Croisement



 

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Croisement

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Dim 14 Oct - 20:34
23 février, Ville de Gram


Ignis. Erin haïssait ce pays plus que tout autre, cette terre qui lui avait donné naissance, mais ne serait jamais sa patrie.
Pourquoi était-il revenu ? A vrai dire c'est une question qui le hantait depuis qu'il avait pénétré dans le pays du feu. Il devait s'assurer de quelque chose, seul. Ce voyage était en quelque sorte un travail d'éclaireur que lui seul pouvait effectuer, après tout, il venait d'ici. Et un jour, il comptait bien y retourner pour de bon, par la grande porte, et y faire changer les choses. Mais ce n'était pas encore le moment, les querelles internes continueraient à occuper ce petit royaume imbu de lui-même quelques temps encore, avant qu'une déferlante ne vienne le submerger et y balayer toutes les règles.

Parcourant les rues d'une des nombreuses villes dont il ne s'était même pas préoccupé du nom, le jeune Ignisien constatait à quel point l'atmosphère ici n'avait pas changé. Les gens marchaient comme si de rien n'était, les marchands vendaient leurs produits, et personne ne semblait offenser que trône parmi les offres un ensemble de chair humaine, pourvu d'une conscience.

"Approchez, approchez jeunes gens! Aujourd'hui de nouveaux esclaves tout droit venus de Lex!"

Comme s'il s'agissait d'un gage de qualité, le marchand se félicitait d'avoir obtenu des produits tous droits de la capitale, dans laquelle il devait avoir de nombreuses relations. Ou peut-être en était-il simplement originaire ? Quoiqu'il en soit, cette matinée semblait être un jour de marché, et le marchand d'esclave - le seul de la ville, selon toute apparence - faisait comme ses confrères l'éloge de ses trouvailles.

C'était répugnant. Tant le vendeur que les acheteurs, tant les esclaves que les curieux, ils étaient tous aussi pitoyables les uns que les autres. La ville ne semblait pas fourmiller de nobles ou de membres de l'armée, pourtant quelques clients s'étaient rassemblés devant l'estrade de bois, à la recherche d'une bonne affaire. Erin n'avait que peu d'argent sur lui, il avait dépouillé quelques personnes en entrant à Ignis, et voyageait à travers le pays en volant plus qu'en dépensant son argent. Dire qu'il n'était revenu ici que depuis quelques jours, et avait pourtant parfaitement repris les habitudes de la nation.

"Alors jeune homme, cette jeune femme vous intéresse ? Ou peut-être cet homme robuste, parfait pour les champs!"

Quel homme robuste ? S'il parlait du vieillard là-bas, il devait sérieusement revoir ses arguments de vente. L'homme avait passé la quarantaine, voire la cinquantaine, et à la façon dont il se courbait, devait effectivement avoir travaillé dans les champs pendant longtemps. Trop longtemps. Quant à la jeune femme - jeune fille vu son âge - elle n'avait certainement rien tenu d'autre dans sa vie d'esclave que des pichets d'eau, qu'elle ne se servait apparemment pas à elle-même, vu sa piètre condition physique.

Alors qu'il ne souhaitait que passer sans s'attarder, Erin fut étrangement prit dans l'atmosphère ambiante, et se retrouva lui aussi à observer les deux esclaves.
Ca c'était bien Ignis. Mouvements de foule, complaisance et inclinaison. Erin ressentait une certaine pitié pour les deux esclaves, mais la vie ici, était ainsi. Il prit appui sur une caisse en bois trainant près de la scène, et croisa le regard de la jeune fille qui semblait implorer son aide.

"Inutile de me faire ces yeux."

Il le murmura plus pour lui-même que pour l'assemblée, trop concentrée sur les enchères qui avaient débutées, et soupira. S'il devait aider chaque personne en danger qu'il trouvait, il serait d'ores et déjà mort d'épuisement; et puis, il n'avait pas d'argent. C'était tout de même triste, pour cette jeune fille. Eut-elle grandi ailleurs, elle aurait peut-être eu une vie meilleure.

"Les forts chassent et les faibles finissent dévorés. La loi des flammes du Sud."




"Je jouerai au monde sa propre tragédie"

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Humeur : Sarcastique.
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Ven 2 Nov - 18:27
***
Kaede tourna son visage vers le ciel. Ses yeux d’or soutinrent un instant la force de l’azur et étreignirent avec un pouvoir éphémère la mer sans horizon. Elle vit dans les profondeurs célestes des géants tranquilles, les astres qui tournaient harmonieusement pendant des éternités, elle vit les comètes aux chevelures flamboyantes dont le chant fulgurant exaltait la musique cosmique.
Son front pur reflétait la violence bleue et ocre du ciel et le chaos dansant de l’univers. Tout était trop immense et trop ouvert. Tout fut oublié. Ses paupières se refermèrent sur ses yeux qui avaient capturé la puissance du soleil. Cachés, ils brûlèrent encore d’un feu mystérieux : les rayons du soleil et le souvenir intense des couleurs célestes perçaient ses paupières et submergeaient son regard. Son visage baignait dans la chaleur suave des bons matins d’hiver. Elle respirait doucement, sa gorge et sa poitrine palpitaient d’un sang secret et paisible. Elle sentait ses cheveux se délier de son chignon trop lâche et flotter dans sa nuque comme une brise soyeuse.

Elle se redressa et retrouva son assise sur le dos de son cheval. Il renâcla joyeusement en sentant les cuisses de sa maîtresse se resserrer sur ses flancs et Kaede lui ébouriffa affectueusement la crinière. Elle se saisit des rênes et fit marcher Hayao d’un pas plus lent.
C’était jour de marché à Gram. Les rues étroites dégorgeaient de foules et de marchandises dans un grand tumulte. Il fallait prendre garde à ne pas blesser les piétons qui surgissaient à tout endroit et Kaede forçait Hayao à faire danser ses longues pattes sur le pavé sale et glissant. Les ménagères, le panier sous le bras, traversaient la chaussée au pas de course, les enfants se poursuivaient à grands cris, les colporteurs s’arrêtaient au milieu du flux incessant d’hommes et de femmes et déversaient leurs tissus, papiers, babioles entre leurs mains avides. Les voix retentissaient d’un bout à l’autre de la rue : les artisans itinérants disputaient la clientèle des riverains, des conducteurs de charrette braillaient « Place ! Place ! » de toute la force de leurs poumons et des bateleurs annonçaient leurs divertissements dans des intonations théâtrales. Les étalages s’épanchaient dans la rue comme des torrents de fleurs vives et colorées. Des femmes vêtues de corsages brodés et de jupons chamarrés vendaient des graines innombrables, des pains chauds et enfarinés, des fruits trop mûrs aux odeurs obsédantes, des légumes racornis, des poissons pestilentiels, de maigres volailles, des poteries, des sacs, des sandales, des ceintures et des kilomètres d’étoffes. Des marchands tentaient de s’installer les uns sur les autres, criaient, s’insultaient, se bousculaient et c’était alors un déluge de salades, de choux, de carottes, de pommes de terre, de navets blancs et d’artichauts. Le pauvre Hayao buttait à chaque pas et glissait dans des marées de poissons poisseux et pestilents. Kaede le retenait d’une main, et portait l’autre à sa bouche pour manger une pomme, sans se préoccuper de la puanteur. Cependant, lorsqu’elle passa devant un étalage qui vomissait un océan de fromages, elle eut un haut-le-cœur insupportable. Les croûtes moisies se fendaient et laissaient échapper des flots de lait caillé aux puanteurs âcres et fétides qui rappelaient les caves humides ou les cadavres trop faisandés. Un énorme fromage, comme entaillé à coups de hache, avait échoué au milieu de la chaussée et était abandonné aux mouches et aux chiens : il accouchait par sa plaie immense d’un peuple de vers. Les saltimbanques n’avaient cure de l’agitation bouillonnante de la rue et des pestilences, ils y voguaient même à contre courant, les mains toujours ouvertes aux bourses imprudentes. Le montreur d’ours faisait marcher son animal sur ses pattes postérieures au milieu de la chaussée et chacun de ses pas causait des ondes dans la foule qui s’écartait avec frayeur. Kaede profita du chemin ouvert par la bête pour y engager habilement son étalon. Les jongleurs et les cracheurs de feu dansaient autour des combats de coqs et des musiciens ambulants, la foule s’amassait devant eux et s’extasiait comme un grand enfant réjoui. De grands chariots découlaient de ruelles adjacentes et se noyaient dans la chaussée : ils portaient de grands cageots de volailles vivantes et criardes et des paniers débordants de viandes froides. Ils déversaient sur les étalages des veaux et des moutons entiers, tout sanguinolents, dont les moignons se couvraient de mouches avides. Les bouchers marquaient leurs morceaux et les pendaient à des crochets terribles, laissant voir aux passants les ventres béants des bêtes méconnaissables. C’était parfois des files de corps pendus, des moutons rouges et de veaux pâles, tous tâchés de graisse jaunâtre. Sur les étalages trônaient des assiettes de cervelle blanche et sinueuse, des têtes et des pieds blafards, des tripes aux odeurs écœurantes et des foies énormes et répugnants. Les acheteurs et les vendeurs se précipitaient les uns sur les autres, se bataillaient des morceaux de choix ou des étoffes élégantes, les pièces de cuivre volaient à travers la rue comme des oiseaux pépiants, se posaient de mains en mains, se perdaient dans des poches rapiécées, tombaient des hardes déchirées et roulaient sur le pavé entre les pieds, les sabots, les fruits, les légumes, le fromage, les poissons et les mouches. Des miséreux étaient assez fous pour se tordre à quatre pattes sur la chaussée et amasser des trésors de piécettes avant de se faire écraser les membres par des charriots et des chevaux indifférents.

Kaede se retourna et sourit en regardant son valet, Akira Seiren, qui conduisait le chariot où se tiendraient bientôt des esclaves. Les passants le reconnaissaient presque coup sur coup, hurlaient son nom et c’était alors la débandade sur sa voiture.
    « ‒ M’sieur Seiren ! M’sieur Seiren ! Mon fils doit trouver à marier, c’est-y pas qu’vous auriez un conseil à lui donner ? Y aurait-y pas un bon parti qu’vous connaîtriez ?
    ‒ M’sieur Seiren ! Quelle chance que vous passiez à Gram, j’ai une dent qui m’fait souffrir pis que tout, j’vous en prie, arrêtez-vous, arrachez-la moi, j’vous paierai ben !
    ‒ M’sieur Seiren ! Holà, M’sieur Seiren ! J’dois m’rendre à un procès aujourd’hui, faut qu’j’sois présentable ! V’s’êtes le meilleur barbier des environs, rendez-moi service !
    ‒ M’sieur Seiren, dites donc, M’sieur Seiren ! Mon pied m’fait ben mal depuis dix jours, z’auriez pas un bon remède pour moi ? »

Des mères aux visages soucieux s’agrippaient aux bœufs qui tiraient la voiture en espérant pouvoir les arrêter, des hommes barbus tentaient de monter sur le chariot en poussant la foule à coups de bottes et d’éperons, des malades chancelants, clopin-clopant, couraient derrière l’équipage en désignant telle dent pourrie ou tel pied contusionné. Seiren échangea un regard avec Kaede qui riait, quelques mètres devant lui, et il s’écria soudain en faisant de grands gestes :
    « ‒ Holà, bonnes gens ! Du calme, ou vous passerez sous les roues de mon chariot quand je n’y prendrai pas garde ! Holà ! Je ne peux pas m’arrêter, je dois suivre Dame Azaïr… ! Soyez bons, écartez-vous, entrez à l’arrière du chariot, ne glissez pas, je ne m’arrête pas, prenez les rênes chacun votre tour, suivez Dame Azaïr, je m’occupe de vous tous ! »

