyo et pleurait silencieusement entre ses mains. Finalement, Lucius sortit et revint bien vite avec des linges et un seau d’eau froide. Il remit son fardeau à Haku, qui s’occupa d’éponger le front de la malade et de lui placer des compresses froides sur le corps. Le Prince s’écarta pudiquement et s’assit finalement aux côtés de sa cousine.
Le temps passait avec une lenteur exacerbée. Parfois, Katsuyo chuchotait quelques mots à Haku et Kaede les regardait fixement, sans bien les comprendre. La nuit avançait et la fraîcheur s’installait. Kaede frissonnait de terreur, malgré le manteau que Lucius lui avait glissé sur les épaules. Le Prince, qui avait chevauché jour et nuit depuis Azaïr, sombrait doucement sur son épaule, les paupières lourdes et l’esprit étourdi.
Mais bientôt, Haku interpela silencieusement Sirius. Katsuyo avait fixé son regard vitreux sur lui et semblait attendre qu’il vînt près d’elle. Le garçon échappa lestement à l’embrassade endormie de Lucius et se précipita auprès de son amie, tandis qu’Haku s’écartait un peu. Il pencha sa tête vers les lèvres de Katsuyo et il l’entendit clairement chuchoter, comme une litanie obsédante dans le terrible silence. Le souffle sordide de la jeune femme embrasait la joue et l’oreille de Kaede et ses paroles se forgèrent au fer rouge dans sa mémoire.

« — Kaede, toutes les raisons qui motivent l’engagement armé sont mauvaises et les pires sont celles qui te semblent légitimes, car à un moment ou à un autre, à force de sang et d’horreur, tu feras face à la désillusion. La guerre, ce n’est jamais que des corps qui se bousculent pour pourrir. Désengage-toi, je t’en prie, ce que pourra en penser ton père pèse peu en considération de ta déroute à venir… Va, oublie ton sabre. Vis en paix et tente de porter sur le monde un regard sans haine. »

La main de Katsuyo tomba doucement sur sa poitrine. Haku se jeta près d’elle et poussa des gémissements de douleur, Lucius s’éveilla en sursaut.

« — Je vous en prie, murmura-t-elle, entre ses dents, ne me laissez pas mourir comme une faible fille… Donnez-moi mon poignard, je dois me purifier du déshonneur… C’est la fin de toute façon, je veux ma mort digne et ma mémoire honorable. »

Kaede s’écarta un peu, horrifiée, et Haku prit une inspiration résignée. Il prit le poignard de Katsuyo et le lui plaça dans la main. Il l’aida doucement à s’asseoir sur sa couche et tira sa propre lame.

« — Si c’en est trop et que je ne peux supporter ce suicide, laisse-moi t’achever rapidement, Katsuyo, je t’en prie, ou j’en souffrirais toute ma vie… » murmura son amant.

Kaede connaissait le rituel du suicide, qui était pratiqué fréquemment en Azaïr, et comprenait suffisamment Katsuyo pour savoir qu’elle l’exécuterait à la manière des hommes. Les femmes se tranchaient généralement la carotide, leur mort était alors sans agonie. Les hommes, en revanche, s’ouvraient le ventre de façon ritualisée, car c’était dans l’abdomen, au fond du cœur, que se concentraient les forces de la pensée et du courage.
Kaede se mordait les lèvres d’effroi, tandis que Katsuyo, fiévreuse et exaltée, levait sa lame, soutenue par Haku qui retenait des pleurs.

« — Si je préfère mourir de la manière la plus atroce, Haku, c’est pour prouver mon courage. Mais je veux que tu vives et que tu surmontes cette épreuve, alors si ma mort devient insupportable, fais tout ce que tu souhaiteras. »

Kaede baissa la tête de pudeur lorsque les lèvres des deux amants se frôlèrent, puis elle entendit un coup sourd et tourna son regard vers Katsuyo. De toutes ses forces, elle s’était enfoncé son poignard dans le corps. Son visage pâlit et sa main droite, qui tenait l’arme dans son abdomen, se mit à trembler. Son dos se voûta et elle commença à s’entailler horizontalement le ventre. Tandis qu’elle tirait sur le couteau, son corps cherchait à expulser la lame. Sa main gauche vint soutenir la droite, qui tremblait avec violence. Le couteau resta dans la plaie et elle continua à s’ouvrir le ventre. Haku la soutenait par les genoux, assis devant elle, pétrifié d’horreur. Le sang jaillissait de l’entaille et coulait vers le bas-ventre de Katsuyo, sur les mains d’Haku, sur son kimono bleu. Il se laissait couvrir d’une mer écarlate, plongé dans un cauchemar éveillé. Katsuyo, elle, vivait ses derniers instants comme un chaos absolu qui lui faisait désirer ardemment la mort apaisante. Tout son univers s’était rendu ivre et titubait, bien qu’elle gardât le regard azur et volontaire, plongé droit devant elle. Sa lame rencontrait l’obstacle de ses intestins qui s’y emmêlaient et dont l’élasticité la repoussait constamment. Il lui fallut une volonté surhumaine pour finir de s’éventrer, mais la mort ne vint pas immédiatement. A bout de forces, elle s’effondra sur Haku qui l’attrapa avec désespoir. Ils baignaient tous deux dans le sang, comme ils l’avaient fait toute leur vie. Leur dernière union se fit dans l’odeur âcre de la cruauté qui avait toujours embaumé leur existence et leur amour. Haku sortit sa propre dague dans un éclair vif et plongea son regard dans celui de Katsuyo. Elle trouva dans les yeux passionnés de son amant sa dernière lueur de vie, d’amour et d’espoir. Alors, il fit preuve d’autant de courage que son aimée et précipita sa lame droit dans le cœur de Katsuyo. Le corps de la jeune femme fut parcouru d’un long frisson et, soudain, reposa lourdement dans les bras d’Haku.
Kaede resta à l’écart, terrassée par l’horreur et la nausée. Lucius, quant à lui, n’avait pas réussi à faire le moindre geste. Ils demeurèrent tous deux prostrés et immobiles, tout comme Haku qui tenait contre lui le corps brûlant et froid de Katsuyo. Il mêla un torrent de larmes à la mer de sang qui s’écoulait encore de la plaie de son aimée et attendit que sa chaleur se fût tout à fait dissipée pour ressentir ce qu’était la solitude infinie.

Certains pensèrent qu’une entité mystique avait poursuivi Murasaki Katsuyo jusqu’à la tombe : elle avait échappé à la Mort une fois, le Sort avait trop d’orgueil pour la laisser se dérober à nouveau. Mais la nuit du seize au dix-sept mars 754, elle ne mourut pas de la maladie qui autrefois avait eu raison de ses frères. Son suicide et sa propre torture s’érigèrent comme l’ultime défi d’indépendance qu’une femme pouvait accomplir face au destin viril et cruel.



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Mar 21 Aoû - 12:47
Chapitre IV
« On dit que le sang veut du sang. »


Sheeta No Ketsui by Laputa on Grooveshark


« — Père, j’en ai assez. La guerre est immonde. J’ai vu des horreurs que je croyais tout à fait impossibles pour vous plaire. Cette course au pouvoir ne peut plus durer par la voie du sang, cela ne peut plus durer ! J’ai eu vent de vos frasques passées, de mes sœurs vulgairement délaissées dans des orphelinats morbides… J’en ai été assurée. Rien sur terre ne vous arrêtera donc, père ?! Les pires ignominies ne seront-elles pas un obstacle pour vous ! » cria Kaede, hors d’elle.

Atrée lui jeta un long regard, par-dessus son livre, l’air bien préoccupé, voire chagriné. Mais sa fille continuait sur sa lancée, en faisant les cent pas dans la bibliothèque, avec de grands gestes éloquents et un débit de parole accéléré.

« — Je ne peux croire que vous ayez osé leur infliger un tel sort ! Et pourtant, vous me disiez autrefois qu’une femme valait un homme, que les conventions sociales d’Ignis étaient stupides et qu’il fallait les vaincre et les dépasser ! Qu’étaient-ce que ces paroles ? Du vent ? Ne désiriez-vous que me manipuler par des boniments, pour arriver à vos fins ?! »

Furibonde, elle croisa enfin le regard de son père. Soudain, désarmée, elle ne réussit plus à prononcer le moindre mot. Ce regard, elle l’avait déjà vu chez Eloy. C’était le regard d’un homme perdu et repentant, c’était le regard d’une âme torturée. Elle vit alors en Atrée plus qu’un individu tout-puissant, sans scrupule et en quête d’une victoire éperdue. Elle vit la véritable âme de son père, oui. Elle le vit fragile et souffrant, elle le vit las et amer…

« — Kaede… Je ne suis pas un homme bon. Je te disais bien que la bonté et la méchanceté n’étaient que des concepts illusoires. J’ai eu de mauvais jugements, en revanche. Je regrette profondément le sort de tes sœurs, je regrette si profondément le sort de ta mère, aussi… Elles ont toutes eu une destinée malheureuse que j’instiguais avec froideur. J’ai été ignoble. Qui ne l’a pas été, en ce pays misérable ? Mais je suis inexcusable. Je t’ai caché ces monstruosités pour que tu ne portes pas de haine contre moi, en ton cœur si pur, mais je t’ai éloigné de moi, pour ne pas te faire souffrir de mon caractère vindicatif. Je t’ai choisi une destinée, certes… Quel père ne le fait pas, cependant ?
— Eloy ne l’aurait pas fait. Vous m’avez manipulée à mon insu. Pourquoi ! Pourquoi n’ai-je pas simplement pu être moi, sans autre loi ? Pourquoi ne puis-je pas faire seule mon chemin ? Je ne suis que l’instrument d’un grand projet pour vous, c’est tout ce que j’ai été ! s’emporta la jeune fille, malgré les yeux francs et tourmentés de son père.
— Oh non… Non. Je t’ai manipulée, peut-être. Mais c’était pour notre bien à tous, le bien de notre famille, Kaede… Ecoute… Nous aurions pu tomber dans le néant si je ne t’avais pas poussée sur le même chemin que moi. Car le temps va son chemin, sans nous attendre… Il faut l’utiliser, ce temps, le saisir au plus vite, au mieux, alors qu’il échappe à nos mains, comme de la fumée… Tu es devenue comme moi, Kaede, quoi qu’il en soit. Toi et moi, sommes pareils.
— Vous m’avez faite comme vous, c’est très différent.
— C’était écrit. Dès que je t’ai vraiment vue, j’ai compris que tu étais de la même race que moi.
— Ah, vraiment ! s’exclama Kaede, avec un rire bien ironique.
— Oui. Alors que je ne prenais pas au sérieux Eloy qui désirait faire de toi une héritière digne de ce nom, tu as ouvert les yeux, petite chose larmoyante. Et j’ai alors vu ce que je pensais avoir disparu pour une bonne éternité. J’ai vu le regard d’or de Golbez. J’ai vu le regard rayonnant et fier d’un souverain. J’ai vu un chemin vers une gloire retrouvée, vers notre liberté à tous… Tu es comme nous. Golbez. Il vit en toi, comme il vit en moi. Partout où tu vas, toujours il est là, dans ta manière d’être, dans tes paroles, dans tes pensées. Ecoute sa voix. Ecoute donc ce qu’elle nous dit, ma fille : « Rien n’est trop haut pour toi. Tu vaincras, si tu crois. ». C’est l’espoir d’une famille que tu portes. Iskandar a toujours été un intrus, Golbez le savait depuis le premier jour. Alors, je marcherai près de toi pour reprendre notre dû, Kaede, quelques soient les caprices du destin. Par le cœur, tous ensemble, morts et vivants, ta mère, ta sœur, Eloy, Lucius, Golbez et moi, nous ne faisons plus qu’un. Et nous sommes tous là pour te guider. Dans la peine ou la joie, rien sur terre ne nous vaincra. Nous sommes forts, ô combien, nous sommes un... Crois-moi. Nos cœurs et le tien, ne font qu’un. »

Kaede l’avait écouté, les yeux grands ouverts, la poitrine palpitante. Plongée dans le regard honnête de son père, elle ressentait tous les fantômes de son passé et de son âme, elle sentait faire partie de cette union immuable. Soudain, pour toute cette famille qui gardait ses yeux rivés sur ses gestes et sur ses décisions, elle se crut capable du meilleur. « Rien n’est trop haut pour toi. Tu vaincras si tu crois… » Elle croyait. Le souffle qu’elle avait senti courir dans ses veines et dans son être entier le jour où elle était partie au front, à ses quatorze ans, elle l’avait retrouvé. A nouveau, elle était exaltée et débordante de volonté. Elle portait leur honneur à tous. Et elle le porterait jusqu’au sommet. Quoi qu’il arrivât.

Bien entendu, elle-même ne pensait rien d’Iskandar. Elle savait bien qu’Atrée ne ferait pas un bien meilleur souverain que son frère qui, d’ailleurs, améliorait de jour en jour le sort des habitants d’Ignis. Subitement, elle avait conscience, en plus de son appartenance à cette caste privilégiée des fauves en quête de pouvoir, de l’aspect fermé de cette famille. Iskandar n’avait jamais fait partie de la famille, pour Atrée, pour ses frères, pour Golbez. Il avait toujours été le « petit bâtard » et le premier Prince qu’était Atrée était le premier à le dénigrer. Kaede était de la même race que ces gens hautains et orgueilleux. Elle ne pouvait mépriser Iskandar, qui était malgré tout son Roi, et un bon Roi, mais elle ne pouvait non plus se refuser au destin familial.

Le lendemain de la mort de Katsuyo, Kaede s’était présentée à l’état major de la troupe. L’air froid et la voix impassible, elle avait commandé l’achat des prisonniers par sa famille. Atrée les avait reçus comme une foule de nouveaux alliés dont il fallait conquérir le cœur. Il ne les traita pas en esclaves mais en simples sujets, et leur promit sa protection s’ils travaillaient honnêtement à Hagi. Les anciens hors-la-loi avaient l’esprit pragmatique et ils comprirent l’intérêt qu’ils pouvaient tirer à jurer fidélité à l’ancien Prince. Tout allait donc pour le mieux et si les économies de la famille avaient été un peu heurtées par l’achat de ces hommes, le profit économique se ferait certainement à plus long terme. De bandits ils devenaient paysans et devaient un petit impôt à leurs protecteurs, comme tous les autres fermiers d’Hagi, ce qui renflouait les caisses des Azaïr.

Toutefois, lorsque Kaede eut quitté son père, ses pensées moroses revinrent hanter son âme. La mort infâme de Katsuyo, les derniers mots qu’elle avait prononcés avant d’expirer, tout avait été gravé au fer rouge dans la mémoire de la jeune fille. Elle aurait tant voulu suivre ce qu’elle lui avait préconisé, laisser tout derrière elle, l’honneur, la guerre, le pouvoir et le sang, et se tourner vers une existence sereine, mais l’armée et le Roi ne l’avaient pas oubliée.
Katsuyo avait emporté le secret de Sirius dans la tombe et le jeune homme avait été promu Capitaine de la compagnie, en récompense de ses exploits. Il n’avait donc pas le choix. Après avoir vu le véritable visage de la guerre, il devait expérimenter le commandement et l’appréhendait vivement. Il craignait de ne pas avoir le charisme nécessaire. Bien qu’il eût un peu grandi en un an, il n’avait pas l’impression d’avoir la prestance nécessaire et se rappelait cruellement des moqueries dont l’avaient affligé les soldats. Mais le jour où il prit ses fonctions, il comprit que nul autre que lui ne pouvait prendre la tête du bataillon de Katsuyo. Il le vit dans leurs regards qui n’attachaient leur respect et leur amour qu’à sa silhouette et à son visage. Sirius avait soutenu leur chef bien aimée jusqu’au bout du chemin, il avait bravement tenu tête à ses supérieurs, tout en restant particulièrement respectueux envers eux. Katsuyo elle-même l’avait choisi parmi tous les soldats de sa troupe pour en faire son confident et son élève personnel. Finalement, la personne de Sirius se chargeait de l’ancien charisme de Katsuyo et bien qu’il ne semblât qu’un adolescent, il avait l’intelligence fine, une connaissance magique poussée et était devenu redoutable au sabre. Ses exploits sur le champ de bataille et sa proximité avec les soldats le livraient à l’attachement de ses hommes, qui ne voulaient guère d’un commandant chevauchant en dernière ligne et hurlant des injonctions sans préoccupation pour ses combattants.
Et puis, après tout, il ne quittait presque jamais la selle d’Hayao, et son étalon avait assez d’allure pour deux, n’est-ce pas ?

Mais l’héritage de Katsuyo ne devait pas rester sans achèvement. Kaede apprit à plaire à ses hommes. Elle retrouva son ton clair, sa posture noble et son geste assuré, tout cela lui revenait naturellement, mais elle dut s’appliquer à trouver des artifices pour rehausser son éclat. Si d’une part elle ne quittait pas son cheval afin de se donner de la prestance, elle travaillait son regard et lui donnait toutes les nuances qu’elle désirait, et surtout, autant de force que possible. Mais à quinze ans, presque seize, à moins d’avoir été élevé dans le vice, il était dur de faire mentir sa physionomie, et cela rebutait Kaede. Ses humeurs n’avaient rien de composées ou de surfaites, elles étaient honnêtes. De fait, elle avait ses défauts, pouvait parfois se montrer trop passionnée, ambitieuse et furieuse, mais ses élans du cœur plaisaient à ses hommes qui aimaient galoper derrière elle en partageant sa rage de vivre. Ils n’en étaient jamais écœurés, car il n’y avait pas eu une fois où elle eut dédaigné leur opinion et leur sentiment. Après six mois de vie commune, les soldats l’aimaient autant qu’ils avaient aimé Katsuyo et la suivaient inconsidérément.

Toutefois, l’existence assez tranquille qu’ils menaient ne dura pas plus longtemps. Il avait suffit de peu de choses, la rencontre d’un des cousins de Kaede, la reconnaissance qu’il en avait eu, pour mettre fin au travestissement de la jeune fille. Il trouva la situation si inconvenante et méprisait tant sa cousine, la fermière, la déchue, la faible, qu’il en prévint immédiatement la troupe, sous la mine consternée de la jeune fille. Ses hommes furent étonnés d’une telle nouvelle mais, malgré toutes les narquoiseries du Prince, leur respect et leur amour pour leur capitaine ne faiblit aucunement. Au contraire, ils reportaient le souvenir de la féminité de Katsuyo sur Kaede et cela grandissait son mérite et leur affection. Le visage d’une femme digne et honorable avait quelque chose de naturellement plus aimable et ses hommes ignorèrent superbement les révélations du Prince. Apprendre d’autant plus que la nièce du roi en personne commandait à leur compagnie les emplissait d’un sentiment de fierté incomparable.

Malheureusement pour eux, leur orgueil fut de courte durée. Lucius, qui avait appris la situation de Kaede, avait bien tergiversé entre son amour pour elle et ses obligations en tant que Prince d’Ignis. Mais la terreur de la voir finir comme Katsuyo, la crainte de se voir comme Haku baignant dans le sang de son aimée surmontèrent ses scrupules et il vint l’écarter de son poste de capitaine. La jeune fille s’en insurgea et tous deux s’opposèrent fermement l’un à l’autre.

« — Tu me prives de mon dû, Lucius ! avait crié Kaede, ulcérée. J’ai travaillé dur pour devenir officier, ce n’est pas donné à n’importe quelle femme à Ignis !
— Tu avais sans doute envie de finir comme Murasaki Katsuyo, Kaede ? fit Lucius, d’un ton acerbe. Je ne t’ai retiré ton titre que pour te protéger, c’est pour ton bien. Tu es une fille trop intelligence et trop talentueuse, les officiers d’Ignis ne l’apprécieront pas. Les généraux comme Hanx, il en existe des dizaines, ici, et tous se sentiront humiliés de compter une femme parmi leurs pairs ! Et tu n’es autre que la fille d’Atrée d’Azaïr. Un simple Sirius Altaïr, peu importe. Mais crois-tu que la famille royale verra d’un bon œil l’ascension militaire d’un rejeton d’une famille officieusement ennemie ? »

Kaede garda le silence. Elle observait Lucius d’un œil nouveau. Elle le trouva grandi et changé. Il avait alors vingt ans, son enfance était loin derrière lui. Pendant que Kaede avait progressé dans les rangs militaires, lui avait pris en main la politique et s’était enfin sérieusement frotté à sa fratrie. Il en avait beaucoup souffert, et son visage s’était marqué des stigmates de la gravité. Il avait reclus sa sensibilité au fond de son cœur et élevait son esprit droit, moral et bon comme une colonne antique, avec le même art et la même pureté. Il trouvait la force de quérir le trône par des moyens indécents, tant qu’il voyait au bout du chemin prendre forme son idéalisme, qui n’était autre que l’expression de la part profonde de son être, son éternelle sensibilité.

« — Et ne va pas croire que je veuille t’humilier, ajouta Lucius, d’un ton ombrageux. Tu vas devenir mon Chevalier. Ce sera ma décision, personne ne pourra la contester. Ils la critiqueront s’ils ont assez de morgue pour le faire, mais peu importe. Tu seras en sécurité, et tu pourras encore prouver ta valeur comme le voulait ton père. Voilà tout. »

L’orgueil de Kaede fut un peu blessé mais elle accepta son sort en considérant que Lucius ne pourrait souffrir sa perte. En peu de temps, elle fut logée à ses côtés au Palais Princier à Lex, quand ils ne parcouraient pas Azaïr à cheval. Kaede devint l’ombre de son cousin, et pour Atrée, l’occasion était rêvée. Tous trois fondèrent une organisation secrète qu’ils nommèrent simplement le Complot. Lucius n’avait qu’à travailler à devenir Premier Prince et donc successeur direct d’Iskandar. Le patriarche de la famille Azaïr pourvoyait à lui enseigner la magie et lui était le plus dur des professeurs. Il n’hésitait pas à lui inculquer des mots d’ancien langage pour qu’il pût former une magie plus puissante. Mais il ne souffrait d’aucune attente, il désirait observer un progrès constant. Lucius se battait durement pour le satisfaire, et cependant il semblait qu’Atrée ne trouverait contentement que lorsque le jeune homme serait devenu l’héritier direct d’Iskandar.
Quant à Kaede, elle suivait l’exemple de son père et attirait discrètement certains partis à leur cause. Ils n’étaient pas rares, les paysans ulcérés par la violence et la soumission, les femmes avides de reconnaissance, les esclaves excédés par la souffrance et même les seigneurs pour qui la vie de violence en Ignis n’était plus supportable. Mais elle devait surmonter les quolibets et la méprise que la plupart des Ignisiens ressentaient à son égard, elle devait prouver sa valeur constamment, et ne pas paraître comme un simple ornement aux côtés d’un Prince aussi talentueux que Lucius.
Le Complot visait simplement le trône, que les trois Azaïr partageraient et conserveraient pour instaurer une nouvelle ère de justice. Cela semblait bien idéaliste, mais Kaede, à ses dix-sept ans, y croyait dur comme fer. Quant à Atrée, il y avait fort à parier qu’il avait connaissance des difficultés d’une telle entreprise et des divisions qui régnaient en Ignis, mais il comptait profiter même de ses faiblesses pour fonder sa force.

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Mei is Missing by 久石譲 on Grooveshark

Monter en grade n’avait pas arrangé les affaires de Kaede. Les Chevaliers n’étaient souvent que des hommes qui la méprisaient, l’accusaient de sourires et de moqueries gouailleuses, ou venaient encore parfois la courtiser vulgairement. La jeune fille les renvoyait sans pitié à coup de répliques acerbes et de regards terribles. Plus rarement, elle ripostait par des incantations mineures qui bénéficiaient de la puissance du sang d’Ignis.

Un matin d’hiver, une vieille connaissance de Kaede passa le pont levis du Palais royal. Le port altier sur son étalon pur-sang, le cavalier pavana dans la grande cour. Son torse étincelait de pierreries et sa tête était couronnée du casque des généraux. Kaede joutait avec Lucius sur le parvis et dans l’air glacial qui fouettait les pierres du château. Son corps exprimait naturellement la chaleur passionnelle du combat, qui se volatilisait en nuées vaporeuses chaque fois qu’elle faisait un geste. Elle baignait dans une aura de fumerolles tandis qu’elle voltigeait autour de son cousin et faisait tournoyer son sabre de bois. Les Princes riaient de cette précaution que prenaient Kaede et Lucius lorsqu’ils combattaient, mais eux avaient conscience que s’ils évitaient les morsures du sabre, ils devaient se méfier du bâton qui à défaut d’être coupant, était lourd et de longue portée. Manipulé par leurs mains expertes, il devenait célère et brutal. Les claquements mutuels des sabres de bois résonnaient dans la cour dans une vibration singulièrement rapide et violente. Un coup porté au mauvais endroit pouvait signer leur arrêt de mort.

Leur combat attira l’attention du robuste cavalier qui fixa son regard sur la jeune fille. Il la reconnut immédiatement. Son visage était le même qu’autrefois, entre les courbes féminines et enfantines, mais il avait gagné une dureté obscure. Ses cheveux avaient poussé et, coiffés en un chignon épais, transformaient étrangement son visage, sa gorge et ses épaules. Elle avait toujours été ainsi, mais maintenant qu’il avait conscience de son sexe, elle lui apparut désirable. Son corps était le même, souple, félin et fort, toujours androgyne mais extrêmement séduisant maintenant qu’il y pensait.
Le Prince et son Chevalier ne lui prêtèrent aucune attention. Leurs puissances s’entremêlaient sans faille, car ils n’avaient pas peur du tranchant de leurs sabres de bois. Ils tenaient leurs bâtons avec légèreté et pourtant la force de leurs coups éclatait dans le silence de la cour. Leurs muscles roulaient puissamment et leurs corps dansaient sauvagement, s’approchaient, s’éloignaient, s’élançaient, se croisaient et s’enlaçaient comme deux serpents vifs et vigoureux. Leurs mouvements étaient amples, précis et complexes, ils se livraient à une véritable gymnastique alors qu’ils esquivaient, partaient, revenaient, tournoyaient, mais ils conservaient fermement leurs sabres, qui avaient eux leur propre danse et leur propre vie. Ils fendaient l’air avec la légèreté et la puissance de l’aigle, s’échappaient et s’insinuaient comme des vipères et frappaient comme elles d’un coup sec et apparemment sans issue. Pourtant, Kaede et Lucius s’échappaient constamment.
Pour le Prince, ce combat n’était jamais qu’une danse où la proximité de sa cousine le plongeait dans une frénésie passionnelle. Par moments, il dominait, parfois, c’était son tour, mais ni lui, ni elle ne parvenait à prendre le dessus. Le souhaitaient-ils seulement ?
Il y eut un dernier tournoiement. Kaede frappa, Lucius esquiva par une flexion de genoux et fit prendre un nouvel élan à son sabre. La jeune fille fit un demi-tour contre le dos du Prince et lança également son sabre dans un mouvement circulaire. Lucius n’était pas dupe et poursuivit l’ampleur de son geste. Leurs deux tourbillons se rejoignirent avec maîtrise. Ils se considérèrent soudain tous deux, face à face, le sabre de l’un plaqué sur la jugulaire de l’autre et s’éloignèrent d’un pas. Le sabre rangé sous le bras, ils s’inclinèrent profondément. Ce ne fut que lorsque Kaede se redressa qu’elle reconnut le cavalier. C’était le général Hanx.

Quelques jours passèrent. La jeune fille apprit qu’il avait regagné son grade en une ambitieuse année. Lucius en était mécontent et aurait préféré qu’Hanx ne se relevât pas de sa sanction.
A leur grand dam, Hanx demeurait longtemps au Palais et ils ne pouvaient passer un jour sans le croiser. Il rendait Kaede mal à l’aise car elle sentait son regard peser sur elle. Elle s’imaginait avec épouvante qu’elle rappelait au général le souvenir de Katsuyo. Elle pressentait bien ce qu’il lui avait fait subir. Katsuyo l’avait humilié par sa simple supériorité intellectuelle et un homme ne pouvait tolérer pareille infamie. Hanx n’était pas mauvais naturellement, mais il était aussi frustré qu’Atrée pouvait l’être. Kaede connaissait trop bien ce sentiment qui avait tracé à son père le chemin de la vengeance. Pour Hanx, l’humiliation avait tracé le chemin du désir. Il souhaitait dominer ce qui l’avait offensé par la possession, et Kaede en eut la confirmation quand il l’informa de sa volonté d’en faire son épouse.
Tout d’abord, elle refusa sèchement et son seul regard doré lui fit comprendre qu’elle le haïssait infiniment depuis la mort sanglante de Katsuyo. Il insistait cependant et suivait ses pas avec son obsession d’homme avide. Elle souhaitait demeurer patiente et n’avait aucune envie d’offenser la famille royale en tuant un des généraux de l’armée d’Ignis dans l’enceinte du Palais royal.
Mais Hanx finit par frapper la jeune fille à son point faible.

« — Est-ce la mémoire du capitaine Murasaki qui vous force à me repousser ?
— Non. » répliqua brutalement Kaede en sortant d’un couloir pour aboutir à la cour.

Elle regardait droit devant elle et n’avait pas la moindre intention de lui céder un coup d’œil. La rage et la haine avaient grandi en son sein, elle les compressait sous sa poitrine et cherchait à se maîtriser depuis le jour de son arrivée, mais rien n’y faisait. Chaque fois qu’elle le trouvait devant elle, elle revoyait Katsuyo plonger son poignard dans son ventre et le sang envahir l’univers, elle entendait les cris que son amie avait poussés au cœur de la prison de pierre et elle sentait à nouveau le sable du désert d’Asaül lacérer son visage.
Elle ne ressentait que de la répulsion pour lui. Il avait un peu maigri, sans doute sous le coup des entraînements, mais il luisait toujours sous ses dorures outrancières, et de taille, ne lui passait pas au-dessus de la tête. Elle le méprisait avec une telle force qu’elle l’abhorrait plus encore qu’elle ne l’aurait dû.

« — Dans ce cas, rien ne nous empêche de nous unir, Dame Azaïr.
— Chevalier Azaïr, corrigea la jeune femme, en lui rappelant aussi sec sa supériorité hiérarchique. Je ne pourrai épouser l’homme qui a livré un soldat noble et respectueux de la loi d’Ignis à la captivité. Mais vous avez fait bien pire encore, et c’est ce qui me conduira à refuser ce mariage jusqu’à ma mort. »

Hanx s’arrêta derrière elle, furieux. L’orgueil de la jeune fille le mettait hors de lui. Il lui était inconcevable de voir une femme emprunter le comportement d’un homme et plus que tout, il en avait assez de prendre la posture du supplicié envers elle. Il lança alors d’un ton grinçant comme une provocation ou un avertissement funeste que seule Kaede pouvait comprendre :

« — Elle a peut-être vécu comme un homme, mais elle est morte comme une femme. »

Alors, Kaede s’arrêta. Son cœur manqua un battement et elle s’immobilisa au milieu de la cour. Sa main se porta insensiblement à son sabre, dans un tremblement de rage, et son visage se déforma soudain.

« — Le capitaine Murasaji Katsuyo a souffert une longue agonie pour trouver une mort vaillante et honorable, général Hanx, je ne vous permets pas d’insulter sa mémoire… souffla-t-elle en tentant encore de contenir sa colère.
— Pourtant, c’est avant tout la faiblesse qui l’a emportée, la faiblesse dans la captivité et dans la maladie. »

Une sueur froide traversa chacun des membres de Kaede qui se retourna furieusement vers Hanx. Sa main se crispait à son sabre et elle ne trouvait pas assez de maîtrise pour rétorquer ce qu’il aurait fallu. Son regard d’or dévastait Hanx par sa brûlure. D’un geste lent, elle quitta le fourreau de son sabre d’acier et glissa sa main dans son dos pour dégainer doucement son sabre de bois. Lucius était arrivé derrière Hanx et les considérait avec méfiance.

« — Hanx, fit Kaede d’un ton oppressé, comme si sa gorge retenait les inflexions terribles de la haine, j’ai un marché à vous proposer. Avec l’accord du Prince, affrontons-nous. Je vous laisse choisir votre arme. Si vous l’emportez, vous prendrez ma main, si je l’emporte, je prendrai votre vie. »

Elle le couvrait d’un regard terrible, mais lui sentait l’excitation croître en son cœur. Kaede savait que cette perspective lui plairait. Il n’envisageait certainement pas de perdre, pas face à une femme et à un sabre de bois, et l’idée de la battre dans un combat singulier et de l’assouvir ensuite par le mariage séduisait ses désirs insatisfaits.

« — Vous avez mon accord. » fit tranquillement Lucius, derrière Hanx.

Il semblait confiant, et tous ses frères le regardèrent avec respect. Mais au plus profond de lui-même, Lucius cédait à la panique. Il savait Kaede capable de vaincre le général mais jamais il ne pouvait envisager sereinement de la voir loin de lui, au bras d’un homme détestable qui lui voulait plus de mal que de bien. Il gardait son air déterminé et paisible car il fallait enfin justifier aux yeux de ses frères, de ses sœurs et des chevaliers son choix pour Kaede. S’il avait refusé, il aurait donné l’impression de ne pas accorder de confiance à son chevalier et les moqueries et les rumeurs auraient été bon train à leur sujet. Il connaissait trop l’honneur de sa cousine pour oser le bafouer ainsi.

« — Très bien. » répondit Hanx en dégainant sa propre épée.

The Way of the Sword by Hans Zimmer on Grooveshark


Kaede jeta un rapide coup d’œil à la lame de son adversaire, puis à son sabre en bois d’ébène. L’arme d’Hanx n’était pas de mauvaise facture, mais il ne valait certainement par le tranchant et l’équilibre des sabres d’Azaïr. Avec un peu d’habileté, elle parviendrait à garder son arme entière.
Les badauds s’assemblèrent autour d’eux, amusés par le marché proposé. Certains commençaient déjà à parier, souvent en défaveur de « Kaede la fermière » qui n’aurait aucune chance avec son bâton. Mais elle n’en avait que faire, elle ne les entendait pas.

Elle s’était déjà mise en garde, son sabre tenu droit devant elle, les jambes légèrement repliées. Hanx faisait tournoyer le manche de son épée dans sa paume. Elle, elle l’attendait, le regard fixe et brillant.
Ce fut Hanx qui plongea à l’attaque, comme un véritable épervier fond sur sa proie. Il abattit son épée vers la tête de Kaede, qui para immédiatement. La résistance du bois impressionna le général mais il poursuivit son attaque à gauche, puis à droite. Kaede bloquait et esquivait tous ses coups en changeant de direction brusquement, à la façon d’une hirondelle chasseresse. Tandis qu’Hanx poussait son épée et ses hanches avec une force et une souplesse incroyable, Kaede usait de tout son corps pour se déplacer. Ses bras, ses hanches et ses jambes formaient un ensemble d’esquive spectrale et elle se dérobait à chacun des coups avec célérité. Puis il lui suffit d’un déplacement plus ample que les autres, mais imperceptible dans son mouvement général, pour trouver un point de frappe terrible. Elle glissa sur le pavé, eut un habile jeu de jambes et frappa violemment dans la nuque du général, une fois tout à fait derrière lui. Il tituba un peu, mais elle revint en garde et l’attendit patiemment. Quelques murmures s’élevaient dans la foule et les paris commencèrent à favoriser la jeune fille.
Le premier coup qu’elle lui avait donné lui glissait l’envie insidieuse de continuer à le frapper, jusqu’à ce qu’il s’effondrât comme une loque et qu’elle pût le tuer à force de heurts, comme il avait cherché à le faire avec Katsuyo. Mais elle s’efforçait de rester digne et contenait sa colère autant qu’elle le pouvait.
Finalement, Hanx s’éloigna de quelques pas et accomplit un mouvement du cou qui décoinça ses cervicales. Alors, il fit à nouveau tourner son épée dans sa main et replongea son regard noir dans celui de Kaede. Il attaqua à nouveau, avec la même fougue et la même puissance. La jeune fille se répugnait de le sentir contre elle et repoussait son contact avec férocité. Chacun de ses blocages le repoussait et elle lui administrait des coups de pieds tels qu’il ne pouvait trop avancer. Le dégoût se mêlait à la rage et à la haine et elle contre-attaqua soudain dans un premier coup sous la gorge qu’il para, puis, après un tournoiement habile de son sabre, elle le frappa à la poitrine et l’expulsa à quelques mètres. Il suffoqua terriblement.
Piqué dans son amour propre, Hanx tint sa garde et lança une incantation mineure sur Kaede, qui l’évita de justesse mais se trouva percutée par le soldat qui la propulsa par terre. Ils roulèrent tous deux sur le sol, mais elle gardait son sabre contre elle, de sorte que l’épée de son ennemi ne l’attînt pas. Elle se débattit difficilement pour se libérer de son poids et sentait sa lame effleurer puis pénétrer doucement son cou. Le visage bouffi et venimeux d’Hanx s’approchait du sien avec tant d’audace qu’elle en ragea par un cri profond. Elle poussa de toutes ses forces contre son sabre et fit basculer le général en arrière. Il revint sur ses pieds et elle l’attaqua enfin, menée par l’obscurité de ses pulsions.
Elle n’eut plus l’occasion de réfléchir, de chercher la maîtrise et la dignité. Elle retrouva le contact doux du bois, sa légèreté entre ses mains et fit danser son sabre dans les airs. Son corps jouait et s’effaçait tout près de celui du soldat, et elle commença à le frapper avec fureur. D’abord elle heurta brutalement sa tête, puis, sans se préoccuper de ce qu’il reprît ses esprits, elle tournoya et envoya son bâton contre son dos. Il ploya et toussa, se retourna et voulut bloquer le nouveau coup de Kaede. Il y parvint mais elle enchaîna sans tarder et le frappa à nouveau à la tête, puis au ventre, il ploya en arrière et elle lui fit perdre l’équilibre en lui assenant un grand coup de pied dans les genoux. Il tomba sur le pavé dans un bruit mat. Elle fit quelques pas en arrière pour reprendre son souffle et le considérer follement.
Il se releva difficilement, appuyé sur son épée, et elle attendit à peine qu’il la tendît devant lui. Elle plongea et abattit ses coups sur les mains de son adversaire, l’épée vola, elle cueillit le corps du général d’un coup de pied retourné et d’un grand coup de sabre dans les jambes, le fit tournoyer dans les airs avant qu’il ne s’effondrât à nouveau sur le sol.
Une sorte de plaisir incommensurable envahissait la jeune fille. Il lui suffisait de contempler le visage tuméfié, les yeux et le nez ensanglantés d’Hanx pour sentir la satisfaction d’un juste retour des choses. L’image de Katsuyo, le teint livide, le visage suintant de pus et de sang, couvert d’hématomes et de plaies, hantait son âme et il ne semblait la quitter qu’à chaque coup qu’elle donnait à son ancien persécuteur.
Il resta plus longtemps que d’usage sur le sol froid de la cour, le vent glaçait ses membres gourds et blessés, mais il sentait les regards des hommes, des Princes et des chevaliers se river sur lui et il serrait les dents de honte. Dans une pression de bras ultime, il voulut se redresser, or l’exaspération et la fureur de Kaede étaient telles qu’elle ne voulût attendre qu’il fût debout pour cette fois lui assener un grand coup de sabre dans le dos. La respiration de Hanx se bloqua sous le choc et son esprit se troubla. Les murmures de la foule le rendirent fou de douleur. S’il ne se relevait pas, jamais plus il ne pourrait leur sembler aussi fort, et ce serait alors la fin de sa vie. Ignis ne laissait pas les faibles exister sur ses terres de cruauté et de puissance.
Hanx rampa misérablement sur le sol et s’agrippa au sabre de bois de Kaede qui, répugnée, le retira de ses mains. Elle lui jeta un coup d’œil hautain puis elle observa le soleil qui se levait doucement et répandait ses rayons dans le voile brumeux du ciel. Elle sentait la morsure du vent contre sa peau et sa plaie lui dévorer férocement le cou et pourtant, rien n’était plus fort que la sombre chaleur qui l’enveloppait alors.
Le général reprit son épée et lui jeta un regard presque implorant. Kaede ne lui montra pas de pitié. Elle n’avait que faire de la fierté virile, et elle savait exactement ce qu’elle désirait en ce moment précis ; sa mort.
Elle retira à nouveau son sabre d’un coup violent, et attrapa la lame d’Hanx dans sa main gauche, dont la peau se déchira instantanément. Elle la tira brutalement et en saisit finalement le manche.
Il restait agenouillé face à elle, le regard troublé et perdu, et sans une seule hésitation, elle plongea la propre épée du général Hanx dans sa poitrine. Il se figea doucement, la bouche envahie du goût acre du sang et lorsque son corps tomba pour la dernière fois, il entendit la voix forte et vindicative de Kaede :

« — Katsuyo s’est ouvert le ventre, elle a choisi sa propre mort, c’était sa victoire. Vous, vous mourez comme un faible. »

Elle laissa l’épée dans le corps du général qui se raidissait dans la mort. D’un geste plus paisible, Kaede rangea son sabre d’ébène dans son dos et se détourna de la dépouille du soldat. Elle quitta la cour d’un pas déterminé, le kimono couvert de sang et le visage impassible.
Ce fut la première fois qu’elle éprouva du plaisir à tuer un homme.

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Mar 21 Aoû - 19:25
Chapitre V – An 755
« Les larmes du phénix. »


The Legend of Ashitaka by 久石譲 on Grooveshark
« — Kaede ! »

Le cri de Lucius était perçant, bridé par une angoisse folle. Le Prince se ruait de toute part, haletant et hagard. Il y avait en sa poitrine un poignard acéré qui perçait son cœur de mille douleurs aigues, il y avait en son esprit une brume telle qu’il ne distinguait même plus les serviteurs qu’il bousculait dans la cour du château… Le soir tombait, les doigts noirs de la nuit s’insinuaient sournoisement dans la forteresse royale et bientôt, les ténèbres dissimuleraient toutes les ombres. Avant que cet instant ne fût venu, Lucius devait retrouver Kaede, coûte que coûte, sans quoi elle disparaîtrait comme un spectre, sans quoi il ne la reverrait sans doute jamais.

Il courait, il se ruait au sommet de chaque tour de guet, il redescendait les escaliers aussi vite qu’ils les avaient montés, il renversait sur son passage, sans distinction, jarres, serviteurs, visiteurs, fourches, princes, princesses, bottes de paille et chevaliers. Insulté ou même poursuivi, excusé ou pardonné, il n’avait que faire des autres. La seule qu’il verrait vraiment était celle qu’il recherchait. Dans un élan d’espoir, il se jeta vers les écuries et, dans la cinquième qu’il visita, il la trouva enfin. Le souffle court, les yeux exorbités d’effort, il observa la silhouette de la jeune fille qui se détachait à présent dans la lumière dorée du crépuscule. Elle sellait son cheval avec un calme presque effrayant et avait revêtu son armure légère ainsi qu’une cape et des bottes de voyage. Il n’y avait aucun doute à émettre quant à ses intentions.

« — Kaede… Ce n’est que folie. »

Elle sangla définitivement sa bête et plongea son regard aurifère dans les yeux écarquillés de Lucius. La force et la conviction qu’il y décela le désarçonnèrent mais il ne s’avoua pas vaincu pour autant et revint à la charge, puisqu’elle avait décidé de le laisser sans réponse.

« — Ton père est un homme exceptionnel, cousine, et sa rébellion est sans doute honorable, mais tu ne dois pas te mêler de cette affaire, le Roi…
— Mon père n’est qu’un pauvre fou, le coupa-t-elle, avec fermeté, avant de prendre la bride de son étalon et de se diriger vers la sortie. Rien d’autre. »

Elle passa néanmoins devant le jeune homme sans lui accorder un regard. Lucius, d’une main tremblante de rage, lui barra la route. Elle s’arrêta. Elle leva son visage vers celui de son cousin. Il semblait partagé entre la colère et la terreur mais l’ensemble composait un masque si catégorique que Kaede ressentit le devoir de lui répondre clairement.

« — Lucius, l’orgueil est monté à la tête de mon père et son audace coûtera la vie au peuple d’Azaïr, ainsi qu’à ceux qui me sont chers. Je ne peux pas le tolérer.
— Tu désires le rejoindre pour le raisonner, dans ce cas ? demanda le jeune homme avec stupeur.
— Bien entendu.
— Et si cela t’est rendu impossible ?
— C’est ce qui adviendra, certainement. Mon père est le pire butor que la terre aie jamais porté.
— Eh bien ? s’exclama-t-il.
— Eh bien, si cela m’est rendu impossible, je rejoindrai ses rangs et je défendrai mon peuple et ma terre.
— Non ! »

Il se plaça tout entier devant la sortie de l’écurie, le cœur battant à la chamade, les yeux exaltés d’épouvante. Il y eut un certain silence, alors que les deux jeunes gens demeuraient debout dans la lumière vespérale. Kaede fut presque ébranlée par le cri déchirant de désespoir que venait de pousser Lucius.. Son regard brillait et il demeurait là, les bras en croix alors que le cheval renâclait, désireux de sortir.

« — Kaede, à quoi bon partir mourir ? Votre forteresse ne tiendra pas les assauts de l’armée du Roi, vous périrez tous ! Tu m’as toujours fait savoir qu’une vie vaut plus que tout l’honneur du monde… Ce n’est pas le moment de faire acte de chevalerie, vous allez tomber pour rien, cousine ! »

A ces mots, il se précipita vers elle et l’engouffra dans une puissante étreinte. Kaede se figea de stupéfaction. Doucement, il glissa sa main dans ses cheveux sombres et il poursuivit dans un souffle étranglé :

« — Je tiens tellement à toi… Ne pars pas, je t’en en supplie… Reste, reste près de moi… »

Kaede rougit de la proximité et de l’affolement de son cousin et lui caressa maladroitement le dos. Puis elle embrassa timidement son front orné de boucles brunes et lui dit avec douceur :

« — Tu m’es très cher aussi, Lucius, je t’aime de tout mon cœur. Mais il ne faut pas me retenir. Je sais que nous aurions pu persévérer dans notre complot, je sais qu’ensemble, nous serions parvenus à quelque chose, mais enfin… C’est fini. Si je laissais ma famille combattre seule et mourir, je ne vaudrais rien. Bien sûr, l’honneur vaut moins qu’une vie, mais aujourd’hui, si je ne vais pas au secours de ma famille, tous mourront. Peut-être puis-je sauver quelqu’un, Lucius, je ne veux pas perdre cette possibilité… »

Le Prince la regarda droit dans les yeux et devina avec tristesse que sa déclaration d’amour n’était pas celle qu’il escomptait. Il y avait trop de tendresse assumée dans les mots de Kaede et trop de fraternité dans son étreinte et son baiser, elle ne l’aimait pas comme il l’aimait.
Il eut un long soupir et s’écarta de son chemin, le regard vague et l’air plus désespéré que jamais. Kaede remonta sur son cheval et posa une main sur l’épaule de son cousin préféré.

« — Si nous ne nous revoyons pas, Lucius, sache que je n’ai pas d’ami comme toi. Tu es unique sur cette terre, tu es l’homme le plus juste, le plus vrai, le plus sage que j’aie jamais connu. Tu m’as tant appris, et je te dois tant… Vis, et n’oublie pas que tu rends le monde meilleur par ta simple existence. Vis pour nous. Mais si je reviens, je t’en prie, ne va pas te lasser de moi, tu as encore tant de choses à me faire découvrir…
— Je ne t’abandonnerai jamais. Je partirai avec les troupes jusqu’à Azaïr, attends-moi, je serai là quand tu en auras besoin… Je ne te laisserai pas mourir, Kaede. »

Elle lui sourit avec chaleur et gratitude et se baissa de sa monture pour l’embrasser à nouveau sur le front.

« — Fais attention à toi, Lucius. Je t’adore. »

Elle frotta alors les flancs d’Hayao et il s’élança aussitôt vers le soleil couchant, sous le regard affligé du jeune Prince. Il voulut crier « Adieu ! » mais sa voix était prisonnière de sa gorge nouée.
Il regarda sa silhouette qui brisait la lumière aveuglante du soleil.
Chaque fois qu’elle passait devant lui, il regardait discrètement ses jambes et l’ondulation sensuelle de ses cheveux. Quand elle s’approchait de lui, son parfum lui faisait baisser les yeux et si elle touchait ses mains, il s’arrangeait pour ne pas y penser. Elle l’obsédait chaque jour davantage et l’aidait à trouver l’équilibre difficile entre force et sensibilité, deux pulsions qui l’avaient toujours brisé.
Oh non, lui non plus, il n’aurait pas d’autre amie comme elle.

---

Kaede avait chevauché jour et nuit avant d’apercevoir enfin le relief montagneux d’Azaïr. Les crêtes enneigées s’illuminèrent soudain sous la lune et le cœur de la jeune fille se chargea d’une tendre chaleur. Azaïr était sa patrie, bien plus qu’Ignis elle-même, et elle reconnaissait trop son appartenance à ces montagnes, à ce peuple et à ces coutumes pour ne pas les défendre au péril de sa vie, quand bien même ce fut contre le Roi.
Les yeux enflammés, elle donna un léger coup de talon aux flancs d’Hayao et le cheval s’élança au trot, tandis qu’une averse brisait l’atmosphère pesante de l’été azarien. Kaede leva la tête vers le ciel noir du pays et laissa son visage baigner dans la pluie froide, juste un instant. L’eau pure dévala en cascade ses longs cheveux noirs et elle trouva une certaine délectation à s’abandonner au climat naturel de sa nation avant de lui donner son sang. Elle respira longuement l’air humide, les yeux fermés, et retrouva le parfum odorant des érables rouges, des ifs grandioses, des genévriers épineux et des magnolias étoilés. Comme en cette saison leurs écorces étaient gorgées de sève, leurs effluves chargeaient l’air d’une ivresse pesante.
Au bout de quelques secondes, Kaede serra ses cuisses contre les muscles de son cheval et lâcha les brides pour nouer ses longs cheveux et rabattre sa capuche sur son front. A la lueur de sa chandelle, elle aperçut un grand héron gris et blanc dans un petit ruisseau. Perchés sur ses pattes gracieuses, immobile, il gardait son regard rivé sur l’eau trouble et attendait patiemment qu’une proie s’approchât de lui pour la saisir dans son bec et s’envoler avec élégance. Kaede poussa un petit grognement courroucé en pensant à son père, qui lui aussi aurait dû contenir son appétit et attendre le moment opportun avec patience. Désormais, il mettait en péril tout son pays et toutes ses espérances pour le simple rétablissement de son honneur blessé. En fuyant pour venir à son aide, Kaede mettait fin à toute possibilité de s’approcher du pouvoir et du trône : la bataille était perdue d’avance et elle le savait très bien. La voix de Katsuyo lui revenait par moment et l’incitait à quitter la voie du sang pour revenir à des mœurs plus heureuses mais il était trop tard. Kaede avait conscience qu’au bout du chemin, seule la Mort l’attendrait et elle l’acceptait, simplement parce qu’il était de son devoir d’emprunter cette route-ci et non une autre.

Au petit matin, les sabots d’Hayao frappèrent le pavé du château Yaegahara et il s’engouffra enfin dans la chaleur humide d’une écurie. Kaede sauta au bas de sa monture et reprit son calme. Elle se souvenait des paroles qu’avait prononcées son père la première fois qu’elle s’était ruée chez lui avec la frénésie des enfants terrifiés : « Attends ! Kaede, que signifie ce comportement ?! Quelle que puisse être la situation, le chef de file n’a pas à se mettre dans un tel état. Si celui qui doit diriger cède à la panique, la population ne peut que s’en inquiéter à son tour, et réagir par des troubles. Si tu m’as compris, tu peux parler. ». Elle ôta doucement la selle et le harnais d’Hayao et les mit à sécher à l’écart de la paille odorante. Puis elle brossa consciencieusement son cheval, de sorte à le débarrasser de l’eau dont s’était imbibé son pelage. Lorsque l’animal fut à peu près sec, elle remplit son abreuvoir, lui adressa une frappe affectueuse sur le flanc et se défit elle-même de ses vêtements trempés qu’elle étendit à une poutre en bois. Elle dénicha un kimono à manches courtes et un pantalon large et plissé typique d’Azaïr, dont les cavaliers avaient souvent usage et qui se trouvait abandonné dans un coin de l’écurie. Elle se vêtit d’abord du kimono, qu’elle attacha consciencieusement autour de sa taille. La peau blanche de ses jambes frissonnait doucement, mais en réalité, elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis des jours. En nouant son pantalon au dessus du kimono, elle écouta la pluie redoubler d’intensité. Bientôt, elle eut l’intuition que le château et ses jardins chantaient avec l’eau. Elle débordait des gouttières, s’écoulait des tuyaux et s’engouffrait dans le torrent qui bondissait entre les pièces d’eau, en une succession de cascades dont chacune faisait un bruit différent. La maison chantait à ses oreilles, et elle retomba amoureuse d’elle. Elle voulut à nouveau lui appartenir.

Après avoir versé du mash dans l’écuelle d’Hayao, Kaede emprunta un escalier qui la mena au grand hall du château. Ses yeux apprécièrent les tapisseries tissées en fil blanc et or, comme des amants retrouvent la beauté de leur maîtresse. Sa main effleura le phénix brodé sur le tissu principal, lorsqu’elle monta les grands escaliers de pierre, et elle respira l’air particulier de la maison. Les petites servantes avaient placé des corbeilles pleines de fleurs des champs à tous les coins des couloirs, afin que le parfum du trèfle sauvage, de l’œillet des bois et du millepertuis masquât les relents de nourriture et d’ordure des cycles de la vie humaine. A ces effluves de l’instant se mêlaient celles de la maison elle-même, de ses vieilles pierres et de son bois crépitant.

Kaede ouvrit finalement les portes de la bibliothèque où elle trouva son père, sans surprise. Accoudé au balcon, sans la moindre chandelle pour éclaircir ses pensées obscures, Atrée observait les montagnes avec l’air scrupuleux des hommes fautifs.

« — Père. » l’interpela soudain Kaede, d’une voix douce aux inflexions autoritaires.

Il se retourna vers elle et comprit instantanément au regard de sa fille qu’elle avait peu de considération quant à sa rébellion subite et peu calculée. Toutefois, elle ne lui fit pas le moindre reproche et s’inclina respectueusement devant lui avant d’annoncer :

« — J’ai appris votre décision en même temps que l’armée de Lex, il y a trois jours. Il lui faudra plus de temps qu’à moi pour parvenir en Azaïr. Dans une semaine, peut-être moins, elle sera aux portes de Yaegahara. J’espère que le peuple et les troupes du principat vous soutiennent, ou votre révolte ne mènera à rien.
— Ma fille… » murmura Atrée, avec stupeur.