Alors les mères, les hommes barbus et les malades se ruèrent à l’arrière de la voiture, et s’y cramponnèrent comme si leur vie en dépendait. Bientôt le chariot fut plein et Seiren offrit les rênes à une femme qui gloussait de contentement. Il lui indiqua la silhouette claire de Kaede et son cheval doré, puis se tourna vers ses clients en ouvrant un pan de son kimono qui dissimulait dans des encoches un rasoir droit, une paire de ciseaux, une boîte de savon à raser, des peignes, des pinces, des lancettes et des scalpels... Tandis qu’il s’asseyait sur une banquette et se préoccupait d’un barbu, un homme grogna et voulut prendre la place de la nouvelle conductrice en la poussant violemment. Seiren le rabattit sur la banquette et cria :
    « ‒ Chacun votre tour, j’ai dit ! »

Alors, il partit à l’assaut des barbes, badigeonna les visages de savon, mania son rasoir avec une habileté extrême malgré les secousses incessantes de la voiture, parla aux mères de leurs enfants à marier, les arrangea entre elles avec sophisme, évacuait sa boutique improvisée à mesure qu’il finissait son travail, fit des saignées, arracha des dents, conseilla telle ou telle médecine et s’assura que ses bœufs suivaient bien la route tracée par sa maîtresse. Son pan de kimono se refermait sur une bourse à chaque minute plus garnie : il engloutissait l’argent de ses clients en tournoyant autour d’eux comme un mécanisme spontané et bien huilé. Soudain, son œil vif s’arrêta sur la silhouette cavalière de Kaede. Elle s’était immobilisée devant l’estrade qui présentait à la foule turbulente une douzaine de pièces humaines. Les marchands d’esclaves. Le regard de Seiren brilla d’une étincelle subite et son visage perdit toute couleur. Il se leva et posa la main sur l’épaule de la nouvelle conductrice.
    « ‒ Mes amis, c’est fini pour aujourd’hui, merci de descendre au plus vite, j’ai affaire par ici. Madame, si vous voulez bien garer ce chariot et le garder pour moi, je vous offrirai mes services dans un moment. Serviteur, vous autres ! »

Il y eut un vaste gémissement de protestation et tous tendirent des mains désespérées vers le valet qui, impitoyable, se leva, chancela sur les cahots, et les poussa à deux mains vers la sortie. Pour ne pas passer sous les roues des voitures qui suivaient l’équipage, les clients durent sauter de la boutique ambulante en criant d’indignation. Lorsque la voiture fut vide, à l’exception de la conductrice et de Seiren lui-même, ils trouvèrent à se garer dans un coin de la chaussée et le valet brassa dans la foule pour rejoindre sa maîtresse.

Les esclaves étaient exposés sur une estrade de bois, debout, en rangs serrés. A l’ombre sous une tenture misérable, ils paraissaient aux yeux de la foule dans une semi-nudité indécente. Livrés ainsi à l’impudicité publique, ils étaient considérés suspicieusement par les acheteurs, et il arrivait parfois que le marchand forçât des femmes à se défaire des maigres hardes qu’elles serraient contre leurs seins et leur sexe. De honte, elles n’avaient plus qu’à cacher leur visage entre leurs bras malingres et à sangloter silencieusement. Chacun avait une pancarte autour du cou afin d’indiquer leur nom, leur âge, leurs aptitudes physiques, intellectuelles et morales. Il y avait deux ou trois hommes robustes, repoussés dans le fond de l’estrade par le marchand, dans l’assurance de les vendre un jour, tandis qu’il exposait visiblement des vieillards aux visages creusés et obscurs, des enfants nus et crasseux qui pleuraient à torrents, et des jeunes filles aux regards perdus. Effrayés par leurs spectateurs avides et inquisiteurs, ils se recroquevillaient tous les uns contre les autres et comme ils se pressaient dans un mouvement timide, leurs chaînes tintaient cruellement à leurs chevilles et à leurs poignets.
La foule d’acheteurs, elle, se resserrait et s’entassait aux pieds des esclaves, contre l’estrade, les mains en l’air pour annoncer leurs enchères. Kaede, absorbée dans sa triste contemplation, ne réalisait ce lourd mouvement de masse que lorsque Hayao lui-même était forcé d’avancer. L’étalon, nerveux et irrité, n’acceptait pas facilement les bousculades et il suffisait d’une secousse trop brutale pour qu’il hennît avec colère et distribuât des coups de sabots. A mesure que le cheval frappait son entourage, il créait un vide confortable autour de lui et regagnait la quiétude, quand ce n’était pas pour renâcler d’un air menaçant.
Kaede resserrait sa veste bleu marine sur son cœur. Ses longues manches de soie flottaient autour de ses bras et les pans du vêtement dévalaient sur son pantalon de cavalerie. Ses pieds nus se serraient contre ses sandales de corde et de paille de riz, ses jambes se compressaient contre les flancs de son cheval. Ce spectacle la submergeait de honte. Voyeuse involontaire, elle aurait voulu jeter son manteau de soie sur les épaules des enfants en pleurs et consumer d’un geste ce marchand d’esclaves inconscient. La honte jetait un rose céleste sur son visage et sa poitrine se comprimait dans une rage sourde.
Son regard se posa sur Seiren et elle rencontra dans les yeux de son valet une dureté qui égalait au moins la sienne. Elle ne l’avait jamais vu si tendu et si grave. Il semblait contenir une haine terrible et peiner à se retenir de crier. Les poings serrés, il n’arrivait pas à se défaire du spectacle qui s’exposait à ses yeux, il était comme captivé par l’humiliation de ces gens nus. Il sentait encore une part de son être vivre et palpiter à leurs côtés, leur avanie était aussi la sienne. Mais à présent, Seiren était libre. Il lança un long regard à Kaede, puis retourna à la contemplation des esclaves. Cela faisait sept ans qu’il était libre. Désormais, ce n’était plus un simple lien de dévotion qui l’unissait à cette femme aux yeux d’or : il sentait la nécessité de la révolte au plus profond de son cœur, lorsque sa haine se confondait à sa rage et se nourrissait de toutes les humiliations de son existence.

Le marchand avait commencé à lancer son boniment. Kaede lui jeta un regard blasé en retour. Elle ne s’indignait même plus des mensonges de ce genre de brigand, à vrai dire, elle ne les écoutait même plus. Son regard ne s’attachait plus que péniblement aux esclaves et ne sachant où se poser, il tomba sur le visage d’un jeune homme qui, tout près d’elle, était adossé à une caisse en bois. Frappée par la couleur verte de ses cheveux, elle le considéra longuement, du haut de son cheval. Ses vêtements sombres s’ajustaient avec une élégance désinvolte aux courbes charmeuses de son corps. Le tissu noir suivait les contours de sa silhouette souple et élancée, il en saisissait la grâce tout en la voilant d’obscurité. Son regard, dans l’ombre de ses mèches anarchiques, avait l’opacité ondoyante et la profondeur ténébreuse du bleu de mer. Il fixait une jeune esclave avec intensité, tant et si fort qu’il en oubliait la foule et pensait à vive voix. Pourtant, il demeurait en retrait, distancé et négligent, appuyé sur sa caisse en bois.
    « ‒ Inutile de me faire ses yeux. Les forts chassent et les faibles finissent dévorés. La loi des flammes du sud. »

Kaede fut touchée par ce regard, cette pitié et cette résignation. Sa voix sourde exprimait en un murmure l’inhumanité du dogme ignisien, et il demeurait immobile, impuissant comme tous les autres, mais conscient de l’injustice et de l’humiliation que subissaient ces hommes et ces femmes sur l’estrade publique. Kaede eut un sourire doux et discret puis elle lui lança avec une franchise espiègle :
    « ‒ Les mauvaises lois sont faites pour être transgressées, jeune homme. Allons, voyons si nous ne pouvons pas mettre fin au drame et nous amuser un peu. »

Elle s’apprêtait à interpeler le marchand d’esclaves quand Seiren posa une main sur son genou pour apaiser ses ardeurs. Elle croisa son regard bleu vif et fut surprise de son sérieux.
    « ‒ Ecoutez, ma Dame, ne poussez pas le jeu trop loin aujourd’hui. Vos manœuvres commencent à irriter les marchands d’esclaves… Je suis votre oreille en tout lieu, vous pouvez bien me croire. Je vous jure que ce ne sont pas des plaisanteries.
    ‒ Je n’ai que faire de leur colère, Seiren, qu’ils s’emportent, qu’ils fulminent ! s’exclama-t-elle avec agacement, avant de continuer dans des notes plus basses. Lorsque j’acquiers un esclave, j’en deviens la maîtresse et j’ai alors tout droit sur lui. Je le libère si cela me chante, c’est la Loi. »

La jeune femme se redressa sur son cheval, plus déterminée que jamais, mais son valet l’arrêta encore une fois, de sorte à attiser sa curiosité sur son propos.
    « ‒ Je ne parle pas de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas… Vous auriez tort de mépriser la colère des marchands d’esclaves.
    ‒ Mais enfin, que m’importe ? soupira-t-elle.
    ‒ Écoutez, c’est d’ennemis dont je vous parle ! s’écria Seiren, en lui saisissant la main pour capter à nouveau son regard.
    ‒ Je n’ai rien à craindre de cette sorte d’ennemis, lui dit-elle, distinctement, l’air extrêmement résolu. Il faut rire de leur fureur, Seiren : s’ils osent un jour m’attaquer, je les réduis en cendre, ni plus, ni moins.
    ‒ Dame Azaïr, un marchand d’esclave ne vous attaquera jamais de front… murmura Seiren, qui se décidait enfin à montrer qu’il en savait plus qu’il n’en avait l’air. Ce sont des araignées. Avez-vous déjà vu une araignée sauter sur un papillon en plein vol ? Non. Elles tissent leur toile dans l’ombre, et quelle toile ! Un réseau d’influence immense et piégeur. Leur fureur ne leur sera pas longtemps propre, et c’est tout un monde qui vous tombera dessus, tôt ou tard !
    ‒ Et que me conseillerais-tu pour prévenir cette menace ? demanda-t-elle, d’un ton plus hésitant.
    ‒ Pour l’heure, réduisez vos dépenses, affirma-t-il. Leur rage se noiera dans l’écoulement du temps.
    ‒ Il n’en est pas question. »

Elle jeta un regard suspicieux alentours. La foule se pressait toujours aux pieds des esclaves, en poussant des cris d’animaux affamés. Alors elle se pencha vers son valet d’un air confidentiel, appuyée comme elle le pouvait sur ses éperons.
    « ‒ Seiren, dans quelques semaines, nous serons peut-être en guerre. Nous avons besoin d’hommes. Le roi mettra notre peuple en première ligne lors des batailles, cela ne fait aucun doute. Je ferai mon possible pour m’y opposer, mais ce ne sera pas chose facile et nous aurons besoin de troupes nombreuses et bien organisées, quelque soit la situation où nous aboutirons. »

Il eut l’air de réfléchir un instant, écartelé par son bon sens et la volonté de sa maîtresse. Son visage s’illumina.
    « ‒ Bien. Alors cessez de vous rendre vous-même au marché, confiez la tâche à d’autres… Ainsi vous donnerez l’illusion…
    ‒ Certes. Bien vu. Dernier achat officiel, alors. Laisse-moi en profiter, tu veux bien ?
    ‒ Restez raisonnable, je vous en prie… »

Mais elle ne l’écoutait déjà plus. Le marchand d’esclaves, devant le peu d’engouement que manifestait la foule à l’égard de son « homme robuste, parfait pour les champs », lui avait ordonné de se livrer à des acrobaties insensées pour faire état de sa force et de son adresse. Le pauvre homme avait le corps bien trop brisé pour se livrer à ce genre d’excentricités. Au commandement de son maître, il levait les bras, les jambes, bondissait comme un pantin désarticulé et s’effondrait au grand plaisir de la foule moqueuse.
Kaede avait le visage en feu.
    « ‒ Il suffit. »

Sa voix avait sonné comme un glas aux réjouissances perverties des acheteurs. Il y eut un silence surpris. L’esclave cessa ses pirouettes et se recroquevilla sur le sol, le cœur éclaté et le souffle coupé. Le marchand s’apprêta à le sermonner violemment quand Kaede l’interpela directement.
    « ‒ Monsieur Crapule, cessez vos mascarades, je vous les achète tous. »

Elle l’avait comme ordonné, d’un ton tranquille, le visage levé et les yeux flamboyants. Le marchand rougit furieusement sous l’insulte et leva un doigt menaçant vers elle. Un de ses associés le retint au dernier instant et lui glissa deux mots à l’oreille, tout en jetant des regards fugaces à la cavalière. Le négociant pâlit, contempla longuement Kaede, et se retourna vers son associé qui hocha vigoureusement la tête. Alors, ses épaules se tendirent et il esquissa un sourire grinçant.
    « ‒ Dame Azaïr… lança-t-il d’un ton doucereux. Quelle joie de vous rencontrer enfin, on m’a beaucoup parlé de vous. »

Seiren soupira et marmonna quelques phrases désespérées en se massant longuement les tempes, le visage plongé dans une de ses mains. Quant à Kaede, elle soutenait le regard épineux du marchand d’esclaves. Retourner l’humiliation contre celui qui l’exerçait comme un travail ordinaire avait quelque chose de jouissif, c’était un jeu qu’elle aimait pratiquer. Toutefois, la figure osseuse, les traits coupants, les yeux glacés et le ton mielleux de cet homme intimidèrent éphémèrement sa verve. Elle se tut et il poursuivit avec des accents affectés et une politesse toute ironique.
    « ‒ Croyez-moi bien, Dame Azaïr, vous êtes notre meilleure cliente, et c'est toujours un plaisir inégalé de faire affaire avec vous. Cependant... Voyez, vous êtes libre de faire ce que vous souhaitez, bien sûr, mais enfin, êtes-vous bien sûre de vouloir tous les acheter ? »

Il sembla vouloir l’étouffer par la force du regard et elle crut bien s’asphyxier en le regardant seulement. Mais Hayao renâcla soudain et claqua ses sabots sur le pavé, presque impatienté par le silence de sa maîtresse. Kaede eut un sursaut de lucidité et reprit enfin contenance.
    « ‒ Eh bien comme d'habitude, répondit-elle, avec mépris. Je vous décharge d'eux, ce que j'en fais ne vous concerne pas, et en échange, je vous fais chaque fois plus riche que vous ne pourriez l'espérer.
    ‒ Oh, non, non, ce que vous en faites ne me concerne pas... Non. Mais à en affranchir chaque fois que vous m'en achetez, vous finirez bien par réduire les stocks de nos marchandises, comprenez que...
    ‒ Oh, est-ce bien vrai ? l’interrompit-elle, l’air faussement innocent et apitoyé, soutenu par le rire caustique de Seiren.
    ‒ Oui, oui, mes relations à Lex commencent déjà à s'effaroucher… »

Ce détail arrêta le rire du valet qui sentit le vent de la menace souffler par la bouche du vendeur. L’air soucieux, il posa deux doigts sur la jambe de Kaede, pour lui rappeler son devoir de courtoisie. Mais sa maîtresse échappait maintenant à tous ses conseils. Elle commençait à grandir dans la théâtralité de son éloquence, elle respirait plus librement et les mots coulaient comme de l’eau fluide dans sa voix. Elle prenait de l’assurance, devenait audacieuse et ne ressentait qu’indifférence à l’égard de l’amour propre de cet homme terrible.
Le peuple avait cessé de réclamer les enchères et son brouhaha s’était mué en silence captivé. Sa vie de cohue et de bousculade s’était suspendue un instant. Il s’était immobilisé comme un grand animal surpris et observait Kaede, aux aguets de la moindre de ses réparties. Un charme étrange agissait sur le peuple lorsque se jouait devant lui le tableau du pouvoir et de la liberté absolue des grands. L’inaccessible le fascinait et lui coupait le souffle. Il écoutait, seulement, et n’admirerait que le vainqueur de la joute.
    « ‒ Elles en viennent à répugner à me vendre leurs esclaves, en sachant où ils arrivent et ce qu'ils deviennent... Bientôt, je n'aurai peut-être plus de marchandise.
    ‒ Lorsque cela arrivera, vous serez déjà boursouflé de richesses, gras d'écus et bouffi de soieries. Alors, vous n'aurez plus rien à voir avec ce genre de commerce, n'ayez crainte. Maintenant, allez-me chercher ces personnes, votre prix sera le mien.
    ‒ Dame Azaïr, vraiment, les plus robustes ne vous suffiraient-ils pas ? fit le marchand, en montrant d’un geste les trois hommes du fond de la scène.
    ‒ Ils nous suffiront… souffla Seiren, la tête inclinée vers Kaede et l’œil rempli de méfiance.
    ‒ Non, par le feu d’Ignis, ils ne nous suffiront pas ! » s’écria Kaede, en se tournant vers lui avec fureur.

Le regard du marchand fut immédiatement attiré vers la silhouette élancée du valet, qu’il examina longuement, avec autant d’inquisition que de curiosité. Puis tout à coup, ses yeux s’agrandirent, ses lèvres frémirent dans une moue répugnante et il eut un petit rire moqueur.
    « ‒ Hé ! Mais c’est Seiren ! s’exclama-t-il, en le montrant du doigt à son collègue. Ca alors ! C’est bien lui, je le reconnaîtrais comme si j’étais sa mère ! Eh parbleu, mon cher petit ! Il faut que ta fortune ait bien changé de face, toi que j’ai connu esclave, moins que rien, et que je vois maintenant donnant conseil à une grande Dame ! Tout homme de condition que je suis, je voudrais avoir cet honneur-là comme toi. Ah, maintenant, on doit t’appeler Monsieur Seiren, n’est-ce pas ! Comme un grand seigneur ! »

Pour lors, cela déplut à Seiren, il perdit patience. Le corps tendu comme un arc, le regard brillant de fureur, il trouva un courage incroyable et leva la tête bien haut pour défendre son orgueil de valet, qui n’était pas moins immense que celui d’un seigneur. Il perdit le sens raisonnable qui l’animait jusque là et s’avança vers l’estrade d’un air menaçant.
    « ‒ Et puis ? Il y en a bien d’autres que l’on appelle Monsieur Pierre, Monsieur Gautier ou Monsieur Nicolas ! lança-t-il avec insolence. En voilà bien du bruit pour une ascension sociale ordinaire ! A vous, Monsieur, je vous ferais remarquer que vous offensez ma Dame : ne vous a-t-elle pas sommé de lui donner ces gens ? Il faut vous exécuter immédiatement ! »

Le marchand sembla se pétrifier d’incompréhension. Le peuple s’éveilla soudain autour de Seiren. Ses clients ordinaires, ses admirateurs et ses débiteurs, eurent un mouvement de soutien indigné, comme si le sursaut de fierté du valet leur avait rappelé à tous l’existence de leur amour propre. Kaede profita de ce courant favorable de rumeur pour lancer tranquillement au négociant, tout en ôtant sa veste de soie :
    « ‒ En vérité, je suis trop bonne de laisser un ingrat comme toi insulter ma générosité.
    ‒ Mais...
    ‒ Silence, l’interrompit-elle, avec un mouvement sec de la main.
    ‒ Je vous prie de...
    ‒ Cesse, enfin, ou je t'apprendrais, à toi, inconscient, et à ta force vaine, comme les puissants d'Ignis trouvent toujours leurs maîtres en ce monde ! »

L’air enflammé, elle avait tiré sèchement sa veste, comme on dégaine une arme. Son kimono court, d’un écru éclatant, se révéla flanqué d’un sabre à la ceinture, dont les tons bleus, noirs et argents s’emparèrent de tous les regards. Mais la foule frissonna plus sensiblement à l’apparition du corps blanc de Kaede, plus pur et plus lactescent que son kimono lui-même. A l’instar de ses yeux d’or et de ses cils noirs qui avivaient intensément son visage clair, son sceau noir et flamboyant coupait férocement la lueur pâle de ses bras. L’immensité de l’œuvre, dont le peuple n’apercevait que deux parts, deux ailes, avait l’allure d’une menace. Pour affirmer encore sa suprématie sur le marchand, Kaede empoigna le manche de son sabre. Hayao hennit en sentant sa maîtresse se cabrer sur son assise, et il frappa le pavé de ses sabots.
Alors, le marchand tressaillit, recula de deux pas en criant : « Attendez ! ». La jeune femme le regarda d’un air hautain, et il fixa minablement son prix. Elle ouvrit un pan de son kimono, en sortit une bourse qu’elle remua pour faire un juste décompte, et la lui lança adroitement. Il la reçut, le teint blême, et Kaede lui sourit plus poliment.
    « ‒ Allons donc, ne soyez pas si mécontent, Monsieur. Connaissez-vous beaucoup de seigneurs qui auraient laissé passer l’affront que vous m’avez fait, et qui vous auraient ensuite payé honnêtement ? Consolez-vous, vous n’avez pas perdu votre journée. »

Il lui lança un regard noir qui portait une amertume innommable. Kaede sentit qu’elle n’était pour lui qu’une femme contre-nature qui outrepassait ses droits, qu’il la méprisait du plus profond de son cœur, et qu’il l’aurait traitée comme n’importe quel de ses esclaves si elle n’avait pas eu ce sabre, ce sceau et ce cheval. Elle compressa sa haine dans sa poitrine et lui sourit à nouveau en penchant légèrement sa tête sur le côté.
Alors, sa veste en soie sur le bras, elle descendit de son cheval et grimpa souplement sur l’estrade. Elle jeta sa veste sur les épaules de deux enfants crasseux, qui étaient maintenant trop surpris pour pleurer encore, et ordonna au marchand de leur ôter leurs chaînes. Il s’exécuta avec une servilité amère et silencieuse. Au fur et à mesure que leur possesseur les délivrait, Kaede redressait leurs haillons et les faisaient descendre parmi la foule. Ils marchèrent vers la voiture de Seiren en chancelant un peu, le regard perdu dans la multitude des visages qui les observaient. Il y avait une unique éminence dans leur pas, ils gagnaient la force de lever les yeux sur ces hommes libres et de ne pas ciller, car plus ils avançaient vers le chariot, plus le souffle de la dignité humaine imprégnaient leurs âmes. Kaede aida son « homme robuste » à descendre de l’estrade et Seiren s’approcha d’elle pour lui glisser à l’oreille :
    « ‒ C’est bien joli, tout ça, ma Dame, mais je n’ai pas assez de place dans mon chariot, moi…
    ‒ Ah oui ? s’exclama-t-elle, en riant. Alors c’est formidable ! Venez, Monsieur, grimpez. »

Elle fit la courte échelle à l’esclave et le propulsa sur le dos de son cheval, sous les murmures sidérés du public. Le pauvre homme, du haut de l’étalon, considéra la foule avec un ébahissement plus grand encore et Kaede lui tapa amicalement le genou.
    « ‒ Serrez les cuisses, lui dit-elle, portez votre poids sur vos chevilles, et restez droit. Tout ira bien. »

Le bougre s’exécuta et, bien qu’un peu raide dans son assise, garda son équilibre. Seiren eut un sourire amusé et regarda sa maîtresse avec un air d’heureuse reconnaissance. Alors qu’elle rendait à ces gens une décence humaine, il sentait son espérance s’élancer dans un vol passionné. Il observait la scène, immobilisé dans une ivresse détachée du monde, quand Kaede posa sa main sur son épaule.
    « ‒ Seiren, prends ce qu’il me reste d’argent, tiens. Ils ont l’air affamé, va acheter quelques fruits pour le voyage. »

Ses rêves célestes tombèrent brutalement dans une réalité bien terrestre et il eut l’air consterné. Son regard alla de sa cliente qui l’attendait, assise à l’avant de la voiture, à Kaede qui lui tendait une bourse, et il ne parvint qu’à dire dans un élan de désespoir :
    « ‒ Mais, je… Vous voyez… »

Kaede fronça les sourcils et s’aperçut soudain de la présence de la femme à la tête du chariot.
    « ‒ Ah ! C’est à quel sujet ?
    ‒ Hum, conseils matrimoniaux, quelque chose comme ça, il me semble.
    ‒ Eh bien, emmène-la avec toi : comme d’habitude, d’une pierre, deux coups, de l’efficacité !
    ‒ Oui, bien sûr. En tout cas, Dame Azaïr, les marchands d’esclaves se souviendront de ce coup-là. C’est ce que j’appelle finir en beauté… Cependant, désormais, nous devrons faire preuve de la plus grande discrétion. Nous avons été diablement imprudents, tous deux.
    ‒ Ah ! s’exclama amèrement Kaede, moitié pour elle-même, moitié pour son valet. Mais il nous faudra donc comploter et tramer dans l’ombre dans tout ce que nous faisons ! Eh bien s’ils veulent jouer, ces escrocs, nous jouerons… Qu’ils se le tiennent pour dit, vraiment, car je jure que je gagnerai. »

L’air hardi et rageur, elle lui enfonça la bourse dans la paume. Il lui remit les rênes du cheval et s’échappa furtivement. Alors, elle se retourna vers l’estrade et aida la dernière prisonnière à en descendre. C’était la fille qui avait silencieusement imploré le garçon aux cheveux verts, quelques instants plus tôt. Kaede se rappela soudain du jeune homme en question et tourna la tête vers lui en tenant doucement la main de l’adolescente. Elle esquissa un sourire discret, le visage brillant d’allégresse et de ruse.
    « ‒ Je peux vous offrir cette jeune fille, si vous le souhaitez tous les deux. » proposa-t-elle, l’air curieux et subtil.