Il avança doucement vers elle et la prit tendrement par les épaules. Elle perçut tant de douleur dans le regard de son père que l’interrogation surgit à nouveau en son cœur. Atrée avait toujours été le héron calme et patient de la rivière, il avait toujours eu l’intelligence d’attendre le moment opportun. Alors pourquoi lui fallait-il ouvertement déclarer la guerre au Roi ? Pourquoi aujourd’hui ? Il semblait avoir conscience de la vacuité de son acte mais avait l’air déterminé à le mener à son terme, pour une raison ou pour une autre. Elle lui caressa tendrement le visage et murmura tristement :

« — Père, que vous arrive-t-il ? Il est encore temps de présenter vos excuses à Iskandar, il est encore temps de sauver la vie de notre peuple et la nôtre. Vous le savez, cette rébellion n’est que folie, nous ne saurons vaincre. Le moment n’est pas venu, nous n’en avons pas encore les moyens. Je vous en prie, renoncez.
— Je suis si heureux de t’avoir près de moi, Kaede, murmura-t-il, comme un enfant désespéré, en se serrant contre elle avec tout son chagrin.
— Père… »

De sa vie, il n’avait jamais manifesté autant d’amour pour elle. Stupéfaite, Kaede l’étreignit maladroitement. Elle ne trouvait plus ses mots.

« — Il est trop tard, ma fille, trop tard, bien trop tard… souffla-t-il, l’air dément.
— Que s’est-il passé ?
— Nos deux honneurs, celui d’Iskandar et le mien, sont mis à mal, Kaede. Tu sais ce que cela signifie. L’affrontement est inévitable…
— Que voulez-vous dire ? demanda la jeune fille, soudain effrayée. Vos honneurs ? »

Il y eut un moment de silence. Le père et son enfant s’observèrent longuement. Atrée finit soudain par murmurer, l’air plus torturé et honteux que jamais :

« — D’abord celui de ta sœur, en vérité…
— Ophélia ! s’exclama Kaede, dont le cœur manqua une pulsation.
— Le Prince Antarès s’est invité ici, il y a un mois environ, Kaede. Nous avons été contraints de le recevoir, évidemment. Ce n’est pas un individu respectable, non. La médiocrité à l’état pur, voilà ce qu’il est. Il n’est que quinzième Prince, tu sais, fit-il, avec un élan de dédain, comme un relent de fierté de sa glorieuse époque.
— Que lui a-t-il fait, cet Antarès, Père ! s’écria Kaede avec horreur. Où est-elle !
— Elle est alitée, elle va…mieux. Kaede, Ophélia est une faible jeune fille… Il l’a déshonorée. Je m’en veux tellement, mais personne n’a rien pu faire… Il a agi de nuit, et ce pauvre page qui a voulu se mettre sur son chemin…
— Takeo ! »

Kaede recula de quelques pas et peina à tenir debout, tant la nouvelle l’ébranla. Sa sœur… Et ce pauvre garçon… Comment aurait-elle pu imaginer que le gardien de sa sœur dut être aussi fort qu’un Prince d’Ignis ? Elle avait mené cet enfant à sa mort en lui confiant la garde d’Ophélia, oui.

« — Takeo a blessé le Prince avec ton propre sabre, Kaede. Antarès n’a pu supporter l’affront et l’a poignardé. Il a défendu bravement l’honneur de ta sœur, et il avait conscience d’attaquer un Prince. Nous devrons garder son nom en mémoire aussi longtemps que nous vivrons.
— C’est immonde… s’étrangla Kaede, les yeux perdus dans l’horreur.
— Bien qu’Antarès fût dans son droit… Oui, Kaede, il a tout droit sur les sujets d’Iskandar, en tant que Prince, il peut faire tout ce qui lui plaît… Bien qu’il fût dans son droit, donc, je l’ai personnellement mis à la porte et lui ai ouvertement déclaré la guerre. Le jour-même, j’ai envoyé des troupes en Tohan, son principat. Elles ont pris d’assaut son château et ont tenu le siège jusqu’à l’arrivée des renforts du Roi, où nos hommes ont dû se disperser et revenir en Azaïr. Iskandar doit bien se rire de moi… Autant de raffut pour une petite fille, même pas magicienne… Mais c’est Ophélia, Kaede, c’est Ophélia, et la toucher, c’est un sacrilège, même à la mémoire de sa mère… »

Malgré son émotion, Kaede trouva assez de sens pour comprendre enfin tout l’amour que leur père leur portait, à elle et Ophélia. Il sacralisait tellement ses filles et la mémoire de sa femme, désormais, qu’il ne craignait plus le ridicule et la mort quand il s’agissait de leur honneur. Elle s’avança vers lui à nouveau et le prit doucement dans ses bras, comme une mère rassure son enfant.

« — Tu vois ? Nous ne pouvons pas revenir en arrière. J’ai agi sous l’effet de la colère, je le reconnais, mais nous en sommes là, à présent, Kaede, et je ne sais plus que faire... »

Les larmes du Seigneur coulèrent sur le visage de Kaede, qui serra vivement sa mâchoire pour ne pas joindre ses pleurs aux siens. Elle l’étreignit plus fort encore. Jamais elle n’avait vu son père pleurer. Jamais personne ne l’avait vu pleurer. A cet instant, elle comprit qu’Atrée s’abandonnait complètement à elle et que leur lien s’était soudé de manière indéfectible.

« — Calmez-vous, Père, je suis là. Je ne vous abandonnerai pas. En nous organisant comme il convient, nous avons peut-être une chance de survivre à la bataille. Je combattrai près de vous, et nous sauvegarderons ensemble l’honneur de la famille, croyez-moi. Dès aujourd’hui, préparez le château à la bataille. Cachez les femmes et les enfants dans les souterrains du château et dites leur de fuir par les galeries creusées dans la montagne. Mobilisez les hommes d’Azaïr. Ils vous aiment et répondront à votre appel. Quant à moi, je vais prendre quelques heures de repos et repartir chevaucher à travers le pays. Je connais quelques troupes dont je suis sûre de l’attachement, elles me suivront et nous viendrons ici en renfort. Ecoutez-moi, Père, si nous devions mourir dans les jours à venir, ce ne sera pas sans rappeler à la famille royale que tout ne lui sera pas permis tant que subsisteront l’amour et l’honneur des hommes. »

Elle leva fièrement la tête et Atrée eut un sourire aimant et admiratif. Il l’embrassa sur le front et murmura :

« — Tu me rappelles tant mes deux parents, à présent, Kaede, qu’il me semble n’avoir plus rien à t’apprendre…
— Vos parents étaient des êtres exceptionnels, Père, j’espère leur faire honneur.
— Je t’aime, ma fille. »

---

Kaede dormit à peine cinq heures et se leva au matin profond, lorsque le soleil frappait à grands coups les rizières de la montagne. Elle ordonna à Hana de lui faire chauffer un bain et prépara son armure en attendant que l’eau ne boue. Puis elle se lava énergiquement son corps fatigué, en espérant qu’il retrouverait ainsi toute sa vigueur. Puis elle frotta ses cheveux avec de l’essence d’iris, dont les notes boisées et glaciales l’éveillèrent tout à fait. Hana l’aida à se sécher et à tresser ses cheveux, puis Kaede partit s’habiller avec un calme surprenant. Elle revêtit seule sa bande-culotte de coton, son kimono de linge fin, rouge, orné de hérons argentés, son pantalon plissé de cavalerie, ses robustes jambières de cuir et de fer, ses cuissards amovibles et ses manches métalliques. Hana l’aida ensuite à revêtir sa gaine-corset, ses protège-épaules et son col de fer. Kaede était finalement bardée de soie, de cuir et de métal et ne put s’empêcher de soupirer d’aise. L’armure typique d’Azaïr avait cet avantage sur les autres du pays de ne peser que dix kilos, ce qui permettait au soldat de bondir avec agilité à travers les rizières ou de franchir sans difficulté les murailles des places fortes.

« — Prenez garde, ennemis, Dame Azaïr est déterminée à conquérir le monde ! » s’exclama Hana, d’un ton admiratif et rieur.

Kaede lui sourit pour toute réponse et prit sous son bras sa capuche noire et sa coiffe rouge incurvée avant de quitter la pièce d’un pas assuré. En quelques minutes, elle fut chez sa sœur, qui dormait profondément. Kaede demeura au pas de la porte et observa le visage d’Ophélie que la tristesse et la honte avaient creusé et souillé de larmes. Elle se tourna ensuite vers Hana et observa :

« — Dis-lui que je suis passée et que je l’aime tendrement. Je n’ose pas la réveiller, parfois le sommeil et l’oubli sont profitables aux faibles filles. Dis-lui qu’après la bataille, j’irai à sa rencontre dans les galeries des montagnes. Elle doit y mener femmes et enfants et les y cacher, ils seront sous sa protection. J’ai confiance en elle. »

Elle regarda une dernière fois le visage de sa sœur, ses paupières lourdes, ses joues roses et ses cheveux blond vénitien répandus sur son oreiller blanc, et une terreur indicible lui broya le cœur. Peut-être était-ce la dernière fois qu’elle contemplait Ophélia. Peut-être ne la rejoindrait-elle pas dans les galeries souterraines…

« — Mais si je ne reviens pas, il faudra se résoudre à partir. » acheva-t-elle, dans un souffle presque inaudible.

Hana fit mine de ne pas entendre mais Kaede la fixa avec tant d’intensité que la vieille domestique se sentit honteuse de ne pas vouloir envisager cette éventualité.

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Après avoir étreint sa vieille nourrice, Kaede tourna les talons en se coiffant de sa capuche et de son chapeau rouge. Elle retrouva Hayao dans l’écurie et le harnacha à nouveau, heureuse de constater qu’il renâclait avec enthousiasme. D’un saut juste et agile malgré les dix kilos de son armure, elle grimpa sur sa selle et pensa avec amusement aux chevaliers d’Ignis et à leurs armures standard, qui nécessitaient l’aide d’un page pour monter à cheval. Elle claqua de la langue et le cheval sortit en trombe de l’écurie pour traverser la cour du château où grouillaient les soldats de son père.
Kaede aurait désiré quitter discrètement Yaegahara mais Hayao dut freiner son élan alors que les hommes d’Atrée s’inclinaient respectueusement devant sa maîtresse. La jeune fille, à la fois gênée de la situation et fière de s’imposer enfin en tant que femme véritable, les salua de la tête avec autant d’honneur et leur dit d’une voix forte :

« — Attendez-moi à l’aube du quatrième jour, je reviendrai avec des renforts. D’ici là, tenez bon. En cent ans d’existence, Yaegahara n’a jamais été prise. Si elle doit l’être aujourd’hui, ce ne sera pas par faute de cœur ou de force, car vous en avez plus que nos assaillants. Vous combattez ici pour tout ce qui vous est cher sur cette bonne terre, eux ne font que surgir pour s’en emparer. Votre cause est plus légitime que la leur et elle vous tient à cœur, vous saurez imposer votre puissance pour la défendre. Si le surnombre ennemi vous terrifie, si vous pensez mourir bientôt, courez à la ruine et à notre perte, pour notre Seigneur, pour Azaïr et pour son peuple ! Gloire !
— GLOIRE ! »

Le rugissement de la foule en armes fit honneur au discours de Kaede. Elle cabra Hayao, plongée dans la chaleur puissante et irrésistible de la solidarité, et le lança au galop.
Un jour et une nuit lui suffirent pour retrouver le bataillon de Kimitomo Haku, en faction près de la frontière terrane. A la faveur de la nuit obscure, Kaede s’avança dans le campement. Lorsqu’une sentinelle l’aperçut finalement et voulut donner l’alerte, mais la jeune fille plaqua une main contre sa bouche et abaissa son chapeau et sa capuche pour qu’il la reconnût. L’homme ouvrit les yeux de stupeur et elle le libéra doucement.

« — Dame Azaïr ! s’exclama-t-il, à mi-voix.
— Chut, l’ami, dis-moi où se trouve le Capitaine Kimitomo, je dois m’entretenir avec lui. »

Le soldat lui indiqua avec une silencieuse frénésie la position d’Haku et Kaede le trouva naturellement. Il s’éveilla en sursaut au moment où elle pénétra dans sa tente, et elle crut presque qu’il l’aurait égorgée s’il n’y avait eu de chandelle. Il eut l’air un peu moins surpris que le garde mais en resta sans voix un moment.
Kaede s’inclina légèrement devant lui pour le saluer et lança :

« — Haku, je viens requérir l’aide de ton bataillon. La forteresse de Yaegahara est attaquée par les forces royales et elle ne saurait résister longtemps sans votre aide.
— Dame Kaede, un instant, les forces royales ? s’exclama-t-il, avec surprise.
— J’ai conscience que ma demande peut vous paraître inconcevable et je comprendrais tout à fait que tu me refuses cette requête. Mais saches que nous avons effroyablement besoin de vous. »

Il la contempla longuement, puis passa une main lasse dans ses longs cheveux dénoués, avec un soupir de consternation. Enfin, il annonça avec l’assurance d’un soldat dévoué, ou d’un compagnon de route particulièrement confiant :

« — Je n’ai pas besoin de connaître vos motivations pour vous suivre, ma Dame. Si mes hommes ne viennent pas à Yaegahara auprès de votre famille, je serais à vos côtés. Mais vous savez, ils ont toujours été davantage vos hommes que les miens, je ne doute pas qu’ils vous suivent. »

A croire que la jeune fille avait ensorcelé ces soldats virils d’Ignis… Que n’auraient-ils pas fait pour lui rendre honneur ou lui manifester leur loyauté ? Ils l’aimaient, ou la vénéraient peut-être, comme leur reine ou leur idole. Voilà qui aurait certainement été consternant pour le Roi et la famille royale s’ils l’avaient su.
Les yeux d’Haku exprimaient tant de franchise et de noblesse qu’ils en firent chaud au cœur de Kaede. Toutefois, il poursuivit d’un ton grave :

« — Vous êtes bien fous, de vous avoir attiré les foudres du Roi.
— En réalité, c’est lui qui s’est attiré nos foudres.
— Il n’en périra pas, tandis qu’en ce qui vous concerne, vous ne pourrez échapper à la mort.
— Il y a pire que la mort. Si nous ne pouvons vivre avec notre honneur, mourons avec lui.
— Vous êtes amoureuse de la mort, comme tous ceux de votre classe. » acheva Haku d’un air songeur.

Tous deux eurent une pensée pour Katsuyo qu’ils avaient dû achever pour satisfaire ses pulsions mortifères, et Kaede ne put nier qu’elle partageait cette fascination pour l’issue suprême. Mais après tout, qu’était donc une vie, si elle ne pouvait être vécue pleinement ? Pour un Azaïr, une existence sans honneur valait autant qu’une vie sans poumon.

Haku avait vu juste. Le lendemain, les soldats n’eurent que faire des indignations de leurs autres officiers et se rangèrent derrière le cheval de Kaede pour cheminer vers Yaegahara. Il y avait eu une vague de révolte dans la masse des hommes, comme si l’idée de s’en prendre à Dame Azaïr et à ses proches leur paraissaient plus inconcevable encore que de contrer la volonté du Roi.

Le chemin fut évidemment plus long pour deux cents soldats que pour le léger Hayao et sa cavalière, mais à l’aube du quatrième jour, ils arrivèrent à proximité de Yaegahara.
Assise sur le dos de son étalon depuis des jours, Kaede n’avait que faire de ses courbatures et considérait le paysage de son enfance, déjà ravagé par des fureurs guerrières. L’armée d’Ignis était passée par là. Les rizières avaient été piétinées sans la moindre commisération, les quelques habitations de bois se consumaient dans les flammes de la pénitence. La jeune fille serra fermement ses brides pour masquer sa colère. Le soleil frappait déjà fort la terre de ses ancêtres et au-delà des sinuosités montagneuses se mêlaient les cris et les échos des guerriers. On aurait dit les glapissements et les hurlements d’une meute de loups, quoiqu’un loup ne sût prononcer les mots sanglants qui flottaient dans l’air.
Kaede sortit de ses pensées contemplatives et ordonna à ses hommes de placer de la mousse sous les sabots de leurs chevaux, afin que leur renfort passât inaperçu. Puis elle fit déployer sa troupe sur le flanc de la montagne et partit à l’avant avec Haku. Ils ne se parlaient guère, quelques gestes suffisaient à se faire comprendre. Lorsqu’ils furent tous postés de manière stratégique sur la montagne, Kaede mit sa main en visière pour tromper les rayons du soleil et découvrit la masse noire et grouillante des soldats royaux, aux pieds de la forteresse. Elle dégaina doucement le sabre d’Eloy et serra ses cuisses contre les flancs d’Hayao. Haku comprit alors que l’heure était venue et il sortit son cor.

« — Mon ami, fit Kaede, vois-tu la tour de guet, au plus haut de la forteresse ? S’il n’y a plus d’espoir, j’y allumerai un grand feu. Et toi, si tu sors vivant de cette bataille, à ce signal, emmène ce qui restera de tes hommes dans la montagne, enfoncez-vous profondément. La végétation deviendra si obscure, et les roches si serpentines que les troupes royales ne sauront vous retrouver.
— Si vous mourez, Dame Kaede, nous mourrons aussi, il n’y a pas d’autre issue. » affirma Haku, svelte et noble dans son armure de cuir bleu.

Ceci dit, il souffla profondément dans le cor et le brame du cerf retentit dans toute la montagne. Alors Hayao se cabra et Kaede lui donna un coup de talon assez sec. Rapide comme le vent, il fut le premier à dévaler le second flanc de la montagne vers la forteresse, suivi par la monture d’Haku, puis des deux-cents cavaliers et fantassins de la troupe. La seule vision de Kaede, de son kimono et de son large chapeau rouges, enthousiasmèrent les guerriers du renfort, qui ne se retinrent pas de joindre leurs cris sauvages à ceux de l’armée d’Iskandar. Au fort, la silhouette rouge de la Dame et l’ombre fauve de son cheval firent retentir une explosion de joie et d’espoir.
Quant à Kaede, elle chargeait silencieusement, attentive à acculer les hommes du Roi contre les murailles. Hayao bondissait entre les roches comme une chèvre, souple et assuré, et Kaede mesurait l’avantage de se battre dans une gorge aussi étroite. Iskandar n’avait pu envoyer autant de troupes qu’il ne l’aurait voulu. Certainement que ses hommes étaient arrivés petit à petit, lorsque les morts tombaient et que d’autres vivants pouvaient s’écouler dans le sein acéré de la montagne. Cela signifiait également qu’il y aurait du renfort du côté du Roi également et ce n’était pas bon signe. Yaegahara pourrait résister des années contre des flots perpétuels de soldats, plantée dans les flancs serrés de la montagne, mais Atrée ne comptait pas assez d’hommes pour tenir le siège…
La jeune fille serra les dents et fit tournoyer son sabre dans sa main. Il remontait à loin, le temps des tremblements et des spasmes lorsqu’elle chargeait en ordre de bataille. Désormais, son cœur se serrait encore à la vue grandissante des corps ennemis à faucher. Quelques secondes avant le heurt, elle sentit sa poitrine se décompresser par le cri instinctif et déroutant qu’elle poussa et qui fut repris par le chœur sauvage et belliqueux de sa troupe :

« — A MOOORT ! »

Alors, elle ne fut plus elle-même et elle put lever son sabre d’un geste sûr pour l’abattre avec froideur. Les chevaux percèrent les rangs ennemis avec violence et fracas et l’oreille de Kaede retrouva le son maudit des craquements d’os et de métal sous le poids d’Hayao et sous la lame d’Aegidia. Parfois, lorsqu’elle trouvait un moment de répit pour prononcer ses incantations, elle levait le bras sur l’amas guerrier et lançait sur lui des vortex enflammés et des nuées accablantes. Son feu dévorait la chaire dans des hurlements terribles et bientôt, elle atteignit les murailles du château, après avoir traversé le champ sanglant des hommes d’Iskandar. Pris par surprise et assaillis par les flèches et les projections ignées du fort, orchestrées d’une main de maître par Atrée, ils ne semblaient avoir aucune chance. Mais Kaede savait pertinemment que la bataille ne finirait pas ainsi.
Il fallut une heure de lutte féroce et enragée pour que les contrebas de la forteresse de Yaegahara fussent débarrassés de toute présence ennemie.

---

Kaede retrouva Eloy et son père rapidement. Si la gravité imprégnait la tenue de l’ancien Prince et de son chevalier, leurs yeux brillaient d’une fierté commune. Yaegahara avait tenu aux assauts de l’armée royale et ses soldats avaient exploité avec une rare habileté les avantages de la montagne. En somme, les seigneurs d’Azaïr n’avaient pas été ridicules face au surnombre ennemi et Atrée pouvait se vanter d’avoir donné une leçon à son petit frère et son neveu.
Kaede, Eloy et lui commandèrent à la restructuration du château qui avait essuyé d’importants dégâts. Une petite expédition fut menée en contrebas du fort pour récupérer utilement les armes des morts et les corps des alliés, qui furent inhumés dignement un peu plus haut dans la montagne. Quant à Haku et ses hommes, ils prirent du repos, sans parvenir à convaincre Kaede de faire de même.

Le soir venu, Kaede, Haku, Atrée et Eloy se réunirent dans la bibliothèque. Sur la table, le Seigneur avait tiré une carte de la région et les quatre guerriers se réunirent autour pour convenir d’une stratégie correcte. Kaede observait son père qui pour une fois depuis toutes ces années, semblait avoir enfin trouvé son élément : l’action dynamique contre son frère. La jeune fille se pencha vers la carte avec intérêt tandis que son père en indiquait les lieux clefs au moyen d’une dague :

« — Nos espions nous ont indiqué l’arrivée de nouvelles troupes ennemies au sud, c’est-à-dire par le chemin le plus praticable. A l’aube, elles seront à nos portes.
— Elles passeront forcément entre les gorges dans ce cas. Nous devons poster quelques mages et archers sur les hauteurs pour réduire leur effectif… fit remarquer Kaede d’un ton pensif.
— Certes, fit Atrée.
— Mes cavaliers ont pris un peu de repos, annonça Haku. Ils ne vous seront pas d’une grande utilité dans l’enceinte de la forteresse, aussi je propose que nous partions vers l’est pour ne pas croiser les troupes d’Ignis, et les prendre à revers en bifurquant vers elles lorsqu’elles seront enfermées dans la montagne.
— Ils ne s’y attendront sûrement pas, fit remarquer Eloy. Difficile de croire qu’une telle manœuvre puisse être réitérée. Vous les avez déjà pris à revers une fois, ils vous pensent perclus dans la forteresse, désormais. Enfin, je les imagine mal envisager que d’autres renforts puissent nous venir en aide… Votre arrivée tenait déjà du miracle.
— Elle tenait de Dame Azaïr, avant de tenir du miracle. » dit doucement Haku, en souriant à Kaede.

Par la suite, Eloy incita sa pupille à retrouver son lit pour prendre un repos plus que mérité, tandis qu’Haku et lui-même partaient sur le champ conduire leurs soldats aux points stratégiques.
Kaede s’endormit rapidement et fut réveillée quelques heures plus tard par son père qui l’alerta de la nouvelle attaque. La jeune fille se glissa en hâte dans son amure qu’elle avait enfilée au préalable sur un chevalet spécial pour une plus grande rapidité d’exécution.

Tandis qu’Atrée allait de long en large sur la muraille en hurlant des ordres de sa voix profonde, Kaede prit la direction des mages de combat en lançant tout d’abord un immense phénix ailé sur les troupes d’Iskandar en contrebas. La surprise et l’effroi saisirent les hommes lorsque la créature de Kaede plongea sur eux pour les avaler dans un vortex enflammé. Les mages du château poussèrent de grandes acclamations en l’honneur de leur Dame et, le baume au cœur, prirent leur courage à deux mains pour jeter à leur tour des torrents ignés au bas de la forteresse. Kaede leva son sabre pour les féliciter et un tourbillon de feu entoura la lame. La puissance de la jeune fille leur arracha des cris de triomphe et ils la suivirent avec plus d’ardeur encore.

La bataille fut effroyablement longue et Kaede comprenait lentement que ses bougres-là étaient bien plus nombreux que ceux d’hier. Le revers des cavaliers d’Haku n’avait fonctionné que moyennement puisque des renforts de l’armée adverse étaient arrivés derrière eux. Couverts par les mages d’Eloy, ils durent se réfugier dans une petite citadelle, à proximité du fort.
Au milieu de l’après-midi, la chaleur était accablante et les hommes commençaient à perdre leur force. Kaede et Atrée ne cessaient de les exhorter. La jeune fille chevauchait Hayao à travers tout le fort, le sabre à la main. Tout à coup, Yaegahara s’ébranla terriblement.

« — UNE BRÈCHE ! UNE BRÈCHE DANS LA MURAILLE ! » hurla un soldat en courant vers Kaede d’un air totalement terrorisé.

Il y eut un brouhaha incroyable et les hommes se précipitèrent ici et là dans un désordre complet, que Kaede interrompit en criant avec autorité :

« — Silence ! Ecoutez-moi, nous savions que cela arriverait alors je vous prie de garder votre calme. Que ceux qui ne désirent pas mourir pour Azaïr et pour son Seigneur empruntent les galeries pour rejoindre leurs familles ! »

Il n’y eut pas un mouvement, tandis que la jeune fille considérait les troupes d’un regard sévère.

« — Vous êtes des hommes braves et forts, et je vous remercie de rester auprès de nous en ces instants. Demeurer derrière un chef dans l’échec est plus noble encore que de le suivre dans la victoire. Jamais je n’oublierai ce que vous faites pour ma famille aujourd’hui, pour notre famille. Des générations se souviendront de vous et de votre courage ! Que les mages me suivent, nous allons retarder leur entrée dans la forteresse, les autres prenez la direction du donjon ! »

Tous s’exécutèrent avec un nouvel enthousiasme. Retenir la poussée par la brèche ne fut pas une mince affaire et Kaede dut tenir bon pour contrôler ses invocations imposantes, assise vigoureusement sur son cheval. Mais bientôt, le ciel si pesant se fendit d’un éclair et la pluie tomba soudain sur les mages d’Azaïr. Au même moment, une seconde brèche s’ouvrit, à une centaine de mètres de la première. Kaede poussa un juron et hurla derechef à ses troupes de se replier vers le donjon.
Elle y retrouva son père, occupé à bloquer toutes les entrées. Tous deux se jetèrent un regard inquiet et ils s’assurèrent silencieusement que la fin était proche. Ils montèrent tous deux en haut du donjon et par-delà les créneaux, ils observèrent leur forteresse se gorger des soldats d’Iskandar. Kaede crut voir un reflet brillant dans les yeux de son père, mais il ferma longuement les paupières pour rouvrir un regard assuré.

« — Regarde, Kaede, voici Antarès. »

Il lui montra la silhouette haute d’un jeune homme qui montait sur l’enceinte principale, entouré d’une garde fournie. Lui-même observait ses troupes avec satisfaction. De là, il était bien difficile de détailler son visage, mais Kaede devina sa blondeur comme principal signe distinctif. Il avait gardé son épée au fourreau et ne semblait pas prêt à prendre part à la mêlée. Atrée en sembla répugné et eut une moue de déception et de dégoût.

« — Je le regarde, fit-il, mais je ne vois rien en lui.
— Peut-être parce qu’il n’y a rien à voir. » conclut clairement Kaede dans un mépris et un orgueil exacerbés.

Sur ce, elle redescendit auprès des soldats qui tenaient la porte avec une difficulté certaine.

« — Nous ne tiendrons pas longtemps, Dame Azaïr. » fit l’un d’entre eux, entre deux ahanements.

Elle soupira et répondit doucement :

« — Alors nous devrons mourir dignement. Mais je dois accéder à la tour de guet pour faire signe aux cavaliers de la citadelle de partir dans les montagnes. S’il peut rester des survivants pour conter votre bravoure, je veux qu’il y en ait.
— Merci, ma Dame… » murmura le même soldat, avec un regard profond de gratitude.

Elle monta sur Hayao et brandit son sabre avec détermination.

« — Lorsque la porte cèdera, vous vous écarterez du passage et je pousserai une offensive pour me créer une sortie. Restez dignes, comme vous l’avez toujours été. C’était un honneur de combattre avec vous.
— Au revoir, Kaede. » dit son père, derrière elle.

Elle se retourna vers Atrée et crut vraiment échanger un dernier regard avec lui, son père, celui pour lequel elle était là, celui qui lui avait appris à vivre comme elle le faisait en ce jour.

« — Adieu, père. » murmura-t-elle.

Et la porte céda. Sans perdre de temps, Kaede déversa les flammes de l’enfer sur ses assaillants et elle sentit son feu se renforcer par la puissance magique de son père, qui coupla ses efforts aux siens pour la dernière fois. Elle lui lança encore un regard aimant et lorsque les flammes se furent un peu dissipées, elle lança Hayao au galop. Il faucha dans un hennissement les soldats qui se précipitaient vers la porte et passa comme une brute parmi les rangs armés. Kaede, concentrée sur son chemin, le cœur brisé de devoir laisser derrière elle ses hommes et son père, esquivait la moindre de leurs attaques avec une rapidité fulgurante. Sa main menait Hayao avec dextérité et le cheval, si accommodé à sa maîtresse, lui obéissait comme s’il avait été une extension de son corps.

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Après avoir levé son sabre à de nombreuses reprises, Kaede entendit derrière elle un nouveau galop et se retourna furtivement pour réaliser qu’Antarès était à ses trousses. Elle rabattit un peu son chapeau rouge sur son front et poursuivit sa route, avec davantage d’habileté que lui, ce qui creusa l’écart. La pluie tombait à verse et frappait les pavés de la forteresse aussi bruyamment que les sabots des chevaux. Finalement, elle arriva à la tour de guet et bondit prestement d’Hayao qui lui lança un regard larmoyant. D’un signe de la main, elle lui enjoignit de la quitter et il obéit avec une certaine réticence. Elle pénétra la tour et ferma la porte derrière elle, en rabattant la lourde poutre qui permettait de bloquer l’entrée de l’intérieur.
Alors, elle bondit dans les escaliers et monta en haut de la tour avec une vigueur extraordinaire. Elle pensait à son père avec regret et son cœur se serrait de ne savoir s’il avait déjà trouvé la mort ou non. Le temps devrait s’arrêter lorsque ces choses-là advenaient et la prise de conscience devrait être subite et solennelle, comme un choc terrible. Mais elle ne ressentait rien de tout cela et se terrifiait seule à imaginer la fin d’Atrée.

Lorsqu’elle arriva en haut de la tour, elle trouva le foyer destiné à envoyer des signaux à travers la montagne. Elle ramassa les fagots de bois aussi vite qu’elle le pût et les lança sur l’autel dans la précipitation. En bas, elle entendit la porte se défoncer et elle fut prise de panique. D’un simple geste, elle alluma le foyer et un feu terrible s’alluma dans la tour. Kaede se figea face aux flammes. Son visage était rougi d’effort, son pouls palpitant. C’était là le feu de la défaite.

Toutefois, elle reprit vite ses esprits et dégaina à nouveau son sabre pour accueillir Antarès comme elle le devait. Lorsqu’il apparut à la sortie des escaliers, la jeune fille ne lui accorda pas le moindre regard véritable et lança Aegidia sur lui comme une déferlante. Le jeune homme para et la fit reculer en pesant sur sa lame. Le regard de Kaede brûla soudain dans ses pupilles et elle put considérer son adversaire en face avec toute la rage et tout le mépris dont elle était capable. Le désir vengeur dévastait toute son empathie et le visage humain de cet homme, un visage anguleux et long comme celui d’un loup, ne lui inspira qu’une haine achevée.
A nouveau, elle brandit son sabre et frappa, à plusieurs reprises, avec une habileté et une rapidité qui ôtaient toute possibilité au Prince de préparer une attaque. Il parait, parait à nouveau, parait encore et ne parvenait à aucune initiative, jusqu’à ce qu’il ne la poussât en arrière avec une force démesurée. La jeune fille se rétablit aussitôt sur ses pieds, reprit son souffle et repartit à l’assaut avec fougue. A force de coups qui le surprenaient effroyablement, elle parvint à lui balafrer le visage. La blessure arracha un cri à Antarès et il frappa brutalement Kaede d’un coup de pied dans le bassin. Elle recula à nouveau, mais se campa sur ses jambes, déterminée et implacable, le visage rouge et les yeux brillants. Lui ressemblait à une bête fauve à présent et Kaede vit bien qu’il n’accepterait jamais d’avoir été blessé par une femme. Dans un élan de rage, il partit à l’assaut à son tour et abattit sa lourde épée vers Kaede, qui esquiva au dernier instant. Mais le Prince avait retrouvé sa détermination : il l’attrapa par l’épaule et la jeta par terre. Le sabre de Kaede vola à quelques mètres et elle se retrouva face contre terre, dans l’eau de la pluie qui reflétait le feu grandissant de la tour. Il posa son pied sur elle et lui broya le dos avec fureur. Elle eut un gémissement étouffé et il profita de sa position de faiblesse pour lui assener un coup d’épée. Mais elle prit sur elle pour se retourner violemment, et elle ne sentit que l’éraflure douloureuse de la lame contre son flanc. Elle hurla de douleur en se tenant la hanche, sa vision fut brouillée un instant, mais elle savait exactement ce qu’elle devait faire. Rapide et brutale, elle le flanqua par terre à son tour, par un balayage précis et puissant. Elle se releva alors et constata avec effarement que le feu de la tour de guet s’était répandu hors du foyer et commençait à dévorer les alentours.
Antarès avait également perdu son arme et se dirigeait vers elle avec fureur. Il voulut la frapper au visage, mais elle esquiva à nouveau en bondissant à sa droite pour l’accabler d’un violent coup de pied dans la nuque. Puis elle prépara ses poings et le heurta encore en plein visage. Décontenancé, il recula un peu et tenta de reprendre ses esprits. Lorsqu’il vit net à nouveau, il l’observa longuement. Sa poitrine se gonflait et s’abaissait précipitamment. Kaede reprit son souffle et attendit qu’il vînt à son tour, dos au mur et face à lui, le ventre étreint de terreur. Alors, il s’approcha d’elle d’un pas tranquille.

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L’humidité se mêlait au feu qui ravageait la tour. La pluie tombait à torrents du haut des créneaux, des tuiles, des gouttières, des dauphins qui couronnaient chaque toit en guise de protection contre les incendies, et pourtant la fumée et la lueur aveuglante des flammes s’insinuaient dans chaque recoin de roche et de bois. La tour toute entière recrachait de l’eau et du feu. Des relents d’humidité, de décomposition et de moisissure encombraient la respiration de Kaede et d’Antarès. Kaede était trempée. Le réaliser la faisait frémir de rage et de terreur. Sous son armure démantelée, son kimono et son pantalon de cavalerie se collaient à son corps et révélaient les courbes de son dos et de ses cuisses. Son chapeau incurvé était tombé à ses pieds, son sabre à quelques mètres, et sa tresse s’échappait sauvagement de sa capuche. Elle croisa le regard noir d’Antarès et elle sut ce qu’elle représentait désormais pour lui : la proie de sa concupiscence. Son humeur faisait peur. Il était accablé de rage et de tension, énervé par la pluie et les heures interminables de la bataille, et la vue de sa cousine ainsi acculée ne faisait qu’accroître son appétit charnel.

« — On raconte que tu as tout d’un garçon, Kaede ! Viens ici et montre-moi que ce n’est pas vrai ! cria-t-il, à travers les craquements et chuchotis des flammes et de l’eau.
— Imbécile ! » siffla-t-elle.

Il l’attrapa de sa main droite et l’attira contre lui en introduisant de force sa jambe entre les cuisses de la jeune fille. Elle sentit la pression de son sexe durci contre elle et la chaleur humide de son corps, elle sentit son odeur, l’odeur de sueur et de sang d’un animal mouillé.
Kaede le fixa avec incrédulité et vit alors combien il était dépravé, dans quels abîmes de luxure et de cruauté il s’était enfoncé. L’immensité de son pouvoir l’avait rendu arrogant et corrompu. Son corps d’homme se pressait abominablement contre le sien, tandis qu’elle sentait derrière elle le mur froid de la tour. Les mains d’Antarès se plaquèrent alors contre elle et sa bouche se colla dans sa nuque. Kaede reprit ses esprits et devint folle de dégoût. Elle jeta ses bras derrière son dos et il poussa un grognement approbateur en sentant le corps de la jeune fille se tendre contre le sien. De sa main gauche, Kaede trouva son aiguille dans sa manche droite et, alors qu’il se penchait contre ses seins, elle la lui enfonça dans l’œil. Il poussa un cri qu’il était impossible de distinguer d’un gémissement de volupté et s’écarta brusquement d’elle, le visage sanglant et défiguré. Dans un glissement rapide et souple, Kaede retrouva son sabre et se jeta immédiatement sur le Prince. Il cracha une courte incantation et une bouffée de flammes se jeta sur la jeune fille qui s’aplatit vivement au sol, puis se releva comme un fauve avant d’abattre sa lame sur lui. Il para une première fois, maladroitement, la main gauche plaquée contre son œil crevé. La jeune fille fit un pas en arrière et hurla alors d’une voix terrible :

« — Aegidia ex igne sit, evolatio ex flammis, et uictimae ex cinibus ! »

Antarès entendit la formule en langue ancienne comme une sentence interdite destinée à lui ôter la vie. Il recula en poussant un râle terrorisé et Kaede poursuivit, tandis que son épée devenait braise, flamme, incendie et nuée :

« — Sois le premier à comprendre les limites du droit de la famille royale, chien ! »

Ses yeux fauves brillaient de furie. Il y avait en elle une nuée obscure et affreuse qui s’assemblait et croissait monstrueusement. Elle se sentait alors désespérément seule avec le désir indicible de la vengeance, son cœur ne battait plus que pour cela, et elle le savait, elle en avait l’intuition parce que chaque pulsation cognait d’un coup morbide dans sa poitrine. Elle éleva son arme avec violence. Sa volonté la plus chère à cet instant, elle l’aurait jugée complètement folle si elle n’avait pas été ici, face à lui, l’épée levée et lui sans défense. Elle voulait qu’il ressentît soudain ce qu’était l’humiliation, la terreur et la souffrance qui avaient été celles d’Ophélia, cette nuit-là. Elle voulait qu’il sût ce qu’était la peur quotidienne d’un d’Azaïr, qu’il connût ce qu’elle, Lucius et son père souffraient, à devoir toujours ployer alors qu’ils auraient follement désiré se redresser et tenir face.
Le jeune homme était tenu à distance par l’arme ardente et instable de sa cousine, il reculait sans pouvoir prononcer le moindre mot.

« — Tu as offensé la maison Azaïr, son maître et même ses femmes qui te sont supérieures en force, en honneur et en cœur. Nous surpassons les différences naturelles et nous valons bien mieux que toi, Prince de pacotille ! Meurs, ta mémoire ne sera que honte et médiocrité avant de disparaître ! »

Antarès ne sut déterminer ce qui le tua davantage des mots ou des flammes de sa cousine. Son œil unique s’agrandit et luit d’une profonde terreur. Alors, sa tête se détacha de son corps dans un jet de métal, de feu et de sang.
Le sabre de Kaede s’éteignit avec la vie d’Antarès et elle resta debout face au corps déchiqueté de son cousin. Sa tête avait roulé près des pieds de la jeune fille qui la considéra d’un regard vide. La bouche du Prince était encore ouverte, et son visage figé à jamais dans un ultime rictus de souffrance.
Kaede entendit soudain des cliquetis d’armes et des cris dans les escaliers de la tour branlante et tressaillit. Des soldats appelaient leur Prince en hurlant victoire. Yaegahara était prise, pour la première et la dernière fois de son existence. Kaede se rappela du chant de la maison avec la pluie, des courses de son enfance entre les pierres de la demeure, du trésor de la bibliothèque, de son père, accoudé au balcon, le regard empli de remords… Son cœur se déchira de rage. Elle essuya son visage couvert du sang de son cousin d’un coup de manche et, la mâchoire serrée, elle attrapa la tête d’Antarès par les cheveux. Le bras tendu, l’épée souillée dans l’autre main, la jeune fille se campa en haut des escaliers et tendit la tête du Prince face aux guerriers.
Ils s’arrêtèrent à quelques mètres d’elle et reconnurent leur chef avec effroi. Leurs regards allaient de la tête coupée d’Antarès au visage furieux de Kaede et le silence étendit son empire sur la tour dont le bois et les pierres gémissaient lamentablement avec l’eau et le feu.
D’un geste plein de mépris et de colère, Kaede lança la tête de son cousin sur la petite troupe qui poussa un hurlement de terreur. La tête se brisa dans les escaliers et le sang du Prince jaillit et macula les soldats d’un rouge cramoisi.

« — Voici le précieux sang d’Ignis. » lança Kaede, d’un ton plein de morgue.

L’héritière d’Azaïr activa à nouveau ses runes, sans un mot, et son épée flamboya férocement. Ses yeux d’or brillaient soudain de la même lueur cruelle qui avait animé jour et nuit ceux de Golbez. Ses cheveux défaits venaient obscurcir son visage blanc et pourpre et son corps maculé du sang de son cousin semblait désormais plus démoniaque que féminin.

« — C’est un sang impur, plein de luxure et d’horreur. Il vous a tous taché, vous êtes maudits à jamais. Retenez bien ceci, guerriers d’Ignis : voilà ce qui adviendra à tout homme qui ose à nouveau toucher une femme d’Azaïr. Quiconque remettra la main sur moi ou sur ma sœur trouvera la mort. Je ne tolérerai aucun homme, aucun désir, aucune concupiscence. Allez au diable, avec cette tête, tous autant que vous êtes ! »

Elle lança un sort dévastateur qui fit déferler des flammes dans l’escalier et les soldats dévalèrent les marches en hurlant d’horreur. Les cris furent terribles, et le spectacle, plus encore. Kaede les observait d'un regard haineux, elle regardait sans pitié les flammes s'emparer de leurs corps, dévorer leur peau, leurs gestes implorants vers la pluie qui inondaient la tour, elle entendait leurs cris et leurs gémissements. Ils étaient moins que des bêtes à ses yeux. Voilà, tout cela, à présent, tout cela ne signifiait plus rien. C'était fini.
La jeune fille se retourna vers la montagne grise et voulut presque prier Watos que cela ne fût qu’un cauchemar. Les cris et la pluie retentissaient dans la montagne, les pas des soldats terrorisés ébranlaient la tour déjà rongée par les flammes. Kaede comprit sans peine que ce serait là son tombeau. Un long grondement parcourut l’édifice. La jeune fille, imperturbable, posa ses mains sur la balustrade et observa les sinuosités des monts Yaegahara pour distinguer bientôt la masse noire des troupes d’Haku qui fuyaient dans la montagne, comme elle l’avait ordonné. Elle eut un soupir de soulagement : tous ceux qui croyaient en son père, en elle et en leurs principes ne mourraient donc pas ici. Il y aurait une survivance de la mémoire des Azaïr, ils seraient portés dans le cœur d’hommes et de femmes fiers de s’être battus pour eux à Yaegahara. Toutefois, le soulagement et la gloire subite de Kaede se brisèrent lorsqu’elle posa son regard sur les morts amassés en contrebas.

« — Pardonne-moi, Katsuyo… » murmura-t-elle, en rangeant son sabre dans son fourreau, les yeux rivés sur les cadavres qui baignaient dans des halos noirs et rougeoyants.

La tour s’ébranlait tant et si bien que le toit finit par s’effondrer dans un torrent de pluie et de flammes. Kaede eut un mouvement de recul vers le balcon, mais elle savait que cette fois-ci, elle devrait faire face. En bas l’attendaient les soldats d’Iskandar qu’elle ne pouvait plus affronter seule. Trop exténuée par presque dix jours de chevauchée et par deux folles journées de combat, elle sentait désormais toutes ses forces lui échapper. Elle préférait s’effondrer avec la forteresse plutôt que de se jeter entre leurs mains. Elle était née ici pour illuminer Yaegahara, Azaïr, puis Ignis du nom de son père, et elle mourrait ici pour avoir échoué. Il y avait une certaine forme de logique inéluctable à laquelle elle ne désirait pas vraiment échapper.
Le feu, l’eau et la poussière se mêlaient en volutes, le monde semblait partir en lambeaux. Kaede glissa et s’écroula sur le sol qui s’ouvrit en crevasse profonde. Alors, elle se sentit basculer dans le vide avec les débris de bois et de roches et une poutre bascula sur elle. Kaede ouvrit de grands yeux interloqués mais cela ne suffit pas à arrêter la poutre qui s’abattit sur elle avec une violence inégalée. Alors la jeune fille sentit le sol se dérober sous ses pieds et le néant la cerner parfaitement. Alors, les ténèbres l’accueillirent dans leurs bras sinueux, elle s’y perdit et s’y asphyxia.




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Mar 21 Aoû - 19:30
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Lucius marchait péniblement sur les chemins sinueux de la montagne, soutenant le corps sans force de Kaede qu’il tenait presque avachi sur une de ses épaules. Elle trainait les pieds difficilement, peut-être sans plus aucune volonté, le cœur ulcéré et rétracté sur lui-même, au point d’en ressentir une sorte de vide oppressant dans sa poitrine. La terreur et l’égarement y créaient un lourd néant. Physiquement, c’était comme si le sang noir et épais de tous les morts que l’honneur des Azaïr avait abattu, coulait abondamment à l’intérieur de sa cage thoracique. Elle aurait voulu hurler d’horreur et de colère, du haut du Mont Yaegahara, les yeux révulsés devant les cadavres gisant par centaines dans la plaine. Puis elle aurait aimé éclater de ce rire fou des gens perdus et crier : « Ah, c’est elle, la Guerre, qui, debout, le bras levé, superbe en sa colère, m’a montré le chemin des armes ! C’est elle, elle me montre son vrai visage ! Ce n’est pas un visage, c’est un faciès, une gueule monstrueuse qui s’ouvre sur des crocs avides et jaunes, dont le rictus mauvais s’accroît chaque fois que l’un de nous tombe sous le fil de son épée ! Ses yeux sont d’une luisance extrême : elle s’est empiffrée comme une bête, mais elle n’est pas repue ! Elle ne sera jamais repue ! ». Mais elle n’avait ni la force de sangloter, ni celle de devenir la pire des furies. La gueule grimaçante de la mort hantait son esprit et la tenait dans un étau de terreur. La folie planait au-dessus d’elle comme un vautour qui n’attendait que l’effondrement de sa proie pour venir l’écorcher vive. Tout autour d’elle prenait des teintes sanglantes. Son corps n’était qu’une plaie béante, qu’une masse flasque et poisseuse, Lucius se couvrait de sang en la tenant serrée contre son flanc, et le soleil lui-même sombrait à l’horizon dans une hémorragie terrible.

Ils atteignirent enfin le contrebas de la montagne. Il y avait autant de détermination dans le regard de son cousin qu’il y avait de démence dans le sien. Le jeune homme pensait retrouver son cheval ici, placer Kaede en croupe, derrière lui, et galoper jusqu’à un village suffisamment éloigné pour ne pas craindre de répression immédiate. Mais il réalisa vite qu’il ne saurait mettre son projet à exécution.

Alors qu’il attrapait les brides de son cheval, des cavaliers apparurent à la lisière d’un bosquet. Il fronça un instant les sourcils, la main en visière, pour s’apercevoir de qui il s’agissait. Lorsqu’il comprit, il en eut le souffle coupé. Il se ressaisit soudain, dans un incroyable effort de volonté, et hissa sa cousine sur sa monture pour lui permettre de s’enfuir par ses propres moyens. Mais elle ne sut se maintenir seule en équilibre, tomba sur la partie supérieure de la nuque du cheval, avant de glisser et de s’écrouler face contre terre. Lucius, effaré, se précipita vers elle et la releva, pour la placer adroitement sur son dos. Les cavaliers se dirigeaient vers eux dans un trot tranquille et confiant. Le jeune Prince avait beau considérer toutes les options qui lui demeuraient, aucune ne semblait efficiente. Kaede ne pourrait conduire la monture seule, et s’il chevauchait avec elle, les cavaliers auraient vite fait de les rattraper. La seule idée qui lui parut raisonnable d’adopter fut celle de la parole et de la négociation…

Il se redressa donc et prit son regard le plus fier, tandis que les cavaliers arrivaient et s’attroupaient autour d’eux, à grands fracas d’armes et de sabots. Kaede ouvrit doucement les yeux et, dans son trouble, distingua difficilement les figures qui les cernaient, elle et son cousin. Elles lui parurent aussi atroces que la gueule de la Guerre, ce qui lui causa un grand tressaillement de panique. Fiévreuse, délirante, elle vit soudain se détacher de cette horde de loups celui qui lui sembla être le mâle dominant. Elle leva donc la tête, usant de son restant de morgue pour mourir face à son adversaire. C’était un homme en armure, qui leva une main pour faire cesser les bruits dans les rangs de ses serviteurs, et leur faire signe de descendre de leurs montures. Lorsque ce fut fait, il bondit avec prestance au bas de son propre cheval. Lorsqu’il s’approcha de Lucius et de Kaede, la jeune fille put percevoir les traits de son visage avec plus de netteté. Son regard doré, éteint, se plongea, ou plutôt glissa, dans celui de l’homme. La clarté tranchante de ses yeux, leur bleu emprunt de la tranquillité des conquérants ne lui causèrent aucun émoi, sur le moment. Son visage était élégant, soigné, et, somme toute, tellement écarté des horreurs dont elle avait été témoin ces dernières heures qu’elle resta indifférente à toute la majesté dont il en émanait. Elle aurait été incapable de savoir s’il affichait haine, mépris ou pitié. Seul le sentiment de l’avoir déjà vu quelque part l’importunait vraiment.

Enfin, lorsque Kaede d’Azaïr réalisa que cet homme qui les considérait silencieusement, elle et son cousin, n’était autre que le Roi en personne, un bouillonnement infernal se produisit dans sa poitrine. Ce fut comme si le sang noir qui l’emplissait se mettait à écumer douloureusement. Les yeux d’or de la jeune fille reprirent soudain un éclat, un éclat particulier de folie furieuse. Sans réfléchir, guidée seulement par la démence, elle s’arracha au bras de Lucius et se mit sur pieds. Elle ne se sentit pas chanceler, elle ignora toute douleur et dégaina son sabre. Elle ne vit plus rien d’autre qu’Iskandar d’Ignis et, pareille à un démon que la souffrance ne pouvait dompter, elle se rua sur lui. Il y avait eu dans son mouvement une telle fluidité et une telle rapidité que l’ensemble en avait été imperceptible aux soldats. Il n’y avait eu que l’éclair de sa lame. Mais son sabre ne rencontra aucun obstacle et elle se sentit repoussée en arrière par une force dont elle n’avait jamais eu l’expérience. Lorsqu’elle s’écrasa au sol, son bon sens ne lui revint pas pour autant et elle se releva avec la ferme intention de relancer son offensive. Cette fois-ci, les soldats furent parés et bondirent sur elle, tandis que Lucius s’interposait en hurlant. Kaede courait en utilisant une énergie dont elle n’était pas sensée disposer. Elle serpenta insensiblement entre les corps robustes des hommes, et s’élança à nouveau sur le Roi. Elle murmura entre ses dents la formule d’Aegidia qui s’enflamma avec la même fureur que face à Antarès. Elle lança son sabre de toutes ses forces sur le Roi qui, cette fois-ci, para le coup en sortant sa propre épée. La force d’Iskandar fut telle que la jeune fille fut à nouveau précipitée sur le sol. Les yeux fous, elle se leva immédiatement et voulut se relancer à nouveau, sans égard pour ses blessures qui s’aggravaient à chacun de ses mouvements célères. Toutefois, les mains rudes des soldats l’attrapèrent soudain. Le regard rivé sur Iskandar, Kaede cherchait à se dégager par des gestes convulsifs, mais rien n’y faisait. Elle se démena aussi longtemps que la force procurée par sa folie le lui permettait et usa peut-être ses dernières ressources par des cris perçants d’hystérie :

« — Vous avez tué mon père ! Vous avez assassiné ma famille ! Je vais vous tuer ! »

Ces hurlements, une fois prononcés, lui apparurent dans toute leur horreur et elle cessa subitement de bouger. Tout à coup, elle avait envie de vomir de lucidité. Sa douleur lui fut plus aigue que jamais, et son visage enflammé fut parcouru de pleurs invincibles. Les hommes, soulagés, faiblirent leur emprise et Kaede en profita pour s’arracher de leurs mains. Elle alla chanceler un peu plus loin. Elle jeta son sabre comme la dernière des ordures et, sans plus regarder qui que ce soit, revit la gueule immonde de la Guerre. Non. Plus jamais ça, plus jamais… Déjà trop de sang… Trop de sang…

Et elle s’effondra inconsciente dans l’herbe verte et froide de la plaine.

---

Kaede fut presque surprise de s’éveiller. Assommée dans une torpeur sans pareille, elle ouvrit les yeux et prit douloureusement conscience de son corps. Chaque mouvement lui causait des douleurs insupportables. Respirer lui faisait si mal qu’elle croyait sentir toutes ses plaies s’ouvrir ensemble. Elle gisait au sol, sous une couverture, inutile et sans force. Le sang rossait ses tempes, elle en avait presque envie de se cogner la tête contre un mur. Mais pire que tout, elle était envahie par un sentiment d’échec insoutenable.
Finalement, elle réalisa que ses plaies avaient été soignées et bandées, mais aussi que ses poignets et ses chevilles étaient liés. Suprêmement étonnée, elle se redressa dans un gémissement et tomba presque nez à nez avec Lucius. Les cheveux noirs en bataille, l’air tourmenté, il l’attrapa par les épaules et tous deux se pétrifièrent de stupeur.

« — Kaede, du calme ! s’écria sourdement le jeune Prince. Et tais-toi, par le feu d’Ignis, ou ils t’entendront dehors !
— Dehors ?
— J’ai parlementé avec le Roi, il a accepté de te laisser en vie, pour le moment, en tout cas. Et tu as bien de la chance. Les gens sains d’esprit ne se jettent pas sur les autres pour les tuer !
— Dans ce cas, je peine à me figurer qu’il existe des gens sains d’esprit à Ignis.
— … Désolé, je reformule : les gens sains d’esprit ne se jettent pas de front sur le Roi pour le tuer ! »

Kaede soupira et fit signe qu’elle avait soif. Lucius lui donna une gourde d’alcool de riz et elle en but une gorgée pour se sentir davantage éveillée. Puis il lui servit du riz qu’il venait de préparer sur un petit feu de bois, et de l’eau.

« — Mange doucement. Écoute, les soldats du Roi sont dehors, Iskandar lui-même est reparti à Lex, il dit avoir d’autres chats à fouetter.
— Que vont-ils faire de moi ?
— Les soldats ont ordre de te ramener également à Lex, si tu survis au chemin, ils se contenteront de t’enfermer en prison pendant quelques temps…
— Je préfère la mort, Lucius, je t’en prie, donne-moi mon sabre, donne-moi mon sabre ! s’exclama la jeune fille, les yeux agrandis d’obsession.
— Chut, idiote ! Tu peux survivre à tout cela, tu m’entends ? Prends des forces et dans quelques temps…
— Non ! Si je survivais à ce voyage pour me retrouver derrière les barreaux, que vaudrait ma vie ? Je la veux toute entière, noble et libre. Si vous me privez de la vue du ciel, du souffle du vent, de la senteur des arbres et des grands paysages d’Azaïr… Comment veux-tu que je vive, moi !
— Ils te libéreront, Kaede, tu retrouveras tout cela. S’il te plaît, essaie de surmonter tout cela… Pour ta sœur, au moins… Pour moi ?
— Je… Oui… »

Ils restèrent silencieux un moment, puis Lucius murmura, l’air troublé :

« — Je pense que tu as fait forte impression, en fait. Puis tu as gagné une certaine réputation. Personne ne sait qui a tué Antarès. Quant à moi, bien sûr, je t'ai trouvée près de sa dépouille, je me doute bien de ce qui s'est produit... Mais enfin, il te désirait, c'était une chose qui se connaissait. Sa mort et de celle de tes prétendants à la Cour fait dire aux gens que celui qui formule le moindre désir sur ta personne est condamné à mourir.
— C’est très bien, je ne veux être approchée de personne. Jamais. »

Lucius resta silencieux, un instant, presque torturé de désir, mais Kaede ne remarqua pas le fantasme flamboyant dans les yeux de son cousin.

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Kaede réalisa à quel point Lucius avait été trompé par son père au bout du troisième jour de marche. Elle allait, hagarde, les poignets liés au cheval d’un soldat d’Ignis qui la trainait sans ménagement lorsqu’elle ne pouvait plus faire un pas. Chaque seconde, elle avait la certitude qu’elle ne pourrait plus continuer et pourtant son corps surpassait toutes ses convictions. Ses pieds se couvraient d’ampoules, ses poignets s’écorchaient jusqu’au sang, ses plaies suppuraient et son visage avait perdu toute apparence féminine, tant il était couvert de sueur et de poussière.
Les soldats ne lui avaient pas adressé le moindre mot depuis le départ. Elle préférait cela aux sarcasmes du soudard ignisien standard mais petit à petit, dans sa fièvre permanente, elle remettait en doute son existence. Vivait-elle ou s’était-elle déjà effondrée dans la boue et la fange, pour ne plus jamais se relever ? Peut-être était-ce là son châtiment éternel, tout ce qu’avait mérité son orgueil et sa morgue ?
Elle entendit vaguement un des soldats lancer à ses camarades :

« — Quel dommage, deux ans auraient suffit, même avec une gamine pareille, pour en faire une femme séduisante. »

Elle lança un regard de biais à l’homme qui avait pu prononcer une telle ignominie. Il l’avait déjà enterrée, le bougre. Sa fierté en prit un coup, et elle ne put s’empêcher de se redresser avec rage et de lever son regard vers l’horizon, prête à en découdre.
L’homme en question n’aurait pas attiré son attention s’il n’avait pas énoncé cette phrase d’un ton léger, avec presque une nuance de raillerie. Kaede n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi insignifiant. Le crâne dégarni, petit et râblé, son visage était bronzé et ses traits si quelconques qu’il faisait partie de ces gens qu’on n’était jamais sûr de reconnaître. Même en l’observant attentivement, le regard de Kaede était incapable de fixer durablement son aspect. Et pourtant, derrière cette banalité presque excessive, elle sentait quelque chose de singulier, une identité serpentine prompte à se dérober avec adresse dès qu’elle tentait de mettre le doigt dessus. Il était certainement originaire d’Azaïr, en tout cas, il avait les traits caractéristiques du peuple d’Atrée : les yeux bridés, le nez petit et les cheveux noirs. Du reste, il était vêtu d’un kimono de fortune et de sandales traditionnelles rehaussées sur deux lames de bois. Il marchait et courait sur ces chaussures inconfortables avec une telle aisance que la jeune fille ne put s’empêcher de l’observer un long moment. Puis, harassée, elle finit par se désintéresser de ce personnage étrange et par se concentrer sur les efforts qu’elle devait fournir pour avancer.

Le troisième jour, cependant, les hommes décidèrent de camper à la nuit tombée. Kaede s’écroula au sol. Il lui fallut de longues heures avant de retrouver une respiration normale. On lui jeta du pain qu’elle voulut dédaigner un moment, mais qu’elle mangea en cachette une fois les hommes endormis. Elle sommeilla longuement, mais quelques heures après l’aube, les soldats la réveillèrent et il fallut repartir.
Trois jours passèrent à nouveau avant le second bivouac. Kaede avait appris à marcher avec ses blessures. Lorsqu’il pleuvait, elle basculait la tête en arrière et buvait comme elle le pouvait. Elle débarrassait son visage de la crasse qui le recouvrait et avançait avec davantage de détermination. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, elle ne perdit pas de temps et coupa le bas de son kimono en lamelles étroites et s’occupa de panser à nouveau ses blessures, dont les bandages s’étaient imprégnés de pus. Elle prit enfin soin de ses pieds et les enroula dans du tissu. Les soldats commençaient à l’observer d’un œil intrigué. Kaede elle-même ne s’imaginait plus capable d’une telle rage de vivre mais plus le temps passait, plus le visage d’Ophélia s’imposait à son esprit et elle ressentait toujours plus le devoir d’aller à sa rencontre. En revanche, elle ne trouvait pas le temps de pleurer les morts et se couchait avec une amertume ignoble.
Trois jours après, il y eut un dernier bivouac, pendant lequel elle entendit les soldats parler d’arriver à Ignis le lendemain. Peut-être respectueux face à la résistance d’une si jeune fille, ils l’invitèrent à partager leur repas, mais ils ne lui adressèrent pas la moindre parole et tous se couchèrent en silence.

Lorsqu’elle aperçut Lex, Kaede n’en crut pas ses yeux. Faire voyager une blessée à pieds pendant dix jours et six nuits, ce n’était pas un test de puissance, non, c’était tout bonnement un meurtre. Lucius ne s’en était pas rendu compte, mais Iskandar avait voulu supprimer Kaede de façon plus subtile qu’il n’avait fait tuer Atrée.
La jeune fille se sentit soudain plus fière que jamais d’avoir survécu à ce trajet. Elle serra ses liens entre ses mains meurtries et marcha d’un pas conquérant sur Lex.

---

Ce soir-là, tout était silencieux, dans la campagne d’Azaïr. Le vent ne mugissait pas dans les arbres, les oiseaux se taisaient au creux de leurs nids, les paysans rentraient chez eux sans un mot. Il semblait que la Nature et les hommes avaient perçu dans l’air une gravité extrême, une tristesse pesante, que chacun tendait à respecter. Le ciel était rose, l’air était chaud, le soleil sombrait doucement par-delà l’horizon. L’immobilisme régnait. Le temps s’était arrêté.

Spleen, lui, avait attendu toute la journée à sa place habituelle. Cependant, tandis que le soir venu aurait dû l’inviter à rejoindre son foyer, que les villageois lui souhaitaient la bonne nuit comme à une personne, il demeurait là, l’air plus pitoyable encore que de coutume, allongé tristement, ses yeux brillants amarrés au bout du chemin. Il attendait silencieusement et seuls quelques de ses soupirs venaient rompre la torpeur ambiante. Quand le soleil eut totalement disparu du ciel, le chien roux se redressa sur ses pattes et alla se planter au milieu de la route. Au bout de quelques instants, il finit par lever la tête vers la lune qui se faisait plus nette et plus éclatante à chaque minute. Là, il hurla. Il hurla longtemps, à gorge déployée, parfois il poussait des gémissements tout à fait lamentables, puis reprenait son chant qui avait ce quelque chose d’une oraison funèbre. Les paysans, dans leurs fermes, attablés à leur repas du soir, se sentaient alors incapables de manger quoi que ce fût, et demeuraient devant leurs assiettes, la gorge nouée et les larmes aux yeux. Qu’y avait-il de plus pitoyable que ce chien qui peinait à comprendre que ses maîtres ne reviendraient pas et qui pourtant, mieux que personne, avait perçu quel désastre ébranlait le Mont Yaegahara ? Spleen pleura toute la nuit et le lendemain, les villageois le retrouvèrent à sa place. L’épouse d’Eloy vint le trouver dans la journée et s’assit à ses côtés quelques heures, avant de s’en retourner à ses occupations habituelles, le cœur morose et la mine défaite.

Dix jours s’écoulèrent et semblèrent tous être une répétition du précédent. Spleen ne quittait plus son poste. Sa maîtresse venait lui tenir compagnie, sans un mot, et lui offrait quelques morceaux de viande. Les paysans les saluaient humblement. Le dixième jour, une ombre apparut enfin au bout du chemin. Les oreilles du chien se dressèrent et il s’avança sur la route avec suspicion. Lorsqu’il ne reconnut décidément pas son maître, il aboya avec virulence. Les villageois, bien habitués à la présence et à l’intelligence du chien des Altaïr, se précipitèrent tous à sa rencontre, et tandis que la femme d’Eloy le tenait au collet, un messager royal se présenta aux regards méfiants des paysans. Spleen ne comprit évidemment pas ce que signifiait la missive que l’individu lut aux villageois mais il perçut le changement soudain dans l’air. Il entendit les pleurs, il sentit le visage de sa maîtresse se presser contre son cou. Il grogna, aboya contre le messager et finit par s’échapper de l’emprise de la femme pour se jeter sur le fauteur de trouble qui esquiva avec terreur en plongeant dans l’herbe. Alors que l’agressivité du chien redoublait, le bougre se releva du mieux qu’il pût et décampa par le même chemin qu’à sa venue, poursuivi un temps par Spleen. Quelques minutes plus tard, le chien malheureux revint à sa place première, s’allongea et se mit à gémir. Les paysans sanglotaient, se tordaient les doigts et commençaient à se disperser. L’épouse d’Eloy fut la dernière à partir, après une caresse d’affection à son chien. Elle n’avait pas le cœur à le forcer de rentrer au logis.

Le surlendemain, elle revint aux côtés de Spleen, avec une charriote chargée et le bœuf de traie. Elle sauta au bas de sa voiture et s’avança vers le chien qui l’observait avec de grands yeux lassés. Alors, elle s’agenouilla près de lui et lui frotta les oreilles.

« — Mon cher Spleen, je m’en vais. Vois-tu, je ne peux plus vivre ici. Les gardes royaux viendront sans doute m’y chercher. Et puis… Le souvenir d’Eloy me poursuit, sur chacune de ces pierres. Je ne peux plus rester, je suis échevelée de trop pleurer. Je mourrais si je ne pars pas. Si tu veux rester ici, tu le peux, tu peux rester à attendre, je ne t’oblige en rien. Mais il ne viendra plus, sache-le. »

Il la regarda sans comprendre, ou en ne comprenant que trop peut-être. Mais il ne bougea pas. La paysanne soupira et se releva tristement. Tous deux se fixèrent avec attention et elle finit par murmurer :

« — Adieu, donc, Spleen. »

Il se redressa et pencha un peu la tête sur le côté, puis s’avança vers elle et lui lécha la main en guise d’au revoir. Quelques instants plus tard, l’épouse d’Eloy menait sa charriote sur la route, le regard embué de larmes et le cœur tout à fait brisé. Si le chien avait eu une figure humaine, sans doute sa tristesse aurait pu paraître égale.

Spleen demeura seul une semaine de plus, nourri par les habitants du village. Puis il sembla qu’il ne pouvait plus supporter cette situation. Un matin, alors que le soleil dardait ses premiers rayons dans les ramures des arbres, le chien se redressa, s’ébroua et partit sur le chemin. On ne le revit plus jamais.

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A Small Measure of Peace by Hans Zimmer on Grooveshark

Kaede fut mise en prison sans aucune forme de procès. Ce fut le soldat originaire d’Azaïr qui la conduisit dans les geôles de Lex. Avant de refermer la porte de fer sur elle, il lui prit rapidement la main. Kaede leva un regard interloqué vers lui, mais il ne lui accorda pas le moindre coup d’œil, comme s’il avait peur de se faire repérer, et fit furtivement le signe des Invisibles dans la paume de la jeune fille. Elle en tressaillit presque. Alors, il lui lâcha la main et ferma la porte à clef en marmonnant :

« — Je suis Jin Kenji, un allié, le Prince Lucius et moi ferons en sorte que vous sortiez de là rapidement. A bientôt, Dame Azaïr. »

Kaede avait eu l’impression de saisir enfin l’identité de cet homme par l’ombre qui passait sur son visage, mais en une fraction de seconde, Kenji retrouva son air neutre et presque bonhomme. Il la quitta sans qu’elle n’eût le temps de lui adresser la parole.
La jeune fille s’effondra sur une paillasse au sol et resta abasourdie de longues minutes. Comment un Invisible avait-il pu se retrouver au beau milieu de l’élite militaire d’Ignis ? Lucius semblait y être pour quelque chose, Atrée avait-il partagé avec lui l’un de ses plus grands secrets ?
Kaede fut soudain prise d’un tel mal de tête qu’elle s’allongea brusquement et ferma vigoureusement les yeux. Son corps n’avait plus grand-chose de sain et avec le pus qui suppurait, elle craignait d’être bientôt victime de gangrène. Toutefois, son inquiétude s’effaça lentement et ses préoccupations se noyèrent dans les brumes du sommeil.

Elle fut éveillée par le cliquetis de la clef dans la serrure de sa cellule. Kenji était de retour et, comme s’il avait pressenti le problème, il portait avec lui une bassine d’eau pure, des linges et des bandages. Il s’accroupit silencieusement près d’elle et coupa ses liens d’un coup de couteau. Kaede lui jeta un regard terrible, alors qu’il attendait visiblement qu’elle ôtât ses vêtements pour qu’il la soignât.

« — Dame Azaïr, ne soyez pas suspicieuse. J’ai déjà une femme, et bien qu’elle ait un certain embonpoint, un caractère de chien et une aversion profonde pour les voyages, je ne suis pas un pervers notoire qui rêve de voir les attributs de toute jeune fille. Dépêchez-vous, il ne vaut mieux pas qu’on nous remarque. Vous verrez la tête qu’ils feront lorsqu’ils se rendront compte que votre corps a parfaitement résisté à la gangrène, ça leur rabattra le caquet, quelque chose de bien. »

Il lui sourit aimablement et Kaede jeta un long regard derrière ses barreaux.

« — Personne ne viendra. » lança l’Invisible d’un ton rassurant.

La jeune fille finit par soupirer et commença à ôter ses vêtements, tandis que Kenji continuait de parler de choses absolument déroutantes :

« — Je suis un vieil ami de votre père. La dernière fois que je vous ai vue, vous n’étiez qu’une gamine de sept ans, si vous ne vous souvenez pas de moi, c’est normal, j’ai, disons, un certain talent pour la discrétion. »

Il lui lava consciencieusement ses plaies et elle restait muette. Cela faisait dix jours qu’elle n’avait pas prononcé le moindre mot. Qu’il fût un Invisible neutralisait toute la pudeur de la jeune fille. Un adepte du culte de Watos et donc, par extension, un homme qui partageait les principes d’Ehol ne lui ferait aucun outrage. De toute façon, elle gardait son sous-vêtement de coton et Kenji ne pourrait rien voir de son anatomie féminine.
Lorsqu’il eut finit de la soigner et de la panser il lui fournit des vêtements propres, parfaitement semblables à ceux qu’elle portait plus tôt. Elle s’habilla difficilement et se coucha à nouveau sur la paillasse, dans un soupir de soulagement. Elle était enfin propre… C’était un sentiment bien idiot pour n’importe quel aristocrate soucieux de se laver régulièrement, mais en cet instant, ce fut pour Kaede une véritable bénédiction.
Kenji ajouta furtivement, alors qu’il entendait des rires d’hommes en haut des escaliers :

« — N’essayez pas d’user de la magie pour vous échapper, Dame Azaïr, la fureur du Roi n’aurait pas de limite et il vous retrouverait lui-même pour vous transformer en rôti ! Bien, excusez-moi, mais maintenant, je me sauve. »

Kaede n’en crut pas ses yeux. Le petit homme, leste sur ses sandales de bois, fut si furtif qu’elle ne comprit pas comment il put fermer aussi vite la porte et déguerpir par la sortie secondaire de la prison. Incroyable. Si elle n’avait pas été aussi attentive, elle aurait pu croire qu’il avait tout bonnement disparu.

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Elle resta un long mois dans sa cellule et dut prendre sur elle pour ne pas devenir folle. C’était une petite pièce en pierre, sans fenêtre, fermée par des barreaux en fer. Les gardes allaient et venaient parfois, mais ils demeuraient souvent en haut de l’escalier. Lorsqu’ils passaient devant sa cellule pour lui donner à manger et à boire ou simplement pour la surveiller, ils évitaient de la regarder dans les yeux et fuyaient sa présence dès qu’ils le pouvaient. Il fut aisé pour Kaede de deviner qu’ils la craignaient comme une bête sauvage. La façon dont elle avait tué Antarès avait dû faire le tour de Lex, cela ne faisait aucun doute. Ce fut sa seule consolation et elle se convainquit tout à fait que sa réputation éloignerait les hommes d’elle, à l’avenir.

La vie lui fut morne et vulgaire tout au long du mois. Une odeur moribonde pesait dans la geôle : la détestable pestilence des rats flottait, mêlée à la puanteur de l’urine de Kaede qui n’avait qu’un coin renfoncé de sa cellule pour faire ses besoins. Parfois, elle se prenait la tête entre les mains et poussait un gémissement de fureur tant elle aurait aimé s’enfoncer le sabre dans le corps, pour sauver le reste de son honneur. Mais comme Aegidia lui avait été ôtée, elle n’avait d’autre choix que celui de se calmer et de penser à la vie. Elle convint que vivre était devenu pour elle une responsabilité à part entière. Elle était à présent à la tête de la famille Azaïr et le peuple du pays oriental comptait bien davantage sur elle que sur n’importe quel membre de la famille royale. Alors elle s’agenouillait doucement et fermait les yeux d’un air impassible. Elle devait surmonter l’attente et s’armer de patience.
Kenji passait de temps à autre, toujours aussi furtif et discret. Il s’occupait de ses plaies au moyen d’une herboristerie que Kaede reconnaissait vaguement, lui donnait des nouvelles de Lucius et de ses négociations avec le Roi. Iskandar avait visiblement choisi de laisser Kaede croupir ici jusqu’à sa mort et c’était bien prévisible. Toutefois, Lucius parvenait petit à petit à sensibiliser son père, par des moyens que Kenji ne savait comprendre. Toujours était-il que l’humeur d’Iskandar s’adoucissait au sujet de sa nièce.

Pendant son long mois de captivité, Kaede chercha à se détacher de la pestilence et de l’obscurité de sa geôle. Elle ne parlait plus, Kenji avait fini par croire que le choc de la bataille l’avait rendue muette. En vérité, la jeune fille n’avait plus la volonté de chercher et de trouver le mot juste. En prison, elle découvrit le pendant absolu de la parole. Le silence. Le silence éloquent, le silence de la vacuité profonde, ou le silence superficiel. Elle goûtait au premier comme une douce approche du langage lorsqu’elle recevait la visite de Kenji. Le second lui venait la nuit, lorsque tout se taisait et que seules la respiration des gardes et les courses frénétiques des rats venaient ponctuellement à ses oreilles. C’était le moment d’un repos total ou d’une réflexion ininterrompue. En s’y prenant bien, Kaede fermait les yeux et parvenait presque à se reconstituer spirituellement le ciel pur d’Azaïr. Le dernier silence lui servait particulièrement à aiguiser son ouïe. Le fait de ne plus avoir à se focaliser sur sa voix ouvrait ses sens à tout autre son, si bien qu’elle pouvait dire approximativement le nombre de personnes qui se situaient en haut des escaliers. Parfois, elle s’adossait au mur de pierre de sa cellule et écoutait le bruit de la ville qui grouillait et jacassait derrière elle. Elle s’amusait à reconnaître chacun des sons pris dans leur unité et à s’imaginer la rue adjacente à la prison avec une délicieuse minutie.

Lorsque son corps se fut remis de la bataille de Yaegahara et du chemin qu’elle avait fait jusqu’à Lex, elle commença à le rééduquer fermement. Elle reprenait silencieusement les exercices qu’Haku lui avait enseignés et les accomplissait du mieux qu’elle le pouvait dans l’espace réduit de sa cellule. Parfois, les gardes passaient et fuyaient rapidement, sans chercher à comprendre ce que signifiaient ces exercices de souplesse, de force et de respiration qui leur inspiraient une profonde terreur par leur étrangeté.

Un jour, cependant que Kaede avait véritablement commencé à réfléchir à une solution d’évasion plausible pour retrouver sa pauvre sœur, Lucius surgit dans les escaliers, suivi de près par Kenji qui sautillait comme un chamois sur ses sandales incroyables. Jamais Kaede n’avait ressenti une telle joie à sa vue, son cœur bondit brutalement dans sa poitrine et elle sauta sur ses pieds pour le dévorer des yeux. Le visage creusé d’inquiétude du jeune Prince était alors illuminé d’une ivresse nouvelle et derrière lui, Kenji croisait les bras d’un air plus que satisfait. Lucius ouvrit la porte de la cellule sans attendre et les deux jeunes gens s’enlacèrent brusquement, avec toute la vigueur dont ils étaient capables.

« — Lucius ! s’exclama la jeune fille, la gorge nouée d’émotion et la voix étrangement rocailleuse après un mois de silence.
— Ah mais elle n’est pas muette, l’impudente ! s’étonna Kenji.
— Kaede… souffla le jeune homme, en respirant le parfum naturel des cheveux de sa cousine. Je suis désolé, tellement désolé, le Roi m’avait interdit de te rendre visite… Mais c’est fini, maintenant, j’ai obtenu ta libération ! »

Leurs effusions se poursuivirent un certain temps, jusqu’à ce que Kenji ne manifestât son impatience d’un raclement de gorge percutant. Tous trois remontèrent alors les escaliers et bientôt, Kaede retrouva l’air libre. Ce n’était pas encore l’air pur d’Azaïr, mais respirer l’air vicié de la ville fut une véritable explosion sensorielle pour la jeune fille. Aveuglée par le ciel d’un bleu trop azuréen et par le soleil trop étincelant, elle mit de longues minutes à se raccommoder de la lumière véritable.
Kenji les mena à son logement pendant que Lucius informait Kaede de la nécessité de venir remercier le Roi de son indulgence et de sa clémence. La jeune fille poussa un grognement mécontent.

« — Ce n’est qu’une manière supplémentaire de m’humilier et de me rappeler l’échec de Yaegahara, oui…
— Kaede… protesta doucement le Prince. Iskandar ne connaît aucune pitié, tu devrais plutôt t’étonner qu’il ait bien voulu te relâcher…
— Ah, eh bien, pourquoi ?
— A vrai dire, je n’en ai pas la moindre idée… répondit faiblement Lucius. Qui peut donc savoir ce que cache son regard glacé… Je ne sais rien de ce qu’il pense de toi et il le gardera certainement pour lui jusqu’à la tombe. Tâche donc de bien te tenir, on ne sait jamais. »

Les paroles de Lucius firent naître en Kaede un profond sentiment de suspicion. Et si le Roi cherchait simplement à la piéger ? Une fois devant lui, il lui suffirait d’un sort mineur pour faire d’elle un humble tas de cendre.
Arrivée chez Kenji, elle lui demanda une armure d’Azaïr, un pantalon de cavalerie et un kimono propre, qu’il apporta prestement. La jeune fille se lava avec soin, tressa ses cheveux et revêtit les habits et l’armure. Le kimono n’était pas de la même facture que celui qu’elle portait à Yaegahara, mais cela n’importait pas vraiment. Si elle n’avait pas eu sa chevelure pour la trahir, elle aurait à nouveau ressemblé à un jeune garçon au regard déterminé.
Lorsqu’ils sortirent de chez Kenji pour se rendre au Palais Royal, Lucius disparut un instant. Quelques secondes plus tard, il revint en tenant plusieurs chevaux par leurs brides. Le cœur de Kaede bondit dans sa poitrine quand elle reconnut Hayao. L’étalon à la robe fauve eut un hennissement joyeux et se débarrassa habilement de l’emprise de Lucius pour trotter vers sa maîtresse. Kaede serra la tête de l’animal contre sa poitrine et lui flatta l’arrière des oreilles avec amour. Enfin, elle ne réclama l’aide de personne et monta sur la selle du cheval.

---

Kaede dut combattre son orgueil pour plier l’échine devant Iskandar et s’incliner très profondément, comme elle l’aurait fait devant son père. Ce geste réveilla la colère noire de son cœur et elle réalisa que cette courbette forcée et prolixe n’était pas la marque de respect dont elle gratifiait toujours Atrée, mais un signe de servilité inacceptable.
Lorsque le Roi autorisa sa nièce à se redresser, elle desserra lentement les dents et lui montra un visage impassible. Ses yeux dorés vinrent se ficher naturellement dans ceux d’Iskandar qui annonça avec une tranquillité désarmante :

« — J’espère que cette cure en geôle vous aura ôté toute envie de défier le pouvoir royal… Il serait regrettable que de tels incidents se reproduisent à l’avenir car je n’aurais plus la même indulgence à votre égard, n’est-ce pas ? »

Kaede ne répondit pas immédiatement. Elle soutenait le regard de son oncle avec davantage de force que d’insolence. Il semblait vouloir lui percer la chair et les os et chercher à découvrir ses pensées les plus profondes. Elle comprit soudain ce que Lucius avait voulu signifier quant au regard de son père. Kaede se souvint tout à coup des yeux d’Eloy et de leur charge de peine et de déception, le jour de son départ pour le bataillon et son cœur lui sembla soudain effroyablement creux.

« — Mon père n’est plus de ce monde, répondit-elle, d’une voix sombre et impavide, Yaegahara est tombée. Je n’aspire plus qu’à retrouver ma sœur et à lui donner les moyens de vivre comme il se doit, n’ayez crainte. Je suis plus dévouée que jamais à ma nation. »

Elle le salua à nouveau en serrant les dents. Si Lucius dénota une minuscule nuance de sarcasme dans l’exhortation à la tranquillité que Kaede avait fait au Roi, ce ne fut pourtant pas flagrant. Quant aux propos de Kaede eux-mêmes, ils baignaient dans la vérité la plus sage du monde. Ils paraissaient bien innocents, posés ainsi entre les lèvres rouges d’une femme. Toutefois, il fallait connaître Kaede pour comprendre pleinement ses termes… Elle désirait offrir à Ophélia une vie glorieuse et honorable qui devait être nécessairement celle de la fille d’Atrée. Enfin, ce que Kaede nommait sa « nation » n’était autre qu’Azaïr. Ignis viendrait toujours en second plan. Toujours. S’il y avait un jour une guerre, Kaede prendrait évidemment les armes pour défendre sûrement la nation du feu. Mais en vérité, son intérêt et son amour ne se tournaient ni vers le Roi, ni vers la famille royale, mais vers sa terre natale et son peuple d’origine.

« — Votre clémence exceptionnelle me touche et je suis venue ici pour vous en remercier mille fois. » fit-elle, la tête plongée vers le sol et le cœur battant à la chamade, alors qu’elle mentait effrontément.

Elle priait intérieurement pour le pardon de son père. Une telle ignominie n’était pas digne d’Atrée et ne rendait pas honneur à sa mémoire, elle le savait bien et s’en faisait mal au cœur. Cependant, elle n’était pas encore tout à fait Atrée, non, et elle avait bien juré à Lucius qu’une vie humaine passerait toujours avant l’honneur. L’humiliation pesait bien moins pour Kaede que la vie de sa sœur et de sa grand-mère, dont elle devait se faire gardienne, maintenant que le patriarche de la famille avait failli.

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Mar 21 Aoû - 19:54
Chapitre VI – Ans 755 à 758
« La paix dans l’exil. »


Nausicaä of the Valley of the Winds - Nausicaä Symphonic Poem: Second Movement by 久石譲 on Grooveshark

« — Je ne veux plus jamais t’entendre parler de vengeance, d’honneur ou du bataille, tu m’entends, Kaede ! Jamais ! »

Ophélia la dardait de son regard pur noyé de larmes et Kaede réalisa alors qu’il y avait pire humiliation que de s’incliner devant le Roi. Cette bataille, elle l’avait menée pour laver l’honneur bafoué d’Ophélia. Mais visiblement, ce n’était pas ce que sa sœur avait attendu d’elle. Toute la déception et la rancœur qui crispaient le visage de sa cadette la plongeaient dans un malaise terrible. Elle aurait dû y penser, elle aurait dû prévoir que le caractère doux et insouciant d’Ophélia aurait haï l’écho de la violence. Pourtant, elle n’y avait pas pensé. Elle avait été menée par la nécessité et l’arrogance, le monstrueux amalgame qui enfante toutes les guerres.
Au fond, elle avait un peu oublié Ophélia en tuant Antarès, elle l’avait un peu trahie. La jeune fille ne pouvait tolérer qu’autant d’hommes fussent tombés pour enterrer sa virginité. Kaede avait beau tenter de lui expliquer que le conflit avait été inévitable, que les pulsions d’Atrée avaient mené la fureur du Roi lui-même à Yaegahara, qu’il avait bien fallu se défendre, les scrupules et la colère d’Ophélia étaient légitimes. Kaede comprenait avec effroi que la bataille de Yaegahara changerait sa sœur davantage que le viol lui-même. C’était une pensée insupportable.
Elle se sentit plus fautive et plus infâme que ne l’avait été Antarès et elle se répugna elle-même. Dans son désarroi, elle ne souhaitait même pas souiller Ophélia par son approche. Elle était devenue comme Atrée et son chemin, elle ne réussissait à le tracer qu’avec le sang.
A cet instant précis de son existence, elle se jura de ne vivre que pour expier ses fautes auprès de sa sœur. Alors, la décision qu’il fallait prendre lui apparut sous un jour inévitable. Elle leva les yeux vers Ophélia, Lucius, Hana et Seiren et annonça gravement :

« — Nous allons quitter Ignis. »

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Kaede laissa s’envoler le chrysanthème qu’elle tenait entre ses doigts. La fleur blanche fut porter un instant par un zéphyr ondoyant, elle tourbillonna vers le ciel d’Ignis, noyé dans le sang pourpre du soleil. Sa voix s’était tue dans sa gorge. Elle observait la colline aux chrysanthèmes d’un œil triste et fatigué puis s’en approcha lentement et posa sa main sur la terre avec gravité. L’or de ses yeux se figea subitement et elle sembla soudain sûre de sa décision.

« — Je dois m’imposer de la rigueur pour redevenir probe et honorable, et abandonner mon sabre comme je te l’avais promis, jeter sur le monde un regard sans haine, j’espère que ce voyage m’y aidera. Je ne sais pas si je reviendrai ici, où chaque chose, chaque événement, chaque sbire d’Iskandar m’invitent à l’hostilité, à la malveillance, voire à la folie. J’ai peur que ce voyage soit inutile et que la passion soit ancrée trop profondément en mon être, j’ai peur de l’avoir définitivement dans le sang. Après tout, c’est le sang d’Ignis. Mais je m’efforcerai de m’en débarrasser. Je ne veux pas devenir comme eux, ce que je désire, c’est t’écouter toi, et revenir au temps où Eloy m’admirait et me conseillait de toujours demeurer enfant. C’est mon adieu, voilà tout. Je te porterai toujours dans mon cœur, Katsuyo. »

Kaede se redressa, la main couverte de terre. Elle serra son poing, comme pour ressentir une dernière approche charnelle avec les morts. Puis elle leva sa main et laissa s’échapper la poussière, qu’elle observa s’envoler entre le ciel sanglant et la terre d’ivoire. Alors, elle se détourna du tombeau aux chrysanthèmes et laissa reposer en paix le corps de Katsuyo, et l’âme de tous les défunts.

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Kaede menait Hayao au trot, devant le chariot que peuplaient Ophélia, Hana et Seiren. Parfois, elle jetait un regard amer derrière elle et voyait la frontière d’Ignis s’éloigner avec le pays d’Azaïr. Ils étaient entrés en Terra. Lucius leur avait remis un laissez-passer qui leur permettrait de revenir au pays lorsqu’ils le souhaiteraient, mais pour le moment, tous quatre se dirigeaient vers l’horizon sans aucun objectif.
Le chien Spleen courait gaiement aux côtés d’Hayao et de sa maîtresse qu’il avait longtemps crue disparut. Lucius avait retrouvé l’animal sur le champ de bataille fumant de Yaegahara, au milieu des corps qu’il reniflait avec effroi. Alors que les bœufs peinaient à tirer le chariot, Spleen bondissait avec une vigueur et une puissance extraordinaires.
Kaede avait appris qu’Atrée avait brisé le pacte esclavagiste des deux domestiques avant que la bataille de Yaegahara ne commençât et qu’il avait, par ailleurs, remis à Ophélia un coffre de pierreries. C’était là les économies de la famille et Kaede les avait cachées sous les lattes du chariot. L’inconnu qui régnait dans les montagnes de Terra la mettait mal à l’aise. Alors qu’elle chevauchait, son esprit tournait et retournait incessamment des pensées pragmatiques. La végétation changeait insensiblement autour d’eux, les rouges sumacs, les érables aux floraisons épanouies, les forêts de bambous et les hêtres élancés s’effaçaient au profit de chênes imposants, de frênes aux feuilles tombantes et de genévriers moussus. La route grimpait fort et embaumait le parfum puissant de la sève que les arbres exhalaient dans la chaleur de l’été. L’automne s’annonçait ici aussi, les arbres se teintaient d’or et les fruits gorgés de jus odorant avaient des relents rancis. D’énormes pierres plates jalonnaient la route par endroits.
Hayao était en pleine possession de sa force. Malgré l’ascension dans la journée brûlante, sa robe était à peine en sueur quand ils firent halte au sommet d’une petite crête.

Le voyage se poursuivait paisiblement. Le peu de Terrans qu’ils croisaient n’étaient que des paysans inoffensifs et peu loquaces qui menaient leur bêtes paître dans les montagnes. Le silence austère tissait sa toile entre eux tous et chacun faisait son deuil feutré et taciturne. La nuit, lorsque les chouettes hululaient et que les voiles noirs du ciel étouffaient tous les sons, Kaede pleurait la mort d’Eloy et d’Atrée. Avant de quitter Ignis, elle aurait voulu revoir Mei une fois encore, mais elle avait mystérieusement disparu d’Hagi. Devant Ophélia, Hana et Seiren, la jeune fille devait se montrer forte. Elle était désormais à la tête de la famille Azaïr à la place d’Atrée, dont il fallait assumer les responsabilités. Face à la colère et à l’abattement d’Ophélia, il n’était pourtant pas aisé de s’imposer.
La traversée des Elénides dura bien un mois. Entre ciel et terre, la roulotte ignisienne traversait vaillamment l’air humide, froid et pesant des sommets. L’automne habillait la montagne d’un voile mystique et brumeux. Parfois, une pluie glaciale Ils se frayaient un chemin dans les routes étroites et tortueuses de la montagne, les animaux de trait fatiguaient vite, ce qui rendait nécessaire de nombreuses haltes dans les villages terrans. Les paysans les considéraient d’un œil méfiant, et presque menaçant en vérité. La première fois qu’ils annoncèrent qu’ils venaient d’Ignis fut aussi la dernière. L’aubergiste les mit dehors sans concession en hurlant que s’il les recroisait, il n’hésiterait pas à appeler l’armée en renfort. Les quatre Ignisiens avaient détalé sans demander leur reste et s’étaient même éloignés du village avant qu’une rumeur défavorable ne se propageât parmi les Terrans de la région.
Le labyrinthe des Elénides leur sembla longtemps infranchissable et ils eurent le loisir forcé de réfléchir à leur condition. Kaede finit par réaliser qu’Iskandar ne l’avait peut-être pas laissée vivre simplement pour les beaux yeux de Lucius. Kaede constituait un véritable problème politique à elle seule. Si le roi ou les autorités d’Ignis l’attaquaient de front, le peuple d’Azaïr se soulèverait d’indignation et les divisions intestines affaibliraient la nation au moment où les traités de paix d’Albion arrivaient à leur terme… L’exécution de Kaede n’était donc en aucun cas un choix judicieux. En revanche, la jeune fille prenait douloureusement conscience du danger permanent qui planait sur elle. Une exécution officielle, à Lex, à Azaïr ou même où que ce fût en Ignis était inconcevable, mais l’attaque d’assassins envoyés par Iskandar pour les basses besognes était tout de même envisageable. Partir d’Ignis lui permettait d’effacer ses traces, voyager sans cesse était profitable… Mais quiconque était marqué du sceau funeste par Iskandar périssait fatalement.
Kaede espérait secrètement que le roi avait ressenti un brin de sympathie pour elle à la chute de Yaegahara, et que sa décision de la libérer ne revenait au fond qu’à cela, mais sa lucidité prenait alors le pas sur son espérance et elle oubliait sa folle hypothèse.

Finalement, ils parvinrent à Hystia qu’ils considérèrent respectueusement du haut d’une crête avant de décider d’y passer la nuit. Bâtie en hauteur sur le flanc de la montagne, la cité surplombait le pays. Kaede fut frappée par l’immensité de la ville, qui ne semblait en fait que de gigantesques fortifications, bâties niveau après niveau dans le flanc de la montagne. On eut dit la main armée d’un géant, blanche et gigantesque, qui aurait attrapé les roches des Elénides et n’aurait pas voulu les lâcher. Les Ignisiens se présentèrent aux gardes comme de simples voyageurs et ne tardèrent pas à trouver une auberge qui leur convenait.

---

Alors que Seiren se noyait dans sa choppe de bière, la porte s’ouvrit à la volée et de gros rires résonnèrent dans toute l’auberge. Le choc fit sursauter le valet qui s’étouffa dans un grand sursaut. Kaede leva les yeux de sa lecture pour constater l’arrivée d’une troupe de soldats terrans qui, d’après leur air passablement éméché, avaient décidé de faire la tournée des tavernes d’Hystia.
La tenancière était certainement une de leurs connaissances et amies puisqu’elle leur indiqua dès leur entrée un groupe de table apparemment réservé à leur attention. Malgré leur griserie, les soldats la saluèrent poliment avant de s’asseoir, puis ils attendirent en gloussant qu’une serveuse prît leur commande. Kaede, Ophélia, Mariko et Hana échangèrent un regard éloquent de surprise. A leur place, un soudard ignisien aurait sans doute lancé une plaisanterie vulgaire dans un cri tonitruant, mais en ce qui les concernait, ils commencèrent à boire leurs chopines dans une jovialité toute innocente :

« — Tout de suite, y suffit que nous aut’, on s’ramène ici pour que l’ambiance s’réchauffe d’un coup !
— C’est toi qu’est chaud, mon coco, t’as le visage tout rougeaud, t’as avalé combien de chopines ?!
— Pas assez, je dois dévaliser cette taverne-ci, sacrebleu ! Marlène !
— Quoi ?!
— Une p’tite chopine, j’ai fini la mienne !
— Ou deux.
— Grands fous.
— Y a pas qu’l’ambiance qu’est chaude ici, quelle allure, la Marlène !
— Ventre saint gris, c’est bien vrai !
— Gros balourd, t’es pas fait pour mon corps de déesse. Moi j’veux un homme taillé en V, pas en U.
— … ? Gné ?
— Laisse tomber. »

Kaede haussa un sourcil et voulut retourner à sa lecture quand un nouveau cri retentit, une sorte d’ahanement féroce. Elle avait remarqué la présence d’un espace de combat au corps à corps au fond de la taverne. Quelques soldats s’y étaient dirigés avec empressement et avaient déjà commencé à s’envoyer de grands coups de poing dans la figure. Intriguée, elle chercha à comprendre l’objectif de ce jeu purement terran, jusqu’à réaliser qu’il n’y avait pas d’autre but que celui d’assommer son adversaire. La foule s’ameutait autour de l’estrade et jacassait à qui mieux mieux. Cela éveilla l’intérêt pécuniaire de Seiren qui se leva en titubant un peu.

« — Quiiiiiii veut prendre les pariiis ?! »

Ophélia enterra son visage entre ses mains en poussant un gémissement de honte. Kaede soupira, Mariko leva les yeux au ciel, Hana se retint de l’étrangler. Les soldats qui buvaient gaiement se levèrent comme un seul homme :

« — Moi ! »

Leur haleine fétide se répandit comme un vent désagréable parmi les femmes d’Ignis. Aucune n’osait poser clairement la question, mais elles avaient visiblement du mal à comprendre ce qu’elles fabriquaient ici.
Seiren se retrouvait enfin dans son élément et accosta le soldat qui lui semblait le plus sympathiquement alcoolisé :

« — Dis donc, le type brun, là-bas, tu paries sur qui ? »

Le soldat interpelé se retourna. Il avait la mine jeune et avenante, pensa Kaede, quoiqu’un peu trop gai. C’était lui qui avait commandé la deuxième chope de bière et il la sirotait alors comme un thé au jasmin. Malgré sa mine un peu joyeuse, il semblait résister assez facilement aux pouvoirs de l’alcool. Ses yeux gris, rieurs, pétillaient d’esprit et d’amusement. Il se balança sur sa chaise et regarda Seiren d’un air amusé :

« — Eh, fanfaron, t’as l’air un peu raide pour bien juger et parier sur le bon étalon, tu crois pas ?
— Absolument pas, j’ai de la marge, mon gaillard !
— Ben voyons. Tu paries qui ?
— Le grand costaud blond, sans hésiter !
— Memnon ? »

La troupe s’étouffa dans un grand rire moqueur et Kaede pressentit que Seiren n’avait pas fait le bon choix. Elle bascula sa chaise en arrière, tout en buvant sa bière à petites gorgées, pour apercevoir quel était l’adversaire du fameux Memnon, pour qui le soldat brun avait parié. Elle haussa un sourcil et s’étonna de la carrure plutôt moyenne de leur favori. Elle déposa sa choppe et s’approcha de la tablée de Terrans d’un air songeur. Seiren et son concurrent s’étaient rapprochés de l’estrade et beuglaient chacun des encouragements pour son poulain respectif.

« — Dites-moi, lança Kaede, aux soldats, qu’a-t-il de particulier, votre favori ? Ce Memnon semble le surpasser physiquement.
— Ah ça… Mademoiselle… commença l’un d’entre eux en hésitant un instant sur son sexe, tant son habillement et ses cheveux, qu’elle avait coupés courts en quittant Ignis, rendaient son apparence androgyne. Ben, écoutez, Memnon, c’est qu’un simple coureur de tavernes, il passe son temps à lutter et à lancer des défis idiots, il a rien de professionnel. L’autre là, Attis, c’vrai qu’vu comme ça, il a pas l’air balèze, mais il a fait l’école d’Albio alors autant dire que Memnon n’a aucune chance. »

Ses compagnons répondirent d’un rire immense et gras, mais Kaede resta dubitative.

« — L’école d’Albio ? »

Son interlocuteur la regarda avec surprise et la jeune fille expliqua brièvement :

« — Je ne suis pas du coin, mais alors, pas du tout.
— Bah, l’école d’Albio, c’est simplement la meilleure académie militaire d’Albion, Mademoiselle ! s’exclama un soldat installé en bout de table.
— Ouais, mais allez, vous en faites pas, le chef, il les explose tous, ces parvenus d’Albio ! fit son voisin en posant sa main sur son épaule.
— Voyons, voyons, ne soyez pas insolent, l’ami, rigola l’homme en bout de table.
— Et vous, soyez pas modeste.
— Bien, fit le capitaine avec sérieux, il est vrai qu’ils ont pour eux la pureté et la maîtrise de la technique militaire, puisqu’ils ont passé leur jeunesse à l’étudier, mais je trouve leur style beaucoup trop académique justement, quand on a de l’expérience, c’est tellement prévisible. Enfin, sauf en ce qui concerne les guerriers d’exception, bien entendu, mais ça, c’est une autre histoire. »

Tandis que le fameux Attis d’Albio décochait une dernière droite à son adversaire colossal, qui s’effondra face contre terre, les Terrans eurent une grande acclamation et Seiren, dépité, remit quelques pièces à son concurrent puis revint auprès d’Hana qui le fustigea férocement.

« — Allez, capitaine Gareth, montrez à la p’tite ce que vous savez faire ! lança un des soldats, en levant haut sa choppe de bière.
— Très bien, d’accord ! » rit ledit Sire Gareth en se levant et en se délestant de sa lourde cuirasse.

Kaede se rapprocha de l’estrade, tandis que le Terran rejoignait son compagnon d’Albio et lui adressait un signe de respect. La jeune fille s’accouda à la balustrade en bois qui cernait l’enclos de boxe, en poussant un peu les clients de la taverne qui s’y étaient pressés et hurlaient pour leurs favoris. Elle, parmi la puanteur et la saleté ambiantes, se contenta d’observer les deux combattants en réveillant l’esprit d’analyse guerrière qu’Haku lui avait insufflé. Le début de la lutte fut plutôt égal. Attis et Gareth semblaient vouloir se mesurer. Puis il apparut rapidement que chacune des combinaisons qu’effectuait le diplômé d’Albio était prévue par le capitaine qui parait et contre-attaquait avec une vigueur et une endurance incroyables. Il s’imposa bientôt dans l’enclos, tant il comprenait et anticipait le jeu d’Attis. Kaede nota du reste que son combat n’avait rien d’orthodoxe, ce qui déstabilisait extrêmement son antagoniste : où étaient donc passées les conventions qu’il avait assimilées à Albio ? Pour lui, vaincre Memnon, tout colosse qu’il fût, avait été un jeu d’enfant, mais désormais, face à un soldat expérimenté, qui avait tout appris sur le terrain, avec des années de travail, d’analyse et d’assimilation, la lutte lui échappait. Finalement, sous les huées du public et l’exaltation de la troupe de Gareth, Attis s’écrasa également dans la poussière.
Le capitaine leva haut les bras, le torse luisant de sueur, et accueillit les acclamations avec fierté.

« — Alors qui veut affronter le capitaine Gareth, hein ! Qui veut se mesurer à lui ! Qui veut se mesurer au meilleur des meilleurs, à notre capitaine ?! s’écria l’un de ses soldats en se hissant sur la palissade de bois. Personne ?! Aha, personne ! »

Kaede lança un rire franc et ôta son kimono en répliquant parmi la rumeur :

« — Si, moi ! »

Sa réponse avait été presque instinctive. L’euphorie de la taverne, alliée à son goût du défi et aux quelques verres qu’elle avait bus, lui rendait l’initiative comme naturelle. Elle était l’une des meilleures guerrières d’Ignis, par simple curiosité, elle aurait aimé savoir ce qu’elle valait face à un excellent soldat de Terra. Elle passa par-dessus la palissade d’un bond et se retrouva dans l’enclos, sur la terre labourée par la lutte. Gareth eut l’air désœuvré et lui fit signe qu’il n’acceptait pas le défi. Toutefois, quand la jeune fille se présenta à la lumière de l’arène, le capitaine détailla avec surprise les courbes endurcies et les muscles fermes de son corps. Sous son kimono, la frêle Kaede présentait soudain la physionomie d’un soldat expérimenté. Seule sa faible carrure d’épaules et la bande de soie qui étreignait sa poitrine trahissait son appartenance à la gente féminine. Elle était à nouveau le jeune Sirius aux cheveux courts et ébouriffés, aux yeux luisants et au corps fort et souple.

« — Allez, capitaine, vous verrez, je ne suis pas mauvaise, lança-t-elle en souriant.
— Bien, mais prenez garde. » la prévint Gareth, d’un air soucieux.

Elle l’examina un moment avant que le combat ne commençât et prétexta de sautiller un peu sur place pour détendre ses muscles. C’était un sacré gaillard, tout de même. Ses muscles luisaient de sueur dans la lumière tamisée de l’auberge. Il mesurait bien trente centimètres de plus qu’elle, les tendons dilatés et les muscles contractés de son cou l’épaississaient considérablement, et ses bras semblaient capables d’en enserrer trois comme Kaede. Toutefois, s’il paraissait surtout briller par sa carrure, son tour de taille était svelte et la jeune fille soupçonna immédiatement sa souplesse et son habileté d’esquive. Ses cheveux noirs, liés dans sa nuque, s’échappaient sauvagement de sa coiffure et balayaient son visage large, barrés de cicatrices nacrées. Il saignait déjà de la bouche et de l’arcade sourcilière et il peinait d’ailleurs à débarrasser son œil droit, bleu et perçant, du pourpre qui l’aveuglait. Kaede nota cette faiblesse avec intérêt, en s’étirant et en commençant à tourner dans l’arène.

Rocky Road to Dublin by The Dubliners on Grooveshark

Le signal fut finalement donné et elle se lança immédiatement sur Gareth, feinta et arriva sur son côté droit en s’effaçant d’un habile glissement de hanche. Elle lui administra un crochet impitoyable dans son arcade sourcilière déjà ensanglantée et revint sur sa garde dans un saut, les poings fermés et lestes devant sa poitrine. Elle lui sourit en haussant les sourcils d’espièglerie. Ce coup direct montrait clairement à Gareth qu’elle avait suffisamment d’expérience pour ne pas qu’il lui fît de cadeau. Il lui rendit son sourire avec surprise et amusement et essuya son arcade sourcilière en pinçant ses lèvres douloureusement. Le public émit une grande exclamation étonnée et Kaede entendit soudain les voix d’Ophélia, Mariko, Hana et Seiren s’élever au-dessus du grondement de la foule pour l’encourager passionnément.
La jeune fille ne laissa pas le temps à Gareth de retrouver un parfait équilibre et bondit à nouveau. Mais cette fois-ci, il savait ce qu’elle valait et ne faiblit pas. Les ennuis commencèrent pour Kaede. Les coups fusèrent de part et d’autre et elle eut le vague souvenir d’Eloy à travers les poings précis, souples et puissants de Gareth. Etourdie, elle en tourbillonnait parfois sur elle-même tant ils portaient de force. Mais elle revenait sans cesse en garde et plongeait sur lui, impavide, bloquait la plupart de ses coups, comme il le faisait d’ailleurs. Elle se souvenait des leçons de son maître d’arme et retrouvait des structures qu’elle reconnaissait, mais qui étaient utilisées si originalement qu’elle ne savait les prévoir. Tous deux s’assenaient parfois de grandes gifles, puis de grands coups de poing sans pitié. Kaede avait une technique plus fourbe et plus imprévisible que Gareth, elle profitait de certaines de ses faiblesses momentanées pour le frapper à des endroits fragiles ou fragilisés, derrière la nuque ou dans le genou d’un coup de pied. Cela compensait un peu son désavantage physique que Gareth exploitait d’ailleurs avec technique. Pour autant, les coups de Kaede n’étaient pas de simples pichenettes de jeune fille, ils explosaient littéralement sur le corps du capitaine, secs et durs. Mais bientôt, un crochet du Terran la cueillit et la projeta contre la balustrade. Kaede se retourna et se soutint à la barrière, presque assommée. Elle sentit la main d’Ophélia sur son épaule et attrapa un verre de vin que Seiren lui tenait pour en boire un peu, avant que son valet ne la poussât à nouveau au milieu de l’enclos. Elle eut l’air de tituber en tombant sur Gareth mais pivota sur sa hanche et le jeta à son tour d’où elle venait elle-même, d’une projection brutale à l’épaule. Il se releva en grimaçant et s’élança sur elle pour l’attraper soudain par le bassin et la coincer contre la balustrade de bois. Kaede quitta le sol avec étonnement mais ne manqua pas de parer les coups qu’il lui adressa d’une seule main. Elle lui infligea une telle douleur en abattant le tranchant de sa main sur le côté de son cou qu’il la lâcha immédiatement. Elle s’écrasa à nouveau par terre et se releva en s’aidant de la barrière. Mais il fut aussitôt sur elle et la frappa si fort à la pommette qu’elle en fit un tour sur elle-même avant de se retrouver effondrée sur le dos.
Jugeant que cela ne pouvait plus continuer ainsi, elle mit quelques instants à reprendre ses esprits et effectua une chute sur le côté pour se relever. Elle devait faire preuve d’un peu plus de singularité pour mettre à terre cet homme-là. Alors, elle bondit souplement, presque comme un pas de danse et abattit brutalement ses mains sur les oreilles de Gareth qui, désorienté et assourdi, tenta tout de suite un crochet en contre-attaque. Elle contra par un blocage du coude. Son style était devenu soudain moins brouillon, plus limpide et plus épuré, pour se rapprocher de l’idéal de combat des faibles d’Ignis. Ce n’était pas tout à fait ce qu’Eloy lui avait appris, mais elle se servit des automatismes qu’il lui avait insufflés pour prévoir les réactions de Gareth, presque préprogrammées alors qu’elle avait établi un précis plan d’attaque. Après son blocage, elle appliqua un puissant coup de poing dans le foie du capitaine, qui devait subir quelques sévices alcoolisés depuis le début de la soirée. Il voulut lui envoyer son poing gauche qui avait un angle plus accessible sur le corps de Kaede, mais elle le bloqua également et envoya son coude dans sa mâchoire. Alors, ses coups prirent plus de puissance : ses pieds s’ancrèrent fermement sur le sol et elle envoya un poing détendu dans les côtes de Gareth. Il se plia en deux. Enfin, elle éleva les bras pour se maintenir en équilibre et lança un coup de talon incroyable au diaphragme du Terran qui fut expulsé contre la barrière. Il la brisa par la puissance de la projection et par son poids lui-même.
Satisfaite, Kaede se campa à nouveau sur ses jambes et chercha à distinguer le corps du capitaine dans les nuées de poussière. A sa grande stupéfaction, il s’était relevé, et avançait d’un pas titubant dans l’enclos. Il fit un geste de temps mort et elle ne bougea pas. Dans le silence général, il eut soudain un rire franc en s’approchant de Kaede. Il lui tendit la main et s’exclama :

« — Très bon, ça fait plaisir. Bravo. »

Elle lui serra la main en lui lançant un regard interrogateur. Elle n’avait pas gagné pour autant, il était encore debout, ce qui était d’ailleurs assez extraordinaire.

« — On va s’arrêter là avant que l’un d’entre nous n’assomme véritablement l’autre, je serais heureux de te parler. »

Kaede nota le soudain tutoiement de Gareth et en déduit avec amusement qu’il avait suffi d’une lutte dans l’enclos d’une taverne pour se rapprocher de ce genre de Terran. Alors elle répondit en massant sa mâchoire douloureuse :

« — Toi aussi, tu es un sacré morceau, je dois dire. »

Ils rirent en chœur et allèrent s’asseoir à la table de sa troupe, qu’Ophélia, Hana, Seiren et Mariko avaient rejointe. Kaede renoua son kimono et observa ses compagnons qui s’étaient intégrés facilement aux soldats terrans. Seiren et son ami le soldat aux yeux gris avaient entamé un bras de fer pour conclure leur nouveau pari, qui n’avait pas eu d’issue suffisante puisque Gareth et Kaede avaient admis leur égalité. Hana encourageait le valet malgré l’aversion qu’elle ressentait pour lui, Ophélia faisait sonner son accent campagnard et plaisantait avec la plupart des soldats et Mariko, enfin, charmait un vieux soldat qui avait l’air d’apprécier franchement.
Gareth s’assit et Kaede prit place face à lui.

« — Je crois que tu m’as fêlé une cote, rigola le capitaine, la main appuyée sur l’abdomen.
— Et ça te fait rire ? » s’exclama Kaede.

Et il en rit de plus belle, l’air épanoui et content. La jeune fille commençait à sentir son corps assez douloureux. La serveuse leur amena des serviettes dont ils se servirent pour éponger leur sang et la terre qui maculait leurs corps. Kaede s’essuya vigoureusement et réalisa que Gareth lui avait causé un large bleu sur la pommette. Quant au capitaine, il saignait d’à peu près tous les orifices et frottait consciencieusement son torse luisant.

« — Je suis le capitaine Hector Gareth, au service de Sa Majesté royale de Terra, annonça-t-il, pour introduire des présentations en bonne et due forme. Alors, d’où tu viens, voyageuse ?
— Hm, du sud-est, comment te dire… »

Kaede plongea dans sa choppe de bière et Gareth leva les sourcils avec inquiétude.