Les mains partagées entre les rênes d’Hayao et les doigts froids de la petite esclave, elle considéra son interlocuteur bien en face. Elle leva un sourcil et attendit sa réaction d’un air de défi. Son regard vert de mer, profond et obscur, la captivait irrésistiblement. Dans un souci presque artistique, elle recherchait les oscillations sombres que le surprise engendrerait dans ses iris, et attendait avec amusement un sursaut d’espérance de sa part, ou peut-être, une décevante indifférence.

***

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Mar 22 Jan - 18:23

Ignis est une terre de désolation. De désespoir, de complot et de trahison. Oh, Erin semblait ruminer encore et toujours les mêmes pensées à l'encontre du feu, et c'était bel et bien le cas; à chaque endroit où son regard venait se poser, il apercevait la même tristesse et ressentait le même dégoût. Il ne pourrait surement jamais pardonner au pays du feu, et ce dernier n'avait d'ailleurs cure de son indulgence. Ici et maintenant, il n'était qu'un spectateur parmi tant d'autres de la déchéance, et il devrait s'en contenter.

Tout au moins le croyait-il, mais cette voix qui le sortit de sa torpeur ne semblait guère du même avis. Une femme. Une femme à Ignis s'adressant sans gêne à un homme inconnu, et déclamant la loi d'Ignis comme mauvaise. Elle était à cheval, portait de riches habits, une épée au fourreau et possédait une hargne, non, une fierté bien peu adaptée à sa condition. Faisait-elle partie de la famille royale? Non, ils ne devaient pas se déplacer à cheval en trainant une charrette, peut-être une militaire d'Ignis ? Ce sens de l'honneur mal placé correspondrait bien à une femme gradée du pays des hommes. Il n'en avait jamais rencontrée, mais cette histoire faisait sens dans son esprit.

Non, ce qui était inédit, c'était cette critique des lois d'Ignis. Ne craignait-elle pas les mauvaises oreilles qui les cernaient ? Sans parler des marchands d'esclaves, il y avait bien assez d'hommes prêt à faire tomber une telle femme, et si les voix du peuples n'atteignaient peut-être pas les oreilles de "Sa Majesté" d'autres, plus puissants, s'en chargeraient volontiers. Erin se décida donc à observer la situation, si une querelle éclatait, il pourrait simplement s'esquiver sans trop de soucis. Les mouvements de foules peuvent être à ce crédit aussi meurtriers que sauveurs. Le serviteur de la jeune femme vint donc sous ses yeux - et au bon loisir de ses oreilles - s'entretenir avec celle-ci sur les achats d'esclaves, qui semblaient être une lubie de cette Dame dont le nom tomba bien vite. Dame d'Azair, hein? Pas de la famille royale, donc, mais se faire appeler "Dame" à Ignis? Sa confiance finirait par signer sa perte.
En tout cas, c'était un beau spectacle à observer, une femme intrépide se lançant en croisade contre les marchands d'esclaves, il parait que l'espoir fait vivre. Toutefois il y avait dans cette tactique un certain manque de stratégie, si libérer ses esclaves menait à l'enrichissement des marchands, elle ne faisait en cela qu'alimenter le cercle vicieux, tout en se donnant bonne conscience.

L'achat prit des élans d'affrontement, et Erin se devait de reconnaître qu'au moins, cette femme avait le cran de ne pas se laisser marcher sur les pieds. Le marchand prit peur, une scène bien assez rare pour ne pas s'en délecter jusqu'à la dernière image, et une fois ses esclaves acquis, la jeune femme ordonna à son serviteur de s'occuper de ses gens. Elle confia son cheval à un vieil esclave, sous le regard dubitatif de l'assemblée, et se retourna vers lui.

« ‒ Je peux vous offrir cette jeune fille, si vous le souhaitez tous les deux. »

C'était... certainement la proposition la plus absurde qu'il avait entendu depuis son retour. Il en fut tout d'abord étonné, puis son expression changea rapidement en un regard sévère à l'encontre de la jeune femme. Il ne pouvait pas espérer la comprendre en quelques secondes, mais son intervention précédente lui avait donné le sentiment qu'elle était, à défaut d'être pragmatique, un minimum attentionnée. Erin se releva de la caisse sur laquelle il s'était appuyé, et soupesa quelques instant les options qui s'offraient à lui.

- Cela vous arrive t-il souvent d'offrir des esclaves comme cadeau? Ce genre de choses fait peut-être fureur chez les nobles, mais pas dans mon monde.

Il jaugea une nouvelle fois son interlocutrice, d'après son assurance et son maintien, elle devait très certainement savoir se battre, ou au moins posséder un potentiel magique suffisant pour faire reculer ses ennemis. Mais elle était aussi joueuse, et trop fière pour cela. Elle voudrait remporter une victoire orale avant de songer à autre chose, elle avait le vocabulaire et l'arrogance suffisantes pour cela.

- Je n'ai pas de quoi entretenir une esclave. Mais puisque vous êtes d'humeur généreuse, et que vous cherchez à me faire un cadeau, pourquoi ne pas me léguer de quoi pourvoir à ses besoins? Toute la population du royaume n'a pas vos moyens.

Quelque chose, chez cette femme, lui commandait la méfiance. Elle jouait un jeu malsain, se prenait à racheter des esclaves soit disant pour les libérer, et les offrait aux mains d'inconnus croisés au détour d'une vente. Elle faisait la guerre aux marchands en entretenant leurs affaires, s'attirait de grands ennemis et recherchez un allié chez une simple personne qu'elle venait de rencontrer. Il y avait trop d'éléments sombres pour ne pas fouiller un peu plus.




"Je jouerai au monde sa propre tragédie"

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Jeu 7 Mar - 1:57
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Kaede se tut quelques instants, l’air absolument stupéfait. Son souffle se coupa et elle jaugea le jeune homme des pieds à la tête. Les lignes de son visage s’étaient figées dans une rectitude austère. La marée verte de son regard avait eu une houle de surprise, puis s’était soudain suspendue dans une platitude coagulée qui reflétait sa rancœur des turpitudes ignisiennes. L’âme de la jeune femme se contracta, se noua et se plissa d’affliction pour ce garçon. Il semblait si morose que même ses brillantes réparties se teintaient d’une gravité hargneuse. Toutefois, il y eut tant d’esprit dans ses mots piquants qu’une fois son étonnement passé, Kaede éclata d’un rire qui plana avec l’agilité et l’impétuosité d’une vivace hirondelle. Son kimono argenté palpita sur sa poitrine comme le ventre blanc et fragile de l’oiseau. Elle rit tant et tant que son regard embrasé s’embua, et qu’elle dut essuyer ses cils noirs d’un léger coup de manche. Ses joues rougirent peu à peu, elle trembla, son souffle se raccourcit et elle eut quelques légers hoquets, comme des dératés dans un vol tourbillonnant. Elle posa une main sur son cœur et prit une profonde inspiration, afin de calmer son allégresse. Après tout, ce n’était pas très poli.
    « ‒ Ah… Ne soyez donc pas si sérieux, je disais cela pour vous agacer. » avoua-t-elle, sans vergogne.

Son nez se fronça d’amusement et elle sourit au jeune homme d’un air faussement contrit. Une brise fraîche et piquante passa sous son menton et elle leva la tête pour observer le pur azur du ciel et les oiseaux qui le traversaient. Puis son regard tomba sur la fille qu’elle tenait encore par la main. Son poignet était si frêle que Kaede craignait presque de le briser en le pressant trop, aussi le libéra-t-elle doucement. La petite esclave la considérait, toute dubitative. Ses cheveux châtains coupés à la garçonne lui barraient le front et se mêlaient à ses cils, ce qui lui donnait, avec l’éclat de ses yeux verts et frais, l’air d’un chat malicieux. Quant à cet homme que Kaede avait monté sur Hayao, il enfouissait son menton dans ses maigres hardes, le regard éteint et les joues creuses, et se recroquevillait comme il le pouvait sur sa selle. La jeune femme leva un sourcil. Si cette idée de renversement révolutionnaire, spatial et social, lui avait semblé séduisante sur le moment, elle perdait de son charme quand son principal protagoniste ne partageait pas le plaisir de la metteuse en scène. Kaede eut une petite grimace de culpabilité et finit par interpeler son « homme robuste » :
    « ‒ Eh, si vous ne vous sentez pas bien, là-haut… Comment vous appelez-vous ?
    ‒ Geoffrey, juste Geoffrey, fit-il, dans un sursaut.
    ‒ Bon, eh bien, si vous ne vous sentez pas bien là-haut, juste Geoffrey, descendez donc, je ne voulais pas vous embarrasser. Tiens, ce n’est pas mal, cela, Geoffrey Lejuste, comme nom, qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Kaede, avec une légèreté qui se voulait encourageante.
    ‒ Oh, je ne suis pas embarrassé, non, ma Dame, non…
    ‒ Vous avez le droit d’être embarrassé, dit-elle, catégoriquement.
    ‒ …c’est que je suis un esclave, je ne devrais pas attirer tous les regards… » murmura-t-il, le visage honteux et les bras ballants sur les rênes d’Hayao.

Kaede eut l’air au moins aussi gênée que lui, l’espace d’un instant. Parfois, la tâche qu’elle s’était fixée dévoilait des horizons murés désespérément limités. Son regard se noya. Il arrivait que les esclaves qu’elle affranchissait fussent trop diminués pour intégrer leur droit à l’humanité, à l’amour propre, au désir, au bonheur, à la liberté. Il n’y avait rien de plus accablant que d’assister à cette dégradation implacable des hommes, que les mœurs d’Ignis avaient adoptée par une faiblesse de pensée qui ne distinguait pas l’être humain de l’animal. Il était tellement plus facile, plus profitable, plus arrangeant de ne voir que bestialité parmi les hommes, et si préjudiciable d’avoir à fonder une société sur des valeurs sublimisantes. Quelle tare, la morale.
Mais entre nous, quelle lâcheté, l’immoralité.
Non pas que Kaede fût une personne particulièrement vertueuse, elle n’avait d’ailleurs pas conscience de ce que pouvait être un jugement moral. Elle était Ignisienne, après tout. Quel enseignement moral aurait-elle pu apprendre de la nation du feu ? Le Bien et le Mal n’existaient pas, il n’y avait que le pouvoir, et ceux qui étaient trop faibles pour le rechercher. Non, non. La morale lui était une chose rebutante et ennuyeuse, comme une leçon de vieux professeur soporifique. En revanche, elle brûlait de grandes aspirations humanistes comme d’un feu passionné, et observait Geoffrey avec tristesse. Elle était une idéaliste, pas une sainte : avec sa volubilité joyeuse, son sabre de lumière, ses habits de soie, son sceau et son cheval brun comme le soleil, elle narguait les gardiens de la prison nationale, leurs sbires bardés de métal et les araignées vénales qui tissaient leurs toiles entre les barreaux de cette gigantesque geôle.
Soyons baroques et intelligents, juste pour les défriser. Et si cette perspective déploie son cortège de dangers, elle n’en est que plus fantasque.
Il n’y avait rien à faire, aujourd’hui n’était pas un jour prosaïque. L’air sentait bon les fruits, l’herbe et le printemps, la rue sonnait en grande cacophonie sous la fanfare dorée du soleil qui jetait des feux vifs sur le marché mouvant. Le pragmatisme manquait trop, pour l’heure, d’idéal, de fantaisie et de sensibilité.
Finalement, elle eut un soupir bref, l’œil fixé sur ce pauvre Geoffrey, et lui tendit une main assurée pour qu’il descendît de cheval.
    « ‒ C’est pas gagné, marmonna-t-elle, pour elle-même. Allez, il devrait rester un peu de place dans le chariot, en cherchant bien. »

Elle lui sourit d’un air un peu contrit, il s’inclina et déguerpit vers le chariot. Quelle tristesse.
Et puis, quelle déception aussi. N’y avait-il donc pas un esclave sur terre qui accepterait ici et maintenant de braver ces butors d’esclavagistes, de jouer au cavalier et de lancer un regard triomphant sur le marché ? Non ?
La fille aux yeux verts fixait Kaede avec insistance.
    « ‒ Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle, sur le coup, avant d’avoir une illumination subite. Ah ! »

Elle eut un rire qui s’écoula comme une chute de perles rondes et nacrées. La jeune fille guettait avec convoitise la place qu’avait quittée Geoffrey. Kaede la monta sur les étriers et l'adolescente s'installa, le menton levé, la poitrine palpitante, le nez frétillant d’excitation. Alors, son inconsciente acheteuse recula de quelques pas et la contempla avec contentement.
Satisfaite de son tour comme d’une affaire bien conclue, elle se retourna vers le jeune homme aux réparties aiguisées, pour continuer avec détachement :
    « ‒ Et puis, je ne suis pas si riche que vous le pensez : mon si pragmatique valet vient de me faire remarquer que cet achat massif manquait singulièrement de parcimonie. Tant pis. Ce marchand est un rustre, il fallait le lui faire savoir. »

Elle scruta ledit marchand d’un œil sarcastique, tandis qu’il pliait bagage rageusement. Elle entendrait certainement parler de lui. Vraiment, il était d’un ennui.
Elle s’en désintéressa rapidement en voyant Seiren réapparaître au coin de la rue, marivauder avec sa cliente, et s’engager pour distribuer tout un cageot de pommes aux esclaves installés dans le chariot. Il avait vite fait son compte.
Kaede eut un sourire léger et continua à l’adresse de son interlocuteur :
    « ‒ La preuve en est que je suis présentement aussi misérable que vous, mon valet est parti avec ce qui me restait d’argent. Alors pour ce qui est de vous « léguer de quoi pourvoir à ses besoins », ma foi, fort bien, mais ce ne sera pas pour aujourd’hui… ! Je vous avouerai également que j’ai d’autres projets en ce qui la concerne, autrement plus réjouissants que de l’offrir à un inconnu comme un vulgaire je-ne-sais-quoi. »

Le pas de Seiren crépita bientôt à leurs côté, et le valet jeta soudain :
    « ‒ Dame Azaïr ! »

Elle tourna la tête vers lui et reçut de justesse une pomme qu’il lui avait lancée avec une familiarité qu’il était peut-être le seul à se permettre.
    « ‒ Merci, mais… répondit-elle, un peu surprise.
    ‒ Ne vous en faites pas, ils ont pris ce dont ils avaient besoin. Et puis ce n’est pas parce qu’ils sont misérables qu’il faut s’abstenir de manger, n’est-ce pas ? Vous allez devoir chevaucher une bonne journée, prenez des forces. Hep, gamine ! » fit-il en envoyant un autre fruit à la toute nouvelle cavalière, qui l’attrapa avec une dextérité étonnante.

Sur ce et d’un air gouailleur, Seiren croqua dans sa propre pomme, très verte et très brillante après avoir été astiquée vigoureusement, tout en s’appuyant contre l’estrade du marchand d’esclaves.
    « ‒ Tenez, jeune homme, c’est pas que je veux vous faire la charité, mais je ne saurais pas quoi faire de ça. » dit-il, avec une politesse habile, tout en proposant le fruit qui lui restait à ce garçon désinvolte et rebelle.

Seiren et Kaede n’étaient pas des êtres intéressés, au fond. Ils pratiquaient le jeu de la gratuité avec insouciance. Ce jeune homme était curieux, il avait du courage, de la verve et du panache, cela suffisait à ce qu’ils entamassent la discussion avec lui.
Kaede haussa les épaules et commença à manger sa pomme, tandis qu’un groupe de saltimbanques passaient derrière elle dans un ensemble de musiques hétéroclites. Les beaux jours revenaient. Dans les rues bourgeonnantes, les passants fleurissaient sous les rayons d’un soleil renaissant, le pavé ronronnait sous le pas des chevaux et les roues grinçantes, les sens de Kaede devisaient légèrement avec cette vernale farandole.
Finalement, elle tendit sa main libre à ce fameux jeune homme et lui dit sans détour, plus par politesse que par nécessité :
    « ‒ Je suis Kaede d’Azaïr. Lui, c’est Akira Seiren. Et vous, comment vous appelez-vous ? »

Elle ponctua sa question par un sourire qui en adoucit peut-être la franchise et croqua à nouveau dans sa pomme. L’éclat bleu du ciel se reflétait sur l’immaculé de son kimono, elle respirait un air frais et pétillant. Aujourd’hui, peu importait l’argent, le sang, la gloire, l’honneur, le pouvoir et la vengeance. Elle ferait ses comptes en rentrant, regretterait ses fantaisies folâtres plus tard, délibérerait de choix politiques quand le ciel serait plus sombre ; ah oui, comme ces préoccupations lui paraissaient exsangues sous un temps si chatoyant.
Vraiment, à n’en pas douter, c’était la journée de tous les caprices.

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Sam 16 Mar - 11:15
Les hommes élevés en Ignis ont une fâcheuse tendance - lorsqu'ils parviennent à survivre, cela dit - à développer une certaine forme d'arrogance et de sadisme envers les autres membres de l'espèce humaine. Frapper avant d'être frappé, trahir avant d'être trahi, et dominer pour ne pas se faire égaler; les Ignisiens évitaient la confrontation avec les plus forts et leurs égaux, ne faisant que se repaître, êtres malsains, de la souffrance de ceux qui ne pouvaient les frapper en retour. Les soldats, les marchands, même les hommes ordinaires, tous reproduisaient à certain degré ce schéma, et lui-même ne faisait pas exception.
Lorsqu'on apprend à mordre avant de japper, perdre un duel, aussi insignifiant soit-il, se mettre ainsi en position de faiblesse est pour le moins insupportable. Oui, Erin détestait perdre, il avait fonctionné et fonctionnait encore sur ce système de pensée stipulant par quelque loi supérieure que l'échec signifiait la mort. Pouvait-on qualifier d'échec le fait d'être pris dans une mauvaise plaisanterie par quelque femme retorse ? A cette question et au vu de ses expériences récentes avec certains membres de la gente féminine - ou tout du moins prétendaient-elles en faire partie, ces deux démones - le pauvre voyageur aurait depuis bien longtemps perdu tout sens de l'honneur s'il avait dû répondre par l'affirmatif. Ainsi quand bien même cette jeune femme trouvait sa blague de très bon goût et se gaussait de l'avoir piégé, Erin avait ressenti, l'espace d'une petite seconde, l'envie de l'assommer de son épée pour qu'elle cesse enfin de rassembler les efforts de chacun de ses muscles pour rire de lui.

Il s'en passa. Son séjour à Ventus lui avait semble t-il permis de se forger des nerfs d'acier: il saurait qui remercier.
Ayant avoué son crime sans pour autant sembler s'en repentir la jeune femme se désintéressa complétement d'Erin et reporta son attention sur ses esclaves nouvellement acquis: le vieillard semblait mal à l'aise sur son piédestal équestre et sa nouvelle maitresse, toujours sur ses grands chevaux, entreprit prestement de l'en déloger. On ne guérit pas l'humiliation par la gloire immédiate, et le jeune homme ne pouvait que comprendre son mal-être; la honte n'est pas un mal si simple à surmonter - si tant est que l'on fût véritablement capable de la vaincre un jour.
L'esclave s'appelait Geoffrey. Juste Geoffrey, les noms de famille étant souvent oubliés dans les familles d'esclaves, la révélation n'avait rien d'étonnante, et à vrai dire il ne savait que trop bien ce qu'il ressentait. Après tout, lui-même avait toujours été "simplement Erin". Nul besoin de nom lorsqu'on nait seul, la notion même de famille était pour lui une énigme toute entière. Enfin, il n'était pas venu pour ruminer sur son passé, mais bien au contraire pour en tourner la page.

Le regard du jeune homme acquit un peu plus de chaleur lorsqu'il assista à la première expérience de cheval - équestre disaient-ils à Ventus - de la jeune esclave. Bien qu'il ait eu toutes les raisons du monde de mépriser les femmes dans son enfance, cette fille précise lui rappelait les quelques enfants qui ne l'avaient pas martyrisé. L'acheteuse compulsive se plaignit alors de n'avoir plus un sou comme lui, et c'était probablement vrai au vu de la dépense exorbitante qu'elle avait entreprit là, mais à la notable différence de son interlocuteur, elle avait surement une superbe demeure et une rente qui finirait par combler ses excès.

- Au moins je pense pas que nous sommes plus fauchés que les autres habitants.

Il lui sourit et entendit le valet revenir en courant à leurs côtés, s'exerçant au lancer de pommes - et détenant apparemment toutes les qualifications pour y remporter un prix, une compétition du genre eût-elle existé. Erin accepta le fruit qui lui était tendu et l'observa un instant comme un animal curieux. Le jeune homme aimait savoir d'où venait ce qui était voué à entrer en contact avec sa bouche - du moins dans la mesure du possible, il avait quelques étranges expériences ventusiennes en mémoire qui lui restaint encore en travers de la gorge, sans mauvais jeu de mots. Se perdant quelques instants dans le beau vert de ce fruit, il songea un instant au fait qu'il devait exister plus de fous au pays du vent qu'au pays du feu, avant de remercier intérieurement les derniers mois de sa vie pour lui avoir permis de penser si légèrement.

La jeune femme finit par se présenter sous le nom qu'il avait entendu au préalable, Kaede d'Azair, et introduisit son valet, Akira Seiren. Erin resta dubitatif un moment sur la question de savoir où était son prénom et son nom de famille, avant de réaliser qu'on lui avait posé une question. Le voyageur imita son interlocutrice, croquant dans la pomme juteuse, et lui répondit simplement, un voile d'ombre traversant son regard.

- Erin, juste Erin.

Il avala le bout de pomme qu'il continuait de macher - oui parler la bouche pleine en étant parfaitement compréhensible faisant parti de ses talents cachés - et ajouta avec un sourire.

- Et non, ce Geoffrey n'est pas de ma famille.

Oui, parce qu'il l'avait vue venir gros comme une maison, celle là.