« — Tu viens d’Ignis ? chuchota-t-il, de sorte qu’elle seule l’entendît.
— Eh bien, oui, je me suis exilée pour quelques temps avec ma famille et mes serviteurs, nous avons connu des jours troublés… Je ne veux aucun mal à Terra, bien sûr.
— Hm.
— Désolée, je ne voulais pas attiser ton inquiétude… »

Gareth se massait la mâchoire d’un air soucieux.

« — Bon, j’imagine que ce n’est pas avec deux grands-mères, une jeune fille et un gringalet que tu vas nous porter préjudice, n’est-ce pas ! dit-il, soudain, d’un ton rassurant.
— Non, non, évidemment ! s’exclama Kaede, en riant de bon cœur.
— Comment tu t’appelles ?
— Kaede…Altaïr. » répondit-elle, peu désireuse d’appesantir les soupçons de Gareth par son affiliation directe avec le sang d’Ignis.

Il eut l’air sidéré. Kaede s’inquiéta soudain de cette réaction. Pourtant, le nom d’Eloy ne lui avait jamais porté préjudice, toutes les fois qu’elle l’avait utilisé : son père adoptif avait toujours été un homme simple aux mœurs honnêtes et tranquilles, que lui valait donc un tel sentiment ?

« — Tu veux dire que tu es la fille d’Eloy Altaïr ?
— Eh bien… Oui…
— Le grand Eloy Altaïr ?
— Je pense que nous parlons du même, un homme de taille moyenne, des yeux pers, des cheveux bruns… ?
— Alors c’est comme si tu faisais partie de ma famille, Kaede ! » s’écria le Terran en levant haut son verre.

Alors, il interpela ses compagnons :

« — Soldats, j’ai l’honneur de vous annoncer que cette vaillante jeune fille n’est autre que l’enfant d’Eloy Altaïr ! Je propose un toast ! »

Il y eut un brouhaha que Kaede n’aurait jamais imaginé et tous voulurent trinquer avec elle. Quand le calme fut à peu près revenu, le capitaine Gareth reprit en riant :

« — C’est vrai que tu ne lui ressembles pas beaucoup, mais j’aurais dû m’en douter, tu as utilisé quelques de ses fameuses bottes au début de la lutte…
— Je ne suis que sa fille adoptive, en vérité, répondit Kaede en buvant une gorgée de bière, et en restant tout de même avare en renseignements. Mais je ne savais pas qu’il bénéficiait d’une telle notoriété à Terra.
— Aha, eh bien, Eloy est l’un des meilleurs soldats que j’aie jamais connu. Il est rentré à Albio tout jeune et en est sorti très tôt, je pense qu’autant de conventions académiques bridaient son génie. Il a dû y rentrer vers douze ans, il en est sorti à seize ans, sans son grade d’officier. Nous nous sommes rencontrés à cette époque-là, il est rentré dans l’armée et je l’ai connu. C’était un épéiste et un lutteur émérite : ses parents eux-mêmes avaient servi l’ancien Roi et lui avaient inculqué leur goût de l’aventure, leur témérité et surtout leur fidélité. Par ma foi de Terran, j’ai difficilement trouvé homme plus loyal, ça oui. Il a grimpé dans la hiérarchie militaire au fur et à mesure de ses exploits et à vingt-cinq ans, c’est-à-dire en à peine dix ans d’expérience, m’entends-tu, il est devenu général. Tu réalises que ce grade-là, c’est aujourd’hui, à quarante ans, que moi je vais l’acquérir ? Oui, Eloy était l’un des meilleurs, et il a eu les opportunités pour le prouver.
— Je ne connaissais pas du tout cette part de son existence… murmura Kaede, la gorge nouée.
— Ah, mais, il n’a pas beaucoup profité de son titre de général, le bougre. Un jour, un voyageur est venu à sa rencontre, un grand homme brun, qui avait de l’allure, faut avouer. On ne savait pas trop d’où il venait, mais Eloy m’a avoué, à moi seul, qu’il était originaire d’Ignis. C’était soi-disant un Prince, un truc comme ça… »

Le regard de Kaede s’agrandit. Atrée ? Atrée était donc venu jusqu’à Terra pour se trouver un chevalier à sa convenance ? Mais qu’avait donc craint cet homme, hormis l’oubli et le déshonneur ?

« — Il a dû embobiner Eloy, j’en sais trop rien. Quoiqu’il en soit, quelques mois après, il avait disparu. Mais enfin, tu peux me dire ce qu’il est advenu de lui !
— Oui… Mais discrètement, si tu veux bien… » fit-elle, en montrant la porte.

Gareth acquiesça et dit à ses soldats qu’ils sortaient ensemble pour se requinquer un peu : après la lutte, on étouffe dans un endroit comme celui-ci. Ses hommes étaient sans doute trop occupés par la verve d’Ophélia et de Mariko pour penser à un autre prétexte. Dans le froid de la fin d’automne au cœur de la montagne, les deux compagnons s’adossèrent au mur de l’auberge. Hystia, de nuit, était la ville la plus calme du monde. Seuls quelques chevaux, montés de cavaliers encapuchonnés, claquaient leurs sabots sur le pavé. Leurs naseaux soufflaient de vagues nuages de fumées qui apparaissaient et disparaissaient mystiquement dans l’air de la rue obscure.
Gareth sortit une longue pipe, qui ressemblait étrangement à celle qu’avait longtemps fumée Eloy. Kaede le regarda un moment en serrant les dents. Elle était encore loin d’avoir fait son deuil. Elle retint quelques larmes en regardant fixement une étoile dans le ciel, les yeux grands ouverts. Il était difficile d’accepter qu’Eloy et Atrée, après avoir tant et si longtemps bataillé pour obtenir la gloire et la force, n’avaient rien obtenu et s’étaient effacé dans l’infini du monde. Des semaines plus tôt, elle avait espéré que l’âme de Katsuyo pût l’entendre de là où elle était, mais au fond d’elle, elle savait que ces espérances n’avaient jamais été que des insanités. Les morts avaient disparu pour toujours.
Gareth remarqua que sa compagne s’était subitement raidie et lui demanda d’un ton cordial :

« — Tu as froid, Kaede ?
— Non, non, tout va bien, t’en fais pas. »

Il bourra sa pipe d’herbes parfumées, l’alluma et la tendit à la jeune fille en souriant sympathiquement.

« — Allez, va, quelques bouffées, ça te requinquera. »

Elle la prit du bout des doigts en le remerciant, et fuma un petit moment, comme Eloy lui avait appris à ses quatorze ans, sous le regard noir de Mei. Elle profita de cette chaleur qui pénétrait doucement son corps et du parfum de son enfance, nuancé d’herbes diverses, qui embauma l’air un moment. Gareth tira à son tour quelques bouffées et demanda enfin :

« — Alors, c’est si secret, cette histoire ?
— Eh bien, entama Kaede, sans le regarder directement, cet homme qui est venu chercher Eloy est mort à l’heure qu’il est. C’était Atrée d’Ignis, à l’époque premier Prince du pays. Il avait besoin d’un chevalier à qui il pouvait accorder toute confiance et je crois qu’il n’y a peut-être pas mieux au monde qu’un soldat de Terra pour démontrer autant de fidélité. Eloy et Atrée sont devenus partenaires et très vite, les meilleurs amis du monde, vous pouvez me croire. J’en sais quelque chose. Si je suis la fille adoptive d’Eloy, je suis d’abord l’héritière d’Atrée. Mais il est mort, notre château a été rasé et je cherche à présent le moyen de faire subsister les derniers membres de ma famille.
— Attends une seconde, tu es la nièce du Roi ? s’étouffa Gareth.
— Oui, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas le grand amour entre nous, ironisa Kaede.
— Mais qu’est-il passé par la tête d’Eloy pour s’embarquer dans une histoire si absurde ?!
— La passion de l’aventure, rien d’autre, je présume.
— Et aujourd’hui, où est-il donc, ce fou ? »

Kaede tourna enfin son regard vers Gareth et elle n’eut pas besoin de répondre pour qu’il comprît ce qu’il était advenu à son vieil ami. Il fuma longtemps et silencieusement, par grandes bouffées nerveuses. Finalement, ils revinrent auprès de leurs compagnons et après quelques verres, il leur fut aisé de retrouver un tempérament joyeux.
Lorsque Kaede annonça dans un grand rire qu’ils voyageraient dans leur roulotte jusqu’aux frontières de Ventus, Gareth s’exclama d’un air aussi moqueur qu’euphorique :

« — Quoi, mais nous sommes à la veille de l’hiver, tu es folle ? Vous allez mourir de faim, ou de froid, qui sait…
— Nous n’avons pas beaucoup d’autre choix, fit Kaede, un sourire heureux sur les lèvres.
— Ah oui, non, ce n’est pas possible de laisser la fille d’Eloy dans de tels ennuis, non… Je ne peux pas vraiment vous accueillir chez moi, je n’y suis pour ainsi dire jamais, mais je connais bien un soldat dont la femme serait heureuse d’avoir de la visite et de l’aide pour s’occuper de ses terres, pardi. EDORAS ! »

L’homme avec qui Seiren se débattait au bras de fer depuis la fin de la lutte eut un sursaut et tourna la tête vers son capitaine. Le valet des Azaïr profita de cet instant d’inattention et abattit sournoisement le bras de son adversaire sur la table, avant de pousser un petit cri de victoire. Ledit Edoras le foudroya du regard, mais Gareth ne lui laissa pas le temps de protester :

« — Tu veux bien les loger pour l’hiver, l’ami ?
— Ah ça, faudra que je voie avec ma femme, mais en ce qui me concerne, ça n’pose pas d’problème. » lança le jeune homme en souriant largement.

Kaede fut satisfaite de sa soirée, même si quand elle se coucha enfin, ce fut dans un lit inconfortable qui aggrava ses courbatures. Le lendemain, les Ignisiens se séparèrent de la troupe et suivirent le fameux Edoras jusqu’à sa ferme dans la montagne. Kaede quitta Gareth en bons termes et il lui assura, en lui serrant chaudement la main, qu’elle trouverait toute l’aide qu’elle désirait si elle venait frapper à sa porte.

Après quelques heures de route dans la montagne, les cinq compagnons pénétrèrent un petit village. Bleiz les mena jusqu’à une petite ferme qui surmontait deux grands champs céréaliers. La maison de granit était étrangement accrochée à la montagne et supportait un toit de chaume un peu moussu. A ses côtés se dressait une étable d’où s’échappait le meuglement des bœufs. Bleiz se frotta les mains d’un air satisfait et souhaita chaleureusement la bienvenue à ses Ignisiens.
Une fois qu’ils eurent garé la chariote devant la maison, une jeune femme en tablier en sortit, les bras campés sur ses hanches. C’était une belle rousse au visage bruni par le travail des champs au grand soleil. Elle avait la constitution forte des paysans, le regard fier, le visage ferme et le sourire tendre. Pour le moment, elle n’avait vu que Bleiz : Kaede, Ophélia et Seiren aidaient Mariko et Hana à sortir de la roulotte par derrière. Toutefois, quand elle vit les hôtes de son mari surgir derrière lui alors qu’il avançait vers elle d’un pas assuré et pleinement satisfait, son visage se décomposa. Elle attrapa Bleiz par le coude et le tira vers elle discrètement.

« — Bleiz, mon ange, qui sont ces gens, explique-moi… demanda-t-elle, d’un ton que le jeune homme craignait plus que tout.
— Heu, des voyageurs, ils ont besoin d’un toit, Aëla, tu vois…
— Pendant combien de temps ? fit-elle, l’air soudain plus menaçant.
— Disons… Tout l’hiver ?
— Tout l’hiver, mais c’est de la FOLIE ! Je les mets où, moi ? Et comment je vais les nourrir ? Misère… ! Franchement, tu es un gentil garçon, Bleiz, mais parfois, il y a des limites… » s’exclama-t-elle, catastrophée.

Kaede, qui avait évidemment entendu avec quelle émotion la jeune femme prenait leur arrivée, rougit avec embarras. Elle pressa le pas et se présenta devant la dénommée Aëla en s’inclinant à la manière azarienne.

« — Pardon de vous importuner, Madame, il est vrai que nous sommes nombreux, mais je vous assure que vous ne nourrirez pas à rien faire, nous n’en aurions que trop de remords. Nous sommes tous prêts à vous aider à tenir la ferme et à supporter le poids d’une telle présence. Votre mari ne nous aurait pas invités si ce n’était pas le cas. Quant à nous faire dormir, ne vous inquiétez pas, nous nous contentons de peu. Il s’agit juste de trouver refuge chez vous pour l’hiver, où sillonner les routes ne serait pas sage…
— Êtes-vous sûrs de vouloir travailler ici ? L’hiver est rude à Terra, ce n’est pas la saison la plus plaisante pour s’occuper du labeur des paysans. Nous passons notre temps à réparer nos outils et à nous occuper de nos quelques bêtes, deux bœufs et deux chevaux. Quand la météo n’est pas trop mauvaise, nous allons bûcher dans la forêt d’à côté. Nous remettons une partie de notre labeur à la communauté, une autre au seigneur, et nous gardons le reste. Enfin, Bleiz, lui, il n’est jamais là, ce fainéant, donc je travaille toute seule.
— Moi, c’est pas pareil, je suis soldat. Et du coup, bah ça t’arrange qu’ils soient là, en fin de compte, fit Bleiz d’un ton acariâtre.
— Eh bien, s’ils se sentent capables d’assumer avec moi toutes ces tâches, oui, il n’y a aucun problème, ce sont les bienvenus ! »

Aëla afficha un grand sourire cordial, mais demeurait les bras campés sur ses hanches, comme si elle attendait d’avoir une preuve de la détermination de ses hôtes. Kaede se sentait scrutée de la tête aux pieds et il fallait avouer qu’elle n’avait pas la physionomie d’une fermière accomplie. Aëla non plus, cela dit. Alors, la jeune fille lança avec force :

« — Nous vivions dans les montagnes, en ce qui concerne la rudesse du temps, nous la connaissons. Quant aux travaux paysans que vous effectuez l’hiver, nous nous y appliquerons comme si nous étions ici sur nos terres. »

Le visage d’Aëla se fendit d’un sourire encore plus large, et les Ignisiens surent aussitôt qu’ils pourraient rester.

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L’hiver s’abattit brutalement sur Terra et la neige drapa la terre comme un linge duveteux et immaculé. Le froid était mordant, mais rien ne pouvait ôter à Kaede le sentiment de douceur et de sérénité des montagnes plongées dans l’hiver. La nature dormait d’un sommeil de glace et les hommes s’activaient eux-mêmes dans une torpeur qui la touchait et attisait toute son affection. Elle vivait à nouveau dans l’innocence et la simplicité, retrouvait l’existence qu’elle avait menée avec Eloy pendant son enfance et aimait penser qu’elle était encore capable de fraîcheur et de bonté pure.
Bleiz resta au logis pendant tout le mois de décembre, pendant lequel il neigeait trop pour envisager de déplacer des soldats. Kaede contemplait discrètement la chaleur de son couple, la sincérité et l’harmonie de sa vie avec Aëla. Elle trouvait du charme à l’humanité quand elle les observait rire ensemble, s’aider au labeur et s’effondrer à table, le soir, la mine rompue mais satisfaite. Il lui semblait que leur bonheur devenait le sien tant ils le partageaient de bonne grâce. Ils avaient de l’affection pour les Azaïr, pour leur discrétion, leur pudeur, leur politesse et leur ténacité au travail.
Le mois de décembre passa à une vitesse folle. Kaede, Seiren et Bleiz partaient en forêt, abattait des arbres, débitait du bois et le déplaçait jusqu’au village et au logis Edoras. Hana s’occupait de la cuisine et des achats au marché avec un soin méticuleux et averti. Elle avait un sens inné de l’économie et parvenait pourtant à préparer d’étonnants repas. Quant à Ophélia et Mariko, elles aidaient Aëla à s’occuper de la maison, à construire de nouveaux outils, réparer les anciens, coudre des vêtements… Il ne manquait jamais de travail.
Au début du mois de janvier, la neige se fit moins dense sur la terre et Bleiz fut appelé à remplir sa fonction de militaire. Il quitta le foyer pour une expédition mensuelle aux frontières et laissa Aëla seule maîtresse de la maison. Le travail fut plus pesant encore, mais Kaede ne s’en plaignait pas, trop heureuse d’avoir trouvé les Edoras et leur chaumière chaleureuse. Bleiz devait revenir un soir de janvier, à l’aube de février.

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Ce soir-là, le ciel avait revêtu son manteau le plus blanc et ses voiles tombaient sur la terre dans de vagues nuées. Kaede et Seiren rentraient difficilement vers la maison Edoras. Leurs bottes s’enfonçaient maladroitement dans l’épaisse couche de neige qui tapissait la terre, leurs visages rougissaient, mordus par le vent froid, et leurs mains gantées se crispaient sur le manche de leurs haches. Quand ils retrouvèrent enfin un chemin praticable, qu’Aëla avait dû déblayer toute la journée, ils l’empruntèrent plaisamment et arrivèrent rapidement à la ferme. Ils déposèrent leurs affaires détrempées dans l’étable et surgirent dans la maison, les pensées embrumées par le froid et le labeur. Ils sentaient leurs cheveux mouillés se plaquer sur leur visage et grelottaient l’un comme l’autre.
Toutefois, ils avaient à peine franchi le seuil qu’ils oublièrent leurs sens frigorifiés et suffoquèrent d’horreur. Le corps d’Aëla s’était effondré contre un meuble, inerte et pâle, les bras ballants et les jambes arquées dans un angle douloureux. Trois plaies profondes labouraient sa poitrine et crachaient des flots de sang pourpre sur sa robe et son tablier.
Un grand bruit retentit dans un coin de la salle et Kaede sursauta en brandissant sa hache, l’air effarouché et le cœur plein d’effroi. Trois hommes se bousculaient pour sortir de la maison par la seconde porte, un quatrième regardait Kaede droit dans les yeux et frotta subitement deux pierres à feu. Au moment où l’étincelle jaillit de la friction, elle vit un poignard ensanglanté coincé dans sa ceinture. Le temps d’une seconde, la jeune fille put imprimer parfaitement les traits du meurtrier dans son esprit. Il avait des cheveux blond sale, mi-longs, des yeux gris assez globuleux, un visage aux courbes acérées, carrées et osseuses. Sans craindre sa carrure plus forte que la sienne, ni l’épée qu’il tenait à la main, elle bondit sur lui pour l’empêcher de mettre le feu à la maison. Seiren lui-même fut pris d’un sursaut de courage et s’élança à la poursuite des trois fuyards, la hache haut au dessus de sa tête.
Mais l’assassin avait déjà laissé tomber une gerbe de paille enflammée près d’un rideau. La jeune fille s’arrêta et voulut piétiner le début d’incendie mais déjà il s’élançait vers elle et lui décochait un grand coup d’épée. Elle s’effaça d’un bond souple et surpris et tint sa hache devant elle en un bouclier improvisé. L’avantage des armes était à son adversaire, qui pouvait la tenir en respect par la longueur de sa lame. Sa hache de bûcheronne, elle, n’avait qu’une portée minime.
Le feu gagnait le plancher et le plafond à une vitesse folle. Soudain, il y eut quelques bruits sourds et Kaede jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre. Trois archers, montés sur des canassons énervés, avaient tiré des flèches enflammées sur le toit de chaume de la maison. Le sang de Kaede ne fit qu’un tour. Il y avait fort à parier que ces archers n’étaient autres que des magiciens du feu, et leurs flèches incandescentes ne craignaient ni la neige, ni l’humidité du toit. La maison était perdue, et elle ne pouvait absolument rien faire pour la sauver.
Son adversaire eut un regard satisfait vers ses acolytes et recula vers la porte, la lame pointée vers Kaede. Elle ne put le supporter un instant de plus, et dans un cri de rage, elle fondit vers lui, se glissa en parallèle de son épée avec vélocité et souplesse et abattit sa hache de biais sur le visage du meurtrier. L’homme esquiva un peu retard, mais suffisamment tôt pour ne pas se faire couper la gorge, et la hache dérapa du haut de son crâne jusqu’à son sourcil. Il hurla de douleur et soudain, un amas de chaume en feu s’arracha du toit et tomba entre les deux adversaires dans un nuage de fumées et d’étincelles. Kaede suffoqua et recula de quelques pas avant de bondir par-dessus les flammes pour retrouver l’assassin et finir de lui régler son compte. Mais il avait profité de cette diversion pour disparaître.
Décontenancée, la jeune fille se retourna vers la salle en feu et fut prise d’une folle angoisse. Où étaient donc passées Ophélia, Mariko et Hana ? Elle hurla leurs noms dans la fumée et dans le tremblement terrible de la chaumière dévastée. Il lui fut difficile d’admettre que la maison était vide de leur présence, mais c’était bien le cas. Elle eut un dernier éclair de raison et se jeta sur le corps d’Aëla, dont elle vérifia le pouls avec frénésie. Il ne battait plus. Sa tête dodelinait vers le sol, les yeux grands ouverts sur ses plaies béantes. La jeune fille serra les dents, retint un haut-le-cœur, et fit basculer Aëla sur son épaule avant de se relever. La poussière envahissait l’air, elle ne distinguait plus la porte d’entrée. Dans tous les cas, elle ne pouvait pas rester figer ici. Elle prit une profonde inspiration et s’élança dans les flammes. Elle courut et bondit aussi vite que sa force le lui permettait et quand elle rencontra enfin la porte du logis, elle y lança un coup de pied terrible qui l’ébranla et la fit basculer dans la neige. Dans un saut, elle se retrouva à l’extérieur, s’effondra et sentit son corps se retourner plusieurs fois avant de s’immobiliser. Ses yeux lui brûlaient jusqu’au fond de ses orbites.
Elle se releva avec peine et regarda autour d’elle en chancelant. En contrebas de ce qui restait de la maison, elle vit se dessiner quelques silhouettes qui traversaient les champs des Edoras sans considération pour les futurs germes. Elle reconnut avec soulagement Ophélia, Mariko et Hana qui couraient aussi vite que leurs jupes le leur permettaient, et au-devant, un soldat à cheval qui n’était autre que Bleiz. Il était prévu qu’il rentrât ce soir-là de son expédition mensuelle et elle ne fut pas surprise de le voir arriver. Elle imagina immédiatement la souffrance qui devait le ronger. Il y avait un mois qu’il n’avait pas revu Aëla, et il réalisait peut-être en cet instant qu’il ne la reverrait plus jamais…
Il arriva expressément auprès de Kaede et bondit de son cheval qui galopait encore. Il jeta un coup d’œil à la jeune fille, et un long regard au corps inanimé de sa femme, effondré dans la neige. Alors il se redressa et ce que son œil perçant distingua à l’horizon, Kaede ne put le voir. Il suffisait de suivre les traces de pas et de sabots dans le manteau blanc de la terre pour connaître la direction qu’avaient empruntée les meurtriers. Le pacte du jeune homme, qui avait affiné tous ses sens, lui permettait même d’en apercevoir les silhouettes. Son visage se crispa et il eut un grognement animal. Alors, il mit un pied devant l’autre, commença à courir sur les empreintes des assassins et soudain, dans un élan si imprévisible et si violent que Kaede ne put en détecter le détail, le corps de Bleiz se métamorphosa et ce ne fut plus un homme qui poursuivait les meurtriers d’Aëla, mais une bête furieuse et déraisonnée, un loup déchaîné et immense.

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La mort d’Aëla bouleversa profondément Bleiz et ses amis ignisiens, par le profond vide qu’elle causa mais surtout par son surgissement injustifié. Elle l’avait saisie un soir d’hiver, alors qu’elle avait vingt ans à peine, et s’était enfuie comme une voleuse, dans l’obscurité et l’insanité. Le meurtrier semblait avoir agi dans la gratuité la plus totale, et cela insupportait le jeune Terran.
Kaede et Ophélia cherchaient à le soutenir, mais il était véritablement effondré. Il avait tout perdu, son épouse, son foyer, et peut-être tout simplement sa raison de vivre. Kaede ignorait ce qui pourrait lui faire redresser la tête, visiblement, il n’y avait rien. Il aurait fallu qu’il eût une double vie, en perdant la première, il aurait ainsi pu se consacrer à l’autre. Ses peines auraient été un peu épanchées et il aurait pu considérer la vie sous un jour de possibles. Mais l’unique perspective qui s’offrait à lui était l’armée, et il n’en chercha pas d’autre. Il était devenu capitaine et se consacrait désormais à entretenir sa compagnie. Toutefois, Kaede savait que sous son dehors raisonnable, Bleiz cachait un besoin irrépressible de vengeance et de justification. Elle lui avait fait le portrait du meurtrier de son épouse, et le jeune capitaine se lançait dans des investigations passionnées, à ses heures perdues.

Avec le soutien du désormais commandant Gareth, Bleiz et ses Ignisiens furent logés par l’armée de Terra, dans une caserne d’Hystia. Si le jeune soldat accomplissait son devoir quotidien pour compenser ce logement perpétuel, les Azaïr et leurs serviteurs s’occupaient des tâches ingrates de la caserne, le ménage, la cuisine et même l’entretien des armes en ce qui concernait Kaede. Il fallait bien contribuer au labeur général pour bénéficier d’un logement et d’une alimentation gratuits. La jeune fille observait les Terrans s’entraîner au combat et leur trouvait une discipline et une technicité incroyables. Ce n’était pas Ignis où les petits paysans étaient engagés pour fournir la chair à canon : le moindre petit soldat terran avait suivi un entraînement poussé et avait fait de l’armée sa profession. Elle cherchait à assimiler leur façon de combattre et retrouvait un peu d’Eloy dans chacun de leurs gestes. Malgré tout, les jours devenaient longs et fades. L’hiver et la mélancolie obscurcissaient la vie de Kaede. Le monde ne s’ouvrait plus à elle comme hier, elle ne voyait plus les couleurs singulières du ciel et la lumière qu’il jetait sur la terre, elle ne sentait plus les parfums froids et fragiles de l’hiver avec la même jouissance qu’autrefois. Elle se sentait un peu dépérir dans l’habitude et la tristesse.
Elle se résolut à quitter Terra avant l’aube du printemps. Les Ignisiens firent leurs adieux à Bleiz dans la souffrance, et Kaede s’assura que le commandant Gareth gardât un œil sur son petit capitaine.

Au début du mois de février de l’an 756, les Azaïr passèrent la frontière de Ventus.

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Kaede n’avait pas l’intention de perdre de l’argent à séjourner dans des auberges alors qu’ils traversaient Ventus par un beau printemps. Ils arrêtaient leur roulotte où bon leur semblait et dormaient couchés les uns contre les autres, dans une chaleur humaine qui aurait dû rassurer la jeune fille. Pourtant, elle ne parvenait toujours pas à trouver le sommeil et n’y cédait qu’après avoir passé des heures les yeux grands ouverts, fixés sur le plafond.
Ils avaient passé la frontière assez aisément en se faisant passer pour une troupe d’artistes ambulants de Terra. De toute façon, ils apprirent assez rapidement que Ventus était assez tolérant pour laisser passer des Ignisiens. Pour autant, dévoiler leur origine revenait à attacher des regards suspicieux sur leurs pas, aussi préférèrent-ils se présenter en tant que Terrans cordiaux et bons vivants. Du reste, pour payer le voyage sans avoir à puiser dans les économies familiales, la troupe profita plaisamment de son mensonge.

Le matin, Seiren menait la chariote jusqu’à la prochaine ville, Kaede chevauchant à ses côtés, et Spleen la truffe contre le sol et la queue en l’air. Les vallées qu’ils traversaient s’ouvraient à eux comme des fleurs éclosent au printemps. Elles exhalaient un parfum de pure fraîcheur et l’horizon les invitait à faire toujours un pas de plus. Ce fut peut-être à Ventus que les Ignisiens trouvèrent le plus de plaisir au voyage. Ils oubliaient la peine que leur avait causé la mort de l’épouse de Bleiz en avançant sur les chemins propres et ombragés par des chênes, des pins ou des ormes qui sentaient bon le bourgeonnement et la saine humidité. Alors, ils chantaient sur les routes leurs poésies traditionnelles qu’ils avaient souvent accompagnées de danses quelques années auparavant, dans la cuisine du château de Yaegahara. Toutefois, la mélancolie ne les submergeait pas, ils chantaient la pureté du printemps, le renouveau des champs et la beauté des filles avec une innocence et une jouissance gratuite.
Le midi, les voyageurs arrêtaient leur course comme le soleil au milieu du ciel. Ils installaient leur roulotte sur la place claire et ouverte d’une ville des environs, mangeaient ce qu’Hana pouvait leur préparer et choisissaient quels spectacles ils pourraient offrir aux Ventusiens. Mariko s’amusait à retrouver au fond de sa mémoire quelques scénettes qu’elle avait jouées dans sa jeunesse et tous se prêtaient à la mise en scène avec exubérance. Kaede y prenait tant de plaisir qu’elle s’imaginait déjà avoir renoué avec l’idéal d’innocence et de paix intérieure que lui avaient conseillé Eloy et Katsuyo. Après le spectacle groupé, les artistes alternaient généralement leurs tours. Kaede et Ophélia dansaient et chantaient souvent au son des divers instruments que jouaient Seiren et Mariko. Souvent, Kaede elle-même jouait de la flûte, perchée sur la roulotte, tandis qu’Ophélia tournoyait dans sa plus belle robe. L’aînée observait la cadette avec un amour débordant et une sérénité qu’elle n’avait pas ressentie depuis bien longtemps. Quand le soleil se couchait et que le soir tamisait doucement sa lumière, les familles ventusiennes sortaient en ville et profitaient des attractions nocturnes. Alors Kaede retrouvait ses talents de conteuse et attirait l’attention des enfants en faisant sonner ses mots par sa voix musicale. Finalement, quand le dîner était prêt, la compagnie repliait bagage et soupait. Hana, qui vieillissait malgré tout, se couchait assez tôt, mais Kaede restait au-dehors et observait encore les visages et les silhouettes des Ventusiens avec une fascination sans borne. Les places où ils séjournaient ne voyaient passer que de jeunes gens resplendissants de beauté et de fortune. Kaede était toujours assoiffée de la vision de leurs riches costumes, de leur élégance, et des traits assurés de leurs visages. C’était le bonheur qu’elle croyait parvenir à capturer en les contemplant, assise sur le toit de sa roulotte, une brindille de blé dans la bouche.

On parlait souvent de Ventus comme le refuge et le trône céleste de la Liberté et Kaede aurait bien cru l’opinion ambiante si elle n’y avait connu que le sentiment du doux vagabondage et les êtres lumineux des grandes places. A son arrivée au pays des hommes libres, Kaede avait d’abord cédé au sentiment délectable de l’insouciance et de l’errance. Elle chevauchait avec la même légèreté que son enfance et se complaisait à croire que le monde lui appartenait, ou bien qu’elle appartenait au monde, ou encore qu’elle ne faisait qu’avec lui, comme tous les autres, et qu’elle pouvait donc décider de sa destinée en toute harmonie.
Toutefois, elle n’était plus tout à fait innocente et ne pouvait tenir de telles positions sans se poser de questions. Elle ne croyait plus en un monde idyllique et s’intriguait de ce que Ventus paraissait proprement parfaite. La nuit, lorsqu’elle ne parvenait décidément pas à dormir, Kaede se glissait hors de la roulotte et rasait les murs des villes de Ventus. Elle descendait doucement dans les bas fonds et rencontraient les spectres et les ombres de la Liberté ventusienne. Une vague rumeur flottait dans les quartiers miséreux, sous le manteau mortel de la nuit. Les enfants geignaient doucement, les mendiants, sortes de tas de vêtements crasseux entassés sur les trottoirs, marmonnaient des phrases sans suite, les hommes hurlaient dans les masures lugubres et les femmes pleuraient silencieusement. Kaede les observait d’un œil inquiet, ces rebuts de la liberté, et songeait aux êtres favorisés qui vagabondaient sur les places élégantes de la ville. Avaient-ils seulement du scrupule ou du remords à penser que leur lumière s’appuyait sur les ombres sales et immenses de la plèbe ?


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Mar 21 Aoû - 20:18



Charades by James Newton Howard on Grooveshark

Une nuit, tandis qu’elle marchait dans les rues obscures, elle entendit un râle de souffrance dans les ténèbres d’une impasse. Ces murmures rocailleux résonnaient comme la respiration d’un monstre endormi dans son antre putride. Kaede, guidée par un bon sentiment, s’avança dans le cul de sac et finit par buter contre ce qui lui sembla tout d’abord un tas de chiffons. Mais il en sortit une telle lamentation que la jeune fille en frissonna d’effroi. Elle s’accroupit devant la créature et souffla :

« — Vous m’entendez ? Est-ce que ça va ?
— Bandages… Mes bandages… »

D’abord, Kaede ne comprit pas sa requête mais soudain, elle fut frappée par la puanteur qui en exhalait. Elle eut un haut-le-cœur, mais tenta de cacher l’expression répugnée de son visage. En prenant une profonde inspiration, elle ôta doucement les chiffons qui enveloppaient la créature agonisante. A force de la dégager de ses vêtements, Kaede discernait les odeurs rances des chairs pourris et des plaies suppurantes et dévoila bientôt un corps couverts de bandages putréfiés. D’un geste qu’elle voulut sûre, la jeune fille découvrit le visage de l’être en décomposition. Elle déglutit péniblement. Le visage était difforme, mutilé et rongé, ou boursoufflé par des pustules immondes. Ses cheveux partaient en lambeaux, comme une part de son nez, qui s’était comme effondré. C’était une face sans sexe, elle ne semblait appartenir qu’à l’agonie et à la mort.

« — Vous êtes un lépreux ? suffoqua Kaede.
— Je ne suis pas contagieuse… Pas contagieuse… Mes bandages… Il faut les refaire, sinon c’est fini… supplia la lépreuse.
— Je doute que vous ne soyez pas contagieuse, ne mentez pas, allons. Je vais vous les refaire. J’espère que vous avez des rechanges. »

Les yeux purulents de la lépreuse se figèrent sur Kaede avec stupéfaction. La jeune fille serra à nouveau les chiffons autour du corps de la malade, qui murmura :

« — Oui, dans le paletot, là… »

Kaede distingua à ses côtés le sac informe dont elle parlait et le posa doucement sur sa protégée. Alors, elle banda ses muscles et prit la femme dans ses bras, en frissonnant de répulsion. Le cœur battant, elle voulait se rassurer en pensant qu’après tout, la lèpre n’était pas très contagieuse. Elle avait déjà croisé quelques lépreux en Azaïr, et Eloy lui avait assuré qu’elle ne risquait rien, tant qu’elle ne les fréquentait pas longtemps, et de très près. Toutefois, elle avait pris garde à bien envelopper cette maudite dans ses hardes crasseuses.

« — Il y a une fontaine, à quelques pas d’ici, je vais vous y mener pour nettoyer votre peau, restez immobile. » lança Kaede.

Elle se leva alors en portant la lépreuse et s’étonna de sa légèreté. Au pas de course, elle rejoignit la fontaine, qui n’était autre qu’une sorte de pompe d’eau courante. Sur son chemin, elle croisa quelques misérables qui, malgré leur ivresse, avaient assez de conscience pour s’éloigner en grognant des insultes. Kaede déposa sa malade contre un mur et ouvrit les vannes de la fontaine. Une eau un peu trouble en jaillit. Après avoir déchiré un pan de son vieux kimono, la jeune fille le gorgea d’eau et se tourna vers la lépreuse. Elle la dégagea à nouveau de ses chiffons et déchira consciencieusement ses bandages, sans pudeur pour un corps qui n’avait plus rien de féminin. L’écœurement faisait trembler ses mains mais elle avait trop d’orgueil pour s’arrêter en si bon chemin. Ce qu’elle avait commencé, elle le finissait. Finalement, elle couvrit ses mains du tissu mouillé qu’elle avait préparé et frotta doucement la peau de la lépreuse en sentant sous ses doigts la moindre excavation pourrie, la moindre bosse purulente, mais elle fronçait les sourcils et persévérait. La femme riait par saccades et marmonnait :

« — Ah, si vous saviez ce que j’en ai à faire de votre charité…
— C’est vous qui m’avez demandé de changer vos bandages, rappela Kaede, sans cesser de la laver.
— Je ne vous ai rien demandé de plus…
— Et moi, je ne vois pas l’intérêt de changer vos bandages en vous laissant purulente à l’intérieur, c’est totalement contre-productif.
— Laissez tomber, allez, je ne crois plus en la bonté des hommes.
— Mais taisez-vous donc. »

Kaede ressentait une certaine irritation à s’occuper d’une personne apparemment peu reconnaissante, mais savait au fond que ce n’était que la honte qui faisait parler ainsi la lépreuse. Elle reconnaissait en son âme qu’elle aussi aurait repoussé le secours, dégoûtée par l’aspect abject et malsain de son propre corps.

« — Néanmoins, c’est intéressant… Les jeunes femmes belles et fraîches comme vous ne supportent même pas ma vision, habituellement.
— Moi-même, je la supporte difficilement, mais j’imagine que votre aspect sera déjà meilleur une fois débarrassé de tout ce sang, ce pus, et cette poussière.
— Et pourtant, fit-elle en riant amèrement. Je vous aime bien, vous ne faites pas d’hypocrisie. Je dois croire à votre bonté d’âme alors ? »

Elle sentit tant d’ironie et de fiel dans les mots de la malade que Kaede soupira de désarroi.

« — Je n’en sais rien, moi, fit-elle, d’un ton passablement énervé. Enfin, puisque vous avez vraiment l’air de vouloir comprendre pourquoi je fais cela, dites-vous que j’ai toujours eu l’habitude de fréquenter la mort et que ma foi, j’en ai peut-être vu des pires que vous. »

En vérité, Kaede n’en était pas certaine, mais elle voulait simplement la paix. D’ailleurs, la lépreuse fut si surprise qu’elle se tut jusqu’à la fin des soins. Finalement, Kaede alla se laver les mains, les avant-bras et le visage à l’eau de la fontaine. Elle se frottait vigoureusement quand elle demanda à la lépreuse qui respirait faiblement près d’elle :

« — Comment vous appelez-vous ?
— Je suis Mâra. Juste Mâra, mon nom de famille n’a plus d’importance depuis que mes proches m’ont laissée pourrir ici. La lèpre enlève tout, vous savez. 
— J’imagine bien, oui… acquiesça la jeune fille, qui avait retrouvé son calme alors que la malade lui adressait davantage de respect. Dites-moi, vous vivez à la rue ou bien… ?
— Oui. » fit-elle, simplement.

Kaede s’assit à ses côtés et toutes deux entamèrent la discussion. Mâra avait apparemment été scientifique dans l’élite de Ventus. Elle était originaire d’un milieu misérable, mais ici, peu importait la classe sociale d’un individu, lorsqu’il avait du talent. Sa mère développa les symptômes de la lèpre, et elle grandit avec elle, abandonnées par un père trop soucieux de sa propre santé et surtout, répugné par l’aspect de sa compagne. Au bout de vingt ans de souffrance terrible, la mère de Mâra mourut et quelques années plus tard, elle réalisa qu’elle souffrait des mêmes symptômes. La communauté scientifique la radia tout bonnement et par les aléas de la vie, elle échoua dans les bas fonds de la cité.

La fin de la nuit réveilla en Kaede son passé obscur. Elle conta son existence à la lépreuse, qui l’écouta avec gravité. Kaede vit au fond des orbites osseuses de la malade s’allumer un vif sentiment d’envie, mais plus intense encore, un feu de respect et de sympathie.
Au petit matin, elle amena Mâra à la roulotte, avec la ferme détermination de la mener au moins jusqu’à Aquaria, où elle trouverait asile et confort. Hana et Seiren protestèrent de cette décision. Il était impensable de dormir et de vivre aux côtés d’une lépreuse, au risque d’attraper la maladie tôt ou tard. Ophélia appuya la demande de sa sœur, trop émue par le sort de cette femme pour l’abandonner sur la route. Kaede grommela et, devant l’insistance de ses deux serviteurs, elle dressa une cloison en bois dans la roulotte pour la diviser en deux espaces de vie, l’un sain, l’autre moins. Cela ne satisfit qu’à demi Hana et Seiren. La superstition les avait convaincus du mauvais présage qu’était le passage d’un lépreux, et ils souffraient de devoir véritablement vivre avec ce genre de malade. Mais enfin, Kaede coupa court à leurs jérémiades, irritée par la bêtise des gens illettrés.

Leur route vers Aquaria fut plus maussade en ses débuts. Kaede était songeuse et ombrageuse, elle avait des remords à repenser à Ignis et se suspectait de n’agir que par intérêt en amenant Mâra avec elle. Pourtant, elle ressentait bien de la pitié pour la lépreuse et chaque jour, lavait son corps putride et refaisait ses bandages. Mais chaque fois qu’elle demandait à Mâra de l’entraîner à tirer à l’arquebuse, elle savait qu’il traînait encore en son être des restes rancis de son orgueil et de sa malveillance. C’était plus fort qu’elle. Quant à Ophélia, elle avait plaidé en faveur de la lépreuse auprès de Hana et de Seiren, mais elle en venait presque à le regretter tant Mâra était sarcastique à son égard. La sœur blonde de Kaede était l’incarnation-même de l’espérance, de la croyance en l’humanité, et la malade ne pouvait s’empêcher de l’ironiser.
Toutefois, au bout de quelques jours, les voyageurs s’accoutumèrent les uns aux autres, Mâra se faisait moins acerbe, Hana et Seiren moins antipathiques, Kaede plus tranquille et Ophélia plus aimante. Le chemin adoucissait leurs mœurs.

Ils étaient encore bien loin d’Aquaria quand Hana fit remarquer à Kaede que le corps de sa sœur s’était épanoui. Ses jambes et ses bras avaient un galbe plus généreux, son visage, une largeur heureuse, et son ventre s’était visiblement arrondi. Il fut difficile de faire admettre à la jeune fille qu’elle était enceinte. Hana ne put l’ausculter : Ophélia était si terrifiée à l’idée de porter un enfant de son tortionnaire qu’elle s’était enfermée dans la roulotte jusqu’au soir, pour consumer sa tristesse dans les larmes. Elle l’avait suspecté, au fond, car il n’y avait qu’elle qui avait vu évoluer pas à pas sa physionomie, mais jamais elle n’avait voulu l’accepter. Elle s’endormit, ivre de pleurs. Le lendemain, elle accepta d’être examinée par la vieille nourrice qui décréta qu’elle en était à sept mois de grossesse. Son tour de taille n’était pas si développé, et Hana craignit que le déni d’Ophélia la conduisît à la fausse couche. Mais quand ses seins se gonflèrent dans son corsage et nuancèrent le parfum d’Ophélia avec la douce odeur du lait maternel, la nourrice se rasséréna.
Kaede cherchait à surmonter sa propre horreur de voir son sang mêlé à celui d’un cousin lubrique, mais elle ne voulait pas que sa sœur souffrît de cette situation. Son corps allait recueillir le fruit d’une union détestable et sanglante. Cela, Kaede ne pouvait pas le lui dire en face, alors elle enterrait son fiel dans son cœur et rassurait Ophélia sur son sort. Cet enfant ne serait pas vraiment le fils d’Antarès, après tout, il n’aurait de commun avec lui que le sang. Son âme, son cœur et son esprit appartiendraient aux Azaïr.
Quand il naquit, la troupe avait passé les frontières d’Aquaria. Ophélia avait accouché dans la souffrance et avait craint, pendant tout son effort, que le visage d’Antarès parût lorsqu’elle découvrirait son enfant. Toutefois, lorsqu’elle l’eut dans ses bras, son visage s’épanouit et elle put sourire sereinement. Kaede s’en approcha avec méfiance, mais en voyant l’enfant, sa crainte se dissipa. Il avait le visage fin d’Ophélia et les cheveux noirs des Azaïr, de Mariko, d’Atrée, de Kaede elle-même. Ses yeux étaient du même or que ceux de Golbez. Le sentiment qu’avait éprouvé le Prince à la vision de sa fille se révéla à Kaede, qui fut emplie de la même passion obscure et de la même espérance. Lorsqu’elle baissa les yeux vers le sexe de l’enfant, elle reconnut toute l’ironie de la situation. C’était un garçon.

« — Il s’appelle Shin, dit Ophélia, en caressant tendrement les cheveux de son bébé. Notre père l’aura longtemps attendu, et s’il ne l’a jamais vu, nous lui ferons honneur. Il apporte un nouvel horizon à notre famille… Il n’est que mon fils, il n’est qu’à nous, je jure qu’il n’appartiendra jamais aux parents d’Antarès, à tous ces Ignis barbares. Nous nous reconstruirons avec lui. »

L’enfant ressemblait si peu à Antarès qu’il ne venait pas à sa mère l’idée de le haïr. Par sa physionomie, Shin appartenait aux Azaïr. L’amour malsain qu’elle portait à Antarès s’était déjà peu à peu évanoui avec le voyage, et Kaede la soignait avec tant de bienveillance qu’Ophélia n’aurait su lui préférer un homme mort qui lui avait en outre volé son enfance. La passion qu’elle ressentait pour Antarès, la jeune mère la reporta pour son fils nouveau né. Le surgissement de ce nouvel être, si profondément lié à elle, l’accaparait toute entière. Elle n’était pas faite pour vivre dans l’amertume. Kaede savait que le cœur de sa cadette serait toujours hanté par le souvenir et la mélancolie, que la chute de Yaegahara avait changé toutes ses convictions, mais Ophélia avait transformé la peur qu’elle avait de son fœtus en espérance et en bonheur. Elle aurait toujours sa part d’ombre, mais elle avait découvert la lutte pour vivre dans la lumière.

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A Aquaria régnait une méfiance discrète envers les Ignisiens. Dans la rue, la plupart des passants observaient de biais la famille Azaïr et ses serviteurs, puis se serraient aux côtés de leur compagnon de route et baissaient la tête pour chuchoter mille calomnies. Mais Kaede ne s’en formalisait pas. Aquaria avait été bien plus tolérante à leur égard que ne l’avaient été Ventus ou même Terra. En toute connaissance de cause, les Aquarians leur avaient ouvert leur porte et les avaient logés quelques temps dans un établissement de charité. Kaede avait trop de fierté pour accepter cette offre plus d’une semaine, et s’empressa de trouver un travail pour payer une location en bonne et due forme. Cassandra Loxias, une prêtresse fortunée, leur accorda quelques chambres de sa demeure en échange d’une pension. Quant à Mâra, Kaede trouva un hospice qui l’accueillit avec bonté et lui offrit de l’attention et des soins. Souvent, la jeune voyageuse lui rendait visite et constatait à quel point la vie à Aquaria grandissait la lépreuse. Enfin considérée comme femme par une communauté, son caractère sarcastique se sociabilisait, et son ironie prenait un tour plus agréable. Elle s’épanouissait à nouveau, et s’il n’y avait pas eu les douleurs de la progression de sa maladie, Mâra aurait oublié qu’elle avait été le monstre, la paria, la lépreuse.

L’existence que menaient les Aquarians fut d’abord un véritable mystère aux yeux de Kaede. Elle se levait dans le silence absolu de l’aube, revêtait son kimono calmement et mangeait sous la douce lumière du matin. Cassandra lui tenait souvent compagnie et observait avec intérêt sa façon de préparer le thé, de s’asseoir au sol et de saisir avec deux baguettes le riz, les crudités et le poisson dans son bol de porcelaine. La prêtresse quittait son hôte lorsqu’elle avait achevé son repas et disparaissait dans son église, où elle ordonnait que l’on sonnât les cloches. C’était toujours un moment troublant pour la jeune Ignisienne qui s’immobilisait dans ses préparatifs pour écouter l’appel de la prière aux brebis de la cité. Les cloches de Cassandra ne sonnaient pas seules au petit matin : Aquaria toute entière retentissait et vibrait du son cuivré des églises. Certaines avaient la voix forte et autoritaire des grands vents sur la mer, les autres, comme celle de Cassandra, avaient les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé. Toutes ces églises et toutes leurs cloches se répondaient dans la cité sainte et les milles échos des grandes places blanches et des ports ouverts sur l’océan se les renvoyaient en murmures confus et répercutés, mêlés avec le mugissement du vent auroral et les milles reflux sonores de la mer. Au moment où Kaede allait quitter le foyer, il se faisait un moment de silence, et un nouveau bruit, plus doux, plus mélancolique et plus grave, remplissait la ville : c’était le chant des psaumes, qui, s’élevant de chaque église, de chaque oratoire, de chaque monastère, se mêlait et se confondait en montant jusqu’à Kaede comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule et vaste plainte mélodieuse de la cité toute entière, qui venait de prendre une âme et une voix. Puis un nuage d’encens montait de chaque toit, sortait de chaque église, et parfumait cet air que les anges auraient pu respirer, et qui n’était pourtant que le lot de la seule Kaede qui se dirigeait vers le port en sillonnant les rues désertes.
Elle ne comprenait rien à la foi qui, à chaque heure de prière, attirait des nuées de croyants dans les églises. Elle observait ces phénomènes avec une attention incrédule, un peu comme un scientifique examine le saumon remonter instinctivement la rivière jusqu’à son lieu de naissance. C’étaient là des faits mystérieux qu’elle n’aurait su expliquer. Les idées, le rêve, la poésie, la religion en somme, cela entretenait l’espoir dans le cœur des hommes, mais sans réalité ou surgissement concret, l’espoir se consumait et les hommes faisaient alors face à un monde solitaire et à des cieux sans divinité. Et pourtant, pendant combien de siècles les églises d’Ehol avaient-elles séduits les hommes ? Leur avaient-elles montré des miracles qu’Ignis ou Ventus n’avaient su voir ? Kaede finit par comprendre que les Aquarians considéraient toutes les choses de la terre comme des créations du divin, des révélations perpétuelles, et que la simple existence leur était une preuve suffisante pour perpétuer leur foi et leur enthousiasme. Si elle avait pu saisir qu’avec le temps et leur culture, les Aquarians de toute génération avaient convaincu leur peuple du bien fondé de leur pensée, elle ne pouvait voir à travers leurs yeux et ne sut jamais contempler autour d’elle la consécration d’une volonté supérieure.

Les premiers mois à Aquaria furent difficiles à vivre pour Kaede. Son athéisme l’excluait du monde mystique qu’elle devait pourtant intégrer pour vivre heureuse et sereine. Les habitants de la cité sainte ne lui adressaient qu’une parole distancée et polie, et s’il n’y avait pas eu Ophélia, Mariko, Hana et Seiren pour vivre à ses côtés, Kaede aurait connu la solitude et l’incompréhension achevées. Du reste, ses peurs nocturnes ne l’avaient pas abandonnée : le moindre bruit la sortait de son sommeil, faisait battre son cœur à la chamade et l’oppressait jusqu’à la fin de la nuit. Elle vécut dans une insomnie perpétuelle et dans des rêves de sanglants assassinats. Ophélia vécut plus facilement son insertion à Aquaria. De nature plus douce, elle avait aussi besoin de réconfort et d’assurance depuis la chute de Yaegahara et Cassandra lui offrait la bonne parole d’Ehol avec compassion. Ophélia l’écoutait en berçant son nourrisson et s’imprégnait de ses prières et de ses conseils avec émotion. Elle se retrouvait dans les cultes d’Aquaria et depuis la naissance de Shin, avait décidé de dévouer sa vie à l’amour et à l’empathie. L’assurance qu’un dieu existât lui mettait le baume au cœur et l’aidait à surpasser les durs aléas de son passé. Kaede ne lui reprochait rien et l’écoutait parler de ses croyances nouvelles avec un amalgame d’amour et de crainte. Elle ne comprenait pas Ophélia et considérait toutes ces pensées comme de folles illusions, mais elle ne se sentait pas le droit de détruire ses efforts pour reprendre le cours d’une existence heureuse. Elle enfermait sa vérité au fond de son cœur et souriait à sa sœur tandis qu’elle exaltait les vertus d’Ehol.
Mariko, elle, s’amusait comme une folle. Superstitieuse à souhait, elle trouvait en Aquaria, ses églises et ses mythes une nouvelle pitance pour son imagination. Kaede ne pensait pas une seconde que sa grand-mère crût tout ce qu’elle débitait et cela la rassurait un peu. Mariko avait toujours aimé se donner des artifices et se parait de ses nouvelles superstitions comme de bijoux tout juste acquis.
Quant à Hana et Seiren, ils ne se préoccupaient pas de ces divergences spirituelles. Hana avait trouvé un emploi de cuisinière dans un restaurant et Seiren y travaillait également en tant que serveur. Les difficultés de leur existence commune semblaient les avoir rapprochés, malgré leurs disputes qu’ils perpétuaient dans un souci coutumier. Ils n’aimaient pas se sentir dépaysés. Leur relation avec les Azaïr demeurait la même et ils se consacraient à leurs tâches avec la même servilité zélée. Rien ne les surprenait plus. Du reste, ils n’étaient que de petits plébéiens sans histoire, n’allaient pas contredire quiconque sur ses croyances étant eux-mêmes très superstitieux, et s’intégraient donc parfaitement au train de vie d’Aquaria, quoiqu’ils n’allassent pas à l’église.

Kaede travaillait dans un important chantier naval d’Aquaria, sous la direction d’un maître charpentier gouailleur aux plaisanteries douteuses du nom de Vasco Dias. C’était un homme bien bâti, aux cheveux blonds et désordonnés, que l’on entendait invectiver ses ouvriers de l’autre bout du port. Sa voix avait une puissance particulière et des nuances rocailleuses, elle sortait de sa poitrine comme le bruit terrible d’une mécanique d’acier, à la fois sûre, sans défaillance et ponctuée d’enrouements rauques. Les traits de son visage et sa constitution toute entière répondaient à cette incarnation de la force tranquille et cocasse : il avait le front large, les sourcils bas et les yeux petits, un long nez convexe et une large bouche, un cou immense et tortueux de veines et de muscles, des mains immenses et des bras colossaux.
Lorsque Kaede, qui n’était après tout qu’une minuscule gamine de dix-sept ans, s’était présentée à Vasco, il avait éclaté d’un grand rire sonore qui avait rebiffé la jeune fille. Toutefois, lorsqu’elle avait ôté son kimono sous le soleil de plomb et qu’il avait pu voir les muscles secs et bien dessinés de son dos et de ses bras, ses cicatrices nacrées et les traces de brûlures qui nuançaient la blancheur de sa peau, il s’était tu et l’avait mise à l’ouvrage avec les autres hommes. Kaede avait un corps forgé et pétri dans la force d’Ignis. Elle n’avait certes pas une carrure exceptionnelle, mais chaque muscle, chaque tendon et chaque articulation de sa physionomie avaient été travaillés de sorte que tout son corps fût exploitable à la guerre et au labeur. Une bande de soie serrée autour de la poitrine, Kaede travaillait avec ardeur et énergie. Elle allait et venait à grandes enjambées dans le chantier naval, elle écoutait attentivement les injonctions de Vasco puis elle s’asseyait sur des poutres pour les scier ou les polir, elle grimpait sur les coques des navires, s’accrochait comme une acrobate pour clouer les planches, rejoignait les tisseurs et cousait les voiles, elle apprenait à faire les nœuds, trimait, s’écorchait les mains sans broncher et rentrait exténuée chez Cassandra.
Vasco observait avec fascination cette jeune fille au regard d’ambre, au corps souple et puissant et au passé trouble. Lorsqu’il avait un peu de temps pour elle, il s’installait à ses côtés et l’aidait à son travail en cherchant la discussion. Kaede s’en amusait et entretenait le mystère autour de sa personne avec une espièglerie qui n’échappait pas à Vasco. Il en riait et se retrouvait toujours à parler de lui-même tandis que Kaede se taisait sur sa propre histoire. Elle s’intéressait réellement au travail des constructeurs de navires. En Azaïr, les pêcheurs de la côte n’avaient pas de voiliers aussi perfectionnés, et elle rêvait parfois qu’elle revenait là-bas pour fonder un chantier naval et subvenir à leurs besoins… Alors, elle étudiait intelligemment le moindre nœud, le moindre emboîtement de pièces en bois, le moindre détail en somme, et dessinait des croquis avec intérêt. Ses connaissances étaient bien limitées par sa seule approche empirique et ouvrière, mais en analysant chaque élément, elle parvenait à se faire une idée du fonctionnement général des bâtiments de Vasco.

Un soir, elle surmonta sa fatigue et supporta son corps moite et courbaturé pour entamer une discussion avec le maître charpentier, assis sur une digue du port.

« — J’ai entendu dire que tu v’nais d’Ignis, avec ta famille et tes serviteurs. » lança soudain Vasco, en la scrutant d’un œil captivé.

Le cœur de Kaede bondit dans sa poitrine, elle battit des paupières et perçut une contraction nerveuse dans sa joue.

« — C’est vrai ? »

Elle avait espéré qu’il ne posât pas cette question qui risquait d’ébranler leur amitié naissante. Toutefois, lui mentir n’était pas le secours le plus judicieux qui fût : s’il advenait qu’il connût un jour la vérité, qui saurait s’il lui pardonnerait son boniment ? Elle soupira et évita son regard, pour se jeter dans la contemplation éperdue de la ligne d’horizon, qui se perdait entre l’azur céleste et la clarté de la mer.

« — Oui, c’est vrai.
— Alors raconte-moi. »

Elle eut un sursaut de surprise et considéra longuement Vasco. Sa curiosité était sincère, elle le voyait dans le pétillement de ses yeux.

« — Cela ne t’inspire donc aucune méfiance, aucun mépris, aucune peur, Vasco ? s’exclama Kaede, submergée par l’étonnement.
— Oh, non, non, bien sûr que non. Tu sais, avant d’être charpentier, je suis navigateur. C’est moi qui ai conçu les navires d’Helmunt Jon, et j’ai fait partie de son équipage. Nous avons fait le tour du monde, oui, m’dame, même si, faut l’avouer, c’était bien difficile, malgré la qualité de mes navires. Nous n’avons pas rencontré de terres, jusqu’à arriver à Terra, et nous étions partis de Ventus. Mais enfin, j’en ai profité pour vadrouiller un peu sur le continent, et j’suis passé par Ignis. J’ai rencontré ton peuple, je l’ai fréquenté. La vie est rude chez toi, mais je n’irai pas jusqu’à dire que vous êtes tous des fous sanguinaires ! »

Il eut un rire rocailleux et Kaede parvint à lui sourire, heureuse de le voir se débarrasser si aisément du plus gros préjugé au monde.

« — Arrête de me faire divaguer, raconte-moi donc comment une Ignisienne peut se retrouver ici, à Aquaria, ça me paraît impensable.
— J’aurais beaucoup à raconter, dit-elle, lentement. Sur la raison de notre départ, sur la façon dont nous avons traversé les frontières, sur notre voyage tumultueux à travers Terra et Ventus… Mais toute histoire, tout secret a son prix. Que me donneras-tu en retour ? »

Il sourit et demanda d’un ton complice :

« — Que veux-tu donc ?
— J’aimerais que tu m’enseignes les mystères et les techniques de ton art, je voudrais être maîtresse d’un savoir égal au tien. »

Il faillit éclater de rire.

« — La plupart des filles de ton âge réclameraient un nouvel éventail ou une robe. Mais t’as l’art de me surprendre.
— Acceptes-tu mon prix ?
— Certes. Mais qu’est-c’que tu f’ras de telles connaissances, dis-moi, t’as l’intention de monter une concurrence déloyale dans l’coin ? demanda-t-il, avec humour.
— Je suis simplement curieuse. Et sait-on jamais, si je retourne un jour en Ignis… »

Kaede et Vasco se serrèrent la main avec un sourire cordial ; le marché était conclu. Les jours passèrent. Pendant qu’elle accomplissait les taches qui nécessitaient peu d’efforts intellectuels, la jeune fille contait au maître charpentier quelle avait été sa vie jusqu’à sa rencontre. Vasco était envoûté, il l’écoutait sans perdre un mot de son récit et avait peine à croire qu’une fille aussi jeune pouvait avoir tant vécu. Il savait ce qu’était l’aventure, le danger, la mort et la souffrance : faire le tour du monde sans escale avait été une entreprise terrible et s’il avait souvent vu le visage osseux de la Mort se pencher sur lui, il avait surtout regretté de nombreux compagnons. Le manque d’eau douce, de vivres, le scorbut, les noyades et les tempêtes lui avaient forgé un esprit et un corps rudes et impavides, il connaissait la souffrance dont Kaede lui parlait. Mais lui avait eu la foi pour supporter le voyage, il avait tenu en regardant l’horizon bleu et le ciel céruléen, et en pensant que la volonté d’Ehol était partout. Il avait accepté les aléas de son destin car quel qu’il fût, bon ou mauvais, il était l’ouvrage du Dieu et Vasco en était glorieux. Kaede, elle, avait traversé environ sept ans d’horreur permanente et n’avait jamais eu de religion ou de croyance pour espérer, et pourtant, son orgueil dépassait tout ce qu’il avait rencontré jusque là. A Ignis, la douleur à la douleur s’enchaînait, le jour succédait au jour, et la peine à la peine. Bornée dans sa nature, infinie dans ses vœux, Kaede lui semblait une déesse tombée qui se souvenait des cieux. Paradoxalement, il la respectait pour l’alliance de son esprit d’aventure et son athéisme, qui était l’expression propre d’une âme belle et puissante.
Le reste du temps, Vasco faisait visiter à Kaede les moindres recoins de son chantier naval, en expliquant l’évolution de ses techniques de fabrication. La forme de ses navires et leur équipement dépendait essentiellement de la mer où ils devaient voguer et là, c’était l’expérience du marin qui parlait. Dans les golfes larges et avancés de Ventus et de Terra, ou bien dans le couloir maritime entre le continent d’Ignis et son île principale, Vasco préférait ne plus faire voguer de galères, navires sans voiles, certes indépendantes du vent et très mobile, mais fragiles du fait de son étroitesse et peu adapté au transport des marchandises. Cependant, disait-il, si les conflits reprenaient, ce serait des galères qu’il suggérerait à ces golfes, car elles étaient nées pour servir des intérêts guerriers, pouvaient éperonner les navires adverses et se déplacer au gré de leur commandant. En vérité, Vasco ne fabriquait plus désormais que des navires à voiles. Natif du nord du continent, il avait d’abord adapté ses bâtiments au large, à la mer tumultueuse et aux vents puissants. Les navires de ses ancêtres n’avaient eu souvent qu’un mât, dont la voile carrée était suspendue à la vergue pour tirer pleinement profit du vent et permettait des manœuvres relativement précises. Ils bénéficiaient aussi du gouvernail d’étambot, relié à une barre qui permettait des manœuvres plus aisées, et du bordage à clins qui superposait les planches de la coque pour obtenir une meilleure étanchéité. Les premières inventions nautiques de Vasco se caractérisèrent par l’ajout de mâts sur ses voiliers, par le fractionnement de leur voilure et la solidification de ses coques. Par la suite, il voyagea jusqu’aux golfes d’Albion, où il rencontra d’autres maîtres-charpentiers et s’entretint avec eux de leurs techniques de fabrication. Leur bordage était à franc-bord, c’était-à-dire qu’ils juxtaposaient les planches de leur coque et créaient de l’étanchéité en colmatant les interstices avec du goudron, de la bourre et du chanvre. Ils admirent la supériorité de la technique de Vasco quant au bordage septentrional, plus habile, moins fragile dans les mers violentes et moins gourmand en matériaux. Vasco remarqua cependant l’intelligence de leurs voiles triangulaires, soutenues par des vergues obliques : elles offraient au navire une très grande maniabilité et permettait de remonter les mers en dépit du vent contraire, ce que les navires de Vasco ne pouvaient réaliser. Avec les voiles triangulaires, il suffisait de prendre le vent de côté et de remonter en dents de scie. Toutefois, même si elles convenaient aux vents changeants et permettaient de fuir facilement un danger ou de poursuivre la route prévue en dépit des mauvaises conditions météorologiques, ces voiles triangulaires capturaient moins de force au vent. De retour en Aquaria, son imagination et son inventivité s’enthousiasmèrent, il étudia tous ses croquis et fit naître avec ses associés un nouveau type de navire : la caravelle.
Il montra à Kaede tous ses anciens modèles de navires, pour finalement arriver devant le joyau de son chantier. La caravelle avait un profil élancé, mais sans excès, c’était un bâtiment élégant, trois fois et demi plus long que large. Il l’avait évidemment équipée de son fameux bordage à franc-bord, qui lui offrait une étanchéité à toute épreuve, de son gouvernail d’étambot, et avait associé les voiles triangulaires des golfes aux voiles carrées septentrionales. La caravelle avait un faible tirant d’eau et pouvait s’approcher extrêmement près des côtes, ou remonter des fleuves. En substance, c’était un navire rapide, léger, étroit et maniable, le meilleur que l’on ait produit jusqu’ici. Vasco avait fièrement annoncé à Kaede que c’était ces navires-là qui avaient mené Helmunt Jun de Ventus à Terra. Toutefois, si ce navire avait été parfait pour les explorations maritimes, il avait été rapidement rendu inutile lorsque tout aventurier renonça à trouver d’autres terres qu’Albion sur le globe.

« — Mais enfin, ce n’est pas possible qu’Albion soit le seul continent de ce monde, protesta Kaede, qui était peut-être la meilleure personne pour en parler. Ecoute, partout, la terre est vivante. En Azaïr, les éruptions volcaniques et les séismes façonnent toujours de nouvelles formes au pays et surtout, de nouvelles îles. L’activité de la terre est telle qu’il existe forcément au moins quelques îles dans le vaste océan !
— Sûr’ment, mais c’est pas prouvé, et étant donné l’approche de la fin du traité de paix en Albion, je’suppose que les politiciens ont aut’chose en tête, et d’autres endroits stratégiques où placer leur argent, t’vois c’que j’veux dire ?
— Oui, je vois.
— Actuellement, on m’commande surtout des navires de commerce, voire des navires de guerre. Les pays s’arment en prévision des conflits à v’nir, et faut pas s’leurrer, y en a aura forcément. »

Kaede garda le silence et Vasco la mena jusqu’aux navires que les ouvriers construisaient avec ardeur. Sa caravelle s’était adaptée aux besoins des acheteurs : le maître-charpentier l’avait agrandie, élargie afin de transporter plus de marchandises et il y avait ajusté trois mâts.

Pendant de longs mois, Vasco forma Kaede à la technique nautique et elle s’y appliqua méthodiquement, en songeant à un avenir peut-être improbable en Ignis. Elle cachait son mal du pays à sa famille, à Hana et à Seiren mais au fond d’elle, elle souffrait de ne pas être éveillée chaque matin par le soleil caressant d’Azaïr et de ne pas respirer l’air de ses montagnes, elle regrettait douloureusement la sympathie et le respect de ses sujets et les chevauchées en un territoire connu, dont la beauté l’émouvait plus que n’importe quelle autre personne. Elle se plaisait alors à échafauder des plans entreprenants et audacieux pour retrouver sa gloire d’antan et l’amour de ses hommes. Elle se voyait déjà bâtir un chantier naval sur la côte et exploiter l’archipel immense, elle envisageait déjà d’enrichir et d’élever moralement, spirituellement et heureusement ses pêcheurs pauvres et même Azaïr tout entier. Lucius lui manquait, aussi. L’absence de ce cousin, presque de cet alter ego qui partageait tacitement avec elle ses états d’âmes et ses pensées, lui infligeait la plus douloureuse des solitudes.
Elle rêvait, s’évadait, et sur un carnet dessinait ses inventions diverses. Au bout de sa première année d’apprentissage avec Vasco, Kaede avait déjà en tête mille idées d’innovations de navires, qu’elle avait partagées avec le maître charpentier. Il y avait fort réfléchi, puis avait accepté de tenter l’expérience d’en construire un. L’élaboration d’un concept aussi nouveau devait s’étendre sur un an. Le bordage et la coque elle-même étaient différents de ce qu’il avait toujours conçu et même si Kaede avait une idée précise en tête, il n’était pas facile de s’en imprégner. Elle appelait cela « la technique des cloisons étanches » : la coque fonctionnait sur un système de caissons, si un ou deux d’entre eux étaient endommagés, l’eau ne pénétrerait pas dans les autres et le navire serait toujours à flot. Vasco avait trouvé le concept extraordinaire et avait loué quelles géniales étincelles pouvaient illuminer l’esprit des jeunes gens. Les mâts et les voiles avaient également trouvé une originalité dans l’intelligence azarienne de Kaede. Le gréement du navire se composait d’une ou de plusieurs voiles entièrement lattées et compensées. La voile devait se gonflait à côté du mât et dépasser légèrement de celui-ci, comme une coquille de tissu. Mais la plus grande nouveauté était bien l’utilisation de lattes, prévues en bambous, relativement lourdes qui, tenues au mât, raidissaient la voile, tenaient sa forme et encaissaient la force du vent. La jeune fille s’était inspirée du modèle des portes coulissantes de son pays, qui alliaient le papier fragile au bois solide et flexible, pour imaginer ce genre de voilure. Chaque latte avait sa propre écoute et l’orientation de la voile était maintenue par leur réseau qui se liait à un cordage principal. Ces renforts devaient permettre à la voilure d’être durable face aux grands vents, mais également très maniable. Ce navire, que Kaede avait baptisé la « jonque » selon un terme azarien, était également plus ambitieux que n’importe quelle caravelle de Vasco en ce qui concernait ses dimensions. Une jonque devait être bien quatre à cinq fois plus grande qu’une caravelle, ce devait être un bâtiment de commerce ou de combat hors norme : cent quarante mètres de longueur au bas mot.
Les ouvriers aquarians acceptèrent le défi avec amusement : c’était une construction qui les changeait de leur ordinaire et il aurait été stupide de cracher dessus. Kaede eut une certaine fierté à les voir se mettre à l’ouvrage, s’acharner sur des arbres immenses dont ils tiraient des lattes et des planches, coudre sans relâche des voiles immenses, et réfléchir furieusement sur le système des cloisons étanches, pour réaliser une œuvre sortie tout droit de son intelligence. Elle retrouva un sentiment de puissance qui l’avait quittée depuis son départ d’Azaïr et en jouit pleinement en les accompagnant au labeur.

Quand elle rentrait chez Cassandra, Kaede se reposait quelques temps et buvait une tasse de thé vert dans le salon sobrement décoré de la prêtresse. Puis elle sortait dans le jardin fermé et, entre deux massifs de roses, elle retrouvait l’harmonie de son corps et embrassait les idéaux de combat d’Haku. Elle accordait une grande importance aux retrouvailles avec son moi physique : elle ressentait alors sa véritable appartenance à la terre et au monde, elle éprouvait sa place dans un tout composite mais absolument lié, et exploitait pleinement ce savoir instinctif. La conscience de la vie à part entière de son corps et de celui des autres était un avantage sans pareil au combat. Toutefois, cela représentait également une jouissance profonde du mouvement, de la chaleur, de l’ardeur en somme, du bouillonnement de la vie.

Après cela, elle regagnait un esprit alerte et se joignait à Cassandra dans son bureau pour étudier avec elle. La prêtresse restait assez mitigée en ce qui concernait Kaede. La jeune fille avait manifesté un extraordinaire désir du savoir, mais la femme sainte n’aurait pu dire s’il était intéressé ou non. Ses connaissances de la langue ancienne s’approfondissaient avec sa ténacité et son goût pour son étude. Il arrivait qu’elle s’endormît sur ses grimoires, sous le regard bienveillant de la prêtresse. Masi Kaede était athée, et Cassandra ne pouvait comprendre quel intérêt elle pouvait donc trouver au vieux verbe, hormis celui de la puissance magique, ce qui s’associait souvent au conflit armé. Pour une prêtresse d’Aquaria, ce comportement était totalement répréhensible, mais Cassandra ne se résolvait pas à interrompre la jeune Ignisienne dans ses recherches. Kaede lui avait avoué honnêtement qu’elle recherchait dans les livres d’Aquaria une meilleure maîtrise de la magie pour exploiter plus férocement encore son mana. Toutefois, il s’avérait qu’une telle intention, si elle était obscure et peut-être un peu égoïste dans le fond, servait principalement les intérêts d’Ophélia et de Shin. Depuis les événements terribles de Yaegahara, le viol de sa sœur, la bataille et la naissance de l’enfant, l’aînée des Azaïr avait dédié son existence et sa puissance à ce qui restait de sa famille, et en particulier à la protection d’Ophélia. D’ailleurs, la belle blonde fut la première à bénéficier de la nouvelle puissance de Kaede qui, pour assurer de la survivance de sa cadette, avait appris à effectuer des pactes. Dans les trois premiers mois de leur séjour à Aquaria, la magicienne scella sa sœur. Songeant à un possible retour en Ignis où ces pratiques étaient interdites, Kaede avait choisi un emplacement discret pour le tatouage : elle l’avait créé sur à même le crâne d’Ophélia, sous son cuir chevelu blond, dans des couleurs timides. Par la suite, la jeune fille développa un don que Kaede et Cassandra jugèrent extrêmement puissant. En plongeant ses yeux dans le regard d’autrui, elle était capable de lire leurs pensées primaires, celles qui passaient furtivement dans leur esprit, des idées de l’instant qui lui permettait d’anticiper toutes leurs paroles, et tous leurs mouvements. D’autre part, elle avait acquis la possibilité de projeter ses propres pensées dans l’âme de l’individu qu’elle regardait dans les yeux. Avec beaucoup d’entraînement, Kaede lui fit remarquer qu’elle pourrait s’en servir à des fins suggestives et persuasives, afin de manipuler l’autre, s’il s’agissait d’un adversaire. Mais un lien de pensée plus étroit encore s’était formé entre les deux sœurs. Ophélia parvenait à lire l’esprit de Kaede et à lui parler par télépathie, où qu’elle fût, sans le moindre contact visuel. Un tel pouvoir ne fut pas sans difficulté pour la nouvelle pactisante, qui dans ses débuts ne cessait d’entendre des voix de toute sorte lorsqu’elle sortait dans la rue ou même à l’intérieur de la maisonnée. Elle dut apprendre à fermer son esprit pour ne pas devenir folle, ce qui fut l’affaire de plusieurs jours d’extrême concentration et de solitude tant elle ne pouvait supporter la présence d’un autre être qu’elle-même. Lorsqu’elle y parvint cependant, Ophélia ressentit pour la première fois ce qu’était la puissance dont sa famille et chaque Ignisien n’avaient cesse de parler. Alors, son cœur s’en délecta comme d’un met interdit et se gorgea de la fierté d’être enfin capable de se défendre elle-même et de protéger son fils par ses propres moyens.

Après un an qu’elle avait souhaité passer constamment auprès de son bébé, Ophélia avait décidé de se retrousser les manches également. Depuis sa grossesse, puis la naissance de Shin, elle avait gagné en maturité et en courage ; elle était mère, à présent, et toute jeune qu’elle était, entrait dans le monde rude et laborieux des adultes. Elle entra au service d’un des plus grands bains thermaux d’Aquaria et commença à travailler avec le même zèle et le même empressement que sa sœur. Elle se levait à l’aurore avec Kaede qui la regardait fièrement prendre des initiatives et épanouir finalement sa force de caractère. Puis elle s’habillait rapidement, allait écouter la messe du matin et, vers sept heures du matin, prenait la route de son lieu de travail, laissant Shin aux bons soins de Cassandra. Son métier ne réclamait pas autant d’efforts physiques que celui de Kaede, mais elle était aux ordres d’une vieille harpie exécrable et autoritaire : elle devait se démener à travers toute la station thermale, ne jamais perdre de temps, ne jamais discuter, et sans superflu, frotter, astiquer, chauffer parfois artificiellement l’eau des bains fermés, accueillir les visiteurs et masser des corps endoloris. Lorsqu’elle rentrait au foyer, elle n’avait plus que la force de s’occuper de Shin et ne désirait plus que cela.

Une autre année s’écoula et les habitudes s’ancrèrent, sauf peut-être pour Kaede, qui rêvait perpétuellement de leur retour à Ignis. Elle économisait autant d’argent qu’elle le pouvait et accumulait ses gains avec le trésor d’Atrée. Avec autant de richesses, elle était convaincue de pouvoir reconstruire l’empire perdu de son père, ce n’était qu’une question de volonté. Une fois que la jonque fut achevée et que les ouvriers eurent déployé de grandes voiles pourpres en l’honneur de Kaede, la jeune fille s’enferma dans des songes plus ombrageux encore, et Vasco n’eut pas de peine à le remarquer.

« — L’navire marche comme prévu, pourtant, pourquoi t’as l’air si désappointé ? demanda-t-il, un jour.
— Justement parce qu’il fonctionne…
— Eh ben ?
— Eh bien je pense à Azaïr, je pense à mon peuple, je pense aux innovations et aux soulagements que je peux lui apporter, quand je vois cette jonque, Vasco.
— Si ton cœur t’invite à partir, Kaede, il le faut. J’sais qu’t’aimes pas quand j’dis ça, m’enfin, la voix qu’on entend dans son cœur, c’est le souffle du dieu.
— Hmf… ! fit-elle, en étouffant un rire et en faisant un geste d’exaspération feinte.
— Et puis, bon, en échange d’un prix que j'te f'rais modeste, je pourrais te donner ta jonque pour le ch’min du retour, ce s’rait plus sécurisant, qu’est-ce t’en penses ?
— Il me faudrait alors un équipage.
— J’en serais, avec quelques de mes hommes, du moment qu’on trouve par chez toi un bateau pour revenir en Aquaria. »

La proposition de Vasco alléchait Kaede mais elle la repoussa en pensant à Ophélia et à Shin. Elle avait quitté Ignis avant tout pour sa cadette qu’elle avait voulu écarté de la violence et de l’avidité des flammes, y retourner sans son accord et au détriment de sa sécurité aurait été effroyablement égoïste. Et Shin, cet enfant innocent qui balbutiait dans un curieux mélange de langue courante et de langue ancienne, méritait-il de quitter la tranquillité et la pureté d’Aquaria pour grandir dans la terreur ignisienne ? Kaede voulut plus que tout refouler son désir, mais chaque fois qu’elle revenait au chantier naval et admirait sa jonque, son cœur s’emplissait de songes passionnés. Elle soupirait, mangeait moins et se haïssait de tant de faiblesse.
Dans ses études, elle était souvent prise d’élans terribles et faisait des recherches si guerrières qu’elles en auraient épouvantées Ophélia. Mais Kaede ne pouvait pas demeurer sans songer à sa terre, à l’honneur bafoué de sa famille, à Eloy, Atrée, Katsuyo, à tous ces hommes qu’Ignis la rouge avait défaits, assassinés et enterrés. Son cœur s’enflammait. Ce fut dans un de ces moments qu’elle demanda à Cassandra de l’aider à appliquer les leçons runiques qu’elle lui avait dispensées. Elle avait ressorti Aegidia et la prêtresse avait examiné les mots qui avaient été tracés sur sa lame avec attention. Au bout de plusieurs semaines d’investigation et d’entraînement, Kaede réussit à manipuler les flammes d’Aegidia sans prononcer le moindre mot, et elle retrouva l’extase extrême de tenir le feu entre ses mains. Puis les jours passèrent, elle posait les yeux sur Shin qui babillait gaiement, sur Ophélia qui respirait le bonheur, et elle était prise de terribles remords. Alors, elle se saisit elle-même de son sabre et y grava d’autres runes, trouvées dans un grimoire de la bibliothèque de Cassandra. Au moyen d’un feu étrange, les glyphes tinrent solidarisés le sabre et son fourreau, de sorte que Kaede ne pût sortir son épée qu’en les activant de nouveau. Elle se privait ainsi d’obéir à des pulsions basiques et primaires, et refoulait une fois de plus ses passions de fer, d’orgueil et de sang.

Un soir qu’elle se retournait incessamment dans son lit, soucieuse de tout et loin du sommeil, une brise d’air frais parvint à son visage et elle se redressa précipitamment. La fenêtre était fermée. L’obscurité était complète, sa chambre, silencieuse. Elle pensa un instant que son imagination, trop exacerbée ces jours-ci, avait trompé ses sens mais une main la bâillonna soudain et elle se raidit de terreur. Elle suffoqua, leva les mains dans un vieux réflexe et attrapa les vêtements de son agresseur. Ses doigts habitués reconnurent la forme d’un kimono et elle voulut crier. Ses soupçons s’étaient donc confirmés. Il avait fallu deux ans, deux années de terreur constante pour Kaede, deux ans aux assassins d’Iskandar pour retrouver sa trace. Avec un sursaut de fierté, Kaede attrapa à deux mains la créature de l’ombre qui la tenait fermement par derrière. Les doigts de la jeune fille tâtonnèrent et s’accrochèrent furieusement au bras de l’assassin. Elle tira tout le poids de l’homme sur son épaule, courba son dos, campa ses jambes et le fit basculer devant elle. Elle l’entendit s’effondrer et rouler sur le parquet, puis il maîtrisa à nouveau son corps, sans doute, puisqu’elle n’entendit plus le moindre bruit. Ah, oui, elle se méfiait des assassins, ils n’avaient jamais le frappé honnête, ils étaient aussi silents et insaisissables qu’une eau trouble. Elle attendait qu’il revînt à la charge, les mains tendues dans le noir. Son cœur battait intensément. Puis elle sentit sa présence, sa chaleur étrangère près d’elle et posa brusquement ses mains sur ses épaules. Il n’était pas bien plus grand qu’elle. Petit et râblé. C’était toujours plus difficile de vaincre un adversaire qui avait dû pallier aux mêmes défauts physionomiques que les siens. Elle le percuta d’un coup de pied dans le plexus, mais elle sentit son corps se dérober et s’effacer et, sous des mains averties et légères, fut retournée au sol sans y rien comprendre. Elle se redressa avec hargne et attrapa son agresseur par la gorge avec toute sa puissance, mais en quelques secondes de lutte, elle se retrouva à plat ventre, un bras coincé en clef derrière son dos. L’assassin se tenait sur elle en bloquant son autre bras par terre.

« — Eh bien, eh bien, Dame Azaïr, vous avez encore du progrès à faire. »

Elle sursauta en reconnaissant le timbre de cette voix railleuse, et un haut-le-cœur lui ravit tout son espoir pour le changer en un terrible dégoût.

« — Kenji ? Ah, Kenji, c’est toi que le Roi a choisi pour m’éliminer ?! Ignoble furoncle, comment as-tu pu…
— Que vous êtes hâtive en conclusions ! Je ne vous veux aucun mal, enfin. »

Il la relâcha doucement et elle s’écarta de lui en se traînant sur le parquet, puis elle se releva et tâtonna sur une étagère, où elle trouva une bougie et deux pierres à feu. Bientôt, la lueur vacillante de la flamme éclaira le visage de Kaede et celui de Kenji, toujours semblable à lui-même, toujours quelconque, toujours fuyant.

« — Vous vous transformez, Dame Azaïr, il y a un je-ne-sais-quoi plus féminin chez vous, constata Kenji, avec le ton débonnaire du vieil homme un peu gâteux.
— Arrête tes simagrées, qu’est-ce que tu fais ici ? »

Il eut un soupir exagéré et s’approcha d’elle silencieusement. Alors, il lui avoua d’un ton plus sombre :

« — J’ai commencé à vous pister il y a quelques mois, votre disparition devenait inquiétante. Je vous apprécie, malgré tout ce que vous pourrez penser, sinon en tout cas, je ne vous aurai pas secourue il y a deux ans. A Terra, j’ai bien ri, n’importe quel assassin ou espion expérimenté vous aurait retrouvée sans trop de difficulté. Du côté d’Hystia, des rumeurs circulent sur vous, vous auriez attiré la sympathie d’un désormais commandant et vous seriez même assez étonnante à la boxe, amusant ! A Ventus, j’aurais perdu votre trace si vous n’aviez pas pris une lépreuse avec vous, en cours de route. Dès lors, vos physionomies ont davantage marqué les esprits et j’ai pu arriver à Aquaria. Ici, rien de plus facile que de retrouver quelqu’un, c’est ridiculement petit ! »

Il éclata de rire et poursuivit d’un air plus sérieux :

« — Je suis ici pour vous convaincre de revenir en Ignis, Dame Azaïr. Vous savez, en vous construisant une influence politique, vous seriez capables de faire changer les choses.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ne faites pas la sotte, vous me comprenez très bien et vous savez parfaitement de quoi je parle. Comme moi, vous désirez lutter contre des infamies scandaleuses. Et croyez-moi, j’ai les moyens de vous ménager un chemin vers le pouvoir.
— Vous semblez reporter toute l’ambition de mon père sur moi. Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis comme lui ?
— Vous brûlez du même feu. Si vous n’aimiez pas votre père, ses convictions et si vous ne partagiez pas ses prétentions, jamais vous ne l’auriez aidé à défendre Yaegahara.
— Je l’ai fait par amour pour mon peuple.
— Et sans pensée aucune pour votre père ?
— …
— Je ne suis pas dupe. Et c’est bien normal que de ressembler à ses parents. Toutefois, malgré votre goût pour le pouvoir, il y a en vous un caractère noble que je respecte, et que j’admire, assez en tout cas pour vous parler de ma communauté. Sachez, Dame Azaïr, que je suis à la tête des Invisibles. Ce sont…
— Je sais qui sont les Invisibles, Kenji… Mais je t’avoue que je ne t’aurais pas suspecté de les commander.
— Huhu, j’ai mon talent pour la discrétion, comme je vous l’avais dit. Enfin, dans le détail, les Invisibles sont en fait l’association de plusieurs familles, spécialisées en deux formes d’arts : d’une part l’assassinat, d’autre part l’espionnage. Les deux familles principales sont les Jin, dont je fais partie, et les Nodoka. Les autres sont plus mineures, et moins talentueuses, mais toujours utiles. Nous vénérons tous Watos et notre désir le plus cher n’est autre que la victoire de la justice. Vous pouvez rire de nos paradoxes, nous les assumons pleinement. Toutefois, les Nodoka ont trop à cœur de conserver leur pureté pour s’adonner à l’assassinat. Ils préfèrent, assez hypocritement selon moi, la pratique de l’espionnage et s’en sont rendus maîtres. Nous autres, les Jin, nous réservons presque entièrement à l’assassinat pour les laisser respecter leurs idéaux. C’est ainsi, mais cela fait lieu à beaucoup de disputes.
— C’est donc ce qui explique votre talent… Mais pardonne-moi, je ne saisis pas bien comment les Invisibles ont pu subsister si longtemps en Ignis où votre religion n’est pourtant ni tolérée, ni prise au sérieux.
— Ah, ma chère, c’est que notre clan n’existe que depuis une centaine d’années. En l’an 640, des missionnaires religieux sont parvenus à passer les frontières d’Ignis. S’ils n’étaient pas nombreux, ils purent néanmoins convertir quelques familles à la foi d’Ehol, et c’est ainsi que nous avons formé les Invisibles. »

Ils discutèrent la nuit entière. Kenji était extrêmement persuasif, mais l’idéalisme de Kaede résistait un peu à l’emploi de tels moyens pour obtenir la justice et elle délibéra longtemps avec elle-même. Au fond, était-ce plus moral, était-ce plus humain de laisser les Ignisiens dans la fange et le sang, en vivant heureuse et hypocritement pure ? Où était donc l’égoïsme ? Devait-elle des comptes à sa famille ou à son peuple ?
Sa passion qu’elle avait voulu réfréner pendant deux ans, débordait en son sein et inondait tous les barrages de raison qu’elle avait construits pour la maintenir. Elle céda.
Kenji la quitta au petit matin, et Kaede dut enfin parler de ses projets à Ophélia, dont Kaede elle qu’elle voudrait revenir en Ignis.

« — Je comprends que tu restes dubitative quant à ce projet, Ophélia, tu souhaites certainement élever Shin à l’abri de toutes les injustices et de toute la violence d’Ignis, mais en ce qui me concerne, je dois partir.
— Je croyais que c’en était fini, de toutes ces intrigues politiques, Kaede… soupira-t-elle, l’air accablé.
— Tant qu’il y aura des gens dans les fers et dans la fange tandis que je vis paisiblement, ce n’en sera jamais fini pour moi. Quelque chose m’insupporte profondément dans l’existence que nous menons ici, quand je songe à notre peuple. Tu es libre de rester cependant. »

Mais Kaede avait éveillé la sensibilité de sa sœur en évoquant les drames qui se jouaient en Ignis. Ophélia ne réfléchit pas plus de deux jours avant de décider de suivre son aînée, sans qui de toute façon, elle n’avait jamais envisagé de vivre. Elle se consolait en pensant que Shin ne devait pas vivre dans un mensonge permanent et que lui cacher toutes ses origines aurait été injuste. Les Azaïr n’étaient pas chez eux à Aquaria, et même Ophélia se se reconnaissait plus en Ignisienne qu’en fervente religieuse. Quant à Hana et Seiren, leur choix était déjà tout indiqué, ils aimaient trop leurs maîtresses pour les quitter en si bon chemin.

Toutefois, avant de quitter Aquaria, Kaede eut une dernière discussion avec Cassandra. Elle avait toujours été relativement distante avec la prêtresse, peut-être en raison de la différence trop fondamentale de leurs structures d’esprit. Elles ne s’étaient fréquentées qu’à l’étude et n’avaient su parler que de sujets qui ne concernaient pas directement leurs manières de vivre. D’une certaine façon, elles avaient eu peur l’une de l’autre et n’avaient osé se connaître. Ce que Kaede avait déduit de son rapport ténu avec Cassandra était son caractère pur, mûr, patient et réfléchi. On aurait pu la croire guidée par son unique raison. Elle n’avait ni famille, ni amant, quelques relations tout au plus. Elle ne poursuivait aucune ambition matérielle et semblait n’être sur terre que pour mener chaque jour ses brebis à l’église. Son front blanc et pur était levé vers le ciel et n’égrenait que des rêves d’attente et de grâce. Ses yeux étaient d’un brun si clair qu’on les aurait crus faits d’un tissu d’esprits, ils brillaient d’intelligence et d’idéalisme, et ne s’attachaient aux hommes et aux relations terrestres qu’avec une distance désincarnée. Il suffisait qu’elle surgît pour que l’on sût enfin ce qu’était une âme, car elle avait réussi à condenser son être en une pure et simple spiritualité. Elle n’avait rien d’humain et cachait tout son corps dans d’amples et blanches étoffes, jusqu’à ses cheveux bruns. Quand elle marchait, ses voiles flottaient autour d’elle et la rendaient aérienne. Mais ce jour-là, Kaede connut enfin le fond d’humanité qui subsistait en Cassandra.

« — Vous avez déjà entendu parler des mœurs d’Ignis ? lui avait demandé la jeune fille, en bouclant ses bagages.
— Comme tout le monde, je suppose, il n’en est jamais rien ressorti de très positif, en tout cas, avait répondu la prêtresse en l’aidant à fermer un sac.
— Eh bien, reprit Kaede qui levait fermement ses yeux dorés vers Cassandra. Nous n’y retournons pas pour notre bon plaisir. Le pays nous manque, c’est vrai, mais c’est la lutte qui nous y attend.
— C’est courageux de votre part, fit-elle, placidement.
— Je ne sais pas, c’est peut-être un peu inconscient. Toujours est-il que j’y commandais un peuple. Je me suis exilée avec ma famille et mes serviteurs après une bataille qui nous a dépouillés de notre demeure. Nous n’avons que trop fui, nous devons faire face à nos responsabilités à présent, vous comprenez ?
— Quelle vie étrange vous menez ! s’exclama la prêtresse, les yeux arrondis de stupéfaction.
— C’est une vie terrestre, Mademoiselle Loxias. Ici, à Aquaria, vous avez fondé la retraite des rêves et des espérances, mais vous ne pourrez l’étendre au vaste monde qui est fait de sang, d’os et de fer. La guerre est partout, et surtout aujourd’hui où chacun la prépare : dans quelques années, le traité de paix, qui a instauré un statu quo entre toutes nations, s’effondrera. Mon peuple est voisin du grand pays de Terra qui a toujours abrité les soldats les plus exceptionnels. Je dois y retourner pour préserver ces gens et cette terre, qui sont à mon cœur ce qu’Ehol est au vôtre. Vous vivez d’encens et d’esprit, mais cela ne suffira pas pour faire régner la justice, la paix et le bonheur dans notre monde.
— J’ai foi en l’influence de notre pureté, Dame Azaïr, s’écria Cassandra, que Kaede avait finalement réussi à provoquer. Les nations verront que la sagesse et la vertu d’Aquaria permettent à ses habitants de vivre sereinement, ils suivront notre exemple. Il suffit que notre constance demeure inébranlable et qu’elle brille au-delà de nos frontières, par des émissaires qui porteront la gloire d’Ehol et de son dogme !
— Vous ne connaissez rien au monde, Cassandra ! lança Kaede, dont les yeux brillaient de fureur. A Ventus, vos beaux discours et les épanchements immaculés de vos âmes sont la risée de tous ! Ils rient de vos détachements spirituels ou ils vous plaignent de ne pas voir ce qui est indépendamment de votre pensée religieuse, ils vous plaignent de n’être pas libre de contempler le monde pour lui-même ! Ils pensent que vous passez à côté de ses merveilles les plus pures et les plus passionnées en les prenant pour des vices, et que vous ne trouverez les armes pour lutter contre ses horreurs les plus infâmes : vous ne sauriez vous les imaginer. A Ignis, l’influence et l’exemple dont vous parlez n’a jamais passé les frontières et croyez-moi, en arrivant ici, je ne comprenais rien à vos mœurs ni à votre religion.
— Eh bien, si vous parlez ainsi, c’est que vous n’avez pas été touchée par la grâce divine, vous n’avez pas foi, et vous n’avez toujours pas compris ce qu’était Aquaria. Je ne sais pas si vous serez sauvée, mais je vous le souhaite, dit Cassandra, d’un ton extrêmement calme, les yeux néanmoins habités par la terreur du monde terrestre.

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Mar 21 Aoû - 23:24

— Je me fiche de savoir si je serais sauvée ou non, ce que je souhaite n’est jamais que sur cette terre, mon âme n’est pas à sauver, l’humanité, elle, l’a toujours été. Il est temps que vous réalisiez que même un brave paysan d’Ignis qui aurait vécu toute sa vie dans la générosité et le don de soi, n’aura pourtant récolté dans toute son existence que la souffrance, l’humiliation, la fange, le sang et le goût des larmes. Qu’en fera-t-il de votre religion ? Que lui donnera-t-elle ? L’espoir ?
— L’espoir, c’est déjà beaucoup… murmura Cassandra, la gorge nouée.
— L’espoir n’a jamais été suffisant ! Jamais ! Le peuple attend des faits ! Du pain ! Du respect ! De la justice ! Le salut de leur âme, ah ! Le salut de leur vie, oui, ils vous suivront si vous leur assurez le bonheur et l’épanouissement de leurs êtres. Ils ne feront rien de vos idées, car ils ne les comprendront pas.
— Mais que faut-il faire, alors, que faut-il faire pour vivre moralement ? demanda Cassandra, dont les larmes perlaient sur les joues.
— Il faut vivre humainement, près des hommes et non près des dieux. 
— Mais je ne sais pas comment faire… »

Un sentiment de victoire un peu malsain envahit Kaede, qui en eut presque honte. Mais après tout, si elle avait été déverser toutes ses pensées dans l’âme trop pure de Cassandra, qui n’avait de passion que la foi, ce n’avait été que pour parvenir à ses fins. Dans un vaste plan moral, il n’y aurait eu aucune utilité à convertir une seule prêtresse d’Aquaria à un humanisme plus terre à terre, non. Mais Kaede ne combattait pas pour un vaste plan moral, qui n’aurait eu que des répercussions spirituelles et qui serait donc apparu comme une véritable hypocrisie aux yeux du monde concret. Convertir une prêtresse pour obtenir un bénéfice ciblé, en revanche, cela convenait davantage aux exigences de Kaede.

« — Ce qui est vrai, peut-être, mais elle n'est pas réelle. Pas pour le moment. Ce n'est pas en la prêchant que vous saurez convaincre les hommes de son bien-fondé. Avant toute chose, il faut secourir leur vie.
— Et comment ?
— Vous pourriez peut-être m’aider… Votre place, votre influence fourniraient à mes paysans le moyen de lutter contre l’injuste oppresseur.
— Et comment pourrais-je savoir que la justice est de votre côté ? demanda Cassandra, en reprenant un peu contenance.
— J’ai laissé votre religion s’emparer de ma sœur. Pensez-vous vraiment qu’elle me suivrait si je ne m’accordais pas avec vos idéaux ?
— Oui, c’est vrai. Mais vous voulez-donc que je vienne avec vous en Ignis ? s’exclama la prêtresse, terrifiée.
— Non, je n’en viens pas à envisager de tels extrémismes. Vous avez votre existence ici, je ne vous souhaite pas de connaître l’horreur de mon pays. Mais nous allons devoir lutter et combattre, contre l’asservissement des hommes, l’humiliation des femmes, le règne de la violence. Il faudra changer beaucoup de choses en Ignis, et pour cela, j’ai besoin d’appuis puissants. Je désirerais que vous me donniez votre savoir, pour que je puisse le transmettre à mes hommes.
— Comment cela ?
— J’ai conscience de vous demander l’impossible, en considération des obligations et des interdits de votre culte. Si vous l’acceptez, j’aimerais que vous me transmettiez votre savoir, afin que je puisse l'inculquer aux miséreux de mes terres. Le peuple a besoin d’une magie plus puissante que celle des Forts d’Ignis pour renverser leur régime de terreur. Je mettrais bientôt des navires à flots, ils accosteront à Aquaria et nous pourrons alors aviser de l'enseignement que vous pourriez me donner. Si vous l'acceptez, j'aimerais recevoir quelques de vos grimoires.
— Attendez, vous me demandez de mentir, et de voler le savoir des miens ?
— Au profit d’une triste population, au profit d’un monde meilleur, Cassandra. Cela ne vaut-il pas la peine de transgresser quelques conventions dogmatiques, la foi de voir enfin se réaliser vos purs idéaux ? »

Cassandra avait besoin de réflexion, Kaede le lui accorda avec confiance. Elle n'avait pas mis en doute la prêtresse sur ses croyances, vraiment, c'eut été impossible et la jeune Ignisienne se sentait bien trop décontenancée face à la grandiose religiosité d'Aquaria. Depuis son arrivée à la cité blanche, Kaede s'était sentie oppressée par la force d'une foi et d'un dogme auxquels elle était parfaitement étrangère. Elle n'avait pas cherché à dénoncer de vacuité dans la croyance de Cassandra, elle s'en savait bien incapable. Elle n'avait pas posé un mot contre sa religion. En revanche, elle avait voulu dénoncer le mode de vie de la prêtresse qu'elle avait fini par trouver insupportable. Comment cette femme pouvait-elle se penser à ce point supérieure sur le plan moral alors que son existence était si facile, et sa confrontation à la pauvreté si superficielle... Prendre soin des hommes en Aquaria, qu'était-ce, face à la misère du monde, la misère générale et immense !
Cependant, Cassandra n'était pas une idiote. Elle avait bien entendu parler des malheureux d'Ignis, elle avait conscience de leur existence, évidemment. Mais que dire d'un peuple dont la vie était aussi sourde et ombrageuse aux yeux d'étrangers de la sorte de Cassandra ? Elle n'avait pas cherché à imaginer leur condition, non. Qu'aurait-elle pu imaginer, de toute façon ? La famine, le froid mordant des montagnes, la puanteur des ghettos, la terreur des massacres ? Elle n'en avait jamais connu la sensation, elle ne les avait ni vus, ni touchés. Toutefois, depuis l'arrivée de ces Ignisiens, elle avait perçu la distance qui les séparait. Elle n'avait jamais réussi à cerner Kaede, une fille réservée, dont les démonstrations affectueuses se limitaient à sa famille. Parfois, Ophélia et son aînée lui parlaient de leur existence à Ignis, et l'imagination de Cassandra lui formait les songes les plus horrifiants. Elle avait même fini par s'effrayer de Kaede et ce jour-là, la férocité de son visage, sa passion, sa fureur, tout cela l'avait descendue de ses considérations belles et célestes. En écoutant cette jeune fille, elle s'était sentie vaniteuse. Elle avait pensé que ses connaissances et la grandeur de son cœur avaient pu suppléer à une existence pleine et agissante. Ce n'était pas vrai. Elle n'avait jamais chercher à s'impliquer plus loin qu'Aquaria, plus loin que sa paroisse, elle s'était contentée d'un quotidien simple et sans encombre, elle s'était même satisfaite de sa pureté. Oh, qu'il avait été difficile d'entretenir pareille pureté, n'est-ce pas ! Ce fut une leçon d'humilité pour Cassandra. Sa foi était intacte, bien sûr, mais la rage de Kaede avait fait naître une peur, une angoisse terrible dans les entrailles de la prêtresse. Elle avait été épouvantée de ne voir en son histoire que la vanité des vanités, et que la poursuite du vent. La bonté d'Ehol devait être universelle, que l'avait-elle donc cantonnée dans un monde si étroit ?
Elle devait rester plusieurs mois entre l'angoisse d'aider un peuple barbare et la répulsion de demeurer dans l'inaction, et ne se décider qu'au retour de Kaede. Le doute fut long, les jours, impossibles. Mais la réponse était simple, après tout. Si elle avait l'occasion d'élargir sa générosité et de renforcer son acte moral, elle devait la saisir.

Quant à Kaede, sur le chemin du départ, elle alla également prévenir Mâra, laquelle voulut ardemment les accompagner. Elle avait découvert chez les Azaïr des amis qu’elle ne voulait pas laisser s’échapper : mourir dans la solitude la terrifiait.
Alors, ce fut à sept qu’ils embarquèrent (Kenji était réapparu au moment opportun) et, sous le commandement de Vasco, ils firent route dans les embruns, le regard fixé sur l’horizon. Derrière lui luttait la tumultueuse Ignis, cœur palpitant de la Division et de la Folie.

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La traversée maritime ne dura que quinze jours. Ce fut pour Kaede deux semaines d’apprentissage intensif auprès de Vasco qui lui enseigna l’art difficile de mener un bateau. La jeune fille avait le pied marin et échappait au mal de mer, ce qui facilitait déjà les choses. Ces dispositions lui venaient certainement de son long passé d’équitation : elle avait été habituée aux secousses continuelles sur la selle en cuir d’Hayao. Vasco ne cachait pas la fierté qu’il avait pour son élève hardie qui courait de la proue à la poupe, de la cale à la vigie, et qui s’intéressait au moindre détail avec un sérieux inébranlable. Si elle pouvait paraître innocente aux yeux du navigateur, elle pressentait l’urgence de la situation. Elle devait assimiler tout ce qu’il lui indiquait, sans quoi elle ne saurait l’enseigner à ses marins, et le plan qu’elle avait formé pour son retour en Ignis tomberait à l’eau. Elle prenait en note chaque chose qui ne lui semblait pas naturelle et interrogeait constamment son compagnon sur le sens du vent, le roulis des vagues ou la façon de tourner la voilure.
Elle finit par prendre place elle-même à la barre, tandis que Vasco allait vaquer à d’autres de ses affaires. Elle sentait le vent salé balayer son visage et les odeurs des embruns pénétrer son cœur. La mer était un animal immense, versatile et orgueilleux, rouler sur son dos semblait appartenir au miracle humain. Même la jonque de Kaede, qui pourtant était un monstre de bois, de fer et de voilure, n’avait l’air que d’un frêle insecte, une fois jetée dans les entrailles profondes de la mer. Mais la nouvelle navigatrice avait entre la barre entre ses mains, le compas dans l’œil et la fierté au fond du cœur. Si elle ne se sentait pas maîtresse des mers sur sa jonque, elle était capitaine de son âme et de son destin.

Ils accostèrent au milieu du mois d’août dans la baie d’Ha Long, en Azaïr. Les Ignisiens plongèrent leur regard dans les eaux turquoise et jouirent des jeux d’ombre et de lumière sur l’onde. De grands îlots rocheux couverts d’une végétation luxuriante étendaient leur obscurité sur les flots. La jonque suivait un chemin sinueux entre les îlots. Les yeux des marins découvraient des criques surprenantes au creux des rochers et jacassaient sur la beauté captivante de la baie. Kaede et Ophélia, elles, en avaient le souffle coupé. Une euphorie si ineffable envahissait l’aînée qu’elle ne pouvait transparaître qu’à travers le pétillement doré de ses yeux.
Quand ils accostèrent, les soldats du port les accueillirent à la manière d’Ignis, qui n’avait certes pas manqué aux voyageurs. Les lances pointées sur les étrangers, les gardes exigèrent qu’on leur mît au courant de leur identité et du but de leur visite en Azaïr. Vasco balbutia quelques mots incohérents devant l’hostilité des soldats, mais soudain, Kaede parut et poussa la lance qui menaçait son ami.
Les soldats l’observèrent, l’air sidéré. Malgré les changements notables de sa physionomie, ils reconnurent immédiatement la fille de leur ancien Prince, le Porteur de Lumière, la gloire de leur pays, et ils se turent en signe de respect. Kaede avait grandi. Dans son kimono rouge en soie précieuse, les courbes de son corps s’affirmaient et paraissaient aussi désirables qu’intimidantes. Son visage s’était affiné et elle avait laissé pousser ses cheveux, qui tombaient sur ses épaules dans un flot d’ébène. Elle leva la tête avec noblesse et les accusa d’un regard foudroyant. Il lui suffit d’une phrase lancée en azarien d’un ton impérieux et d’un geste significatif de la main pour que le soldat qui menaçait Vasco lâchât son arme. Il se jeta soudain au sol et se prosterna en murmurant des excuses dans la même langue. Les autres l’imitèrent dans l’instant et Kaede se retrouva entourée d’une marée de corps, ployés devant sa présence. Ils ne l’avaient pas oubliée.
Elle les fit relever et leur pardonna, puis elle prit les dispositions nécessaires pour que sa jonque fût gardée en sécurité sur le port. Elle quitta Vasco en lui fournissant un nouveau navire et en s’excusant de n’avoir aucune demeure où l’accueillir.

Puis elle se mit en route vers le village d’Hagi. Elle chevauchait Hayao en éclaireur, et Ophélia galopait à ses côtés, loin de la chariote que menait Seiren et qui abritaient Hana et Mariko. Au bout d’une bonne journée de voyage, ils arrivèrent au village qu’ils avaient quitté presque trois ans auparavant. Les habitants n’en crurent pas leurs yeux et cherchèrent à obtenir de toutes les façons possibles la bénédiction de Kaede. Elle accepta tendrement et satisfit les souhaits de son peuple superstitieux. Les villageois accueillirent toute la troupe comme des messies revenus de l’au-delà et le lendemain, Kaede seule reprit la route jusqu’au château de Lucius.
Ses retrouvailles avec son cousin les comblèrent tous deux d’émotion et elle passa trois jours entiers à ses côtés. Ils échangèrent tous deux leurs aventures de vie, marchèrent à travers villes et champs comme ils le faisaient étant enfants et s’étaient assis en haut d’un mont. Ils avaient observé le monde et s’étaient souvenus des serments scellés il y avait si longtemps. Alors, Kaede l’avait entretenu de ses projets et Lucius l’avait écouté, songeur. C’était un nouveau Complot qu’elle proposait là, un Complot plus intelligent, plus politique, plus organisé, plus discret. Depuis ce jour-là, les deux cousins se rencontrèrent plusieurs fois par semaine pour élaborer un plan toujours plus important. Lucius prêtait un peu d’argent à Kaede, qui entama la construction des espaces qu’elle avait imaginés, dont une demeure en contrebas du mont Yaegahara.

La Maison n’avait pas été encore achevée que des visiteurs affluaient de tout Azaïr vers Kaede. La plupart était des « cousins » de Kenji, des nomades, des artistes ambulants ou des colporteurs. La jeune fille s’étonnait qu’une famille pût être si nombreuse, et s’ajoutaient à elle en outre les Nodoka et les familles mineures des Invisibles. Tous avaient le même air quelconque, la même mine innocente, le même masque de faiblesse. D’ailleurs, ils ne se présentaient que sous l’aspect de jongleurs, de bateleurs, de danseurs, de comédiens ou de marchands, mais ils étaient, dans tous les cas, extrêmement doués dans leur activité. De fait, Kenji apprit à Kaede qu’il avait dû se faire passer pour un jongleur dans sa jeunesse et que l’expérience en avait été rude. Il avait dû apprendre le métier en une semaine seulement et par la même occasion, il avait découvert la rigueur et même la cruauté de sa famille, quand il perdait une balle et que son professeur le frappait avec violence. « Tu es sensé être un jongleur expérimenté, qu’est-ce que les gens vont penser si tu manques ton numéro ?! Tu es un jongleur, tu as passé ta vie dans une troupe d’itinérants, tu ne dois pas perdre une seule de tes balles, compris ?! Ils ne croiront pas à ton personnage, ils ne te feront pas confiance, et notre mission tombera à l’eau, alors recommence, et réussis ! »
Par la même occasion, Kenji commença à entraîner Kaede avec une rigueur implacable, que nuançait néanmoins son respect pour elle. Il s’agissait de lui inculquer les dispositions particulières des Invisibles, et notamment ce que Kenji appelait son « talent pour la discrétion ». Elle apprenait à se déplacer comme eux, à disparaître dans le vague et à échapper à l’emprise de son adversaire comme un serpent. La maîtrise de Kenji était le résultat de longues années de travail, Kaede ne pouvait pas rivaliser avec lui, mais alliée à toutes les techniques combattives que la jeune fille avait accumulées dans son existence, l’art des assassins lui offrait plus de puissance encore. Il lui apprit également à former un visage politique, la physionomie de l’innocence, afin d’échapper aux soupçons.
Toutefois, quand elle eut entendu l’histoire de Kenji, Kaede ne put s’empêcher de voir une ombre sur tous les visages des Invisibles, à l’exception faite des Nodoka, peut-être, qui étaient les plus prévenants et les plus respectueux d’entre eux. La grande majorité des Invisibles respectaient Dame Azaïr, notamment parce qu’elle avait gagné l’estime de leur chef. Les rares autres se ployaient devant elle avec une ironie qui lui donnait l’envie de leur plonger Aegidia dans le ventre.