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Dim 25 Aoû - 19:38
***

Un sourire rêveur flottait sur les lèvres de Kaede. Elle écoutait Erin, la tête un peu penchée, appuyée avec nonchalance sur la garde de son épée, et mangeait sa pomme comme une chanson qu’elle fredonnerait inconsciemment. Elle échangeait des regards complices avec Seiren qui restait appuyé, très désinvolte, contre l’estrade du marchand qu’il envisageait parfois d’un air gouailleur. Ils ressentaient tous deux un plaisir simple, une joie pure et lumineuse à obtenir enfin du garçon un sourire et une plaisanterie discrète. Il paraissait encore mélancolique, quelque douleur luisait faiblement dans son regard, il ne prononça que trois courtes phrases, mais il n’avait fui ni leur compagnie, ni leur conversation. C’était bien suffisant pour deux pies jacasseuses comme Seiren et Kaede. Ils s’étaient pris d’une affection spontanée pour ce gamin maussade qui avait l’air de cacher une triste sensibilité sous un manteau de fierté et de pudeur, et c’était une réelle satisfaction que de pouvoir lui communiquer leur bonne humeur.

Les injustices sociales qui gangrénaient le royaume d’Ignis paraissaient étrangement moins dramatiques, maintenant qu’ils étaient sur le point de libérer dix êtres humains d’une vie de servitude. Kaede sentait une vague de satisfaction et d’optimisme déferler en elle et même si elle savait que c’était terriblement irrationnel, elle en profitait avec une rare délectation. Elle ne se refusait pas encore ces moments éphémères de sérénité qu’elle vivait après avoir brillamment accompli une part de ses desseins. C’était sans doute ce qui faisait encore d’elle une créature radieuse, qui se détachait du terrible tableau ignisien comme une silhouette claire-obscure.
La brise charriait dans la rue l’odeur bâtarde du marché et défaisait peu à peu le chignon lâche de Kaede. La pomme dans une main, de l’autre elle libéra naturellement ses cheveux qui coulèrent dans son cou et sur ses épaules comme un velours ténébreux. Elle respira profondément en regardant Geoffrey monter dans la charrette aux côtés de ses égaux, puis la jeune fille aux yeux verts qui tenait miraculeusement en équilibre sur Hayao, et plus que de l’optimisme ou de la joie, une fierté sans pareil gonfla sa poitrine.
Alors, elle sourit et convint avec légèreté que les malheurs appartenaient au passé et qu’aujourd’hui, le soleil étincelait chaleureusement sur un royaume un peu moins injuste.
    « Au fond, répondit-elle à Erin, d’un ton courtois, les Sans Noms d’Ignis sont une même grande famille. Geoffrey, vous et Seiren avez tous vécu les mêmes déboires à un certain moment de votre existence, je suppose. C’est mon père, ajouta-t-elle, avec un enthousiasme presque fanatique, qui a donné le nom d’Akira à Seiren, d’ailleurs, et il lui va comme un gant, n’est-ce pas, l’ami ?
    ‒ Vous me flattez, Kaede… répliqua Seiren, en déposant innocemment son trognon sur l’étale du marchand d’esclaves. Mais je dois reconnaître que c’est vrai.
    ‒ « Akira », poursuivit Kaede, avec un air de professeur, s’écrit avec des idéogrammes qui signifient « doué » et « clair », en somme, « intelligent et lucide ».
    ‒ Vous savez, je m’estime déjà bien assez pour avoir besoin d’être couvert de compliments, dit Seiren en souriant, la main posée chaleureusement sur l’épaule de sa jeune maîtresse.
    ‒ Tu exagères. Il est bien trouvé, ce nom, c’était simplement où je voulais en venir.
    ‒ Votre père m’a beaucoup honoré en me le donnant.
    ‒ Père était un homme bien, répondit Kaede, d’un air plus grave, son regard d’or plongé dans le lointain. Orgueilleux, mais bienveillant. Il savait l’importance des noms et il en faisait un bon usage.
    ‒ Ce n’est pas le cas de tout le monde. On devrait faire attention, pourtant. Les noms ne s’effacent pas… » concéda sombrement Seiren, et il eut soudain un comportement étrange.

D’un geste convulsif, il saisit son bras gauche avec sa main droite, comme s’il venait d’éprouver une soudaine douleur. Son regard fuit instinctivement celui de Kaede, qui fronçait les sourcils avec inquiétude, et se posa un fugace et douloureux instant sur le marchand d’esclaves, qui chuchotait avec ses associés d’un air véhément. Il déglutit et eut un sourire assez faible.
    « Nous devrions prendre un peu le large, murmura-t-il, si vous voulez continuer à discuter.
    ‒ C’est juste. » admit Kaede en observant tour à tour son valet et le marchand qui semblait éveiller chez lui une angoisse mystérieuse.

Dans un accord tacite, ils se séparèrent un instant. Seiren prit une profonde inspiration et, au prix d’un effort manifeste, réussit à sourire largement en entreprenant de réengager son chariot dans la rue encombrée. Il répondit joyeusement aux insultes que lui adressèrent les autres conducteurs et faillit déclencher une rixe en retournant le compliment à un charretier qui enfonçait rageusement l’aile droite de sa charrette dans les jantes du véhicule azarien.
    « Je me demande parfois ce qu’il me cache, ce bougre… » marmonna Kaede, davantage pour elle-même que pour Erin.

Elle considérait Seiren avec souci, les bras croisés près du garçon. Ce n’était pas un vulgaire charretier qui viendrait à bout de l’habileté de son valet – et il finit d’ailleurs par un procédé dont il avait seul le secret à faire passer sa charrette devant la sienne sans être davantage incommodé – non. Il y avait anguille sous roche, jamais Seiren n’avait paru si troublé en sa compagnie. Elle le connaissait assez pour savoir qu’il ne voudrait certainement pas discourir sur son moment de faiblesse, il était Ignisien, après tout. Un Ignisien ne partageait jamais son abattement ou ses impuissances. Ses véritables amis devaient se comporter comme s’ils n’étaient jamais témoins de ses failles, et le soutenir loyalement sans chercher à comprendre ses secrets. Ce n’était pas tant une vie de solitude qu’une vie de refoulement. C’était leur façon de vivre à tous. Et Kaede dut, comme tous les autres, refouler son inquiétude pour paraître à nouveau enjouée et sans faille aux yeux de son nouveau compagnon.
Elle se hissa sur la croupe de son cheval et se glissa derrière la jeune fille pour la caler solidement sur la selle. Ses cuisses se refermèrent sur les flancs d’Hayao et elle posa ses mains sur celle de la petite esclave, qui se crispaient nerveusement sur les rênes. Elle lui souffla quelques conseils de maintien à l’oreille et guida ses gestes, lorsque l’étalon renâcla fougueusement. Enfin, elle s’adressa à Erin avec tout l’entrain et toute la sincérité dont elle était capable :
    « Nous feriez-vous l’honneur de marcher un peu à nos côtés ? »

Un long sifflement parvint soudain à ses oreilles. Seiren, debout au milieu de la rue, les brides de ses bœufs à la main, leur faisait signe de le rejoindre. Kaede lui répondit d’un geste de la main et invita Erin à lui emboîter le pas, d’un sourire joyeux.
Ils commencèrent alors à marcher dans la grande rue marchande de Gram. Seiren jetait de fréquents coups d’œil en arrière et semblait très irrité contre lui-même. Kaede s’efforçait de ne pas y faire attention, mais au bout du compte, ce fut Seiren qui se décida à justifier son attitude.
    « Cet homme me fait perdre mon sang-froid, c’est insupportable, lâcha-t-il, et ce fut comme si ces mots lui avaient arraché la bouche.
    ‒ C’est une de tes vieilles connaissances ? demanda tranquillement Kaede, le regard planté droit devant elle.
    ‒ Du temps où j’étais esclave et bien loin de me faire acheter par votre père, c’est-à-dire à genoux, en plein dans une misère extraordinairement banale. Oui.
    ‒ Qui est-il ?
    ‒ Le fils de mon ancien maître. »

Les yeux de Kaede s’agrandirent sous le choc. Ce fut comme si le poids qui pesait jusque là dans le cœur de Seiren venait de lui être jeté sur les épaules. Elle ne put s’en empêcher. Abasourdie, elle se retourna vers le marchand, puis vers Seiren, puis vers le marchand, et se figea soudain sur sa selle.
    « Je n’arrive pas y croire. » s’exclama-t-elle.

Seiren ne répondit rien.
Il était vrai qu’il y avait une similitude indescriptible entre ces deux hommes, remarqua Kaede – le même front fier, le même visage anguleux, la même silhouette longiligne, la même ombre fuyante dans leurs yeux – et toutefois, à cet instant précis, on n’aurait pas pu croiser d’hommes si dissemblables dans une même rue. Penser que Seiren avait pu travailler avec un marchand de chair humaine (car s’il était le demi-frère de cet homme et tout à la fois son esclave, il avait dû être au service de la Congrégation marchande) lui était une chose insupportable.
Tandis que Kaede demeurait encore dans un état de stupéfaction littéral, Seiren avait retrouvé contenance. Il souriait gaiement en écoutant les conversations des esclaves, derrière lui, et en vint même à s’amuser de la figure de sa maîtresse en adressant un regard rieur à Erin. Enfin, il prit la parole, le nez en l’air, la mine très flegmatique.
    « Toutefois, pour en revenir à ce que nous disions tout à l’heure, j’aimerais émettre une réserve. Le sort des Sans-Noms en Ignis n’est pas beaucoup plus malheureux que celui des Grands-Noms, pardon pour votre fierté, Kaede. Vous avez-vous-même plus de maîtres qu’un Sans-Nom pourrait en avoir tout au long de son existence. Le souvenir d’un père mort, une famille, un peuple…un roi (Kaede sembla se réveiller brutalement et émit un grognement maussade, mais Seiren passa outre avec tranquillité.) Tout le monde a un maître en Ignis, oui. Sauf moi. Vous, vous n’avez pas choisi vos maîtres, moi, si. Vous êtes une esclave, moi, je suis un salarié. »

Sa voix claironnante s’évanouit et laissa place à un silence interloqué. Il affichait toujours un air tranquille et malicieux et marchait avec une assurance un peu insolente. Les esclaves le fixèrent avec réprobation et détournèrent aussitôt les yeux, pressentant que Seiren venait de dire quelque chose de grossier et de terriblement gênant. La jeune fille, entre les bras de Kaede, fronça son nez et eut un mouvement de retrait, comme si elle venait d’apprendre qu’il était atteint d’une maladie contagieuse. Kaede elle-même le dévisagea d’un regard sans expression. Chacun crut, l’espace d’un instant, qu’elle le frapperait brutalement. Elle aurait été dans son droit.
Au lieu de quoi, la jeune femme éclata de rire. Elle glissa même un peu de son cheval, les larmes aux yeux, se retenant avec quelque peine sur la croupe de l’animal. La voix de Seiren résonnait encore dans son âme comme la clochette aiguë de la vérité, que doublait le son inexorable du sarcasme.  
    « Le salarié d’une esclave… ! s’exclama-t-elle, toute à ses éclats de rire. Voyez-vous ça… ! (Elle se gaussa encore quelques secondes, d’elle-même, d’Ignis, de l’intelligence pétillante de son valet, puis se redressa enfin, les lèvres encore tordues d’un rictus hilare.) Après réflexion, c’est bien vrai que les statuts sociaux véritables font fi de la hiérarchie… »

Seiren regardait Kaede de biais, avec une gratitude et une affection transparentes. A chacune de ses piques subversives, il redécouvrait le plaisir d’entendre la tolérance joyeuse de Kaede, son rire fort et sa fausse fierté de grande dame piquée à vif. Il avait vécu une réjouissance similaire auprès d’Atrée, mais jamais il n’avait mieux ressenti la malléabilité des statuts sociaux qu’avec sa fille. Ce n’était pas un simple plaisir bravache qui le poussait à faire des réflexions aussi séditieuses en compagnie de sa maîtresse, mais davantage le bonheur de pouvoir les prononcer librement. Badiner comme d’une chose naturelle sur la proximité des hommes quant à leur valeur, c’était une pure exaltation.  
    « Les petites gens comme moi sont aussi libres en Ignis que n’importe quel bourgeois ventusien à Omnia, poursuivit-il, avant de s’adresser à Erin. Et vous, jeune homme, qui sont vos maîtres, si ce n’est pas indiscret ?
    ‒ C’est un voyageur, Seiren, lança Kaede, indignée qu’il se permît d’être aussi inconvenant avec leur « hôte » qu’avec elle-même, les aventuriers n’ont pas de maître, sauf peut-être le sommeil et leur estomac. Savez-vous où souper et dormir, ce soir ? » termina-t-elle, d’un ton aimable.


***

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Ven 1 Nov - 19:56
Les terres d'Ignis étaient véritablement pleines de surprises. Erin était revenu en Ignis dans un but précis, mais aucun véritable indice sur la manière de l'accomplir. Il souhaitait surmonter son passé, cela eût-il été possible, revenir sur les traces de souvenirs enfouis, fouler le sol d'un pays qu'il avait abandonné plus que celui-ci ne l'avait abandonné. Parcourir une fois de plus ces terres, observer la souffrance mais aussi la satisfaction. La détresse des esclaves mis en vente comme de simples parts de viande et le bonheur d'une vie simple aux côté d'un maitre aimé, les yeux baissés de ces quelques femmes qui allaient s'approvisionner et le regard plein d'admiration des jeunes filles face aux grandes figures - masculines s'il en est - de l'autorité. Ce qui faisait le malheur de certains était la source principale du bonheur des autres, n'était-ce pas là en vérité, la règle universelle de toute la condition humaine... ?

Le regard d'Erin se perdit dans les traces de chars qui se fondaient avec le sol sous l'incessant harcèlement du climat. Il ne dénigrait pas la discussion qu'on lui proposait mais n'y portait somme toute guère d'intérêt: cette Kaede et ce Seiren avaient après tout une alchimie bien particulière et unique dans laquelle il n'aurait pu s'immiscer, et ils maniaient le verbe avec une aisance qui n'était pas à sa portée. Il écoutait toutefois leur conversation et comprenait un peu mieux les liens qui les unissaient: le père de cette femme s'était occupé de Seiren et celui-ci avait décidé de consacrer sa vie à sa fille après sa mort. Une forme d'allégeance qu'il pourrait presque envier. Les deux compagnons se séparèrent un moment; le serviteur s'en alla "décrasser son chariot", comme on disait plus à l'Est, tandis que la jeune femme resta à ses côtés. Elle donna quelques conseils à la jeune esclave sur la manière de monter à cheval et proposa à Erin de l'accompagner pour un petit bout de chemin.

- L'honneur, hein... Pourquoi pas.

Erin se demandait bien quel honneur elle pouvait voir dans la compagnie d'un jeune vagabond sans nom, mais il ne s'agissait là probablement que d'une expression. Il se décida donc à la suivre pour le moment, après tout il n'avait pas grand chose à perdre dans une petite excursion.
Le petit groupe s'éloigna donc au pas tandis que Seiren dévoilait une partie de son passé. Ces personnes parlaient avec une telle facilité de ce qui les retenait, des souvenirs qui les hantaient... Erin avait toujours admiré cette capacité à se livrer ainsi à autrui, ah, peut-être était-ce simplement ça, la réponse qu'il cherchait.

Les esclaves donnent naissance à des esclaves et les marchands d'esclaves à d'autres marchands d'esclaves. Les rois font des princes et les pauvres des miséreux. Une constante en ce monde, mais le jeune vagabond ne croyait pas que la vie d'une personne était décidée à sa naissance. Il connaissait très exactement trois personnes défiant cette sainte croyance, et bien qu'il méprisait ces pays, n'était-ce pas là l'idéal même de Ventus et d'Ignis? Comme le faisait remarquer Seiren, au sein des terres du sud, toutes les personnes ont leur propre maitre, et il n'appartient qu'à elles de trouver un moyen de surpasser leurs maitres actuels par la force et de se délier temporairement de leurs chaines. Vivre par la force, s'élever et exploiter, l'idéal de ces terres était certainement ce qui se rapprochait le plus des instincts primaires de l'homme.
Mais de là à dire quel le sort des esclaves n'était pas plus malheureux que celui des hommes de renom... ancien esclave ou non, il dépassait les limites; et si les regards lancés par les spectateurs montraient une indignation quant à son attitude envers sa maitresse, ils cachaient aussi une certaine colère. La miséricorde et l'humour de la dame étaient surement louables, mais il y avait dans leur attitude un mélange d'orgueil et d'insouciance qui projetait sur leurs actions une ombre honteuse.

- Je vous conseille de mesurer vos paroles, les mots font souvent plus mal que les coups.

Et dans les vastes terres du feu, il existait peu de personnes assez éduquées pour faire usage du verbe et non des muscles. L'humiliation par la parole était un privilège des forts de ce pays, un don inaccessible aux gens de peu et d'autant plus cruel. Erin s'adressait bien plus à Seiren qu'à Kaede, mais tous deux semblaient avoir bénéficié de cette éducation supérieure qui pouvait devenir une si terrible arme.
La force et le verbe, Ignis et Ventus... ces deux pays étaient une part de son histoire, et tous deux se ressemblaient plus que les citoyens ne l'imaginaient.

- Mais je suis surpris... vous avez de bons yeux. Qu'est-ce qui vous a mise sur la piste ? Il se tourna vers Kaede, intrigué qu'elle ait pu deviner son statut "d'aventurier". Je ne pensais pas être démasqué aussi vite, encore moins par une femme. Mais au risque de vous décevoir, même les voyageurs ont leurs maitres... Il est des chaines que l'on ne peut briser, peu importe où l'on prend la fuite.

Acheter un esclave et "le libérer" s'avéraient deux choses fondamentalement différentes, une liberté offerte par autrui n'était à ses yeux qu'une nouvelle forme de séquestration.

- Mais je m'égare... Je n'ai pas de projets pour ce soir, mais je ne tombe pas du ciel non plus. Dormir et manger, ça ne pose pas de problème.

Après tout, il était Ignisien.
Survivre demeurait son meilleur talent.




"Je jouerai au monde sa propre tragédie"

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Lun 6 Jan - 23:44
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Si Kaede avait assez fréquenté Seiren pour savoir qu’il ne pensait pas à mal en enchaînant ses traits d’esprit plus vite qu’un cheval au galop, la goguenardise du valet avait froissé leur jeune invité. Erin parlait peu, mais il en disait assez. Ce n’était pas un garçon enclin aux distractions. Son visage demeurait indéchiffrable et Kaede commença à craindre de l’agacer un peu avec sa bonne humeur envahissante et son valet bavard comme une pie.

« Pardon si nous vous avons blessé, Erin, dit-elle, doucement, puis elle désigna Seiren d’un signe de tête affectueux. Rien n’arrête ce fauteur de troubles quand il commence à débiter ses sornettes, je ne suis même pas sûre qu’il les pense vraiment.
‒ Pardon, s’insurgea Seiren, d’un air soudain on-ne-peut-plus sérieux, mais chaque mot que je prononce est pesé, mesuré, réfléchi, tout cela préalablement, je vous prie de me croire. Ce n’est pas ma parole, mais mon intelligence, qui est plus alerte que la normale, et je dis cela sans me vanter. Et sans vouloir offenser vos propres dispositions, cela va sans dire, vous êtes certainement très intelligent, jeune homme, nuança-t-il, d’un air excessivement modeste.
‒ Il ne se prend pas au sérieux, en vérité, justifia Kaede, qui commençait à se sentir gênée.
‒ Ce n’est pas l’important, rejeta Seiren d’un geste dédaigneux. L’important, c’est que je pense vraiment ce que je dis.
‒ Tu ne fais que rechercher le conflit… Arrête ça, d’accord ?
‒ J’aime le conflit, il est fertile en idées nouvelles, mais ce n’est pas mon motif principal ici, martela Seiren, et ses yeux étincelèrent d’un éclat combatif. J’ai été esclave, mon jeune ami, poursuivit-il, à l’adresse d’Erin. J’ai bénéficié d’une éducation de la part de mon maître uniquement parce que je me suis montré assez intelligent – et par là assez chanceux – pour la… mériter ? marmonna-t-il, d’un ton interrogateur.
‒ C’est un indécrottable vantard, mais pas un orgueilleux, compléta Kaede, en hochant la tête d’un air moqueur.
‒ Bref, coupa Seiren, qui voulait à tout prix s’expliquer. Je ne dis pas qu’il existe d’égalité des chances en Ignis, ce serait de la mauvaise foi – même si j’avoue que j’ai du plaisir à pratiquer ce loisir.
‒ Sans blague…
‒ Je dis simplement qu’il ne suffit pas d’être un Grand Nom ici pour ne plus connaître la souffrance, lança-t-il, et son regard d’acier transperça Kaede de part en part. Un esclave rancunier, habité par le ressentiment, pensera que son maître vit une existence plus douce que la sienne. Pour ma part, je n’y crois pas une seconde. Vous direz peut-être, Monsieur Erin, que j’ai eu de bons maîtres, et que je suis moi-même partial, mais écoutez. Nous avons des vies fondamentalement différentes. Vous, Kaede, vous, Monsieur Erin, vous, Mademoiselle, vous autres, mes bons amis, et votre humble serviteur, bien sûr. Nous avons des souffrances très différentes. Mais pour rien au monde je ne souhaiterais échanger mon passé sale, humiliant et douloureux avec le passé de ma Dame, ici présente, et encore moins avec son avenir.
‒ Merci pour mon avenir, grommela Kaede.
‒ C’est votre faute, aussi.
‒ Ma faute ? s’étrangla Kaede, les yeux écarquillés d’indignation.
‒ Vous n’êtes pas fatiguée de vivre toujours dans le sang, la cruauté, la peur, la menace constante de votre famille ? Vous n’avez rien appris de votre passé. C’est tout ce qu’il y a à dire à ce sujet. »

Kaede resta bouche-bée quelques secondes, l’esprit comme suspendu au milieu d’un univers de vacuité. Son masque de femme joyeuse et détendue se fissura soudain, se fractura, livide, et elle crut que tous les morceaux de son visage allaient lui tomber sur les genoux comme une fine porcelaine. Sa voix se perdit au fond de sa gorge, derrière un nœud que sa vieille culpabilité y avait reformé, et son regard fuit à la fois Seiren, qui la scrutait avec une sévérité qui ne lui était pas coutumière, et leur jeune interlocuteur.
Elle se referma tout à coup, presque sèchement, et garda le silence, en fixant son regard vide sur la nuque de sa petite protégée. C’était un coup en traître de la part de Seiren. Elle et lui collaboraient tacitement pour étaler leur façade de verve joyeuse et de prétention aux yeux de leurs interlocuteurs – de leur public ? – ils étaient deux comédiens complices. C’était facile de faire mine de parler de soi, de fanfaronner, de parler de leurs goûts superficiels, de leurs petites haines et de leurs petites manies, de faire du sarcasme en concert. Les gens n’y voyaient que du feu. On les prenait pour des extravertis un peu agaçants, on en avait vite assez de les écouter baratiner sur le moindre détail de leur vie privée, et on finissait par ne plus les écouter. C’était tellement facile de se cacher.
Aujourd’hui, plus que les autres jours, Seiren et Kaede avaient convenu de n’être pas raisonnables, d’oublier la pesanteur de leur quotidien conspirateur, de partager des caprices un peu fous et de remettre à plus tard la critique de leurs petites sottises. Et voilà qu’il la rappelait brutalement à la réalité, peut-être parce qu’il avait été trop touché par la remarque d’Erin et qu’il désirait regagner son sérieux pour se défendre. Kaede ne lui en voulait pas vraiment, c’était son droit. Cela ne posait pas vraiment problème à Seiren de passer pour un escroc, un voleur, un menteur, pour un raseur, un poltron ou un importun ; mais il avait trouvé trop d’hommes cruels sur son chemin pour accepter d’être confondu avec eux.