Dans tous les va-et-vient des Invisibles, Kaede rencontra une personne qu’elle avait crue disparue depuis trois ans, qui avait été son égide et son réconfort pendant son enfance, une personne qu’elle avait cru connaître parfaitement, trop parfaitement peut-être. Dans la foule, elle vit le visage généreux et rayonnant de Mei. C’était comme revoir une mère disparue. Kaede lui avait sauté dans les bras comme une enfant et l’avait embrassée, le visage inondé de larmes. Alors elles avaient pleuré ensemble, et comme avec Lucius, Kaede lui conta ces deux années de vie, son voyage et ses découvertes, puis elle lui dévoila ses plans, avec moins de détails peut-être. Mei lui révéla de son côté qu’elle appartenait aux Invisibles depuis sa naissance et qu’elle était de la famille Nodoka. A sa rencontre avec Eloy, elle avait un peu cessé de travailler pour le clan mais quand il était apparu que Yaegahara était tombé, et que les proches d’Atrée d’Azaïr étaient recherchés, Mei avait préféré remettre sa protection au sein de sa famille.

Une fois que la demeure fût véritablement habitable, Kaede voulut accomplir ce qui lui avait tenu à cœur depuis son accession au grade de capitaine dans l’armée d’Ignis, à ses quinze ans. Réunir sa famille au grand complet, effacer le déni, et former un cercle de confiance autour d’elle. Si son entreprise devait avoir du succès, chacun des membres de sa famille devait en profiter. Sans exception. Toutes ses sœurs qu’Atrée avait offertes aux maisons closes, Kaede voulait les élever à ses côtés, dans la lumière.

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Une fois arrivée à la maison de jeunes filles, Kaede réalisa que la tâche ne serait pas aussi aisée que prévue. A l'évidence, elle ne saurait reconnaître ses sœurs entre toutes ces femmes.

« — Ne soyez pas inquiète, Dame Azaïr, lança Seiren en attachant les bœufs aux côtés du cheval de Kaede. C'est moi qui ai mené vos sœurs ici, j'ai continué de les fréquenter par la suite.
— Comment cela ? demanda Kaede en levant un sourcil suspicieux.
— Vous savez, c'est une maison de passe, ici, alors...
— Tu sous-entends que tu aurais eu des relations sexuelles avec mes sœurs ? vociféra Kaede d'un air terrible.
— Je ne suis pas le seul, s'excusa Seiren avec précipitation, et puis c'était consenti, c'est leur métier, de beaux brins de fille, et techniquement, elles n'étaient plus vraiment vos sœurs... »

Kaede se sentit un peu dépassée par la situation mais lui assena tout de même un coup sur le crâne, pour la forme.

« — Tu aurais pu avoir la délicatesse de penser que ce n'est pas correct, pour le valet d'une maison, de coucher avec les filles de son seigneur, aussi reniées qu'elles soient. »

Seiren vacilla sur ses jambes, baissa les yeux et les amarra définitivement sur ses sandales, l'air plus honteux d'avoir dû avouer ses actes à Kaede que de les avoir bien commis.
Kaede soupira de désappointement et considéra la maison en songeant à ce que devait être la vie d'une fille dans cette bâtisse noire et pourpre, encastrées entre deux boutiques miteuses. Elle ôta son chapeau incurvé et poussa prudemment la porte. Les lourds effluves des parfums et de l'encens se soulevèrent des nattes de paille, des meubles et des tissus de la maison et vinrent embaumer et saisir le corps des visiteurs. Seiren eut un frisson de volupté et Kaede eut le pressentiment obscur de ce qui attirait un homme ici. Elle mit une main sur l'épaule de son valet et s'avança en reprenant ses esprits. Elle allait arracher cinq filles à cet antre du désir, elle devait avoir l'air convaincant. Ophélia se tenait silencieusement derrière elle en portant son fils aux yeux étonnés contre sa poitrine.

Une femme apparut dans la lumière tamisée de la maison. Elle trainait presque des pieds sur ses hautes sandales de paille tressée. Kaede l'observa d'un regard impérieux et la scruta minutieusement. Elle avait le corps sec et osseux, mais fardé pour transformer vieillesse et vécu. Sous son masque diaphane, sous son rouge à lèvre carmin et sous les grands traits noirs qui suivaient ses sourcils, Kaede décela une trace d'humanité usée, fatiguée, mais encore vivace. Sa maigreur se dissimulait sous des couches de kimonos roses et blancs. Toutefois, Kaede ne prit pas cette femme en pitié pour autant et elle soutint son regard noir et brillant : elle était dès lors son adversaire, quelles que fussent ses motivations. Elle pouvait bien avoir recueilli ces filles par charité, cela importait peu à Kaede qui n'était là que pour une finalité achevée : tendre la main à ses sœurs. La tenancière elle-même ne voyait qu'adversité en sa visiteuse. Elle était une tigresse d'Ignis, elle se prostituait et arrachait des filles de leurs foyers pour survivre. Son existence n'était que lutte perpétuelle contre un monde de loups virils. Elle avait immédiatement ressenti le danger qu'incarnait Kaede dans sa demeure et avait levé un sourcil suspicieux, presque effrayé.
La jeune femme avait prévu son effet en revêtant son armure pour la première fois, depuis deux ans, déjà. Elle avait recousu les écailles rouges et endommagées avec le meilleur fil de soie en sa possession et l'avait arborée avec émotion. Dans ses bottes guerrières et son habit de combat, elle renouait avec sa nature profonde et touchait à nouveau aux hauteurs de sa caste et de sa prétention, elle qui était tombée plus bas que terre. Elle se sentait à nouveau le droit de lever la tête, de dominer du regard et d'exiger. C'était avec cette armure, symbole de son appartenance aux forts et à la classe supérieure d'Ignis, qu'elle aurait tout pouvoir en ces lieux.

« — Madame, bonjour, commença-t-elle en s'inclinant poliment devant la tenancière, qui le lui rendit infiniment plus bas. Je désire acheter cinq de vos filles, à un prix tout à fait honorable. »

Elle fit signe à Seiren qui sortit de son kimono de bourses pleines d'écus d'or trop pressés les uns contre les autres pour pouvoir tinter. Le regard de la tenancière brilla d'avidité un instant, mais elle reprit contenance et serra les lèvres, l'air sceptique. Elle s'inclina de nouveau et murmura, la tête ployée vers le sol :

« — Quelles sont celles que vous désirez, grande Dame ? »

Kaede adressa un coup d'œil significatif à Seiren, qui répondit aussitôt :

« — Celles que vous avez nommées Toki, Yamiko, Okuni, Miwako et Maiko. »

La tenancière osseuse tressaillit presque imperceptiblement et ancra ses yeux perçants dans le regard d'or de Kaede, avant de baisser la tête craintivement en se souvenant peut-être de la cruauté de Golbez. On lui soutirait là une part non négligeable de son gagne-pain. Elle s'inclina à nouveau et lança d'un ton ironiquement courtois :

« — Toki, Okuni et Maiko font vivre mon commerce, noble Dame, leurs clients sont nombreux, s'attachent longtemps à leur personne et à leurs services. Elles sont comme mes filles, il me coûterait de m'en séparer... »

Kaede goûta de son hypocrisie et la trouva trop amère pour désirer y répondre. Elle fit un geste à Seiren qui sortit une troisième bourse en grimaçant de réticence.

« — Avec cet argent, vous aurez les moyens d'acheter une nouvelle bâtisse, alors acceptez-le, c'est ma dernière offre. » dit Kaede en insistant sur chacun de ses mots.

La maîtresse des lieux s'inclina plus bas que jamais et s'empara des trois bourses avec empressement avant de les engloutir dans les pans de son kimono.
Alors, elle les invita à la suivre en faisant coulisser une porte de papier. Seiren se précipita à sa suite, mais Kaede s'arrêta et pria Ophélia de laisser Shin aux soins de Mei et de Hana, hors d'une demeure pareille. Une fois l'enfant écarté du commerce bestial des femmes, Kaede et Ophélia suivirent également la tenancière qui appelait ses filles à grands cris.
Une cavalcade retentit à travers le couloir et une jeune femme émergea de l'obscurité. Elle avait le kimono à demi dénoué et trottait pieds nus sur les nattes usées. Lorsqu'elle s'arrêta pile face à la gérante, elle s'inclina très rapidement et salua plus respectueusement les visiteurs, tout en adressant un coup d'œil complice à Seiren.

« — Tu abandonnes bien vite tes fonctions, Okuni... fit sèchement remarquer la tenancière.
— Oh, ce client-là ne m'intéresse pas, c'est un pudique doublé d'un poltron, il a peur de mes mains, on ne peut vraiment rien faire, je m'endormirais, que ça lui plairait mieux. Il valait mieux que je me lève, croyez-moi ! C'est sans doute sa mère qui l'a amené ici ! » annonça-t-elle en éclatant de rire.

Kaede observait la bavarde avec surprise. Même si ses manières s'éloignaient de toute la politesse que l'on pouvait inculquer aux femmes de noble rang, la dénommée Okuni était une d'Azaïr : ses traits ne pouvaient mentir. Elle avait les yeux bleus et limpides de Sybil, mais sa vie de débauche et d'exubérance en avait effacé toute la gravité. Son regard vagabondait sur tous les visages comme un feu follet bleu, malicieux et vivace. Sa longue chevelure noire, attachée grâce à trois rubans bleus, s'échappait de sa coiffure et rappelait l'ébène des cheveux d'Atrée. Malgré les dehors espiègles d'Okuni, Kaede remarqua avec fascination la rudesse de ses traits, sa mâchoire marquée et les muscles bien dessinés de ses bras. On distinguait au fond de ses yeux bleus l'aiguillon impérissable de douleur, de méfiance et de force refoulée, il brillait discrètement, cerné d'éclats de malice, mais il demeurait puissant et inchangé.
Silentes dans l'ombre obscure, deux autres femmes se glissèrent auprès d'Okuni qui semblait jusque là la plus délurée. Celle qui semblait la plus âgée tourna la tête avec effroi lorsque la tenancière s'écria :

« — Yamiko ! Rassemble tes cheveux, arrange-les, combien de fois faudra-t-il te le répéter, ils cachent ton visage ! »

Kaede pinça imperceptiblement ses lèvres. La maîtresse des lieux tenait apparemment à se débarrasser de cette fille-là. Elle était élancée et assez malingre, un peu maladive, plus encore qu'Ophélia qui, après sa grossesse, avait gagné en rondeur et en vigueur. Elle avait les cheveux noirs, particulièrement longs, qu'elle rassembla derrière son dos avec un zèle plein d'inquiétude. Son visage ressemblait à celui de Yamiko, plus placide que celui de Sybil et de Kaede, plus rond et plus généreux. Pourtant, il n'avait pas la chaleur et l'épanouissement des traits de Mei, il était extraordinairement pâle, et creusé par la crainte et les conditions de vie déplorables. Effacée dans un kimono trop large, elle attirait tout le mépris du regard de la tenancière, qui devait davantage s'en servir de bonne à tout faire que de fille de joie. Elle s'inclina devant Kaede, Ophélia et Seiren et garda la tête penchée quand elle se redressa, de sorte que la seule impression qu'ils eurent de son regard fut celle d'une grâce noire et fuyante comme de la fumée.
La jeune femme qui se tenait près d'elle était bien plus petite, mais mieux portante et plus en chair. Elle avait des formes appréciables qu'elle mettait sobrement en valeur, grâce à un kimono propre et coloré, qui suivait ses courbes avec élégance. Ses cheveux étaient plus savamment coiffés et formaient une couronne tressée et fleurie autour de sa tête. Elle avait un teint de porcelaine et des yeux en amande, bruns et brillants.

« — Eh bien, Miwako, toujours fraîche comme une fleur, tu n'as donc jamais de client... Tu te prends pour une grande dame ?! »

La jeune fille rougit d'embarras et s'inclina devant les visiteurs avec maladresse. Elle n'était clairement pas à sa place ici. Kaede eut un élan de compassion pour elle, qui lui rappelait sensiblement Ophélia, belle, humble et humiliée. Mais Ophélia avait surmonté son caractère timide et effacé avec la naissance de Shin, les responsabilités auxquelles elle avait dû faire face à Aquaria et sa foi en Ehol. Son cœur avait gagné en force et son esprit en courage. Miwako, elle, semblait parfaitement démunie et en proie aux plus terribles accidents de la vie pour une femme au caractère si noble.

Une quatrième fille arriva en fermant son kimono sur une poitrine généreuse qu'elle n'avait eu aucune pudeur à montrer. Elle avait l'air d'avoir fini son office, comme un forgeron a achevé de frapper des fers à chevaux ou comme un maçon a posé la dernière pierre d'un édifice. Elle avait le regard sûr et viril et l'air plus âgé que toutes les autres. Elle avançait à la manière de la propriétaire des lieux, ou d'un seigneur qui a satisfait ses besoins au moyen d'une de ses nombreuses concubines et qui se rhabille sans scrupule. La tenancière la leur présenta sous le nom de Toki.
Enfin, la dernière des sœurs arriva en sautillant légèrement sur le parquet. Elle avait les mêmes traits que Miwako et Kaede devina facilement que les deux filles devaient être jumelles. Mais Maiko, car c’était elle, arriva en exhibant une telle extravagance que sa sœur comprît quel fossé la séparait de Miwako. Elle s’était jetée au cou de Seiren et l’enlaçait si fort que le valet avait cru étouffer. Kaede le fusillait du regard et lui souriait d’un air particulièrement gêné. Maiko lui minaudait mille cajoleries à l’oreille, et il dut la repousser un peu sèchement pour qu’elle reprît une attitude à peu près convenable. Elle avait le visage opale, les sourcils bien dessinés, les yeux d’une innocence charmante et des lèvres écloses comme deux pétales de rose. Elle semblait menue à tout point de vue, ses poignets, ses épaules, sa taille, son être tout entier se complaisait dans la chétivité. Elle posait devant ses visiteurs avec un rire cristallin et jouait avec ses cheveux fluides de manière infantile. Kaede se rappela Mariko et conclut que c’était bien là la femme que les hommes désiraient. Une enfant, innocente et divertissante. Mais en ce qui concernait Maiko, la jeune fille ne se faisait pas d’idées. C’était une prostituée. Elle était bien loin d’être pure et ingénue et ces allures qu’elle se donnait cachaient une âme féminine pleine de ressources sournoises.

« — Les filles, fit soudain l’osseuse tenancière, Dame Azaïr, que voilà, m’a offert un bon prix en échange de votre possession. Je vous délivre de vos services. »

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Si Maiko, la plus jeune, avait été rebutée à l’idée de quitter un emploi qui lui apportait les faveurs de bien des hommes et les plus belles parures, les autres sœurs de Kaede crurent au miracle. Elles lui rirent au nez lorsqu’elle leur annonça leur lien familial, mais au fond, une révolution ineffable secouait leurs âmes. Elles n’étaient pas prêtes à assumer ce statut, n’y croyaient pas trop, le prenaient peut-être un peu à la légère, mais il naquit dans leur cœur la noble fierté d’avoir réintégré le rang des Forts.
Kaede les intégra dans sa Maison en tant qu’intendantes et veilla à leur attribuer autant de force qu’elle en donnait à Ophélia. Elle scella celles qui avaient des dispositions pour la magie, Okuni, Toki et Yamiko, et leur apprit personnellement l’art de la magie. Les deux jumelles, Maiko et Miwako, semblaient aussi démunies par la nature qu’Ophélia. Kaede leur apprit à toutes la meilleure façon de tuer un homme, elle leur offrit à chacune un sabre et leur enseigna à le porter. Yamiko se découvrait sous un nouveau jour et se consacrait entièrement à l’apprentissage guerrier.
Kaede leur offrait ce que personne n’avait songé à leur donner de toute leur vie. Une chance d’exister en tant qu’êtres humains véritables.

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La première à faire usage de ces savoirs fut d’ailleurs l’impitoyable Toki.
Elle s’était trouvé un mari parmi les hommes d’Hagi, un bouvier nommé Kuroku, et l’avait abordé avec son assurance et sa désinvolture habituelles. Kuroku, un pauvre hère, simple, pauvre, dévoué et peu dégourdi, avait subi l’initiative de Toki comme un pêcheur voit le tsunami s’effondrer sur sa petite barque. La stupéfaction l’avait pétrifié, et avant même qu’il n’eût le temps de réaliser ce qui se produisait, Toki avait décidé de leur mariage. Au bout du compte, Kuroku était tombé amoureux d’elle, malgré son mauvais caractère, son irrespect notoire et sa violente franchise. D’ailleurs, c’était peut-être ce qu’il chérissait chez elle. Toki était une femme émancipée, courageuse et très terre-à-terre. Dès son enfance, elle avait su ce que serait sa place dans la société, et elle avait ruminé sa rancœur pendant toutes ces années de soumission et de honte. L’orphelinat où elle avait grandi, puis travaillé, n’était rien d’autre qu’une maison close et elle avait passé la majeure partie de son existence à assouvir le désir des hommes. Elle les avait vus plus dépravés et plus faibles les uns que les autres tandis qu’ils se pressaient à sa porte pour frotter leurs corps en sueur contre le sien. Finalement, Toki se sentit supérieure à eux en tout point. Elle les asservissait, les obnubilait, les forçait à revenir chaque jour, les bras chargés de présents.
Répugnée par sa vie de luxure, elle vit en Kaede le moyen de prendre son destin en main. Arrivée à Hagi avec le désir profond de devenir la seule maîtresse de son existence, elle voulut construire une ferme dont elle serait l’unique propriétaire. Elle réalisa rapidement qu’elle aurait besoin de bras virils pour voir son entreprise se concrétiser et se choisit elle-même son mari. Ce n’était pas le plus futé, mais elle s’y attacha et refusait qu’on se moquât de lui sans son autorisation personnelle.
Lorsque leur ferme fut construite, Toki partagea son temps entre l’élevage des animaux, la culture de ses terres et le travail à la forge. On eut dit qu’elle ne vivait que pour travailler et s’imposer. Kaede, qui inspirait une loyauté totale et un amour profond à Toki, lui apprit elle-même le maniement des armes et la désormais fermière gardait une arbalète, cachée sous une latte de son logis.

Le jour où elle en fit usage pour la première fois, Kuroku rentrait des pâturages avec les bêtes tandis qu’elle préparait le dîner avec une vigueur presque masculine. Sur le chemin du retour, son bouvier de mari s’était attiré les railleries d’un cavalier, un soudard en permission qui sortait visiblement d’une taverne. Kuroku l’ignorait, après tout, il n’avait pas le droit de tenir tête à un soldat et cela n’aurait pas été judicieux de sa part. Il était faible, lui était fort. Alors, il prenait un air benêt et ne jetait pas le moindre regard sur le cavalier, qui commençait d’ailleurs à mettre le désordre dans son troupeau. Bientôt, il lui assena un coup de botte dans le visage. Kuroku s’effondra face contre terre, à quelques mètres à peine de la ferme. Dans un rire éméché, le soldat s’approcha à nouveau du paysan et le frappa à plusieurs reprises à la poitrine.

De sa fenêtre, Toki perçut le tapage et, stupéfaite, réalisa la douloureuse posture de son mari. La haine et la rage se mêlèrent dans son cœur. Elle se saisit de l’arbalète, la chargea aussi rapidement qu’elle le pût et sortit en trombe de la maison. Elle interpela le soldat avec une vulgarité extraordinaire, campée sur son perron. Elle avait l’air d’une mégère, avec son kimono rouge, son décolleté plongeant sur ses seins relâchés, et son chiffon noué sur la tête. Le soldat ne comprit jamais que l’arbalète vec laquelle la jeune femme le visait lui serait fatale. Toki tira sans hésiter. La flèche fumante jaillit de l’arbalestrie et en un instant, la tête du soldat fut pourpre et livide. Son corps s’effondra lourdement dans l’herbe. Alors, Toki se jeta sur Kuroku qui gisait sur le sol, le visage tuméfié.

« — Toki chérie, couina-t-il, tu l’as tué ?!
— Oui, fit-elle, un peu fière de son coup, et soulagée de voir que Kuroku n’allait pas si mal. Comme quoi, même les soldats et les mages meurent de la main des paysans, ah ! Il faut aller jeter son corps dans les cuves de la forge, ainsi personne ne le retrouvera. Lève-toi, allez, au travail ! Ce n’est pas possible d’être aussi mollasson ! Dépêche-toi ou bien nous serons repérés !
— Oui, Toki, j’arrive, j’arrive, ne t’énerve pas, là, j’y suis. »

---
Quant à Kaede, elle n’oubliait pas de se tourner vers le peuple qui l’aimait plus qu’aucun dieu au monde. Elle achetait autant d’esclaves et de prostituées qu’elle affranchissait, ce qui livrait petit à petit les marchands de chair humaine à l’inoccupation et à la déroute. C’était ainsi, un peu sournoisement, qu’elle comptait imposer ses idées à Ignis.
Elle retournait fréquemment à Aquaria où elle retrouvait Vasco et Cassandra, avec qui elle commerçait en toute tranquillité. A Ventus, elle avait trouvé des trafiquants de grimoires. Elle leur achetait des livres de magie qu'elle enseignait ensuite à ses paysans, à ses ouvriers, à ses marins et à ses soldats, avec une patience à toute épreuve. Parfois, elle trouvait même des grimoires de langue ancienne qu'elle cachait au plus profond de sa demeure.
Elle écumait les montagnes de Yaegahara, sur un Hayao qui retrouvait enfin les rocailles sur lesquelles il aimait bondir. Là, elle débusquait les bandits qui terrorisaient la région, elle les défaisait hardiment et leur pardonnait, en échange de leur fidélité. Elle fondait et renflouait ainsi une petite armée, qu’elle entraînait et cadrait personnellement, pour garder la demeure et les différentes structures de son commerce.
C’est d’ailleurs ainsi qu’elle retrouva Haku et sa troupe qui avaient erré pendant trois années dans la montagne, et qui avaient vécu de divers petits larcins. Elle retrouva son ancien compagnon maigri et obscur, mais il n’avait pas effacé son panache et sa superbe et derrière son armure, son corps n’avait pas perdu de sa luminosité. Il crut au miracle en revoyant Kaede, assise fièrement sur son cheval, grandie et embellie, et leurs retrouvailles se firent dans une grande effusion. Tous les anciens soldats de la cavalerie qu’il menait vinrent lui toucher le bras, la jambe, le front, pour être sûrs qu’elle n’était pas une apparition. Chaque main qui se posait sur elle était tendue vers l’espoir, chaque main qui la touchait se chargeait de chance et d’euphorie, et tous leurs yeux se fixèrent sur son visage avec la flamme de la dévotion.


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Mer 22 Aoû - 0:33
Chapitre VII
« La patience du Héron. »


12 Destiny's Path by John Williams on Grooveshark

« — Ikaku Tatsuya, c’est bien cela ?
— Tout à fait, Votre Majesté.
— Tu as un profil ambitieux, officier, et tu as rejoint les troupes royales à la bataille de Yaegahara… Bien. Puis-je compter sur ta loyauté ?
— Votre Excellence, je vous suis dévoué pour la vie. »

Ikaku Tatsuya s'inclina avec toute sa franchise et toute son abnégation devant le trône et le Roi auquel il avait juré allégeance.

« — Tu connais certainement les anciens Azaïr.
— Difficile de ne pas en avoir entendu parler, mon Roi.
— Voilà quelques années que nous n’avions plus aucune nouvelle à leur sujet. Et soudain, il y a quatre semaines de cela, la rumeur de leur retour éclatant commence à courir à Lex, alors j’imagine qu’ils sont revenus en Azaïr depuis quelques mois déjà. Je parle bien sûr de Kaede d’Azaïr, de la construction de ses entreprises navales, de son exploitation minière et de sa forge.
— Cela ressemble plus ou moins à une manière de gagner sa vie, Monseigneur.
— Une femme ne prend pas ce genre de responsabilité, Ikaku. A moins d’avoir une idée derrière la tête, ce qui est sûrement le cas de Kaede d’Azaïr, telle que je la connais.
— Quoi, avec un chantier naval, une forge et une mine ? Vous ne craignez pas grand-chose d’une telle ennemie, je crois…
— Tu n’as pas beaucoup d’imagination, Ikaku. »

Le Roi eut un sourire sarcastique et Tatsuya grimaça de désarroi.

« — Elle détient des hommes et les moyens d’équiper une armée, n’est-ce pas assez menaçant ?
— Certainement, Votre Majesté, certainement, pardonnez-moi, je ne suis pas très vif…
— Il n’y a donc aucune raison pour que je t’emploie…
— Mais… » répondit Tatsuya d’un ton pitoyable.

Le regard de Tatsuya glissa vers le sol et il serra férocement les dents. Iskandar n’était pas un homme à amadouer, et la complaisance éveillait davantage son ironie que sa sympathie. Assis sur son trône, il semblait s’amuser de la situation.

« — Enfin. Je souhaiterais, si tu en es capable, que tu te rendes auprès des sœurs Azaïr et que tu sois chez elle mes yeux et mes oreilles. Observe-les bien, suis-les à la trace. Je te remettrai une autorisation qui fera loi, elles ne te chasseront pas.
— Tout ce qu’il vous plaira, Votre Grandeur. »

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Le soleil déclinait et ses rayons coulaient à flots dans la pièce. La lumière faisait danser la poussière dans les airs et illuminait les deux jeunes femmes agenouillées sur les nattes. Les panneaux coulissants s’ouvraient sur le jardin printanier inondé par la brume. Les couleurs pourpres et dorées du soleil, le blanc opaque du brouillard et la verdure chatoyante du jardin se diffusaient et fusionnait dans une aquarelle pure et éblouissante. Dans le jardin, la cascade sonore répandait son eau limpide dans une sérénité expansive. Parfois, un martin-pêcheur plongeait du haut d’un rocher et traversait l’aquarelle lumineuse comme un éclair bleu.

Les murmures des hommes s’élevaient dans la chambre des hôtes. Kaede avait l’impression de sentir leur odeur. A l’idée de ce parfum étranger, elle se contracta. Elle redressa son dos et son esprit se glaça. Elle allait affronter leur force avec son propre pouvoir et s’efforçait de se souvenir qu’il était aisé de les faire mourir. Les hommes.
Ophélia et elle-même avaient revêtu des kimonos d’apparat. Dans leurs manches de soie, elles sentaient le métal froid de leurs aiguilles effleurer leur peau. Kaede avait assorti à un sous-kimono d’un blanc pur un kimono pourpre, retenu par une ceinture de brocart dorée. Des phénix aurifères parcouraient la robe dans des battements d’ailes gracieux. Les couleurs de l’habit faisaient ressortir le noir bleuté de ses cheveux coiffés très élégamment. Elle tenait dans sa main blanche un éventail refermé qu’elle portait parfois à ses lèvres peintes en rouge. Près d’elle, Ophélia paraissait sage dans un sous-kimono brun et un kimono mauve et ébène. Au fond de la salle, dans l’ombre, Kenji était perché sur ses sandales si particulières et se fondait étrangement avec le décor. Il avait la respiration d’un mort. Si Kaede ne l’avait pas su présent, elle n’aurait jamais pu deviner qu’il les observait avec intérêt.

Au bout d’une vingtaine de minutes, Kaede entendit Okuni annoncer aux hommes que Dame Azaïr allait maintenant les recevoir. Peu après, un homme azarien d’une quarantaine d’années, encore enveloppé dans un habit de voyage, s’approcha de la maison avec un de ses serviteurs et pénétra dans la véranda. Okuni tomba à genoux dans l’entrée de la salle, et le serviteur s’agenouilla aussi à l’extérieur. Quand le voyageur franchit le seuil, Kaede lui laissa le temps de les voir puis s’inclina en touchant le sol de son front, imitée par Ophélia dans une parfaite synchronisation.

Les deux jeunes femmes s’assirent dans un même mouvement et observèrent silencieusement le visiteur. Il les regardait avec dédain et Kaede sut immédiatement qu’il les méprisait tout d’abord parce qu’elles n’étaient que des femmes. Il avait les cheveux assez longs, noirs, et lustrés de poussière, un front large, les yeux un peu globuleux et cernés, le nez fin et une petite moustache qui rejoignait une barbe un peu grossière. L’étincelle de son regard contrastait avec son habit et son air plutôt rustique et Kaede pensa qu’une fois lavé et présentable, cet homme lui paraîtrait d’une perfidie redoutable. Ses mains étaient carrées, ses doigts courts, avec des pouces robustes et écartés. Elle devina qu’il avait l’esprit pratique mais aussi un goût pour la conspiration et la tromperie. Il paraissait tout sauf digne de confiance.
Il s’agenouilla et déclara :

« — Je suis Ikaku Tatsuya. J’ai été envoyé par Son Altesse Iskandar Ignis auprès de Dame Azaïr. »

Il s’inclina et ne bougea plus. Alors, Kaede prit la parole d’une voix entre la suavité et l’assurance :

« — Soyez le bienvenu, sire Ikaku. Je vous remercie d’avoir traversé les fatigues d’un tel voyage, et je suis reconnaissante à Sa Majesté de vous avoir envoyé. Je désire vivement savoir ce que je puis faire pour le servir. »

Ophélia tiqua et Kaede lui adressa un petit sourire en coin que Tatsuya ne pouvait remarquer, alors qu’il gardait son front collé aux nattes vertes et odorantes de la pièce. Kaede ajouta :

« — Vous pouvez vous asseoir. »

Il s’exécuta, et elle le regarda bien en face. Elle savait que les femmes étaient censées garder les yeux baissés en présence des hommes. Mais elle n’avait plus guère l’impression d’être une femme et elle se demandait si elle retrouverait jamais des sentiments conformes à son sexe. Du reste, elle ne voulait pas paraître potiche aux yeux d’un émissaire du roi. Si lui n’y trouverait peut-être pas d’étrangeté, Iskandar n’y croirait pas une seconde. Kaede avait décidé qu’elle devrait paraître ferme, mais aussi pacifiste et soumise que devait l’être une femme à Ignis.
Elle se rendit compte qu’Ophélia observait ledit Ikaku Tatsuya de la même façon, avec des yeux opaques, indéchiffrables.

« — Sa Grandeur demande des nouvelles de vos affaires, dit-il en regardant chacune des sœurs avant de fixer de nouveau Kaede. Le bruit a couru que votre fortune était au plus bas, ces derniers temps, et que vous vous étiez peut-être résolue à vivre parmi les paysans ou les vagabonds.
— Comme peuvent en témoigner la grandeur de mes domaines et la beauté de cette demeure, vous constaterez que tout va pour le mieux désormais, répliqua-t-elle. Vous pourrez remercier le Roi pour sa sollicitude. »

Il inclina légèrement la tête. Il semblait mal à l’aise, comme s’il se sentait dépaysé parmi des femmes et ne savait comment s’adresser à Kaede.

« — Il doit bien être difficile pour deux femmes de tenir de telles entreprises, poursuivit-il. Le Roi est inquiet de vous savoir sans protection, sans soutien d’aucune sorte, vous comprenez. »

Kaede et Ophélia tournèrent la tête et échangèrent un bref coup d’œil avant de fixer à nouveau le voyageur. Leur manège accrut encore l’embarras de Tatsuya, qui se racla la gorge pour continuer :

« — Dans ces conditions, Sa Majesté préconise de vous trouver un mari qui veillera à votre sécurité et à votre bien. »

Tiens donc. Rien de tel qu’un homme pour entraver les plans et la liberté d’une femme. Elle garda le silence quelques instants, puis lança avec un léger sourire :

« — Rien ne saurait me plaire davantage. Cependant, vous avez connaissance de la réputation qui me frappe. Aucun homme sensé ne voudra de ma main, tous craindront la mort. Par ailleurs, je pense que vous avez compris que j’ai acquis une certaine influence, ici. Ne pensez-vous pas que le mari en question fermerait ces entreprises par pur agacement ? Je mènerais mieux mes affaires que lui ne le ferait, cela lui déplairait sans doute. Alors, la fermeture de ces entreprises serait regrettable pour l’économie d’Ignis, que je pense aider par le commerce maritime notamment. Enfin, ma sœur et moi bénéficierons du soutien de nombreux hommes valeureux, dont l’ancien capitaine Kimitomo Haku. Toutefois, vous pouvez assurer Sa Majesté que je reste fidèle à la nation et que je considère avec gratitude sa protection. »

De nouveau, elle échangea avec Ophélia un coup d’œil rapide comme l’éclair. Ce regard avait vraiment de quoi mettre mal à l’aise, en effet, mais ce que Kaede recherchait dans les yeux d’Ophélia était alors une lueur d’approbation, qu’elle y trouvait pour le moment.
Tatsuya déclara alors :

« — S’il semble impossible de vous marier, pour le moment en tout cas, le Roi désirerait que je demeure parmi vous, afin que je vous offre quelques de mes conseils, et ma protection. »

Kaede ouvrit alors son éventail et l’agita devant sa bouche en souriant, ce qui, allié au regard qu’elle figea dans celui de Tatsuya, offrit le portrait d’une femme douce, effacée, et singulièrement assurée.

« — Ce n’est pas à vous de me donner des conseils, voyons, Sire Ikaku, je ne voudrais pas vous déranger. »

Surpris de cette rebuffade, Tatsuya plissa ses yeux. Il ne savait trop comment réagir face à cette femme. Il ressentait bien la défiance de ses propos, mais son visage semblait si charmant qu’il ne pouvait croire à sa malice.
Des nuages cachèrent le soleil et plongèrent la pièce dans la pénombre. Une brusque averse s’abattit sur le toit et le vent fit tinter le carillon de bambou, qui résonna lugubrement. Tatsuya se sentit plus mal à l’aise encore. Cette femme avait une influence tout de même incroyable et ce n’était pas par ce genre d’attitude qu’elle l’avait acquise. Il lui était si difficile de la cerner qu’il en balbutia :

« — Je vous prie de m’excuser… Bien entendu, vous ferez ce qui vous paraîtra préférable, mais je serai ici tout de même, n’hésitez pas à requérir mes services.
— Très bien, je vous en remercie, sire Ikaku. Okuni, conduis le seigneur à l’un de nos appartements masculins. Il est un peu tard, sire Ikaku, je vous ferai la visite du domaine demain, et quand je me rendrai au chantier naval, vous m’accompagnerez si vous le désirez. En attendant, installez-vous. Okuni viendra vous chercher pour le dîner que nous prendrons ensemble. »

Elle s’inclina en direction de Tatsuya, imitée par Ophélia tandis qu’il se prosternait devant elles. Quand il s’éloigna avec Okuni et son petit serviteur, il pleuvait encore mais le soleil perçait à nouveau les nuages et irisait les gouttes d’eau accrochées aux branches nues et aux premières feuilles printanières. Kaede fit signe à Ophélia de ne pas bouger.
Avant de rejoindre l’appartement des hôtes, Tatsuya se retourna pour les regarder. Elles restèrent assises, immobiles, jusqu’à ce qu’il fût hors de vue. Le soleil disparut et la pluie redoubla d’intensité.
Kaede se retourna et étreignit Ophélia :

« — J’ai été bien ? demanda la cadette, les yeux brillants d’émotion.
— C’était parfait, tu avais l’air inflexible et sage, l’effet était magique, il n’a su qu’en penser !
— Veux-tu savoir ce que j’ai remarqué ?
— Je t’écoute.
— Sire Ikaku a peur de toi, grande sœur ! »

Elles éclatèrent de rire et ce fut avec le même amusement qu’elles s’en allèrent faire les préparatifs du dîner.

---

Le lendemain matin, Kaede était levée à l’aube. Okuni lui avait coiffé les cheveux en commentant la scène du repas de la veille avec de grands rires. Tatsuya avait tout d’un homme intelligent et adroit, mais entouré de femmes qui savaient jouer leur rôle, il ne se sentait plus à sa place. Le domaine Azaïr était comme une parenthèse au sein d’Ignis. Les femmes trouvaient là une force qui échappait aux hommes et comme le disait Katsuyo, les surpassaient en cela.
Kaede opta pour une coiffure moins lourde que la veille. Le poids des cheveux était pesant à la longue, et alors qu’ils devraient parcourir quelques hectares pour visiter le domaine, elle préférait garder sa chevelure relâchée, simplement soutenue des deux côtés de sa tête. Elle remit un kimono en soie, d’un jaune pâle, fermé par un col délicat et maintenu par une ceinture rouge orangée. Sous sa robe, elle avait revêtu un discret pantalon de toile qui lui permettrait de chevaucher Hayao plus facilement.
Elle envoya une des servantes réveiller Tatsuya, Ophélia et son enfant. Une fois que le petit déjeuner fût pris, la sœur cadette s’en alla vaquer aux obligations du domaine, tandis que son fils suivait les leçons de son précepteur avec une agitation bien puérile.
Kaede invita Tatsuya à la suivre. Un coup d’œil lui avait suffit pour reconnaître qu’il semblait bien plus alerte et perspicace une fois présentable et reposé. Ses yeux furtifs couraient sur tous les détails de la maison et scrutait chacun des gestes de la jeune femme. Elle sentait qu’elle l’intriguait et c’était tout ce qu’elle désirait. Sa peur de la veille lui était un peu passée et Kaede préférait qu’il en fût ainsi. Elle ne souhaitait pas l’ébranler parfaitement, son comportement lui aurait alors paru trop excessif et il l’aurait vue comme un danger potentiel. La fascination était suffisante, elle permettrait d’attirer les faveurs et la sympathie de Tatsuya et il deviendrait ainsi plus aisément manipulable.

Le visage de Kaede reflétait la sagesse féminine et la quiétude des innocents. Elle avançait doucement à travers la maison et présentait chacune des pièces avec sobriété et courtoisie. Elle s’attarda sur les œuvres du peintre de la maison, Sesshu, qui avait tapissé certaines salles de paysages à l’encre noire et plus rarement colorés. Les écrans de bois étaient aux murs de papier comme des fenêtres sur un monde sauvage et vivant. Ce cheval noir, ces grues immaculées, ce petit oiseau des montagnes qu’on croirait presque roucouler, semblaient avoir été saisis et figés dans l’espace d’un instant par l’art consommé du peintre. Le charme des peintures aurait pu se rompre et le cheval trépigner, les grues effrayées s’envoler dans le ciel. Sesshu avait réussi à capturer le temps et à l’immobiliser. Son trait était rude, même dans les courbes, et infiniment riche. Chaque figure maîtrisait une force extraordinaire, à la limite de se réaliser et d’éclater de vigueur. Kaede en parla d’un ton si passionné que Tatsuya eut un petit sourire ironique. Cet intérêt pour l’art le dépassait et la jeune femme fut heureuse de constater qu’il ne voyait en elle qu’une femme, une femme fascinante, mais une femme tout de même, dont les préoccupations étaient bien futiles.
La décoration de la maison était sobre, mais splendide. Au coin des couloirs, les filles avaient disposé des paniers remplis de fleurs printanières qui diffusaient un parfum doux et vivifiant et masquaient les odeurs de cuisine et d’ordures. Même les nattes qui tapissaient le sol exhalaient une fragrance de fraîcheur. Kaede se souvenait des vieilles nattes jaunies de Yaegahara et parfois de leurs relents d’humidité. Celles qu’elle avait fait disposer ici étaient neuves, leur contact plus agréable, leur couleur plus chatoyante et leur odeur, définitivement plus séduisante. Dans chaque pièce s’épanouissaient des compositions florales extraordinaires, que l’officier ne put s’empêcher d’admirer, malgré son dédain pour la poésie. Kaede lui expliqua que ces œuvres végétales étaient souvent l’œuvre des servantes de la maison, mais qu’Ophélia et elle-même en exécutaient parfois quelques unes dans leurs heures perdues. A Azaïr, c’était un art enseigné à toutes les jeunes filles, sauf peut-être les plus misérables. Les panneaux coulissants de papier et de bois laissaient filtrer la lumière pure qui ondoyait dans les pièces comme une caresse d’or et d’ivoire.
Ils traversèrent un petit pont couvert qui chevauchait le jardin et parvinrent finalement dans le bâtiment réservé aux chambres. Tatsuya s’arrêta brutalement.

« — Entendez-vous cette rumeur étrange ? Je l’ai également perçue hier, une fois couché et alerte au moindre son, qu’est-ce ? »

Kaede eut un sourire aimable et écouta à son tour, l’air infiniment plus connaisseuse. C’était les bruits de pas de la multitude qui traversait en tout sens le parquet sensible.

« — C’est ce que nous appelons le parquet du rossignol.
— Comment ?
— C’est une sorte de parquet chantant. Personne, même pas un chat, ne peut le traverser sans qu’il se mette à gazouiller comme un oiseau. J’aime le chant de nos maisons de bois et de pierres, le bruissement des matériaux, leurs résonnances et accords avec le vent et la pluie. Ne vous moquez donc pas, sire Ikaku, je vous assure qu’en vous asseyant quelques heures, les yeux fermés, les sens en alerte, vous serez aussi ému que moi de la vivacité de cette maison ! »

Tatsuya la regardait avec une tendre ironie. Elle était charmante. Et infiniment futile.
Quant à Kaede, malgré son petit air réprobateur, elle se réjouissait intérieurement de la réaction d’Ikaku. Certes, elle appréciait le parquet du rossignol pour sa musique et sa poésie, mais si elle en avait eu l’idée, c’était surtout pour se rassurer quand venait la nuit. Elle pensait trop aux assassins que pouvait envoyer le roi. Lorsqu’elle dormait, son sabre à ses côtés, elle avait du soulagement à penser que si un homme venait à entrer dans les chambres, sa présence ne lui échapperait pas et elle saurait se défendre comme il convenait.
Les servantes allaient et venaient sur le parquet, chargées de tissus et de draps qu’elles ramenaient du lavoir, ôtaient leurs sandales avant de s’avancer sur le parquet. Kaede ferma les yeux et écouta son chant. Le cœur lui manquait à chaque fois. Il avait une mélodie extrêmement complexe, si complexe que chaque pas avait une résonnance différente. Elle apprenait peu à peu à les reconnaître et savait déjà distinguer un pas connu d’un pas inconnu.

« — Okuni ! » appela soudain Kaede.

La jeune fille surgit soudain d’une chambre, comme si elle avait toujours été là, et sa maîtresse lui demanda d’une voix paisible :

« — Apporte-moi mon ombrelle, je te prie, le soleil est bien dégagé aujourd’hui, une insolation serait malvenue. »

La petite servante eut un sourire en coin, s’inclina et se précipita dans la chambre de Kaede. Elle riait intérieurement du spectacle qu’offrait Dame Azaïr. Si ce Tatsuya demeurait parmi eux, il y aurait de quoi animer la maison d’intrigues et de supercheries amusantes. Elle rapporta à Kaede une ombrelle de papier rouge et de bambou, que la jeune femme saisit délicatement.
Elle fit signe à Tatsuya de la suivre à l’extérieur. Ils rebroussèrent chemin et sortirent par la porte principale, puis ils passèrent sous un grand torii courbé et écarlate où se nichaient des oiseaux chanteurs. Enfin, ils traversèrent le pont de pierres et Kaede, sous son ombrelle, se retourna vers la demeure pour dire tranquillement à Tatsuya :

« — Les filles, les paysans, les forgerons et les mineurs pensent que le torii est la démarcation matérielle entre le monde physique et spirituel. Pour eux, la demeure est un domaine sacré, c’est de la superstition, bien sûr, mais ils s’y sentent à l’écart de la réalité difficile de notre temps. Ils se sentent en sécurité, en quelque sorte. Je veux vous dire par là que le but que je poursuis est celui d’un philanthrope : les forts dominent à Ignis, mais les autres ne sont pas moins humains, et nous devons leur tendre la main. Vous les jugez peut-être indignes d’un tel geste, mais mon cœur m’invite à le faire. Il y a quelques années, peu de temps après notre disparition de la scène politique ignisienne, une amie, un Capitaine de l’armée en vérité, m’avait ordonné avant de mourir de m’éloigner de la guerre et de chercher à porter sur le monde un regard sans haine. Ainsi, mes ennemis s’effaceraient d’eux-mêmes et le monde que je construirais serait plus juste. »

Tatsuya ne fit pas de commentaire, mais son regard brilla d’amusement et de moquerie. Kaede lui lança un coup d’œil indulgent et elle se tut pour observer la façade de la demeure. Le pont de pierre enjambait des douves et menait au domaine qui semblait alors davantage une résidence fortifiée qu’une villa pacifiste. Il dominait les environs, protégé par une enceinte de pierre, et ses toits ressemblaient à des pans de toiles lancés vers le ciel. Les fortifications étaient plus complexes que ce qu’il n’avait paru à Tatsuya la veille. Il observa Kaede qui détaillait l’endroit en fronçant ses sourcils noirs. Elle avait tout d’une femme douce et soumise, mais elle avait fait construire son nouveau Yaegahara, à flanc de montagne, enfoncée dans les gorges.
Les murailles blanches auraient pu paraître sereines dans la montagne verdoyante, près des cascades ruisselantes, mais elles s’imposaient et marquaient le pouvoir de Dame Azaïr sur le territoire. Kaede avait baptisé le domaine « Himeji », la maison du Héron Blanc. L’image pouvait paraître poétique et rendre hommage à l’enceinte immaculée. Toutefois, la jeune femme avait gardé en tête ce héron de Yaegahara, qui avait attendu patiemment le moment opportun avant de dévorer sa proie. Elle devrait l’imiter, attendre sagement, l’air passif et soumis, avant de frapper.

« — Bien, je vais vous montrer le jardin. » fit-elle, soudain.

Elle repassa le pont de pierre, suivie par Tatsuya qui trotta derrière elle. Ils contournèrent les quatre bâtiments, les écuries, les cuisines et la demeure de vie, toutes en long, ainsi que les appartements au centre, qui seuls se chevauchaient sur plusieurs étages. Les toits ouvragés en tuile s’échelonnaient sur divers niveaux. Des ponts couverts, construits sur pilotis, rejoignaient tous les habitats et des couloirs extérieurs, abrités sous de petites toitures, longeaient chaque maison. L’ensemble était immense et somptueux et Tatsuya s’étonna :

« — Mais où avez-vous trouvé les moyens de construire un tel chef-d’œuvre d’architecture, Dame Azaïr ?
— Mon père nous avait laissé quelques économies. Du reste, ma sœur, quelques anciens domestiques, et moi-même avons travaillé durement ces dernières années pour renflouer notre bourse. Finalement, le Prince Lucius d’Ignis m’a concédé ces quelques terres contre un revenu annuel. Les habitants d’Hagi, le village voisin, ainsi que les compagnons de Kimitomo Haku, se sont dévoués pour travailler à la construction de la forge, des mines et de la demeure. En échange, je leur offre protection et travail, désormais. »

Le jardin lui-même s’étendait à perte de vue. Tandis que le côté sud, qui présentait sa face à la plaine, se dressait avec puissance et austérité, le côté nord allait s’échouer contre la montagne dans une grâce presque fragile. Les arbres de toute espèce déployaient leurs parures printanières dans les airs et leurs racines plongeaient puissamment dans le sol, pour courir jusqu’à des cours d’eau tranquilles, et des cascades sonores. Des rochers se plaçaient savamment dans le paysage qu’animaient doucement le chant des oiseaux et le frémissement du vent dans les ramures. Le soleil précipitait ses rayons d’or dans les verts feuillages puis dans l’eau limpide des ruisseaux qui étincelait et reflétait les couleurs versatiles de la nature. Les sensibles cerisiers s’épanouissaient et ouvraient leurs fleurs blanches et roses qui leur étaient une riche toison, puis un tapis odorant à leurs pieds.
Kaede et Tatsuya s’arrêtèrent sur le pont en bois qui chevauchait la part la plus abondante et la plus profonde du cours d’eau, et parvinrent tous deux à garder le silence au cœur du jardin. Ils contemplèrent longtemps les captures de paysage qui le composaient et Tatsuya s’aperçut de la diversité de l’endroit. Sous le pont de bois, le ruisseau devenait étang. De petits nénuphars venaient affleurer la surface de l’eau en essaim vert et des blocs de pierre cylindriques formaient un autre chemin, vers la berge, quelques mètres plus loin. Du pont, ils pouvaient distinguer des carpes qui donnaient des éclats dorés, pourpres et blancs à l’eau verdoyante. Sur une berge, des arbres élancés, cyprès, cèdres, pins et bambous, se précipitaient vers l’étang, sur l’autre, un jardin de mousses offrait une terre duveteuse à quelques arbres esseulés, dont un grand érable rouge que Kaede affectionnait particulièrement. Cà et là étaient disposées de petites lanternes en bronze, en pierre et en bois qui se mêlaient aux buissons feuillus, aux élégants rhododendrons qui ouvraient leurs jupes roses et tachées de pourpre et aux délicats camélias.
Il régnait là une odeur vive et fraîche, fleurie et enchanteresse. Il fallait garder le silence pour éveiller tous leurs sens… Les grenouilles coassaient de concert avec le chant des oiseaux, le jardin tout entier exhalait le fruité des fleurs et le souffle suave des arbres.

Ils quittèrent finalement le pont et traversèrent longuement le jardin, jusqu’à atteindre la façade est du bâtiment de séjour. La véranda présentait, derrière un l’habituel préau qui longeait chaque maison, un salon de thé tapissé des peintures de Sesshu. Kaede y aperçut Mariko, agenouillée devant la table basse, une tasse de porcelaine à la main. Elle observait la part du jardin que sa petite-fille et Tatsuya venaient de pénétrer. L’émissaire du roi l’avait perçu avant même de distinguer quoi que ce fût. Un parfum pur, suave et sucré était venu effleurer ses narines. C’était l’essence palpitante et voluptueuse des roses. Conquérante sensuelle et envoûtante, elle s’accaparait de l’air ambiant avec une douce sauvagerie. Tatsuya regarda tour à tour les milliers de fleurs du jardin, qui formaient des allées odorantes aux couleurs roses, pourpres, orange, blanches ou bleues. Il s’élança de lui-même à la rencontre de ce miracle humain et naturel. Ce que l’on disait à la capitale était vrai. Il lança un coup d’œil furtif à la silhouette de Kaede qui se profilait à contre jour, sous son ombrelle incarnate. Cette femme était une sorcière. Comment avait-elle fait pour permettre à ses fleurs de croître et de s’épanouir aussi rapidement ?

« — Mais depuis combien de temps habitez-vous ici, Dame Azaïr ? s’écria-t-il. C’est incroyable ! »

Elle se contenta de sourire et fit la sourde oreille. Elle ne préférait pas lui donner d’indications qui lui permettraient de deviner la complicité et la couverture que lui avait offertes Lucius. Cela faisait déjà un an qu’elle vivait là avec Ophélia, son fils Shin, Haku, Kenji, Mei, Mariko, Hana et Seiren. Ils avaient eu le temps de construire les domaines et de rassembler des milliers d’hommes sous leur égide et le Roi n’en avait rien su, jusqu’à maintenant en tout cas.

« — C’est incroyable comme la nature est vivace, fit remarquer Kaede, d’un ton distrait. Tout pousse à une vitesse folle, les jardiniers ont sans cesse du travail. Ah, tenez, regardez, là-bas, ces vapeurs ! »

En contrebas du salon de thé, masquée par la roche et la végétation, s’écoulait une source chaude dont on entendait simplement le bruissement. Lorsqu’ils s’approchèrent, Tatsuya put distinguer une petite cabane en bois perchée bravement sur des rochers que la cascade chaude martelait incessamment. Elle rebondissait dans des bassins de plusieurs niveaux qui s’emplissaient d’eau pure et limpide, puis s’écoulait dans le ruisseau qui rejoignait l’étang.

« — Si vous voulez vous délasser, sire Ikaku, je vous conseille ces sources, mais soyez prudent, n’y venez pas lorsque les filles y jouent, ou elles vous dévoreront sans pitié, elles n’apprécient pas beaucoup les hommes. » fit Kaede avec humour.

Tatsuya éclata de rire et se détendit un peu.
Finalement, Kaede le mena hors du domaine et ils chevauchèrent côte à côte vers la forge, à travers la montagne et les plaines. Tatsuya observa la manière dont la jeune femme montait et fut surpris de sa maîtrise. Elle menait son cheval avec la puissance, la fermeté et la confiance d’un homme. L’étalon réagissait à la moindre de ses injonctions. Il suffisait à Kaede se presser sa cuisse contre le flanc de sa monture pour qu’elle change de direction. Le plus étonnant était peut être son maintien sur sa selle. Elle n’était jamais déstabilisée, ses muscles prévenaient le moindre choc. Tatsuya observa discrètement la forme des jambes de Kaede, que son pantalon de toile devinait un peu, et resta songeur de longs instants.
Comme l’avait prévu la jeune femme, le temps était pesant, le soleil oppressait leurs épaules et incendiait leur dos. Kaede avait laissé son ombrelle à Himeji et s’était coiffée de son chapeau rouge incurvé, tandis que Tatsuya grimaçait sous la chaleur, tête nue.

Ils arrivèrent tout d’abord aux mines d’Asagawa. Les petites maisons des ouvriers se rassemblaient à quelques mètres de l’entrée principale de la mine, comme de grands animaux de bois et de pierres qui auraient recherché la chaleur et la compagnie de leurs congénères. Sous de grands arbres feuillus, l’entrée obscure de la mine était comme un puits profond dans la grotte des mauvais esprits. Toutefois, Tatsuya remarqua que l’ouverture n’avait rien de rustre, ni de mystique. De grands troncs de chêne la soutenaient dans une structure intelligente et stable, humaine en quelque sorte. Les mineurs allaient et venaient en poussant de grands chariots de métaux et de charbon, d’autres portaient de longues branches de bambou sur lesquelles ils avaient chargé des blocs de pierre qu’ils comptaient amener à la forge. Ils ployaient sous l’effort, un bandeau placé sur leur front et relié à la charge par de fines cordelettes contribuait à supporter le poids du fardeau. Ils ne portaient souvent que des culottes de coton blanc et transpiraient abondamment.
Kaede sauta au bas de son cheval, suivit par Tatsuya. Lorsque les mineurs la remarquèrent, ils lâchèrent pour la plupart leur bagage et s’inclinèrent respectueusement. Elle les fit vite relever et Tatsuya l’observa avec étonnement. Son visage avait subitement changé, il se levait plus haut, ses yeux brillaient plus fort, trop fort pour une femme.

« — Bonjour à tous ! Je vous félicite d’être au travail de si bon matin, votre effort sera récompensé. Je tenais à vous visiter pour m’assurer que vous alliez bien. Il n’y a pas d’incident à déplorer ?
— Bonjour, Dame Azaïr, répondit l’un des mineurs, dont le rôle s’approchait de celui d’un contremaître. Le travail avance bien. Mais une galerie secondaire manque d’air, si vous voulez mon avis, y’a quelque chose qui cloche.
— Je vois, prenez garde et menez-y moi, Atsuharu, je vous prie. Ah, voici sire Ikaku Tatsuya, un émissaire du Roi, il désire visiter notre domaine.
— Sire Ikaku. » fit Atsuharu, d’un ton légèrement sarcastique, en s’inclinant profondément.

Kaede, Tatsuya et Atsuharu entrèrent dans la mine. Les couloirs sentaient l’humidité, le sol était glissant et les torches accrochées aux murs propageaient aussi bien une lumière vacillante qu’une fumée âcre. Kaede avançait avec une détermination et une fermeté extraordinaires.

« — La mine est peut-être l’endroit qui me plaît le moins, ici, déclara-t-elle, en regardant les hommes trimer autour d’elle. On y étouffe, le travail y est rude et le danger, permanent. Je crains à chaque instant pour leur vie, dont je suis responsable. Malheureusement, les montagnes de Yaegahara sont riches en ressources minières, et elles sont nécessaires à la construction des navires, ainsi qu’à celle de quelques marchandises que nous vendrons en Ignis ou à l’étranger. Si l’endroit est abominable, les mineurs sont des volontaires et je loue chaque jour leur courage et leur dévouement. »

Atsuharu fut touché par le compliment comme s’il lui avait été personnellement destiné et Kaede lui sourit avec franchise.
Arrivée au couloir en question, elle toussa un petit moment, comme ses deux compagnons. Elle économisa son souffle et acquiesça d’un signe de tête vers Atsuharu pour confirmer que la galerie souffrait bien d’un manque d’oxygène. Le conduit d’aération devait être obstrué. Kaede remonta ses manches et mit le bas de son kimono dans son pantalon de toile. D’un signe concret, elle ordonna à Astuharu de lui faire la courte échelle pour qu’elle grimpât dans le petit conduit d’aération, creusé en hauteur. Lorsqu’elle s’y trouvât, elle garda la tête froide et rampa consciencieusement dans le canal. Malgré l’étroitesse de l’endroit, elle parvenait à avancer et se sentit alors heureuse d’être une femme de petite carrure. Elle toussait à s’en rompre les os et entendait Atsuharu crier, malgré le manque d’air qui le faisait souffrir :

« — Ma Dame, vous allez bien ? »

Elle ne prit pas la peine de lui répondre et poursuivit sa progression pendant de longues minutes. Finalement, elle trouva dans le tunnel un nid d’oiseau très encombrant et eut un petit rire amusé. Elle se contorsionna pour se retourner et donna un grand coup de pied dans le nid qui recula d’un coup sec, tandis que son propriétaire pépiait d’indignation. Elle perpétua dans sa manœuvre jusqu’à ce que l’oiseau et son nid se retrouvassent hors du conduit. Une bouffée d’air frais envahit le tunnel et elle respira de toutes ses forces avant de revenir auprès de ses compagnons. Elle bondit sur ses pieds, rétablit sa robe et ses manches, s’épousseta tranquillement et annonça :

« — Bien, voilà qui est réglé. Sire Ikaku, tout va bien ? »

Il semblait désarçonné par le comportement de la jeune femme, qui retrouva à nouveau son visage serein et asservi. Elle s’excusa en inclinant le regard vers le sol. Derrière Tatsuya, Atsuharu eut un rire silencieux. Comme tous les sujets de Kaede, il reconnaissait bien sa manière de jouer la comédie.

« — La carrure aide. » fit-elle, modestement.

---

Quelques temps plus tard, Kaede et Tatsuya chevauchaient vers la forge qui dominait la plaine enclavée. Elle avait été bâtie un peu en hauteur, au cœur du village des forgerons. L’ensemble avait été nommé « Tatara », en l’honneur du grand soufflet à double effet qui trônait au milieu de la forge. Kaede le montra en priorité à Tatsuya, car c’était là l’union des forces humaines et des forces naturelles. Au grand étonnement de Tatsuya, les travailleurs du soufflet n’étaient que des femmes en kimono de toile largement ouverts sur leurs corps en sueur. Les hommes, eux, disaient-elles, n’étaient que des fainéants qui préféraient transporter les productions de la forge à la baie d’Ha Long où se trouvait le chantier naval. Le four, près d’elle, nécessitait un renflouement perpétuel de charbon, ce dont certaines se chargeaient avec de larges pelletées, et une arrivée constante d’air pour entretenir le feu. Le soufflet était immense, aussi les travailleuses pouvaient-elles se placer à dix sur chacune des deux poches d’air, qu’elles devaient comprimer en alternance avec l’un de leur pied, tandis que l’autre les soutenait sur la terre ferme. C’était un travail éreintant, mais elles gardaient leurs mains agrippées aux cordes suspendues au plafond de manière à ne pas tomber, et chantaient ensemble en vieil azarien. Tatsuya les observait avec une incontrôlable admiration. Leurs corps transcendaient toutes les différences naturelles de l’homme et de la femme. Ils étaient d’une fine robustesse qui leur permettait de puiser dans des réserves de force et de souplesse dont disposaient seuls les gens du peuple. Leurs cuisses, leurs jambes, leurs bras et leurs corps découverts par le large décolleté de leur kimono luisaient de sueur dans la lumière du four, et leur mouvement général allié à la gigantesque machinerie composait sur les murs l’ombre d’un monstre au travail.
Les vrais forgerons, ceux qui utilisaient le métal et leur sculptaient une forme véritable et artistique, étaient plus souvent des hommes car ils connaissaient plus souvent les secrets ancestraux de la forge. Toutefois, des femmes de plus faible carrure venaient à leur rencontre et ils acceptaient bon gré mal gré de leur enseigner leur savoir. Les sabres étaient l’objet d’un mystère permanent et peu acceptaient de l’apprendre aux femmes, mais elles mettaient tant de violence, de vulgarité et de mauvais caractère dans leur demande que les hommes finissaient par céder, en grommelant que Dame Azaïr devrait apprendre la discipline à ces drôlesses. Tatsuya lui-même fut interdit d’approcher les forgerons qui fabriquaient les sabres des soldats. Malgré son insistance, Kaede ne lui expliqua pas l’assemblement des métaux du sabre.
Il ne put que voir certains résultats qu’il admira longtemps pour leur union de la solidité et du tranchant, qu’en dehors d’Azaïr, on ne parvenait que difficilement à obtenir. Le tranchant et le reste de la lame reflétaient et diffractaient différemment la lumière, et la limite entre les deux zones formait une ligne de trempe droite ou ondulée de toute beauté. Il joua un moment à admirer les éclats doubles des lames des sabres, sous différents angles de lumière, et vit danser les reflets dans un ballet mystique. Puis il admira la pointe, la courbure et le dos des lames dont les formes lui furent aussi aimables que celles d’un corps féminin. Le grain des lames était également d’une qualité exceptionnelle et formait des arabesques élégantes et artistiques sur l’acier de l’arme. Parfois, il pouvait distinguer des cristaux sur la lame des sabres, qui formait parfois une longue ligne laiteuse et brillante. Il repéra enfin la présence récurrente de gorges sur le travail des artisans, qui allégeaient et renforçaient les lames tout en accentuant leur capacité de coupe. Néanmoins, ces gorges, qui suivaient le plat de la lame du côté dos, étaient également l’objet d’une préoccupation artistique et devenaient souvent d’élégants ornements.
Tatsuya avait vécu depuis bien trop longtemps loin d’Azaïr, et cette redécouverte du culte de l’art et de la beauté le plongea dans le songe éveillé du souvenir de son enfance.

Kaede lui montra plus rapidement les outils agricoles et navals qui étaient aussi produits à Tatara et elle l’invita à nouveau à le suivre à cheval. Ils descendirent jusqu’à Hagi qui au fond de sa plaine, était cerné par les champs immenses et les vertes rizières.

« — Bien, dit-elle, une fois qu’ils eurent laissés leurs chevaux dans l’écurie d’une ferme. Vous m’êtes très agréable, Sire Ikaku, mais si vous restez ici, vous devrez vous rendre utile. Attendez-moi là. »

Elle entra dans la ferme et Tatsuya l’entendit parler et rire avec les paysans qui s’en occupaient. Lorsqu’elle en ressortit, elle était habillée d’un kimono de toile et avait noué sur sa tête et ceint ses cheveux avec un chiffon blanc, qui épongerait sa transpiration pendant le travail. Elle avait appuyé sur l’une de ses épaules une bêche, et en tendit une autre à Tatsuya qui resta bouche-bée. Mais il la prit sans protester et lui emboîta le pas quand elle annonça :

« — Il y a un carré de terre à retourner avant la fin de la journée, là-bas, un peu de renfort ne leur fera pas de mal. »

Les paysans accueillirent Kaede avec une joie qui semblait usuelle et elle commença à bêcher près d’eux en se joignant à leurs discussions diverses. Tatsuya l’observait travailler avec intérêt et comprit finalement pourquoi les Princes, ses cousins, la nommaient « Kaede la fermière ». Elle retournait la terre avec le même savoir-faire qu’une paysanne endurcie. Son corps élégant prenait les courbes fortes et cambrées de ses compagnons de travail, ses jambes se campaient avec puissance, et ses bras s’abattaient avec endurance et souplesse. Les yeux de Tatsuya se posèrent sur les mains de la jeune femme pour la première fois, et il y porta un intérêt curieux. Jamais il ne les avait observées auparavant, mais il vit que si elles avaient la blancheur et la finesse des mains aristocrates, leur paume était dure et s’adaptait parfaitement au bois de l’outil. Elle avait les mains d’une travailleuse, en somme.

« — Vous bêchez plutôt bien, pour un soldat d’Ignis, lança-t-elle soudain à Tatsuya qui sursauta de surprise.
— Heu, eh bien… fit-il alors qu’elle riait de son air déconfit.
— C’est un compliment, je ne mens pas, ajouta-t-elle.
— Ah ! s’exclama-t-il en grimaçant un sourire gêné. Vous savez, je n’ai pas toujours été soldat, Dame Azaïr, je viens du bas peuple et dans mon enfance, je vivais dans un village de ce genre.
— Tiens donc ! s’étonna la jeune femme, en l’observant avec des yeux ronds. Moi qui croyais que votre obséquiosité résultait de toute une existence de féroce entraînement ! »

Elle rit à nouveau et Tatsuya eut un sourire d’autodérision.

« — Oh non, mais vous savez, je ne me sens pas vraiment à mon aise parmi les seigneurs, les Princes et les chevaliers de noble naissance, je n’ai jamais su comment m’adresser à eux. Je veux bien croire que ce soit assez piteux…
— Vous vous exprimez très bien, pour un ancien paysan, Sire Ikaku, allons.
— Mon frère aîné a hérité des terres familiales, poursuivit l’émissaire du Roi. Pour vivre, je n’ai eu d’autre choix que de m’engager dans l’armée et de monter en grade, ce qui n’a pas été toujours facile. Mais j’ai travaillé dur, comme seuls les êtres méprisés savent le faire, et voyez, aujourd’hui, c’est le Roi qui m’envoie à vous ! »

Ils rirent ensemble et les paysans manifestèrent subitement une cordialité ouverte envers Tatsuya qui en dévoilant un secret qu’il prenait toujours soin de garder, s’était abaissé à leur statut et ne souffrait pas de la comparaison. Kaede comprit heureusement l’ambivalence de cet homme et put enfin se le figurer être à part entière, qu’elle pouvait apprécier à sa juste mesure.
Quant à Tatsuya, il retrouvait la franchise simple du peuple en cet instant et en riant avec la jeune femme, sentit malgré tout une sourde culpabilité s’installer dans son ventre. Elle l’acceptait pour ce qu’il était, comme personne ne le faisait à la Cour, et lui avait déjà le sentiment de la trahir.

---

« Sire,
Je vous prie d’excuser le retard surnuméraire de mon rapport, que je n’ai rédigé que deux semaines après mon arrivée chez Dame Azaïr. En vérité, il aurait été difficile de le composer plus tôt, Seigneur, car je n’aurais su vous exprimer de certitudes et même en cet instant, je ne suis pas sûr de pouvoir vous en offrir. La demeure Azaïr, qu’ils nomment tous « Himeji », est un lieu étrange qui se plaît à fuir mes facultés d’analyse ordinaires. Votre nièce vit dans le culte du secret et ce qu’elle me dévoile d’elle chaque jour me la rend toujours plus obscure et lumineuse. Elle entretient ses mystères comme un jardinier minutieux et précis, qui saurait la beauté, la place et l’utilité de chaque fleur, tandis que nous ne voyons que l’harmonie d’ensemble de son œuvre. Elle semble travailler chaque détail de son existence de sorte que rien ne transparaisse de sa personne, sinon le charme et l’aura d’une noble inspiratrice. Elle leur insuffle à tous une fidélité et un amour incroyable, tous ses gens m’en parlent avec vénération et il est vrai que, moi-même, je ne peux pas toujours résister à ses lumières tant elle est irrésistible. Voyez, depuis deux semaines que je la fréquente assidument, j’ai même adopté son parler imagé. Sa personnalité nous submerge et son monde devient le nôtre, nous ne pouvons y échapper. C’est une vie à part que l’on mène ici, une vie offerte par la maîtresse des lieux. Je tente de me défaire de son emprise qui m’est redoutable, vous constaterez que je ne peux vous en dire que des propos positifs et absolument subjectifs, ce qui inspire le remords à mon sens raisonnable.
C’est pourquoi je ne saurais vous dire si elle peut vous être alliée ou ennemie. Dans les deux cas, elle serait redoutable, du moins en raison de son étonnant pouvoir de séduction. Je vous conseillerai volontiers d’exercer tous vos talents pour en faire votre partisane, elle est loin d’être un atout négligeable.

L’essentiel de mon rapport tiendra à vous exposer mes diverses observations. Je ne sais pas si elles vous paraîtront toutes pertinentes, Altesse, mais j’ose croire que chaque anecdote vous permettra de mieux cerner Kaede d’Azaïr, sa force, son influence et ses partisans.

Je pense que ce qui fonde ce pouvoir mystique que je lui attribue n’est autre que sa noblesse de caractère et son goût et intérêt à l’égard de toute chose. Elle inspire l’amour et le dévouement d’autrui en prenant à contre-courant tous nos principes : son intérêt va des guerriers aux paysans, jusqu’aux parias eux-mêmes avec qui elle partage des expériences et des discussions animées. Elle fait fi de la faiblesse déshonorante et prétend que sa force doit servir à équilibrer l’existence de chacun. Je souris encore à cette pensée, voyez. Vous craigniez qu’elle ne fût impitoyable, mais Majesté, laissez-moi vous dire qu’elle reste bien une femme et en tant que telle, elle fait preuve d’une naïveté et d’une futilité charmantes.
Il me semble intéressant toutefois d’insister sur certaines anecdotes qui éclairciront mon propos. Dame Azaïr est une femme aux facettes multiples. Quand je l’ai rencontrée et vue pour la première fois, elle a fait preuve d’une noblesse et d’une autorité qui m’ont pétrifié. Il est clair que c’est une femme de tête. Elle a une aisance remarquable au parler et sait impressionner par sa prestance. Si a le cœur femelle, elle a les mâles lucidité et pragmatisme. Elle gère son domaine d’une main de fer, la tête froide. Elle visite régulièrement ses terres, sa mine, sa forge et son chantier naval pour superviser son entreprise en personne, conseiller, aider et même travailler aux côtés des paysans et des ouvriers.
Je l’ai vue bêcher comme une fermière et parcourir les rizières en discutant de saisons avec les villageois, faire les nœuds de ses navires avec une aisance remarquable, parler à ses architectes et charpentiers dans un vocabulaire qu’eux seuls comprennent, plonger en apnée avec les pêcheuses de perles et de coquillages de la côte, entraîner ses quelques guerriers en se mesurant à eux avec un simple sabre de bois…
En tout cela, elle m’a impressionné, car si elle n’agit pas selon nos préceptes et ne se tient pas à l’écart de la faiblesse, elle fait face à des responsabilités viriles et les assume parfaitement. En considération de ces anecdotes, Sire, je vous recommande chaudement de vous en faire une alliée car s’il advenait qu’elle devînt votre ennemie, le peuple le deviendrait aussi.
Toutefois, peut-être vous énonçai-je ici des éléments que vous n’ignoriez pas. Vous me la décriviez en effet comme une fille plus garçon qu’enfant et plus guerrière que maîtresse de maison.
Sur ce point, je dois vous avertir d’un changement. La jeune fille très garçonne dont vous me parliez est devenue une femme magnifique et élégante. Elle semble se soumettre aux règles de son sexe et fait preuve d’un grand respect envers les hommes. Elle brode, s’occupe d’art et d’habits, chante divinement et discute avec ses filles avec une légèreté et une badinerie incroyable. Je ne vois en tout cela que des défauts, mais parfois, cette maison me trouble tant que je me demande si Kaede d’Azaïr n’use pas de ses talents féminins comme les sirènes de leurs chants. Elle m’attire, me met en confiance, que sais-je ? Ou bien peut-être est-elle parfaitement innocente et désire-t-elle s’éloigner de toute intrigue politique depuis la mort de son père. Je m’imagine parfois qu’il s’en servait pour accomplir ses desseins et qu’elle a actuellement réalisé son véritable destin. Elle est redevenue femme.

J’ai conscience de ne vous livrer là que des interrogations, Majesté, aussi parlerai-je maintenant de ce que ma raison et mon esprit militaire ont su conclure avec certitude.
Himeji est un lieu fortifié, moins que Yaegahara, certes, mais ses maîtres m’ont fait part de leur volonté de renforcer ses murailles par une seconde enceinte. Ils me disent qu’il s’agit ainsi de prévenir les attaques de brigands qui fourmillent dans la montagne depuis la chute d’Atrée d’Azaïr, et Dame Azaïr insiste en m’assurant qu’elle sait ce dont sont capables les hors-la-loi après avoir vécu les batailles du désert d’Asaül. Je ne sais qu’en penser, peut-être leurs intentions ne nous sont pas défavorables, mais il en demeure qu’Himeji deviendra certainement une forteresse difficile à prendre. Pour le moment, une seule enceinte protège ses maisons de bois et de pierre, et nous n’aurions pas de mal à le briser.
La forge, « Tatara », est bien proche d’Himeji. Elle se compose d’un village qu’une muraille protège. En son cœur se situe la forge véritable et c’est là l’objet de mon intérêt. Ils y extraient du fer, qui provient des roches de leur mine « Tsikusen », ou de l’acier, et le transforment en outils agricoles, navales, voire en armes. Les forgerons y fabriquent des sabres selon le savoir-faire secret des Azariens. Vous devez alors penser que votre intuition était juste, et il est vrai que Tatara peut produire les armes de centaines de combattants, mais je vous invite à penser qu’en étant habile, vous pourrez en tirer profit. Pour le moment, Tatara est aux mains d’une idéaliste qui se dit philanthrope, elle y héberge même des lépreux chargés d’assembler certaines pièces, un travail tranquille qui les occupe plutôt qu’il ne les fatigue, dit-elle. Elle va elle-même changer leurs bandages, assez régulièrement, d’ailleurs, car personne d’autre ne veut s’en charger. C’est ce qui m’invite à penser que les entreprises de Dame Azaïr sont inoffensives à votre égard, pour le moment en tout cas : elle s’en sert dans un but qu’elle veut altruiste. C’est ce qu’il en transparaît en tout cas et étant donné les intrigues et les troubles d’Himeji, je préfèrerais demeurer quelques temps encore ici, pour tirer des conclusions convenables.
Le chantier naval occupe quant à lui toute la baie d’Ha Long. Dame Azaïr a là-bas un logement, plus modeste cependant qu’Himeji : il ne s’agit que d’une maison de pêcheur, où elle dort sur une simple paillasse. D’après elle, construire une demeure imposante serait une perte de moyens et une insolence extrême à l’égard de la population des côtes qui est effectivement très pauvre. Les tsunamis et les séismes sont là-bas très dévastateurs, c’est pourquoi elle préfère loger dans une maison facilement reconstructible. Le chantier naval lui-même n’est pas grandiose, bien qu’il en sorte des navires exceptionnels. Dame Azaïr les appelle des jonques. Je n’ai jamais vu de bateaux aussi grands. Elle m’a avoué avoir travaillé sur un chantier naval pendant quatre ans, auprès d’un maître des mers. Si les voiles rouges de ses jonques sont aisément reconnaissables sur les eaux turquoises de la baie d’Ha Long, car la voilure est lattée, de sorte que la capture du vent soit moins périlleuse, les charpentiers du chantier naval use de la technique des « cloisons étanches » qui permet aux jonques de voguer en haute mer. Si un ou deux caissons sont accidentellement endommagés en cours de navigation, l’eau ne pénétrera pas dans les autres caissons et le navire restera à flot. Les artisans, avares de leur secret, n’ont pas voulu me dire un mot de leur savoir-faire, dont Dame Azaïr sait tout apparemment. Ils possèdent également de curieux instruments de navigation, qu’ils appellent boussoles, compas ou astrolabes. Ils empruntent la voie des mers pour faire du commerce sur nos côtes, vendre les produits de leur agriculture ou de leur forge.

Je ne saurais qu’ajouter, mon Roi, si ce n’est l’assurance de ma fidélité et de mon dévouement. J’ai chargé mon serviteur de vous remettre ce rapport en main propre, je vous prie de veiller à son repos avant de me le renvoyer.
Mon prochain rapport vous parviendra aussi rapidement que mes découvertes, Monseigneur, je reste à jamais votre humble et zélé serviteur,

Commandant Ikaku Tatsuya. »

Mei replia la lettre et la reposa sur la table basse de Tatsuya. Elle entendait toujours les bruits sourds de l’amour, qui s’échappaient doucement de la chambre de l’émissaire, fermée par la cloison de papier. Maiko le visitait à toute heure et exigeait leur union charnelle avec une persuasion inébranlable. Tatsuya aurait pu la croire entichée de lui, mais il lui était vite apparu que la jeune femme aimait simplement la bonne compagnie. Mei avait profité d’une de leurs ivres aventures pour pénétrer dans l’appartement avec la discrétion des Invisibles.
La lettre lui plaisait. Tatsuya ne soupçonnait rien des galeries secrètes ou des ambitions de la maîtresse des lieux, aussi ne fit-elle aucune retouche et s’évada aussi silencieusement qu’elle était entrée.

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Mer 22 Aoû - 0:53



17 A Dream Discarded by John Williams on Grooveshark

Les mois passèrent. Un jour, à l’aurore de l’automne, un nouvel homme se présenta à Himeji. Il voulut voir Kaede, alors que celle-ci faisait les comptes de la maison, de ses terres et de son commerce. Tatsuya l’observait avec gravité. Elle traçait au pinceau des idéogrammes noirs.

« — Vous écrivez en azarien ? demanda-t-il, avec étonnement.
— Ces comptes sont destinés à mes hommes, répondit Kaede, or la seule langue qu’ils savent souvent écrire est celle de leurs aïeux. C’est un apprentissage transmis de génération et génération, tandis que l’écriture de la langue unifiée ne leur a jamais été enseignée. »

Accessoirement, le sens des idéogrammes échappait souvent aux curieux, ce qui permettait à Kaede et ses comparses dialoguer secrètement. Tatsuya n’y prit pas garde, trop occupé à observer l’écriture de la jeune femme, à laquelle il ne trouvait rien de féminin. On apprenait aux femmes une écriture sage, rangée, et élégante, celle de Kaede était incisive et virile. C’était la langue des hommes, aux caractères aussi solides et impénétrables que les barreaux d’une prison.

Ce fut à cet instant que le visiteur s’introduisit, aux côtés d’Okuni.
C’était un vieil homme mince, au visage osseux et sévère. Il avait des yeux de rapace, sombres et brillants, qui semblaient percer à jour tout ce qu’ils observaient. Il se présenta sous le nom de Kanata Goshi et sans manifester trop de respect à la maîtresse de maison, expliqua qu’il était envoyé par le Roi pour l’épouser. Il commenta rapidement l’aspect des filles de la demeure et rappela les devoirs d’une femme ignisienne à Kaede avant d’annoncer qu’il reviendrait quelques jours plus tard, pour les noces.
Tatsuya lui-même avait été surpris, car si Iskandar lui avait parlé de cette possibilité, il était resté très évasif, et son émissaire ne s’attendait pas à ce qu’il prît la décision aussi tôt. Il apparut que Kanata Goshi s’était présenté de lui-même au Roi pour marier sa nièce. Il avait été Chevalier dans son jeune temps et avait quelques terres au sud d’Azaïr, aussi avait-il entendu parler de Kaede, de Yaegahara, puis de son retour au pays. Tatsuya s’entretint avec lui avant qu’il ne quittât la maison.

« — Mais pourquoi vouloir l’épouser, si vous n’en avez entendu que des termes dépréciatifs ? Vous ne l’avez même pas vue physiquement, jusqu’à ce jour, je ne comprends pas.
— Je veux remettre de l’ordre en Azaïr, répondit Sire Kanata avec sécheresse. Le Prince Lucius d’Ignis ne devrait pas tolérer de partager autant de pouvoirs avec une femme. J’aspire seulement à remettre Dame Kaede d’Azaïr à sa place. J’ai déjà quelques femmes chez moi, elles lui apprendront ce qu’est la discipline. Moi, je ne vivrais pas tranquille tant que la progéniture d’Atrée d’Azaïr n’est pas muselée. Et puis, maintenant que je sais qu’elle est bien une très belle fille, je mettrais plus de zèle encore à ma tâche. »

Il quitta les lieux en laissant même Tatsuya profondément dérangé. Il ne souhaitait certainement pas un tel avenir à une femme qu’il admirait et respectait, malgré les moqueries qu’elle lui inspirait parfois. Quant à Kaede, elle cacha la fureur de sa fierté humiliée derrière la colère de se voir marier à un inconnu trois fois plus vieux qu’elle. La journée fut pénible pour tous car elle fut d’une humeur acerbe et broyait des idées noires en attendant la nuit, complice de tous les conspirateurs.

---
A la faveur de la nuit obscure, Kaede, Kenji et Mei s’étaient réunis près de la cascade du jardin pour discuter du problème que leur causaient alors le Roi et ce sire Kanata Goshi. Une fois mariée à ce traditionaliste branlant, Kaede verrait toute son influence décroître et disparaître, tandis qu’il la traiterait comme la première des incompétentes. Au-delà du fait que ce vieillard la répugnait, la maîtresse d’Azaïr ne pouvait accepter de se marier sans voir ses ambitions s’effondrer. Elle n’était plus vraiment une femme, aujourd’hui, et elle sentait qu’elle n’avait pas à se soumettre aux exigences masculines comme une vulgaire esclave. Elle seule était en droit de décider de son destin, et elle refusait qu’un simple mariage mît fin aux espoirs d’un peuple et le plongeât dans une misère nouvelle.

Kaede, Mei et Kenji discutaient tous trois autour d’une lanterne voilée. L’éclat de l’eau contre les rochers dissimulait leurs voix et ils pouvaient ainsi parler avec vivacité. Le visage de Kenji, à peine illuminé par la lanterne, gardait la sérénité un peu gâteuse qui ne trompait pourtant pas ses deux interlocutrices. Il était accroupi sur ses sandales, comme d’usage, et observait Kaede avec un intérêt dissimulé. Mei fumait son herbe à pipe, appuyée contre un rocher, et masquait son angoisse dans une expression faciale impassible. Quant à Kaede, elle observait le jardin nocturne, la main sur le fourreau de son sabre.

« — Voilà donc une situation bien compromettante, marmonna Kenji. Ce vieux grincheux de Kanata m’ennuie beaucoup, ah oui.
— Je ne vois pas comment nous arranger diplomatiquement, ajouta Kaede d’un ton rageur. C’est une sommation de mon oncle. Il est mon seul parent masculin vivant, il a donc toute autorité sur moi. Par-dessus le marché, c’est le Roi. S’il désire que je me marie, je dois me marier, c’est la loi.
— Et si l’honorable seigneur Kanata venait à nous quitter avant les noces ? Ce serait regrettable pour votre union, j’en conviens, mais il aurait peut-être fallu vous choisir un époux plus jeune et plus robuste. Un vieillard a souvent la santé fragile… proposa Kenji avec son ironie irrespectueuse et un sourire sardonique.
— Cela répondrait à ma réputation, répondit Kaede, d’un ton songeur. Je suis une femme maudite, aucun homme ne peut m’approcher sans mourir… »

Mei prit soudain un air indigné et s’écria :

« — Mais quand cesserez-vous de recourir au meurtre pour parvenir à vos fins ? Nous ne valons pas mieux que ceux que nous combattons, si nous faisons perpétuer la violence !
— Mei, soupira Kenji, tu as le cœur trop pur…
— Non, Kenji, mon cœur vénère Watos avec ferveur et fidélité, le tien s’est perverti. Souviens-toi de la parole de De : « La plus injuste des paix vaut mieux que la meilleure des guerres, aucun de ces génocides que vous appelez « justice » ne consolera les pleurs des cieux. Ne combattez pas, ne vous vengez pas, vivez du mieux que vous pouvez, et aimez. »
— Je connais la parole du Livre Sacré… souffla Kenji, tandis que son masque s’évanouissait peu à peu et que son identité véritable révélait toute son obscurité.
— Alors respecte-la !
— Mei, s’écria l’assassin, d’une voix soudain impitoyable, le regard noir de fureur. Je suis à la tête des Invisibles, souviens t’en ! Tu me dois respect et obéissance, je sais interpréter la parole d’Ehol mieux que quiconque au sein de notre clan ! Nos deux familles sont scindées depuis toujours car nous autres, les Jin, nous nous sacrifions pour que vous, Nodoka, gardiez le cœur pur ! L’assassinat et la manipulation sont les seuls moyens de défaire la famille royale en respectant la parole d’Ehol ! N’ai-je pas suffisamment dit qu’Ignis n’a rien d’un pays en paix ?! Le Roi et sa lignée entretiennent un état constant de violence et de guerre, nous devons y mettre un terme définitif en faisant couler leur sang ! Oui, c’est monstrueux, ma petite, oui je pervertis mon cœur, mais les Invisibles permettront le règne des préceptes de Watos sans bain de sang barbare ! L’assassinat n’est pas encore la guerre d’une part, et d’autre part, il est le moyen le plus sûr d’instaurer la paix ! Ne fais pas la sotte et écoute-moi !»

Mei avait blêmi. Lorsque Kenji se tut, elle s’inclina avec respect et regrets. Le visage de Kenji regagna alors sa bonhommie habituelle et Kaede en frissonna de terreur.

« — Je te pardonne, mon enfant, relève-toi. » dit-il, d’un ton aimable.

Cette apparition subite de l’âme de Kenji ébranla Kaede qui pensa soudain n’être que l’instrument de la quête des Invisibles, dont elle ne partageait pourtant pas les croyances. L’idée de Kenji n’était certainement pas d’imposer la religion à tout Ignis, mais il voulait concevoir un gouvernement similaire à celui de l’originaire Empire d’Eholis. Seulement, Kaede craignait que répéter l’Histoire conduise aux mêmes erreurs passées. En cet instant, elle imaginait aisément Kenji sombrer dans le fanatisme et faire d’Ignis un pays plus atroce encore. Cette nuit-là, elle se promit silencieusement que si elle parvenait à prendre le pouvoir, elle ne laisserait pas Kenji et ses partisans la supplanter. Pour le moment, ils se battaient contre l’ennemi commun, mais elle n’hésiterait pas à devenir la main qui oppresserait les Invisibles plutôt que leur bouclier, si leur ambition lui paraissait démesurée.

« — Je me chargerai de Sire Kanata, Dame Kaede, n’ayez crainte, fit Kenji, en souriant courtoisement.
— Bien… souffla la jeune femme, le cœur battant. Partez et suivez la course du soleil dès l’aube si vous le désirez…
— Oh, je tiens une forme éblouissante, ce soir, je vous quitte immédiatement. » répliqua-t-il, avec vivacité et enjouement.

Ceci dit, il bondit sur ses jambes et s’inclina devant la maîtresse des lieux avec un respect qu’il n’avait que pour elle. L’absence d’ironie dans sa révérence mit le doute dans l’esprit de Kaede. Peut-être Kenji la considérait-elle comme une partenaire à part entière finalement ? Peut-être ne souhaitait-il pas la manipuler mais convenir d’un arrangement commun ? La jeune femme l’espérait avec ferveur. Kenji était l’ami de son père et il prenait soin d’elle avec un dévouement extraordinaire, elle avait appris à l’apprécier.

« — Revenez-nous vite, et prenez bien garde surtout… Bon voyage, Kenji. » murmura-t-elle, alors qu’il se redressait.

Il eut un sourire malicieux et sa silhouette s’effaça soudain dans l’ombre, comme un esprit des bois silencieux, invisible et impalpable. En un instant, il n’était plus là. Seul le jardin chuchotait sa rumeur nocturne, les crapauds coassaient bruyamment, les arbres frémissaient, la chouette hululait, mais Kenji, lui, avait simplement disparu sans émettre le moindre son. Kaede frissonna à nouveau car elle se figurait parfaitement quel redoutable ennemi pourrait faire cet homme.
Lorsqu’elle voulut se retourner vers Mei, elle réalisa qu’elle aussi avait disparu. Subitement, Kaede ressentit le froid mordant de la nuit, que l’élan frais de la cascade rendait plus glacial encore. Sa vieille terreur de la solitude et de la nuit se réveilla en elle, et elle précipita ses pas vers le bâtiment des chambres.
Cependant, quand elle passa devant le petit temple des ancêtres et des esprits, elle vit que les lampes y étaient allumées. C’était un petit habitacle au toit ouvragé, auquel on accédait en montant une volée de marches. Kaede souleva les pans de sa robe et s’élança dans les escaliers. Elle s’arrêta au seuil du temple, entre deux lions de pierre. Devant les pierres taillées où s’inscrivaient les noms des ancêtres en idéogrammes et les diverses offrandes déposées par les servantes, Mei s’abandonnait à une pieuse génuflexion. On aurait pu la confondre avec une des filles de la maison qui aurait prié les ancêtres de la famille ou les esprits de la nature, mais les dieux qu’elle vénérait élevaient son esprit bien au-delà du monde terrestre.

« — Mei, tu ne vas pas dormir ? » demanda innocemment Kaede, aussi intimidée que lorsqu’elle assistait aux transes de sa mère adoptive, dans son enfance.

Mei tourna la tête vers elle. Ses cheveux noirs et lourds se soulevèrent sensuellement et ses yeux bruns fixèrent Kaede avec intensité. Alors, elle parla d’une voix désincarnée :

« — Je ne trouverai pas le sommeil la nuit où nous décidons de faire taire l’existence d’un être humain, Kaede, et tu ne devrais pas en être capable non plus.
— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, Mei ? demanda Kaede, l’air effrayé.
— Tu as changé depuis la bataille de Yaegahara. »

Kaede en eut le souffle coupé. Le vent ébranlait le petit temple du jardin.

« — Eloy ne t’a pas élevée ainsi. Tu as planifié froidement la mort d’un homme ce soir, qu’aurait dit Eloy ? Il ne t’aurait pas reconnue. Tu déshonores sa mémoire et ses enseignements. »

Mei ne parlait jamais de son mari défunt. Elle faisait son deuil dans la solitude et pleurait secrètement Eloy, cachée dans sa pudeur extraordinaire. En dérogeant à sa règle du silence, Mei exprimait alors son débordement de souffrance et de déception.
Kaede eut un grand moment de malaise. L’invocation d’Eloy la glaçait d’effroi. Elle réalisait soudain que ce que Kenji appelait son « cœur tendre » perdait peu à peu de sa constance. Sous les entraînements de Kenji, elle devenait de plus en plus impitoyable. Elle n’était plus la fillette d’Hagi élevée dans l’innocence par un maître scrupuleux, elle avait traversé la guerre, tué pour sa vie, puis pour celle de ses amis. Peu à peu, l’ennemi ne lui paraissait plus humain et elle ne voyait plus en lui qu’une cible à éliminer.

« — Il fallait le décider, Mei, ou tout aurait pris fin ici… murmura Kaede, le ton plein de remords.
— Je sais, qu’il a fallu le décider. Mais j’aurais voulu que tu l’acceptes moins froidement. Tu as oublié la valeur d’une vie.
— Non, c’est ce qui me différencie de mon père, je donne plus d’importance à la vie qu’à l’honneur, je la respecte profondément… J’ai pardonné à Antarès.
— Tu l’as pardonné une fois ta vengeance consommée. Il est plus facile de pardonner aux morts qu’aux vivants, tu n’as eu aucun mérite. Si tu l’avais pardonné et laissé vif, tu aurais été digne car tu aurais ravalé ton orgueil. Considère ta vie avec humilité, Kaede.
— Très bien, je sais, Mei, fit la jeune femme d’un ton oppressé, je sais que j’aurais dû le laisser vivre ! Mais enfin, tu étais d’accord avec Kenji, pour Sire Kanata…
— Kenji est un homme inspiré par les dieux, il n’a aucun orgueil, aucune ambition personnelle. Toi, en revanche, tu décides de la mort des hommes par passion, par vengeance, par haine ou mépris. Qui es-tu donc pour en avoir le droit ?
— Si je hais un homme, c’est bien souvent parce qu’il est odieux ! Comment ne pas haïr un rustre sanguinaire et concupiscent !
— Que sais-tu de sa vie pour la limiter en trois termes ? Es-tu toi aussi inspirée par les dieux ? Comment sais-tu que ta cause est juste alors que tu es rongée par la même passion que tes ennemis, Kaede ? »

Kaede s’arrêta un moment, à bout de souffle, les yeux grands ouverts. Qu’étaient-ce que les bonnes intentions ? Elle croyait avoir de bonnes intentions, elle croyait que le but qu’elle poursuivait était pur. Mais qui était là pour le confirmer ? Elle était seule dans une humanité terrible. Mei et Kenji avaient la certitude que leurs intentions et leurs idéaux étaient bons, car ils correspondaient aux volontés de dieux bienveillants. Kaede n’avait jamais cru ni en Ehol, ni en Watos, personne ne l’avait invitée à le faire de toute façon. Elle avait été d’un orgueil extrême pour croire qu’elle agissait en bien. Trop d’hommes l’avaient cru, trop d’hommes avaient cru pouvoir changé le monde et n’avaient pourtant qu’aggravé le sort de l’humanité. L’Histoire n’était pas nécessairement révélatrice de progrès moral ou même social. Kaede croyait-elle en l’homme ? Le temps n'attendait pas, la bonté était impuissante, la fortune inconstante et la méchanceté insatiable. Elle le pensa, elle le pensa vraiment, elle sombra dans le pessimisme le plus noir. A nouveau, elle se sentit seule dans le monde insondable et perdit toute la force qui la maintenait debout. Elle s’effondra à genoux près de Mei, les larmes aux yeux. Elle suffoquait de terreur, son cœur battait à en rompre sa poitrine. Mei murmura en caressant les cheveux noirs de sa fille adoptive :

« — Prie, Kaede, prie avec moi. Watos est le donneur d’âmes, il trouvera un sens, une vérité, une issue à nos actes. »

La jeune femme ploya l’échine et fut parcourue de longs spasmes. Elle joignait ses mains, les crispait, les tordait, elle fermait les yeux en pleurant et elle implorait les dieux, les ancêtres, les esprits… En cet instant de ténèbres et d’absurdité, elle aurait tout donné pour entendre la voix d’un dieu, du juge suprême du Bien et du Mal qui aurait acquiescé avec un sourire bienveillant. Mais il n’y avait que le silence, le pur silence de l’infinité. Elle n’entendait que les échos de ses pleurs et des prières de Mei dans le sanctuaire glacial. Rien ne lui répondait, rien que des voix humaines dont l’autorité et le pouvoir n’étaient pas suffisants pour décider du sort des hommes. Quand bien même leurs intentions étaient bonnes, le monde saurait échapper à leur influence. Les conséquences de leurs actes étaient livrées au grand Hasard, malgré toutes leurs tentatives de tenir la bride de leur destin.

L’angoisse l’envahissait jusqu’à ce qu’elle ne pût plus la contenir, elle pleura et pria jusqu’au matin. Elle enviait les Invisibles qui se savaient élus du Divin et Kenji, qui n’avait plus que des certitudes désormais. Elle demandait l’illumination à Ehol, la force de la vérité qui lui aurait permis de marcher sans faillir.
Mais cette nuit-là, elle n’eut aucune révélation. L’aura mystique de Mei l’avait bercée et bouleversée toute la nuit, mais au matin, ce voile s’était déchirée sur la face abandonnée du monde. S’il y avait une entité toute-puissante qui pouvait les observer, elle n’avait rien de divin pour Kaede, car elle ne lui avait rien révélé et l’avait laissée dans la solitude obscure d’un monde hasardeux.
Kaede ne comprit qu’une chose. Kenji avait raison, l’angoisse était un refuge de culpabilité. La fierté de la jeune femme diffusa sa chaleur dans son abdomen oppressé de pleurs et sécha ses scrupules. Elle savait bien, au fond d’elle, que ses convictions profondes étaient justes et elle avait autant de honte à prendre des initiatives peut-être malheureuses qu’à se morfondre en ayant conscience du mal sans chercher à le vaincre.
Son orgueil, l’orgueil humain était nécessaire à la marche de l’humanité, car s’il n’y avait plus d’espérance, il n’y avait plus d’actes ni de vie possibles.
Alors, quand son visage eut regagné la sérénité, Kaede se leva. Son geste soudain sortit Mei de sa méditation et elles se considérèrent toutes deux avec embarras. Enfin, Kaede se redressa et tint la tête haute pour regarder au-dehors le jardin frémissant d’éveil.

« — Désolée, Mei. Le monde est là, derrière la porte, nous sommes à son seuil. C’est ton droit de choisir la voie la moins périlleuse pour ton âme, tu peux rester dans le sanctuaire de l’innocence si tu le souhaites. Moi, cependant, je ne peux plus demeurer ici, à l’écart dans les cieux spirituels. Je ne suis pas déesse, je suis humaine, et en tant que telle, je dois vivre dans le monde. »

---
Kenji revint le lendemain, à l’aube, et s’inséra dans le train de vie de la maison comme s’il n’en était jamais parti et d’ailleurs, personne ne le suspecta de l’avoir quittée. Il avait fait absorber au fâcheux Kanata Goshi un poison parfait, qui, le lendemain, l’avait fait mourir d’une crise cardiaque. L’homme n’avait plus ses vingt ans, et sa mort n’étonna personne. Les rumeurs des superstitieux vinrent tournoyer autour de la réputation de Kaede :

« — Elle apporte la mort aux hommes !
— Seulement s’ils la désirent.
— C’est ce que les gens disent.
— On prétend également qu’elle est si belle qu’il est impossible de la voir sans la désirer ! »

Kaede se satisfaisait de sa réputation et en jouait insolemment. Elle mettait ses visiteurs au respect en les regardant parfois avec une froideur menaçante et personne n’osait alors la contredire. Kaede la fermière était aussi Kaede la maudite, Kaede la sorcière, et son aura embrassait les rayonnements et les charmes de la vie et de la mort.
Kenji, lui, s’inquiétait doucement de cette réputation dont la jeune femme jouissait plaisamment. Parfois, dans la solitude vespérale d’Himeji, il prenait le thé avec elle et, lorsque le soleil était bas, le vol des grues trop bruissant et tapageur, et le jardin plein de résonnances, il lui glissait silencieusement :

« — Ne soyez pas si confiante, Dame Azaïr, nous avons eu de la chance que votre prétendant fût aussi âgé, nous avons pu nous en débarrasser discrètement, mais qui sait s’il n’y aura pas de prochaine fois ? Prenez garde, si une telle réputation éloigne les plus méfiants, et les moins superstitieux pour qui vous ne présentez aucun intérêt, elle vous attirera les plus audacieux et les plus téméraires, et je crains que ceux-là soient les pires des maris. »



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Ven 31 Aoû - 11:45

AVERTISSEMENT : Les portraits de ces personnages contiennent un bon nombre de révélations qui sont pourtant maintenues en suspens dans l'histoire, écrite aux posts précédents. Si vous avez l'intention de la lire, il serait peut-être préférable de remettre la lecture de ces descriptions à plus tard.


Atrée d'Azaïr, frère du Roi, père de Kaede, ancien Seigneur d'Azaïr.

Atrée n'est pas un homme fondamentalement mauvais, malgré ce que les apparences invitent à penser. Il ne croit d'ailleurs pas à l'existence du Bien et du Mal et, par conséquent, ce que certains apparentent à une cruauté chez lui n'est peut-être qu'un certain amoralisme. Ce qui l'a conduit à ce tempérament endurci est d'ailleurs une existence saturée de frustration, de déception et de rejet où seule importe la recherche de pouvoir. En tant que fils du feu-Roi d'Ignis, autant dire que la compétition constante, à une échelle démesurée, est son lot quotidien depuis son plus jeune âge. Né d'une concubine de Golbez, le jeune Atrée se montra particulièrement vif et combatif, ainsi que doté d'un potentiel magique igné extrêmement intéressant. Conscient qu'il devait exploiter cette capacité hors-norme, il n'hésita pas à avoir recours à des moyens peu légaux pour s'instruire et il a dissimulé dans le château d'Azaïr une bibliothèque de grimoires, dont certains sont composés en langue ancienne. En vérité, le Prince qu'il était se livrait à un trafique formidable d'ouvrages interdits et c'est ainsi d'ailleurs qu'il a fait croître ses connaissances occultes. Atrée était par ailleurs l'un des enfants les plus âgés du feu-Roi. Il fut Premier Prince un certain temps et s'en flattait fort, sans cependant se reposer sur ses lauriers. Ce grand gaillard aux cheveux charbon et à la barbe fournie avait certes des facultés intellectuelles et physiques incroyables, dont une force extraordinaire, mais il n'en aurait rien été sans entrainement intensif.
Toutefois, Atrée vit l'émergence du génie d'un de ses petits frères venir contrecarrer ses projets de pouvoir et de puissance qu'il désirait voir s'étendre de sa Seigneurie d'Azaïr à Ignis tout entier. Il passa au statut de Second Prince de manière assez brutale, doublé par son cadet. Ainsi commença sa longue descente aux enfers et ce qu’il qualifiera lui-même par le terme de « malédiction ». Le mot est assez exact : il savait que s'il n'atteignait pas le trône, il finirait par perdre le contrôle-même d'Azaïr et sa descendance ne serait plus qu'une lignée misérable. L'obsession du pouvoir le gagna alors et une véritable lutte s'engagea entre les deux frères. Atrée envisageait fort bien sa défaite et prenait soin, d'ailleurs, de s'assurer une progéniture puissante, qui aurait pu l'aider à reprendre le trône si son frère venait à s'en emparer. Sa concubine principale, Sybil, avait cependant le malheur de n'enfanter que des filles, ce qui mettait le Prince dans des fureurs extrêmes. Il perdit la bataille du pouvoir, il perdit Azaïr en faveur d'un des fils de son frère, Lucius, et ne put que vivre hors du temps, dans ses montagnes et son château, en attendant son heure...
Pour Kaede, Atrée ne fut pas le père dont tout enfant aurait pu rêver, mais il fut bel et bien un père, présent pour lui inculquer des valeurs auxquelles il était attaché. Son instruction tournait presque à l'endoctrinement : il avait bien compris que cette fille incarnait sans doute son seul espoir de reconquête du pouvoir. Or, Kaede n'était pas tout à fait dupe de ce que lui enseignait son père et préférait bel et bien démêler elle-même le vrai du faux.
Mais comme dit précédemment, Atrée n'est pas un être si égocentrique et si intéressé qu'il n'y paraît. Vis-à-vis du peuple d'Azaïr, il s'était d'ailleurs montré généreux et attentif, même si bien sûr, cet homme demeure enfermé dans une frustration éternelle et presque violente, ainsi que dans des partis-pris insupportables.



Sybil d'Azaïr, épouse d'Atrée, mère de Kaede.

Dès la première seconde de contemplation, Sybil semble fragile comme une jeune fleur à peine éclose. Son teint si pâle, sa taille si menue, son regard si doux et ses longs cheveux d'une blondeur si faible... Elle incarne une sorte de créature irréelle qu'une simple pichenette suffirait à faire disparaître. Et pourtant, cette fée étrange qui n'est que faiblesse s'est unie au monstre de puissance qu'est Atrée d'Azaïr.
La vie de Sybil n'a, en réalité, rien pour plaire. Paysanne de la campagne d'Ignis, femme démunie, illettrée, et traitée sans considération ni ménagement, elle fut comme sauvée de la misère obscure par un étrange Prince Charmant. Dans un premier temps tout à fait séduite par la figure de son mari, elle réalisa vite quel tempérament était celui de ce merveilleux amant et déchanta rapidement. Elle se plia à toutes ses volontés avec une dignité qui forçait l'admiration. Elle n'aimait certainement pas Atrée et il est, du reste, difficile de savoir si le Prince lui-même en était épris. Il avait apparemment été frappé par la beauté de cette créature mais éprouvait-il une passion plus profonde que celle de l'attirance physique ? Nul ne le sait, c'est un secret bien trop enfoui dans les pensées ténébreuses de ce Seigneur spolié.
Sybil avait l'esprit simple des filles de la Nature, occupait son temps au travail tranquille, à la contemplation et aux vagabondages et jamais elle ne comprit autres transcendances que les inflexions du cœur. L'amour, le rêve et la nature seuls étaient le pain de son être bucolique.
Quoiqu'il en soit, Atrée ne supporta pas l'incapacité de sa concubine à enfanter un descendant masculin. C'est sans doute ce qui précipita la noble Sybil dans un désespoir immense et ce qui conduisit à sa perte. La maison d'Azaïr s'en souvient néanmoins comme d'une âme sans pareille, plus belle et fière que forte. Sa mort causa un émoi terrible dans le château et Atrée lui-même en parut singulièrement affecté...



Mariko d'Azaïr, grand-mère de Kaede.

A première vue, la vie de Mariko répond exactement à l'idéal ignisien de l'existence féminine. Jeune fille innocente, belle, douce jusqu'à la niaiserie, un peu idiote, elle a rencontré un homme, est passée de l'autorité de son père à celle de son mari, lui a fait un enfant, l'a élevé, puis, à la mort de son époux, s'est soumise à la domination de son fils.
Dans le détail cependant, tout n'est pas si simple. Mariko est issue de la famille Seigi, dont il y a fort à parier qu'elle est un constituant mineur du clan des Invisibles. Chacun pourra la voir comme il le souhaitera, mais elle a plus de parts d'ombre qu'un être humain ordinaire. Sous ses dehors extravagants, bêtes et très artificiels, elle connaît quelques façons sournoises de tuer un homme, ce qui est selon elle, chose aisée. La famille Seigi était officiellement une troupe d'artistes itinérants, dont Mariko, par son talent pour le théâtre, en faisait la célébrité. Elle rencontra Golbez d'Ignis à ses quinze ans et lui plut assez pour qu'il la désignât comme une de ses maîtresses favorites.
La loi du secret est terrible chez les Invisibles et Mariko n'avoua à personne qu'elle avait été investie d'une mission en partant sous le bras de Golbez. Son clan rallie des familles d'assassins et d'espions, toutes vouées au règne de la justice de Watos et d'Ehol en Ignis. Une Invisible dans la couche du Roi était une opportunité inouïe pour eux. Mariko ne tenta pas de tuer Golbez, mais elle lui fit un fils, ce qui était peut-être pire. Elle éduqua Atrée avec amour et le poussa plus que tout à la survivance et à la domination dans la guerre du pouvoir. Il aurait pu être un Roi d'Ignis influencé par le Clan, mais ce ne fut pas le cas, et lorsqu'il rencontra la déchéance, les Invisibles l'assistèrent dans sa quête de vengeance.
Mariko, elle, était toujours là, discrète aux côtés des puissants, rieuse et insoupçonnable. Sa légèreté est peut-être une part profonde de son caractère. Peu soucieuse du culte dans son enfance, elle l'a totalement perdu de vue en vivant avec Golbez, et ne l'a retrouvé qu'à Aquaria, où elle en a joui comme de légendes amusantes. Tous ses mots, tous ses actes, toutes ses croyances ne semblent être le fruit que du goût de l'artifice. Elle est bel et bien une femme d'Ignis, après tout, une femme-objet, une femme-enfant, qui confond ses volontés avec celles de ses autorités. Mariko n'a pas d'idées à elle, pas d'être véritable au fond, elle n'a que des facultés et des facilités qu'elle met à la disposition de ceux qu'elle aime le plus. Rien n'a réellement d'importance pour elle, elle se contente de paraître, de remplir ses tâches et de s'amuser. Sa famille seule attire son amour véritable. Sa vie n'avait gravité qu'autour de son fils, qu'elle a élevé et perdu, et aujourd'hui, à ses soixante-quatre ans, ce sont Kaede et Ophélia le centre de toutes ses attentions de vieille femme.



Ophélia d'Azaïr, cadette de la famille d'Azaïr, sœur de Kaede.

Atrée a fait grandir ses deux filles bien différemment. Si toutes deux portent à l'origine une humanité et une sensibilité exacerbés, Kaede a très tôt été confrontée aux réalités du monde, tandis qu'Ophélia a eu le privilège empoisonné de vivre en pure intimité avec ses idéaux. C'est ce qui fait d'elle le pendant essentiel de l'existence de Kaede.
Depuis son enfance, la cadette de la famille a la santé fragile, ce qui l'oblige à rester la plupart du temps alitée. Si aujourd'hui, après sa grossesse et une éducation physique importante, ce problème n'en est presque plus un, Ophélia a passé les premières années de sa vie cloîtrée dans le château de Yaegahara au milieu des fantômes vengeurs et des murs sans vie. Jusqu'à ses quinze ans, elle ne connut rien du monde extérieur et elle grandit donc comme une pousse sans autre tuteur que la douceur de la nature. Son père ne voulait rien changer de son innocence tant elle ressemblait à Sybil, pour qui sa dévotion n'avait pas de borne. Ses fréquentations se résumaient à sa famille proche, aux esclaves et à Takeo, un garçon que Kaede avait engagé pour veiller sur sa sœur. Ses mœurs étaient simples et son âme bonne et rêveuse. Des deux petites filles, Ophélia avait été la plus jolie, avec ses grands yeux bleus et sa chevelure d'un blond pur. Kaede était travestie en garçon et n'avait que faire de son apparence physique, tant qu'elle pouvait s'enorgueillir de la beauté de sa cadette. Actuellement, le charme des deux sœurs est assez équivalent et n'est affaire que de subjectivité.
Le premier contact qu'Ophélia eut avec la férocité du monde s'incarna en l'arrivée d'un de ses cousins princiers au château de Yaegahara. Antarès d'Ignis était en droit de commander l'hospitalité à Atrée, qui s'y plia froidement, mais il abusa de ses pouvoirs en courtisant, puis en séduisant la jeune fille de la maison. Si Ophélia était prête à vivre un amour platonique, Antarès voulut posséder immédiatement tout son être, et la força à satisfaire ses désirs corporels. Dans la même soirée, il tua Takeo qui avait voulu s'opposer au viol de sa protégée. Atrée fut si furieux de voir souillée la pureté de sa fille qu'il commanda à un massacre innommable. Ce tournant dans la vie d'Ophélia aurait dû mettre fin à son idéalisme forcené, mais il ne fit que l'accroître. Encore amoureuse, et dévastée par la puissance de la vengeance, la jeune fille interdit à sa sœur de poursuivre la conquête du trône et exigea qu'elles s'en retournent toutes deux à une vie de simplicité.
Lorsqu'elle accoucha de l'enfant de son violeur, elle surmonta son dégoût et vit en Shin, son fils, la possibilité d'un nouveau départ. Sa maternité la chargea de responsabilités et elle dut mûrir rapidement. Son équilibre se paracheva lorsqu'elle découvrit Aquaria et le culte d'Ehol qui furent pour elle l'incarnation de ses idéaux humanistes. Kaede se força à l'exil pour elle, pendant deux longues années, elle s'effaça pour permettre à Ophélia de s'élever, mais cela ne dura qu'un temps.
De retour en Ignis avec le même désir de faire grandir leur peuple, les deux sœurs conjuguèrent leurs efforts pour se réimplanter en Azaïr et étendre leur influence.
Ophélia est désormais la pactisante de Kaede et réalise une télépathie très avancée. D'une part, elle peut lire les pensées primaires de Kaede, où qu'elle soit, ce qui leur permet de communiquer à distance. Par ailleurs, s'il lui suffit de regarder un homme dans les yeux pour connaître ses idées immédiates, elle peut également lui transmettre certaines pensées et exercer ainsi une habile suggestion.
Dans tous les cas, Ophélia demeure l'âme pure et sans souillure de la famille Azaïr et l'amour que Kaede lui porte bride son orgueil et son ambition personnelle. Ophélia est en somme la garante de la légitimité dans les plans politiques de sa sœur.