« Voilà, en somme, conclut le valet, ses yeux bleus posés flegmatiquement sur Erin. Il faut aussi réfléchir à la portée de votre parole, mon jeune ami. Il est trop facile de parler de souffrance quand on a toujours pensé vivre plus bas que terre. Trop facile, trop partial, trop injuste. En vérité…
‒ En vérité, reprit lentement Kaede, tandis que Seiren semblait chercher ses mots, on ne sort jamais de la boue en Ignis. »

Son visage s’était assombri, et ses yeux vidés. Elle regardait dans le vague, et prononça ces quelques mots comme un leitmotiv fatigué qu’elle aurait trop souvent répété :

« On y reste et on y croupit. L’or et la soie et les palais et les rangs n’y font rien. Il faut toujours se battre pour tenir sa tête hors de l’eau visqueuse du mépris, et pourtant, vous n’en sortirez jamais vraiment ; ce n’est que folie d’espérer le respect ici, ce n’est qu’une illusoire bataille contre la Loi éternelle de la nation du feu.
‒ Oui, approuva Seiren, étonné de la voir soudain passer de son côté.  Puis il reprit sa morgue de pseudo-intellectuel qu’il affectionnait tant, et leva un doigt savant. Et ceci vaut universellement, martela-t-il, comme un maître de classe. Enfin, globalement, allons, rectifia-t-il, en riant franchement, ne soyons pas trop présomptueux. Après tout, il y a bien des gens qui profitent allégrement de la situation, et je ne vise aucun leader à la tête d’une quelconque congrégation ordurière, bien entendu. »

Seiren était bien satisfait de lui. Son visage rayonnait, il conduisait ses bœufs avec allégresse. Sa main passa sur la tête blonde d’un enfant crasseux qui se mouchait abondamment dans la veste en soie de Kaede. La bonne humeur de la jeune femme, en revanche, s’était éteinte, comme une flamme soufflée par un esprit des temps passés. Elle rumina seule pendant quelques secondes, commença même à regretter de s’être donnée en spectacle devant cet homme de la congrégation, et enfin, n’y tint plus et éclata.  

« Vous savez, dit-elle, en tournant un visage étrangement blême vers Erin, il m’arrive encore d’être insultée ouvertement par des hommes de basse condition – des hommes stupides, bien sûr, mais tout de même. Voyez, tout cela, fit-elle, avec un geste dédaigneux qui montrait globalement ses sabres, son cheval, sa dignité, ce n’est que du vent, après tout, je suis encore une femme, comme vous l’avez fait remarquer, ajouta-t-elle, d’une voix amère. Ce marchand m’a jeté un tel regard tout à l’heure, je l’aurais égorgé sur place… (Sa main se referma sur du vide, comme si elle avait pu y saisir la gorge du mécréant.) Tous ces instruments de représentation que nous portons toujours sur nous ont pour mobile entendu de faire démonstration de nos forces, mais croyez-vous pour autant que nos faiblesses ne sont pas évidentes aux yeux du monde ? Être femme, c’est une faiblesse. Mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Chacun en Ignis voit sur son voisin la force que celui-ci veut bien montrer, mais chacun – parce que c’est dans son avantage – y trouve une faille, une faiblesse, quelle qu’elle soit. »

A mesure qu’elle parlait et qu’elle déversait son venin, son corps se détendait et son visage reprenait des couleurs, comme si jusqu’à cet instant, elle avait bel et bien porté dans ses veines un poison sépulcral. Sa poitrine se gonfla d’un profond soupir et elle releva fièrement la tête, les yeux à nouveau pleins de lumière.

« Mais je ne veux pas vous importuner avec ma bile vindicative, Erin, pardonnez-moi, s’interrompit-elle, en passant une main dans ses cheveux et en souriant un peu pudiquement. Et dire que j’avais envie de vous remonter le moral… ! »

Elle éclata d’un rire un peu éraillé, pas tout à fait joyeux, et même clairement amer, mais quand elle ressentit qu’il sonnait faux, elle l’étouffa sèchement et se racla la gorge avec une petite grimace.

« Et, oui, sinon, reprit-elle, en changeant précipitamment de sujet, on peut dire que j’ai de bons yeux, enfin, vous avez attiré mon attention, plutôt. Déjà, vous avez une couleur de cheveux assez curieuse, elle ne doit pas vous aider à passer inaperçu. (Elle l’accusa d’un sourire moqueur, pour se venger ouvertement de son « encore moins par une femme » qui n’était pas très bien passé.) Et puis j’ai rarement vu quelqu’un regarder un étal d’esclaves avec autant de répulsion. J’en ai conclu que vous n’y étais pas franchement habitué. Vous vous en êtes déshabitué, en fait, ou vous avez contracté une juste horreur pour ce genre de banalité ignisienne par je ne sais quel moyen… Non ? Enfin, vous portez une épée, et pourtant vos vêtements ne sont pas d’une première jeunesse. Je vous accorde que mes éléments de déduction sont maigres, mais je me suis permis d’en conclure que vous étiez un aventurier – et mes suppositions se révèlent souvent exactes, ajouta-t-elle, avec un demi-sourire malicieux. A vrai dire, c’est peut-être surtout parce que j’avais envie que vous en soyez un que je l’ai pensé ! »

Elle rit avec davantage de clarté, et s’en félicita intérieurement, comme une chanteuse heureuse d’avoir regagné sa tessiture naturelle. Elle aimait bien les aventuriers. C’était idiot, voire même puéril, mais elle avait toujours eu une sorte de préjugé positif à leur égard, certainement parce qu’elle aurait aimé leur ressembler, de près ou de loin, et capturer un pan infime de leur liberté.

« Vous me trouverez peut-être un peu trop cavalière, ou que sais-je, mais j’avais pensé à vous inviter chez moi ce soir, dit-elle, d’un ton léger, sans regarder Erin dans les yeux. Au cas où ça vous intéresserait. Et si ça peut vous rendre service.
‒ Vous feriez mieux d’en profiter, fit Seiren, d’une voix claironnante, on y mange bien, et on y dort bien, ça vous changera sûrement de l’ordinaire. Et puis vous y rencontrerez des Azariens plus placides et moins expansifs que nous-mêmes. Vous lui avez fait bonne impression, et croyez-moi, ce n’est pas souvent que ça arrive. Elle est très capricieuse.
‒ Seiren…
‒ Eh, quoi ? »

Elle roula des yeux et tenta de miner l’agacement, sans grand succès.
Cela faisait déjà quelques temps qu’ils avaient abandonné le marchand d’esclaves penaud devant son étalage dépouillé. Ils avançaient dans la lumière du jour, le cœur aussi content qu’il était possible de l’avoir, en s’efforçant de ne pas s’encombrer de pensées noires et d’afflictions méprisables. Seiren sifflait un air en vogue et les enfants chantonnaient dans le chariot. Kaede leur jetait des regards chaleureux.
Ils n’étaient pas des gens irréprochables, mais ils faisaient de leur mieux, et peu des grands bienfaiteurs de l’humanité sur Albion auraient pu en dire autant.
Non loin de là, des gens qui ne se souciaient pas plus de philanthropie que Kaede de robes et de couture échangeaient une bourse d’or contre un méchant service. L’employé fuyant du demi-frère de Seiren, les poches plus légères, sortit d’une petite rue adjacente et montra d’un signe de tête discret à son compagnon de méfait le chariot qui bringuebalait joyeusement quelques mètres plus loin, avec ses hauts et ses bas, puis il disparut dans la foule turbulente.  

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Dim 9 Fév - 14:15
Ce Seiren était bien étrange. Il se prétendait esclave - ancien esclave - mais détenait une culture et une intelligence dépassant de très loin celle des grands marchands d'Ignis. Il avait un fin talent d'orateur et une vive propension à... quel était ce mot déjà? A travestir ses pensées. Erin n'avait jamais reçu de telle éducation, il n'avait appris à lire que très récemment et pouvait difficilement écrire, sa vie s'était résumée à communiquer de la manière la plus simple qu'il soit, par les gestes. Oh, il savait parler, mais certainement pas aussi bien que cet homme le faisait, et il avait toujours trouvé que cette manière d'envelopper des mots dans un ensemble complexe, afin de n'être véritablement compris que d'une poignée, était au mieux de l'arrogance au pire une forme de sournoiserie.

Ah, il parlait davantage comme un Ventusien que comme un Ignisien, et c'était bien dommage; le pays du feu avait suffisamment de défauts propres pour ne pas s'emparer de surcroit de ceux des occidentaux. Malheureusement, puisqu'il ne possédait ni la science ni le talent pour lui tenir tête - Layana l'aurait fait avec brio - il se résolut donc à n'ajouter qu'une simple pique à la discussion, comme les soldats impuissants saisissant leur épée pour une dernière charge qu'ils savaient inutile.

- Esclave, hein? J'ai été à Ventus et j'en suis pas sorti plus brillant, il y a autant d'esclaves que de maitres, je ne pense pas que vous pouvez vous comparer à eux. La souffrance est la preuve que vous êtes en vie. Tout le monde souffre... certains moins que d'autres.

Il continua cependant à marcher à leurs côtés, à vrai dire si ces discours travaillés lui avaient été insupportables, il n'aurait jamais pu survivre à la présence de ses... Le cheminement de sa pensée s'acheva brutalement. Il n'y avait jamais réfléchi auparavant, mais comment devait-il les nommer? Compagnons? Connaissances? Non, il y avait autre chose avec ces deux filles, un lien plus fort et à la fois plus fragile, une implication émotionnelle qu'il n'avait jamais connu.... Une implication que son pragmatisme poussait à ignorer.
Le jeune homme fut rappelé à l'ordre à l'entente de son prénom, il avait probablement raté quelques phrases, mais tout cela importait peu. Il se contenterait d'employer cette technique qui avait fait ses preuves avec les soeurs: hocher la tête lorsqu'il avait décroché d'une trop longue explication.
Kaede lui expliqua de quelle manière elle l'avait identifié comme voyageur, et son intuition s'avérait juste: elle avait de bons yeux. Les personnes qui quittaient Ignis, marchands mis à part, ne devaient que rarement y revenir songea t-il, mais peut-être était-il une exception après tout. Il avait des choses à régler ici, des chaines à briser, et c'est une tâche qu'il ne pouvait accomplir que seul... Il espérait simplement qu'il n'était pas venu à l'idée des deux autres de se lancer à sa recherche... Il était tout bonnement impossible qu'elles parviennent à se faire discrète sur ces terres, et la dernière chose dont il avait besoin c'était que deux Ventusiennes s'attirent les foudres de l'armée royale. C'était beaucoup trop tôt.

Il hocha machinalement la tête à ses explications, et elle finit par lui expliquer qu'elle voulait l'inviter à diner. Bon, il ne voyait pas bien ce que les chevaux venaient faire là dedans, certes elle était à cheval, mais est-ce que cela changeait quoique que ce soit pour une telle demande? Surement une coutume du Sud.

- Je vais vers le Nord, près de la frontière terranne. Azaïr est plus au Sud, non? Des bribes de la géographie d'Albion lui revinrent à l'esprit, je n'irai pas tout là-bas, mais si nous pouvons trouver une escale assez proche, j'accepte.

La possibilité d'une entrée en force sur le territoire de deux étudiantes ventusiennes dès la fin de leurs examens commençait à inquiéter le jeune homme. Il devait rapidement finir ce qu'il avait commencé ici, plus vite il sortirait de ce pays, mieux il se porterait. Il n'avait aucune autre raison de refuser cette invitation, mais il lui avait déjà fallu plusieurs jours pour atteindre ces lieux, s'il devait s'éloigner encore de son objectif, il prendrait un retard trop conséquent. Le confort et la compagnie offerts, bien qu'attrayants, ne pourraient modifier cette contrainte.




"Je jouerai au monde sa propre tragédie"

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