Eloy Altaïr, Conseiller de la maison d'Azaïr, maître de Kaede.

Eloy Altaïr est un homme intelligent et nuancé, qu'Atrée a rencontré à l'époque de sa course au pouvoir familiale. Il est difficile d'imaginer l'association d'êtres si différents. Peut-être faudrait-il accorder davantage d'attention au caractère énigmatique d'Atrée et ne pas oublier que son âme a des obscurités et des secrets infinis comme la nuit. A vrai dire, Eloy est certainement le seul ami que le Prince ait réussi à se trouver. Il en a fait par la suite son véritable conseiller, puis son Chevalier, et Eloy s’acquittait de ces tâches avec autant de compassion que de sagacité. Il est du reste bien plus déchiffrable que son royal ami, puisqu'il a bien conscience de n'avoir rien à cacher. Le désir de se révolter et l'ambition d'Atrée a, en réalité, rencontré chez Eloy une maturité exceptionnelle, des idéaux alliés à une perception fine du monde. Ce duo, dans la course au pouvoir, a donc manifesté une efficacité redoutable, quand bien même l'aboutissement de quelques projets ont beaucoup rebuté la justice innée d'Eloy. Il n'approuve pas Atrée en de nombreux points, mais il a bien conscience qu'il porte lui-même trop d'idéalisme impropre à l'activisme radical de son ami. La maîtrise qu'Eloy exerce sur lui-même et son humanisme barre chez lui la route de l'audace, et en cela, il est le complémentaire d'Atrée. S'il bride certaines des ardeurs de son compagnon parfois, il contient toute sa répugnance quant à d'autres de ses actes. Eloy est donc un homme nuancé et juste qui se sait faillible et humain et qui recherche plus que tout l'équilibre et la paix.
C'est également un fervent amant de la vie et il ne se refuse aucun plaisir inoffensif. On le connaît d'ailleurs fort féru d'herbes à pipe odorantes. Il est bien souvent aimé des enfants qui trouvent en lui un compagnon de jeu bienveillant et c'est sans doute en cela qu'il s'est attiré les tendresses de Kaede et de Lucius.
De fait, Eloy a complètement élevé la fille de son ami et la considère comme sa propre enfant. Il lui a enseigné tout ce qu'il savait, aussi bien l'art des armes que les matières intellectuelles. Il laissait son ami se charger d'inculquer la magie à sa fille puisqu'il était incontestablement plus puissant en ce domaine qu'Eloy.
Ses origines ont longtemps été obscures aux yeux de Kaede. Eloy était toujours traité avec respect en Azaïr, personne ne savait trop pourquoi, on le suspectait seulement d'être le seigneur d'une contrée lointaine. C'est lors de son exil qu'elle rencontra une vieille connaissance de son maître, Hector Gareth, un Terran et un militaire de choix. Gareth expliqua à Kaede le passé guerrier d'Eloy, dont les origines étaient terranes, ses exploits, son génie, puis sa disparition subite aux côtés d'un étranger.
Arrivé en Azaïr, Eloy construisit une ferme au petit village d'Hagi où il avait rencontré son épouse, Mei. L'apprentissage qu'il a offert à Kaede, son humanisme, son attachement à la valeur d'une vie sont pour elle un héritage qu'elle doit honorer jusqu'à sa mort.



Nodoka Mei, épouse d'Eloy, mère adoptive de Kaede.

Mei est tout d'abord la mère de Kaede, la seule qu'elle ait connue, la seule femme libre qui l'ait élevée et aimée de toute son enfance. Elle est de la même trempe qu'Eloy, honnête, paisible et débordante de bonté. Elle a longtemps vécu comme une simple paysanne d'Hagi. Son idéal de vie était d'une simplicité étonnante, mais elle aurait donné cher pour le conserver. Nourrir sa famille, élever sa fille dans des valeurs de bien et faire la charité, elle ne prétendait pas à plus, sauf peut-être à attirer en Ignis les faveurs et la bonté de Watos. Car oui, Mei est avant tout originaire de la famille Nodoka, un des piliers principaux du clan des Invisibles. Elle s'était retirée des dangereuses activités du clan pour vivre avec Eloy, mais elle en avait gardé la foi et l'humanisme. La grande bataille de Yaegahara mit fin à la simplicité de son existence. En tant qu'épouse du plus grand partisan d'Atrée, Mei dut fuir pour ne pas subir les foudres royales. Elle rejoignit les Nodoka, marchands et artistes itinérants, qui la cachèrent jusqu'à ce que l'affaire se fût étouffée. Deux ans après la chute des Azaïr, Kaede retrouva sa mère, veuve malheureuse d'un homme qu'elle avait trop aimé. L'affection que Mei porte à Kaede est infinie, mais rien ne lui déplaît plus que les noires souillures qui abîment son âme. En tant que Nodoka, Mei est adepte de la pacification, de la vertu et de la pureté. Si d'autres familles invisibles se livrent au meurtre pour l'accomplissement de leurs idéaux, les Nodoka n'exercent que l'espionnage, l'infiltration et la manipulation politique pour parvenir à leurs fins. Comme Eloy, Mei a trop de considération à l'égard d'une vie pour voir Kaede en balayer par nécessité. Elle ne comprendra sans doute jamais les motivations de sa fille, qui ont en fond personnel et ambitieux, et prône silencieusement la foi et l'attente d'une résolution divine. Bien entendu, Kaede ne peut satisfaire les désirs de sa mère qui malheureusement, vit plus dans les nuées avec les dieux que sur terre, avec les hommes noirs et cruels.
Mais Mei a aujourd'hui quarante-six ans, ses « dispositions pour la discrétion » ne sont pas émoussées et elle doit, bon gré mal gré, s'assurer de la sécurité de la demeure Himeji et des plans de sa fille, qu'il lui serait impossible d'abandonner.



Lucius d'Ignis, Septième Prince, cousin de Kaede.

Lucius d'Ignis, septième Prince, né du roi Iskandar, bien sûr, et d'une amante, est le membre de la famille royale le plus proche de Kaede. A ses dix-huit ans, il supplanta Atrée à la tête de la contrée par la force des choses, en sa qualité d'héritier au trône. Paradoxalement d'un caractère doux, compatissant et aimant, Lucius n'aurait pas fait le moindre tort à son oncle si tout cela n'avait tenu qu'à lui. Il y avait chez lui, durant son enfance et son adolescence, un véritable dilemme entre son tempérament en soi et sa position sociale, et en résultaient une indécision, une sclérose intense au cœur de situations qui réclamaient de sa part un choix ou un acte qu'il était alors incapable d'effectuer. De fait, ironiquement au plus haut de la hiérarchie des Princes, il n'avait, en réalité, aucune envie de faire violence à ses frères et sœurs pour obtenir le pouvoir. S'il devint le septième héritier potentiel au trône, ce n'était absolument pas du fait d'une inclination à la concurrence et à la rivalité, mais plutôt par goût de l'aventure, du savoir et il faut l'avouer, par un certain talent intellectuel, physique et magique.
Lucius était destiné dès son enfance à succéder à Atrée au gouvernement de l'Azaïr. Chaque été en effet, Iskandar envoyait Lucius chez son oncle, peut-être dans la volonté de montrer à Atrée que le vent tournait doucement en sa défaveur et certainement pour donner au garçon le goût de ce pays montagneux et verdoyant. Il y rencontra davantage Kaede qu'Atrée. Et en effet, le Seigneur ne souhaitait pour rien au monde le voir traîner sur son chemin, puisqu'il comprenait avec aigreur les manœuvres pernicieuses de son frère. Quoiqu'il en soit, Lucius et sa cousine devinrent les enfants les plus complices et les plus liés du monde, tous deux épris de rêve, d'aventure et d'une liberté qui semblait alors bien innocente à cette époque. En grandissant, ils ont tous deux saisi leurs divergences malheureuses et réalisé que les destins que l'on leur réservait respectivement brisaient leur union enfantine. Si Lucius jouissait d'une liberté presque totale et finit par supplanter Atrée, Kaede devait, pour poursuivre ce rêve d'espace sans frontière, obliger le monde à l'accepter. Ils firent chacun leur chemin, en solitaire, se rejoignant parfois avec fascination. Ces allées et venues, alliées à la personnalité humaniste et orgueilleuse de Kaede, firent croître en Lucius un fantasme amoureux pour sa cousine. A plusieurs reprises, il lui prouva son attachement hors-norme, ce qui finit par se traduire par la nomination de Kaede au poste de Chevalier du Prince. A nouveau donc, leurs vies s'entremêlèrent. Ils se redécouvrirent tous deux et saisirent en chacun l'homme et la femme qu'ils étaient devenus. Au fond, ils n'avaient pas vraiment changé. En réalité, ils s'étaient abîmés, cabossés, à force de rouler sur des routes tortueuses. Lucius était devenu ce Prince au visage sévère, dont la sensibilité exacerbée émanait à travers un masque de noblesse. Le combat des héritiers le blessait autant qu'il l'endurcissait et il était difficile de trouver dans le royaume homme plus écartelé. Kaede, elle, avait bel et bien perdu son innocence d'enfant et l'avait remplacée par une vision à la fois ulcérée et compatissante de son monde. Elle avait également ses plaies et ses monstruosités, tout comme une inflexion vers l'individu complet dans toute sa puissance d'exister.
Consciente du dilemme qui habitait Lucius, Kaede lui fit réaliser le besoin de rivaliser avec ses frères et sœurs, s'il ne voulait pas finir comme Atrée qui souffrait de la volonté du Roi et dont l'existence était celle d'un fantôme vengeur, inutile et plein de rancune. La terreur gagna le jeune homme. Il se vit soudain vieillissant sous l'apparence d'Atrée, il se vit chassé du pouvoir en Azaïr, il vit sa famille sombrer dans l'obscurité des gens médiocres et inconnus. Et dans un espoir suffocant, il se lança dans la bataille, épaulé par Kaede et Atrée. Ce dernier avait senti venir l'occasion et l'avait saisie sans tergiverser. Ils conçurent tous les trois un complot sensé projeter Lucius sur le trône, et pensaient partager tous les trois le pouvoir pour transformer Ignis en profondeur, mettant ainsi un terme à la monarchie absolue d'Iskandar. Atrée enseigna l'ancien langage à Lucius, comme il l'avait fait pour sa fille et le jeune homme devint un mage puissant aux connaissances multiples et approfondies. Il gagna ainsi quelques places dans la hiérarchie devenant alors Septième Prince.
Ce fut une entreprise éphémère et de courte haleine. Atrée chuta, entraînant Kaede dans ses abysses. Mais cela ne priva pas Lucius de sa peur croissante et donc de sa course effrénée au trône. Il ne s'agissait pas pour lui de miner totalement sa fratrie et de l'entre-déchirer comme d'autres le faisaient. Il travaillait sur lui-même, accomplissait des exploits guerriers ou politiques, dans la gestion de son territoire. Enfin, il trouva la fierté d'Iskandar qui n'a d'ailleurs jamais eu connaissance du Complot.
Aujourd'hui, Lucius a vieilli, c'est un adulte mûr de vingt-huit ans, un homme que sa sensibilité enfantine a rendu extrêmement moral et bienveillant. Il s'est peu à peu éloigné de ses frères et sœurs et doit s'occuper d'une contrée sauvage où le peuple n'a juré fidélité qu'à Atrée. Kaede retrouva à son retour en Ignis un homme fort, déterminé et patient, un habile et prudent politicien.
Tous deux ont formé un nouveau complot car il leur est impossible de voir le trône leur échapper sans rien faire, et avec lui, tous leurs espoirs de renouveau et de révolution en Ignis. Lucius est un soutien indispensable aux manipulations politiques de sa cousine, mais au fond de lui-même subsiste encore la faille béante de sa trahison, qui l'écartèle douloureusement entre sa passion pour Kaede, son âme progressiste, et son amour pour sa famille.



Hana, ancienne nourrice de Kaede et d'Ophélia, cuisinière.

Hana est avant toute chose une force de la nature. Vieille de quatre vingt-quatre ans, elle est certainement l'une des femmes les plus âgées de tout Albion, et elle n'a pourtant rien perdu de sa vigueur. Malgré son arthrose, les blocages incessants de son dos, et le tarissement de son souffle, elle insiste pour conserver son rôle de cuisinière à Himeji, la nouvelle demeure des Azaïr. Sa vigueur est telle que rien ni personne ne peut le lui refuser. Si elle s'endort parfois sur sa table de travail, elle réalise encore les plats les plus somptueux de toute la région.
De nature irascible, Hana n'est pas facile à vivre et mène la vie dure aux employés de la maison, et en particulier à Seiren, le valet principal des Azaïr, avec qui elle n'a jamais pu s'entendre de toute façon. Un peu teigneuse, très têtue, toujours franche et autoritaire, Hana ne supporte pas qu'un étranger s'introduise dans sa cuisine qui est après tout son domaine réservé.
C'est une femme du peuple, et même une esclave de naissance. Son peu d'instruction, elle l'a reçu de Mariko qui lui a essentiellement appris à compter. Pragmatique à l'extrême, elle ne cherche pas à concevoir d'idées politiques, religieuses ou morales et se moque de la spiritualité, sauf quand il s'agit de superstition. Elle se contente d'agir efficacement.
Si Ophélia retiendra toujours son attention, ses inquiétudes et une sorte d'affection maternelle, Kaede lui inspire une admiration et une dévotion infinie. Elle aime ces deux filles comme si elles étaient les siennes, quoi qu'elle voit en l'aînée une nouvelle maîtresse qui a sur elle toute autorité.
Aujourd'hui, Hana n'est plus esclave, elle est libre, et pourrait bénéficier d'un salaire si seulement elle l'acceptait, mais elle a trop intégré le statut un peu mobilier des esclaves d'Ignis et ne saura jamais s'en défaire.



Akira Seiren, valet de la famille Azaïr.

Seiren a eu une vie en tout point similaire à celle d'Hana, mais il est un serviteur d'un tout autre genre. S'ils partagent le même dévouement pour leurs maîtresses, le valet a un idéal de vie plus dévergondé que la cuisinière. Autrefois avide d'or, d'alcool et de compagnie féminine, Seiren assouvissait ses désirs et ses vices dans le dos de son maître. Sous le joug d'un pacte esclavagiste, le valet a affiné considérablement son esprit et s'est fait adepte de ruses diverses, de fraudes, de maraudages et de mensonges étonnants. S'il a l'esprit un peu retors, il conserve une fidélité inébranlable envers Kaede et Ophélia, d'autant plus qu'elles lui ont offert la liberté et lui délivrent aujourd'hui un salaire convenable.
Mais il faut croire que ce n'est pas assez pour Seiren qui se livre à des entreprises lucratives en ville. Il est tour à tour médecin, apothicaire, barbier, marchand de curiosités, colporteur et arracheur de dents, rien ne lui échappe, toute affaire appelle son soin, tout bénéfice est bon à prendre et tout secret, bon à entendre. Son métier de valet consiste essentiellement à être l'oreille de Kaede en ville. A sa façon, il l'aide à instaurer son réseau de relations, la tient au courant sur l'état de sa réputation et la forme même selon leur bon plaisir. Et pour cause, Seiren est connu de tous, apprécié pour son esprit d'entreprise et ses talents divers qu'il met à la disposition d'une populace avide. Il est l'homme à tout faire des villes d'Azaïr, au travail dès l'aube et menant cependant bon train de vie. Il se sait comme élu de la Fortune, il se plait à le faire savoir, jamais il n'a vécu plus heureux, jamais il n'a vécu plus chanceux, et il se vante de son dynamisme à toute épreuve. Car oui, ce n'est pas la modestie qui l'étouffe. Son but ultime est certainement de devenir indispensable à chaque citadin et à chaque citadine et il est vrai que les villes et villages proches d'Himeji ne s'imaginent plus vivre sans Seiren. Tout le monde se l'arrache, les enfants, les vieux hommes et les jeunes femmes, il est appelé de tout côté, pour une fièvre, une barbe, une dent douloureuse, il se presse, se précipite, s'active, travaille, bavarde, écoute, se fait aimer, aduler, déborder ! Seiren par-ci, Seiren par-là, il est disposé à toute affaire et n'en manque jamais aucune. La vie est belle, ses poches tintent toujours de nouvelles pièces d'or grâce à sa réputation, et vraiment, sans lui, aucune fille d'Azaïr ne trouverait mari.



Capitaine Murasaki Katsuyo.

Katsuyo est issue d'une famille de petits seigneurs azariens dont la seule prétention était certainement de servir la Loi d'Ignis et la volonté du Roi. Seule fille de sa fratrie, elle était destinée aux travaux des femmes et peut-être à servir de trait d'union entre les Murasaki et un bon parti. Toutefois, les pas de Katsuyo ne se sont jamais précipités sur le grand chemin que le Sort lui traçait. Le rude hiver et sa cruelle épidémie emporta les cinq frères de Katsuyo. Sire Murasaki, bouleversé, ne pouvait plus compter sur sa vigueur pour revendiquer la Force de sa famille et il craignit finir dans le dénuement total et la faiblesse. Alors il se tourna vers sa fille rescapée qui, elle, avait survécut à l'épidémie. Il vit en cela le signe de la puissance de son enfant et l'entraîna personnellement au métier des armes. Katsuyo devint une guerrière et une magicienne émérite et sut manier une palette terrifiante d'armes blanches, de la hallebarde aux sabres azariens. Alors, son père lui commanda de représenter les Murasaki au champ de bataille. Katsuyo accepta, à la condition unique qu'il relâchât un esclave, Kimitomo Haku, qu'elle aimait depuis des années. Elle avait déjà conscience du prix de toute chose à Ignis. Pour obtenir ce qu'elle désirait, elle ne devait pas attendre de don gratuit et purement charitable, elle devait s'en emparer sans scrupule. Sire Murasaki accepta sa requête et Katsuyo partit avec Haku sillonner les fronts fumants et sanglants. Leur amour se pétrit dans le sang et le fer, il grandit secret et passionné. Katsuyo avait réalisé quels dangers menaçaient une femme dans la hiérarchie militaire d'Ignis, et pour avoir la paix, elle se construisit une image sublime qui lui attira la dévotion de nombreux soldats. Devenue officier, elle défiait toute volonté virile dans sa lourde armure d'écailles et sa cape immense qui masquait toutes ses formes féminines. Il n'y avait qu'au cœur de son intimité avec Haku qu'elle rangeait ses regards foudroyants et ses dehors hostiles. Sa fierté était incomparable et elle aimait à montrer la nature féminine sous un jour glorieux. La femme traversait mille obstacles plus rudes et plus impitoyable que n'importe quel homme, sa force ne rencontrait pas d'équivalent masculin.
Sa rencontre avec une Kaede travestie en jeune garçon l'emplit d'un rayonnement nouveau. Quoi qu'elle ait décidé de s'engager, elle ne l'avait fait que par amour et tout le reste n'avait été l'affaire que d'un enchaînement de causes et de conséquences qui l'avait forcée à se forger son rigoureux tempérament. Elle retrouva un peu d'humanité perdue avec Kaede qui, elle, se chargea d'obscurité en compagnie de Katsuyo.
Elle mourut précocement, en laissant ses hommes dans la tourmente, son amant au désespoir et Kaede pleine d'une incompréhension ivre de vengeance. Toutefois, la jeune femme choisit elle-même les conditions de sa mort et se suicida en illustrant sublimement le courage et la force d'une femme. Sa mémoire est précieusement gardée par ses hommes et portée au-delà des frontières d'Azaïr comme l'une des plus belles légendes de maîtrise de soi et de puissance.
L'influence de Katsuyo sur Kaede est à double tranchant. Si elle lui a inculqué et transmis les ténèbres de la guerre, ses dernières volontés ont guidé sa jeune protégée vers une voie plus sage et plus prudente. Katsuyo aurait aimé voir Kaede vivre dans la paix, mais c'est une chose qu'elle n'a su lui enseigner qu'en mourant, et dont l'héritière Azaïr ne saura jamais vraiment jouir.



Kimitomo Haku

Haku est né esclave dans le domaine Murasaki. Enfant, déjà, il était appelé aux tâches rudes du quotidien des serviteurs. Il s'occupait des labours, des rizières, des chevaux, des bœufs, de la menuiserie, de la forge ou de la poterie... Un esclave bon à tout faire dans une demeure de seigneurs ignisiens n'a rien à espérer de la vie, et Haku grandit impassible et indolent. Toutefois, certains serviteurs de la maison détenaient un savoir qui seul éveillait son intérêt et sa passion. Ils lui enseignèrent cette danse étrange et meurtrière qu'étaient les arts martiaux, ils lui montrèrent que chaque objet de la ferme ou de la forge pouvait être utilisé comme arme et Haku s'en abreuva comme de la seule fierté qu'il pourrait jamais compter. Il s'enorgueillissait de savoir se battre au nez et à la barbe de ses maîtres dont il était méprisé. Les frères de Katsuyo s'en éloignaient en s'exclamant qu'il empestait le crottin, la châtelaine ne lui adressait que des sourires hypocrites et Sire Murasaki l'ignorait comme bon nombre de ses esclaves. Katsuyo, elle, le contemplait secrètement, le soir, lorsqu'il s'exerçait dans les champs à sa danse infatigable. Le corps d'Haku était lumineux et immense, et son âme, généreuse et honnête, achevait de le rendre plus humain que le reste de la famille Murasaki. Katsuyo imposa son amour à Haku et il le reçut d'abord comme l'ordre de sa maîtresse. Avec le temps, il la connut dans ses moindres détails et se laissa submergé par une passion plus forte que lui. Leurs unions étaient secrètes jusqu'au jour où Katsuyo somma son père de le libérer.
L'armée fut un nouveau départ pour Haku et ce fut là qu'il put jouir de l'existence pleine et entière d'un homme libre. Il avait désormais le droit d'espérer, de voir l'avenir comme il l'entendait et tout cela le grisait d'assurance et de joie de vivre. Il rencontra Kaede alors qu'il vivait dans son épanouissement le plus total. Sage et mesuré, il lui inculqua son seul vrai savoir et vit son élève surpasser les plus grands avec une véritable délectation.
Haku est un homme simple, qui porte cependant la rancune des faibles envers les puissants. A la mort de Katsuyo, son ressentiment se confirma et s'il monta dans la hiérarchie militaire pour figurer lui aussi aux côtés des forts, il ne s'y est jamais senti à sa place. Après le drame de Yaegahara, il a trouvé refuge avec ses hommes dans le brigandage. Il devint un peu obscur et se sut brisé à jamais.
Aujourd'hui, à trente-cinq ans, il est l'un des plus fervents alliés que Kaede puisse trouver sur Albion. Les idéaux populaires de la jeune femme, l'indifférence qu'elle ressent à s'abaisser au niveau des petits, alliés à sa conception noble de la féodalité font d'elle la véritable reine d'Haku. Il ne tolère plus que sa loi et lui porte une confiance absolue. Il a l'âme noble et droite, malgré ses ténèbres, et il ne se sent plus capable d'obéir à la Loi d'Ignis, dont il est éternellement ulcéré. Kaede lui a confié la gestion de ses troupes personnelles qui occupent ses différents domaines, mais Haku est également l'instructeur des paysans et des petites gens, dont il veut faire des hommes à part entière par la voie de son art, la danse des faibles.



Hector Gareth, Commandant dans l'armée de Terra.

Hector Gareth a l'existence et le caractère qu'on attend le plus d'un Terran. Il n'est pas sans surprise, mais il n'est pas bien difficile à cerner non plus, ce qui contribue en soi à le rendre aimable. Né d'une famille de petits soldats des Elénides, attachés à la grande patrie de Terra, Hector ne vit que pour l'armée, sa famille, l'épanouissement de l'Etat et la solidarité nationale. Ami d'enfance d'Eloy qu'il a toujours admiré, le jeune Gareth n'avait pas suffisamment d'appuis, ni le talent d'Eloy pour entrer à Albio. Son compagnon l'étonna lorsqu'il quitta l'école, trop amoureux de liberté et d'originalité pour se plier à des conventions scolaires. Si à l'époque, Gareth se moquait de son ami Altaïr et le traitait de grand fou, il comprend aujourd'hui l'avantage des guerriers formés par l'expérience et non par les enseignements scolaires. Le commandant Gareth, à pourtant cinquante-quatre ans, avec ou sans magie, est victorieux dans la plupart de ses duels contre les scolaires d'Albio. Très satisfait de son parcours militaire, Gareth a également gagné le respect et même l'adoration de ses soldats. Car il n'est pas que leur Commandant, il est aussi un homme à tavernes et à défis. Il saisit la moindre occasion de prouver sa valeur et s'impose sans peine par son physique imposant et souple et son sens tactique poussé. La difficulté l'intéresse cependant, malgré son panache et sa petite prétention, et rencontrer un adversaire qui l'égale ou le surpasse le charge de fougue, voire de sympathie et d'amusement. Kaede le confronta à ce genre de situation lorsqu'elle le défia à un combat de boxe dans une taverne d'Hystia. A l'issue du combat, Gareth et elle se trouvèrent les meilleurs amis du monde.
Actuellement, le commandant Gareth est le principal appui de Kaede à Terra. Il s'échangent fréquemment des courriers, organisent des rencontres ponctuelles dans des ports de Terra et entretiennent une amitié sincère. Kaede étant la fille adoptive d'Eloy, Gareth l'apprécie fondamentalement comme un membre de sa famille. Il entre bien évidemment dans les plans de la jeune femme en ce qui concerne sa quête du pouvoir, et en est lui-même bien conscient.



Mâra, scientifique originaire de Ventus.

Mâra est avant tout une femme extrêmement talentueuse. Née à Ventus dans une famille des bas-fonds, elle s'est tirée de la misère uniquement grâce à son intellect proche du génie. Sa famille se décomposa lorsque sa mère contracta les symptômes de la plus répugnante maladie imaginable, la lèpre. Le père de Mâra, pour qui elle n'a désormais que du dédain et de la haine, abandonna son épouse, craintif pour sa propre existence et répugné par le visage et le corps putride de sa conjointe. Il invita Mâra à le suivre mais elle lui cracha au visage et refusa de laisser sa mère à son triste sort. Couvert d'insultes et mépris, il ne se remontra plus jamais devant sa fille. Mâra, elle, fut finalement diplômée de Mihaïlov en mécanique et en physique, après un parcours douloureux qui n'avait pourtant pas remis son intellect en question : sa mère avait besoin de soin quotidien, et la vie dans la fange de Ventus n'a rien d'enviable ni de paisible. Moquée par ses camarades, voire même par ses professeurs, Mâra parvint pourtant à sortir quatrième de sa promotion, après un long apprentissage de la maîtrise de soi et du sarcasme. A sa sortie de l'académie, elle fut immédiatement engagée par un laboratoire secret de Ventus. Elle vécut quelques années dans la recherche et l'abnégation de soi, puis sa mère mourut, vingt ans après le début de sa maladie. Leur sort s'était considérablement amélioré avec l'excellent salaire de Mâra, mais il n'existait pas de traitement contre la lèpre. Le décès de sa mère et l'absence notable de proches ou de parents à son inhumation bouleversèrent la jeune femme. Les années qui suivirent furent terribles puisqu'elle contracta à son tour les symptômes. La lèpre n'est pas une maladie génétique, mais Mâra vivait constamment auprès de sa mère, qui était bel et bien contagieuse. Elle ne dit rien à ses collègues, mais lorsqu'ils le remarquèrent, elle se fit chasser sans vergogne. Elle vécut un moment sur ses économies mais ne trouva aucun autre travail et retomba dans les bas-fonds, où elle vécut pendant dix ans. Là, Mâra eut le temps de faire croître sa haine pour l'humanité et son dégoût pour son propre corps. Elle se sentait entre l'homme et le monstre, son cœur se déchirait de ne pouvoir assumer aucun de ces deux statuts. Surnommée « la Vipère » par la plèbe, Mâra ne supportait de relation avec aucun être humain, lançait son venin à quiconque l'approchait de trop près. Elle se noyait dans ses chiffons sales, au fond de son capuchon noir, de ses bandages et de ses pensées obscures sur l'humanité. Lorsqu'elle était menacée, elle sortait une arbalète et tirait. Les hyènes des bas-fonds se dispersaient en pleurant et elle retrouvait la paix, la solitude et la noirceur de son âme.
Kaede rencontra Mâra lors de son exil. La malade, alors bien mal en point, priait dans un cul-de-sac qu'on l'aidât à panser son corps meurtri. La jeune fille surmonta son dégoût et porta secours à la lépreuse, malgré son ironie insupportable et la putréfaction de son corps. Le service gratuit de Kaede surprit Mâra qui lui délivra son histoire comme elle ne l'avait jamais fait à personne.
Aujourd'hui à ses quarante-six ans, Mâra habite en Ignis auprès de la famille Azaïr, auprès d'amis qui la confortent dans l'idée qu'elle ne mourra pas seule. Son âme s'est apaisée et si elle conserve sa verve et son ironie, elles n'attaquent plus aussi férocement l'humanité. Mâra loge dans un appartement spécial dans la demeure Himeji, avec quelques autres lépreux d'Azaïr, recueillis et soignés par la maison. Kaede, Ophélia, Mei et Kenji se relaient pour leur tenir compagnie, les panser et faire le ménage. Les serviteurs, trop superstitieux, n'entrent pas dans « l'appartement maudit », et les visiteurs non plus, ce qui arrange les affaires de Kaede. En effet, Mâra travaille toujours à l'élaboration de nouvelles armes. Mâra y travaille de bon cœur, aidée par ses compagnons lépreux que l'ennui aurait déjà tué s'il n'avait pas trouvé la scientifique de Ventus sur leur chemin.



Vasco Dias, navigateur et maître-charpentier aquarian.

Vasco est la preuve vivante qu'un homme de foi et de religion peut être aussi aventurier avide de découvertes. Brillant inventeur de la caravelle, il fut aussi le maître-charpentier sans qui le tour du monde d'Helmut Jon n'aurait pas eu lieu. Friant de voyage et curieux découvreur, il s'est laissé porter sur toutes les côtes d'Albion pour tester et inventer ses navires. Ses connaissances navales dépassent souvent l'entendement et quand il rencontra Kaede, il les lui transmit avec générosité, en échange des histoires extraordinaires de la jeune fille. Vasco n'est pas très expansif en ce qui concerne ses croyances et son idéologie religieuse et ne gêne pas Kaede dans son athéisme. Il aime à penser la foi comme l'intimité la plus profonde d'un homme, comme tout ce qui n'a pas de fondement logique et empirique. Les belles croyances portent l'homme aux nues, et tant pis si elles sont fausses. Homme tranquille, savant et juste, il a toutefois développé une curiosité incroyable et se fait collectionneur de mille et uns secrets bien gardés, comme des trésors, des perles, de l'or et des diamants enfermés dans sa mémoire. Il a connu l'existence entière de Kaede par la bouche honnête de la jeune fille et est donc peut-être l'un des plus avertis sur son caractère, mais il taira ses confessions à jamais, comme un prêtre ne dit mot des péchés de ses fidèles.
Admirateur des œuvres navales de Kaede, ces grandes jonques à la voilure pourpre, il n'en copiera toutefois pas les mécanismes. A chaque génie sa gloire. Toutefois, il entretient encore d'excellentes relations avec la jeune femme et même un commerce honorable lorsque ses navires mouillent à Aquaria. Il est un des appuis économiques importants de Kaede sur Albion et en cas de besoin, sa parole légitimerait le bien-fondé des actes de l'Ignisienne auprès des sphères de pouvoir de sa nation.



Cassandra Loxias, Prêtresse d'Aquaria.

Pendant les deux années qu'elle passa à Aquaria, Kaede fut toujours relativement distante avec Cassandra, peut-être en raison de la différence trop fondamentale de leurs structures d’esprit. Elles ne s’étaient fréquentées qu’à l’étude et n’avaient su parler que de sujets qui ne concernaient pas directement leurs manières de vivre. D’une certaine façon, elles avaient eu peur l’une de l’autre et n’avaient osé se connaître. Ce que Kaede avait déduit de son rapport ténu avec Cassandra était son caractère pur, mûr, patient et réfléchi. On aurait pu la croire guidée par son unique raison. Elle n’avait ni famille, ni amant, quelques relations tout au plus. Elle ne poursuivait aucune ambition matérielle et semblait n’être sur terre que pour mener chaque jour ses brebis à l’église. Son front blanc et pur était levé vers le ciel et n’égrenait que des rêves d’attente et de grâce. Ses yeux étaient d’un brun si clair qu’on les aurait crus faits d’un tissu d’esprits, ils brillaient d’intelligence et d’idéalisme, et ne s’attachaient aux hommes et aux relations terrestres qu’avec une distance désincarnée. Il suffisait qu’elle surgît pour que l’on sût enfin ce qu’était une âme, car elle avait réussi à condenser son être en une pure et simple spiritualité. Elle n’avait rien d’humain et cachait tout son corps dans d’amples et blanches étoffes, jusqu’à ses cheveux bruns. Quand elle marchait, ses voiles flottaient autour d’elle et la rendaient aérienne.
Avant de repartir en Ignis, Kaede lui fit observer qu'elle n'était pas qu'un âme : elle avait un corps et une matérialité, signe qu'elle devait vivre sur terre parmi les hommes. L'idéalisme trop spirituel de Cassandra semblait aberrant aux yeux de Kaede, jamais la prêtresse n'avait osé s'aventurer au milieu de la foule, il y avait toujours eu l'autel entre elle et ses brebis. Elle était déjà passée du côté des cieux. Kaede brisa les hauteurs que prenaient la prêtresse et la tira violemment à terre en lui faisant remarquer le règne du malheur chez les hommes. La vie de Cassandra, l'existence de tout prêtre reclus dans sa religiosité, n'avait rien de moral. La jeune fille manipula un peu la prêtresse bouleversée par ces révélations pour lui faire observer qu'il était toujours temps de subvenir au besoin des tristes hères. Il suffisait simplement d'être utile à sa place. Kaede lui proposa de lui délivrer son savoir magique, et de lui assurer un soutien permanent au sein-même d'Aquaria Cette proposition était contraire aux dogmes, contraire à la loi de l'Eglise. Elle eut des mois de tourmente et de désespérance avant d'accepter, le cœur déchiré, et toutefois convaincu que si son acte était une hérésie envers l'Eglise, il répondait à l'appel à la charité et à l'amour d'Ehol et de Watos.
Cassandra a quelques réticences avec Kaede, qui ne comprend pas vraiment sa dévotion sans limite, mais elle lui prête main forte dans ses plans, convaincue qu'ils visent davantage de justice qu'il n'en existe en Ignis. Elle entretient cependant une grande amitié avec Ophélia, qu'elle a réussi à convertir au culte d'Ehol et qui reste sa confidente la plus tendre.



Toki, première fille de la famille Azaïr.

Première née de l'union d'Atrée et de Sybil, Toki a grandi dans une maison de passe, comme ses quatre premières sœurs, auprès d'une sévère tenancière. Femme, orpheline, puis prostituée, on ne lui donna pas le moyen d'exploiter ses dons magiques. Dès son enfance, elle avait su ce que serait sa place dans la société, et elle avait ruminé sa rancœur pendant toutes ces années de soumission et de honte. L’orphelinat où elle avait grandi, puis travaillé, n’était rien d’autre qu’une maison close et elle avait passé la majeure partie de son existence à assouvir le désir des hommes. Elle les avait vus plus dépravés et plus faibles les uns que les autres tandis qu’ils se pressaient à sa porte pour frotter leurs corps en sueur contre le sien. Finalement, Toki se sentit supérieure à eux en tout point. Elle les asservissait, les obnubilait, les forçait à revenir chaque jour, les bras chargés de présents.
Répugnée par sa vie de luxure, elle vit en Kaede le moyen de prendre son destin en main. Arrivée à Hagi avec le désir profond de devenir la seule maîtresse de son existence, elle voulut construire une ferme dont elle serait l’unique propriétaire. Elle réalisa rapidement qu’elle aurait besoin de bras virils pour voir son entreprise se concrétiser et se choisit elle-même son mari. Ce n’était pas le plus futé, mais elle s’y attacha et refusait qu’on se moquât de lui sans son autorisation personnelle. C'était un bouvier nommé Kuroku, elle l’avait abordé avec son assurance et sa désinvolture habituelles. Kuroku, un pauvre hère, simple, pauvre, dévoué et peu dégourdi, avait subi l’initiative de Toki comme un pêcheur voit le tsunami s’effondrer sur sa petite barque. La stupéfaction l’avait pétrifié, et avant même qu’il n’eût le temps de réaliser ce qui se produisait, Toki avait décidé de leur mariage. Au bout du compte, Kuroku était tombé amoureux d’elle, malgré son mauvais caractère, son irrespect notoire et sa violente franchise. D’ailleurs, c’était peut-être ce qu’il chérissait chez elle. Toki était une femme émancipée, courageuse et très terre-à-terre.
Lorsque leur ferme fut construite, Toki partagea son temps entre l’élevage des animaux, la culture de ses terres et le travail à la forge. On eut dit qu’elle ne vivait que pour travailler et s’imposer. Kaede, qui inspirait une loyauté totale et un amour profond à Toki, lui apprit elle-même le maniement des armes et la désormais fermière garde une arbalète, cachée sous une latte de son logis. Elle est de celles qui exhortent les hommes au travail en glorifiant le nom des Azaïr et la réputation de Dame Kaede, elle a l'âme d'une meneuse, d'une femme de tête et ne perd jamais l'occasion de l'assurer. Depuis cinq ans, elle apprend aux côtés de sa petite sœur l'art de la magie et du sabre et, désormais âgée de vingt-neuf ans, assimile toutes ces notions avec une ambition et un désir de supériorité exacerbés



Yamiko, deuxième fille de la famille Azaïr.

Dans son enfance et son adolescence, Yamiko n'a jamais été qu'un laideron qui repoussait les clients de la maison de passe. A l'âge adulte, elle se négligea et il en fut de même. Elle préférait peut-être son existence ainsi car le contact du mâle la terrorisait. Elle était élancée et assez malingre, un peu maladive, plus encore qu'Ophélia qui, après sa grossesse, avait gagné en rondeur et en vigueur. Elle avait les cheveux noirs, particulièrement longs, qui masquait souvent son front, ses yeux et ses joues, et qu'elle rassemblait derrière son dos avec un zèle plein d'inquiétude. Son visage ressemblait à celui de Yamiko, plus placide que celui de Sybil et de Kaede, plus rond et plus généreux. Pourtant, il n'avait pas la chaleur et l'épanouissement des traits de Mei, il était extraordinairement pâle, et creusé par la crainte et les conditions de vie déplorables. Effacée dans un kimono trop large, elle attirait tout le mépris du regard de la tenancière, qui s'en servait davantage de bonne à tout faire, de souillon, que de fille de joie.
Débordante de jalousie, son envie de reconnaissance et de noblesse fut comblé auprès de Kaede qui la nourrit à sa faim et lui offrit le moyen d'attirer l'attention et l'amour des hommes : la force. Yamiko, à vingt-huit ans, est certainement la plus douée des cinq sœurs lorsqu'il s'agit de manier le sabre et les incantations. Elle s'habille désormais en garçon et si son visage plein et rond reste opalin et pur, il a maintenant la beauté des traits de Mei. Elle prétend aujourd'hui à la grandeur des Azaïr et témoigne d'une reconnaissance infinie envers ses deux plus petites sœurs. Sauvage et indomptable, elle n'accepte nulle relation d'aucune sorte avec les mâles, qu'elle prend plaisir à refouler et à briser, comme ils l'ont toujours fait à avec elle. Ce n'est pour elle qu'un juste retour des choses et sa rancune est aussi implacable que son sabre.



Okuni, troisième fille de la famille Azaïr.

Même si ses manières s'éloignent de toute la politesse que l'on pouvait inculquer aux femmes de noble rang, Okuni est une d'Azaïr : ses traits ne peuvent mentir. Elle a les yeux bleus et limpides de Sybil, mais sa vie de débauche et d'exubérance en a effacé toute la gravité. Son regard vagabonde comme un feu follet bleu, malicieux et vivace. Malgré les dehors espiègles d'Okuni, on remarque avec fascination la rudesse de ses traits, sa mâchoire marquée et les muscles bien dessinés de ses bras. On distingue au fond de ses yeux bleus l'aiguillon impérissable de douleur, de méfiance et de force refoulée, il brille discrètement, cerné d'éclats de malice, mais il demeure puissant et inchangé.
Okuni est l'une des meilleures amies de Seiren et pour cause : elle a le même sens de l'opportunité, la même vivacité d'esprit et la même légèreté. Toutefois, elle n'accepte plus qu'il partage sa couche, elle méprise et raille bien trop les hommes pour cela. Okuni les a connus sous toutes les coutures, les mâles, les mâles avides et terribles, les garçons timides et pleurnichards. Ils sont trop drôles, mais elle n'en veut plus dans son intimité.
A vingt-six ans, elle est l'intendante principale de la demeure d'Himeji, coordonne toutes les tâches de tous les serviteurs, reçoit les invités, avise des stocks de nourriture, de la bonne marche des affaires domestiques et de la tenue des filles et des garçons. Bavarde et agréable, elle est appréciée de tous malgré sa place d'autorité.
Elle apprend la magie auprès de Kaede, avec qui elle partage une complicité fraternelle. Sa jeune sœur a moins de mépris qu'elle pour la gente masculine, mais elle en a assez vu pour se livrer aux mêmes moqueries qu'Okuni. Toutes deux rient et bavardent inlassablement. Okuni est d'ailleurs sa femme de chambre et s'occupe de l'apparence de Kaede avec un soin méticuleux. Elle n'a jamais accepté d'être plus qu'une intendante. Si elle est née dans le cercle des Grands, elle a grandi parmi les faibles et ne l'oublie pas. Elle n'a pas le tempérament d'une grande dame, ni l'envie de l'acquérir. En revanche, elle s'intéresse beaucoup aux leçons de Kenji et des Invisibles, qui ont une manière sournoise et discrète de défendre leurs intérêts. Elle suit les mêmes enseignements que Kaede auprès de Kenji, aussi, malgré ses sourires et ses mines radieuses, faut-il peut-être, invités, s'en méfier comme de la peste.



Miwako, quatrième fille de la famille Azaïr.

Miwako est une belle jeune femme de vingt-six ans, au caractère doux et contemplatif. Elle a trouvé refuge auprès de Kaede qui ne la mêle pas à ses complots et la protège comme Atrée gardait Ophélia. Miwako se consacre aux travaux domestiques et surtout à l'art, qu'elle exerce avec un rare talent. Musicienne, chanteuse et danseuse envoûtante, elle est également habile au dessin et suit avec attention les leçons que Kaede lui donne en matière d'écriture. Autrefois illettrée, elle se passionne désormais pour l'usage de la langue et pour la poésie. Pleine de pudeur et de discrétion, Miwako est l'un des trésors secrets et cachés de la demeure Himeji. Solitaire, elle recherche peu d'autre compagnie que celle de son art. Son cœur ne s'ouvre que pour ses sœurs qui constituent son unique famille.
La vie qu'elle a mené en maison de passe était loin de lui être agréable. Trop timide pour susciter l'attirance des clients, elle n'offrait pas beaucoup de revenus à l'établissement et si elle n'était pas aussi méprisée que Yamiko, on en riait comme d'une mijaurée incapable. Elle trouve aujourd'hui l'épanouissement et le dépassement d'elle-même dans un univers serein et artistique. Elle se refuse à la présence des hommes, dont elle veut à jamais fuir l'humiliation et le regard concupiscent.






Maiko, cinquième fille de la famille Azaïr.

Sœur jumelle de Miwako, Maiko exhibe une telle extravagance que l'on comprend aussitôt quel fossé la sépare de son aînée. Maiko minaude mille cajoleries à l’oreille des hommes, les contente, les charme et les aime. Elle a le visage opale, les sourcils bien dessinés, les yeux d’une innocence charmante et des lèvres écloses comme deux pétales de rose. Elle semble menue à tout point de vue, ses poignets, ses épaules, sa taille, son être tout entier se complaît dans la chétivité. Elle pose devant ses admirateurs avec un rire cristallin et joue avec ses cheveux fluides de manière infantile. C'est bien là la femme que les hommes désirent. Une enfant, innocente et divertissante. Mais en ce qui concerne Maiko, il ne faut pas se faire d'idées. Elle était prostituée, elle l'est restée. Elle est bien loin d’être pure et ingénue et les allures qu’elle se donne cachent une âme féminine pleine de ressources sournoises.
Tous les hommes et visiteurs que la demeure Himeji reçoit, Maiko les charme et les mène jusqu'à sa couche, ou les rejoint la nuit dans leurs propres chambres. Elle ne peut pas s'en empêcher. Kaede, tout d'abord révoltée et répugnée par tant de complaisance, de légèreté et d'appétit sexuel, la blâma sévèrement, mais elle dut bien s'y faire, car Maiko, si elle l'aimait autant qu'elle le pouvait, ne savait se détacher d'habitudes si obsessionnelles. Finalement, Kaede y trouve même un intérêt, puisque Maiko contente ses visiteurs masculins, ses autres filles n'ont rien à craindre de leurs désirs. D'autant plus que la présence de Maiko à leurs côtés les occupe tandis que Kaede vaque à des occupations secrètes et à ses manigances habituelles.




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Ven 31 Aoû - 14:40
    Jin Kenji, maître des Invisibles.

Au premier coup d’œil que l'on pourrait réserver à Kenji, on pourrait croire que l'on a jamais vu quelqu'un d'aussi insignifiant. Le crâne dégarni, petit et râblé, son visage est bronzé et ses traits si quelconques qu’il fait partie de ces gens qu’on n’est jamais sûr de reconnaître. Même en l’observant attentivement, on est incapable de fixer durablement son aspect. Et pourtant, pour les esprits avertis, derrière cette banalité presque excessive, on sent quelque chose de singulier, une identité serpentine prompte à se dérober avec adresse dès que l'on tente de mettre le doigt dessus. Originaire d’Azaïr, en tout cas, il a les traits caractéristiques du peuple d’Atrée : les yeux bridés, le nez petit et les cheveux noirs. Du reste, il est toujours vêtu d’un kimono de fortune et de sandales traditionnelles rehaussées sur deux lames de bois, qui seules peuvent éveiller l'attention à son égard. Il marche et court sur ces chaussures inconfortables avec une aisance incroyable, qui ne laisse pourtant percevoir une infime partie de toutes ses capacités physiques.
Kenji est tout simplement l'un des maîtres de la plèbe d'Ignis. Il commande à une vingtaine de familles aux membres étonnamment nombreux et dispersés en tout Ignis : les Invisibles. A la fois lucide et visionnaire, il tente de respecter la parole du Livre Sacré, tout en cherchant à imposer la justice de Watos et d'Ehol en Ignis. Pour cela, il a besoin du pouvoir, et c'est ce que Kaede peut lui offrir. Il reconnaît en la jeune fille la réponse à de nombreux idéaux de son culte, et a donc mis les services des Invisibles à sa disposition. Ce clan, secret et inconnu aux yeux de la population et des autorités, se spécialise dans l'assassinat et l'espionnage, qui selon Kenji, sont tout de même plus respectueux pour la vie humaine qu'une guerre ouverte, terrible et sanglante. Kenji est avant tout le membre le plus important de la famille Jin, dont les nombreux membres (Kaede ne compte plus tous ses cousins) se consacrent au meurtre ciblé. Cette famille est le premier pilier du cercle des Invisibles, le second étant représenté par les Nodoka, lignée tout aussi abondante, qui se répugne cependant à verser le sang et s'attache à l'art de l'espionnage. Les autres familles, moins brillantes, sont également moins spécialisées, mais travaillent toutes pour la cause que représente Kenji. Les Invisibles forment ainsi des troupes d'itinérants, toujours en chemin, tous marchands ambulants, colporteurs, artistes des rues, gitans, voyants et autres cracheurs de feu.
Il passe le plus clair de son temps à dissimuler son identité et ses compétences, qui, révélées, pourraient le désigner comme l'un des hommes les plus dangereux d'Albion. Il aime à se faire passer pour un grand-père enjoué et un peu sénile, et s'avoue tout de même avec euphémisme « un certain talent pour la discrétion ». Mais en réalité, combattre Kenji, même pour les meilleurs, est souvent synonyme de mort. Donner la mort pour faire grandir la vie, faire tourner le cycle divin de l'Histoire, en somme, est un art qui lui a été enseigné dès sa petite enfance. Il a grandi au milieu d'armes insoupçonnables, et a toute sa vie travaillé à son agilité, sa dissimulation et à sa vélocité extraordinaire. Parfois, il s'efface si bien du paysage que l'on pourrait croire qu'il a reçu d'un dieu favorable le don d'invisibilité. Kenji cultive l'équilibre et les pendants, il donne la mort pour faire vivre, combat avec la maîtrise sans faille des assassins, et est aussi bien médecin que maître-empoisonneur. Botaniste et herboriste d'exception, il peut faire des miracles pour sauver un homme et en faire périr un autre dans la plus grande subtilité. Dans la tradition familiale, il s'est lui-même immunisé de la plupart des poisons en absorbant des quantités minimes de finesses toxiques chaque jour. Sarcastique, ironique, il semble ne craindre personne et il est vrai que pour le moment, personne ne le suspecte et si quelqu'un se met à ses trousses, Kenji lui offre la mort au bout du chemin.
Toutefois sévère et impartial, il n'admet que peu d'erreurs au sein de son clan, puisque tout manquement peut être fatal aux Invisibles. Il travaille à endurcir le cœur de Kaede, au grand dam de Mei, car il lui trouve encore trop de pitié pour des êtres qui devraient tout simplement disparaître pour la réalisation de leurs plans. Bien que Kenji ait été un vieil ami de son père, et donc un ancien collaborateur, Kaede se méfie un peu de lui, et surveille ses agissements avec scrupule. Si elle parvient à se saisir un jour du pouvoir, elle ne veut pas voir l'avidité des Invisibles la tromper, et le règne du fanatisme jaillir d'un nouveau gouvernement. Toutefois, s'il y a bien quelqu'un avec qui Kenji semble être honnête, c'est Kaede, qu'il protège peut-être en mémoire d'Atrée. Lorsqu'il s'incline face à elle, c'est sans l'ironie qu'il réserve aux grands seigneurs, mais il demeure trop discret et trop secret : qui donc pourrait deviner ses intentions ?


    Ikaku Tatsuya, Commandant de l'armée d'Ignis et espion du Roi.

Tatsuya veut avant tout être dévoué aux autorités, à la Loi et au Roi. Élevé dans les purs principes d'Ignis et issu d'une famille de propriétaires terriens, il n'est pourtant pas le pire butor qui puisse exister. Il méprise cordialement les femmes, mais apprécie leur présence et même parfois leur intelligence et, s'il a tendance à oublier que lui-même est fils de fermier et à se rire des faibles, il aime le contact des paysans, leur honnêteté et leur franc travail. Parfois, il a conscience de ses écarts de conduite et de pensée et y réfléchit avec regret, mais il est après tout à la croisée des chemins. Son frère aîné a repris l'exploitation familiale, lui-même s'est alors engagé dans l'armée pour gagner son pain. Ambitieux, il a gagné du gallon en offrant à Ignis un travail acharné et sans faille. Originaire d'Azaïr, il n'a pas rejoint la cause d'Atrée lors de la bataille de Yaegahara, surtout par intérêt à vrai dire. Il a une femme et une progéniture, qu'il ne voit pas souvent mais qu'il désire protéger honnêtement. C'est son profil fidèle et ambitieux qu'Iskandar a repéré lorsqu'il a été question pour lui d'espionner les agissements de Kaede. Intéressé par les gains qu'il recevrait et par la possibilité de monter en grade, le désormais Commandant Ikaku Tatsuya a accepté la mission et suit aujourd'hui les faits et gestes de Kaede avec toute l'attention du monde. Intelligent, rationnel et ironique, il lui est difficile de cerner la jeune femme, qui a le don d'échapper à toute capture logique et méthodique. Elle le surprend chaque jour et il a conscience que les rapports qu'il remet au Roi ne sont souvent que des tentatives d'analyse peu satisfaisantes. Il fait pourtant du mieux qu'il peut et exerce toute sa raison à comprendre les intentions de Kaede. Le souci majeur, qu'il reconnaît lui-même, est certainement l'attirance qu'il ressent pour elle, comme la plupart des hommes qui la côtoie. Il la respecte infiniment et répugne souvent à considérer qu'on puisse lui faire le moindre mal, bien qu'il hésite à la voir honnête ou perfide. Les idéaux qu'elle défend sont parfois bien risibles pour Tatsuya, mais qu'importe, elle le charme et il ne peut le nier. Cependant, il garde une loyauté indéfectible envers le Roi et les autorités, cherche coûte que coûte à débarrasser ses analyses de toute impression sentimentale, et à faire émerger la vérité dans le palais des illusions où il vit depuis maintenant quatre ans.

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Dim 16 Sep - 15:29
Bon, on est enfin arrivé à bout de cette présentation xD
Très bon travail, mais trop long pour une présentation à mon goût, et surtout très long à valider. Enfin, tu devrais redonner un peu de peps à Ignis, pas forcément dans le bon sens par contre...

Puissance - Rang A+:

Bonne magicienne de feu possédant le sang d'Ignis, des capacités au combat excellente et un oeil pour la stratégie. L'expérience dans l'arme parle aussi.
Typiquement une all-rounder, prends toutefois garde, puisque tu as passé ta vie à diversifier tes compétences entre magie, langue, escrime, équitation, art martial, stratégie, économie, techniques d'assassin, art, travaux physiques et je sais quoi encore... tu n'as pas le temps d'entretenir tout cela en même temps, et tu n'as pas avantage à jouer avec un magicien sur le terrain de la magie ou un Terran sur le terrain du combat, ça risquerait de se retourner contre toi xD (Assez typique, mais moins tu es spécialisée, moins tu es compétente, enfin tu as tout de même un bon niveau dans à peu près tout xD).

Influence - Rang B:

Influence biaisée bonsoir. Etant une femme à Ignis tu devrais avoir D et puisque tu connais très bien Lucius A. Mais bien que tu connaisses des personnes dans divers pays et que tu sois liée à la famille royale, tu demeures une fille de traitre.
Ton influence dans ta région est très grande, hors d'elle en Ignis, il est recommandé de faire profil bas, même si je doute qu'on ne t'attaque sans être excessivement bien préparé vu ta réputation, il serait prudent de pas trop se vanter d'avoir combattu à Yaegahara.

Bienvenue parmi nous!

Edit: Il faut que tu précises si tes personnages sont PNJ/PV/Morts aussi, ça m'arrangerait pour faire les stats xD




"J'effacerai toutes les tragédies de ce monde."

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