A la buvette ... Nous buvons - Première interlude.



 

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A la buvette ... Nous buvons - Première interlude.

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Mar 17 Juil - 22:55
Année 762, Premier Janvier – Province de Loupian

Quitter les terres d’Ignis ne lui avait pas pris tant de temps par le passé, il faut dire qu’il bénéficiait de tous les acquis nécessaires à sa sortie et que celle-ci ne semblait pas indéfinie. Bien heureusement pour lui, l’armée de ces contrées n’avait pas d’influence à Ventus et il serait fou pour son Roi – quand bien même s’appelle-t-il Iskandar d’Ignis – de lancer une expédition pour le récupérer. Déclencher une guerre pour un traitre sans aucun pouvoir manifesterait à la fois une perte de temps et surtout… un acte démesuré. S’il savait sa condition d’Emissaire, les choses seraient probablement différentes. Il ne s’agirait plus de le ramener au bercail, mais plutôt de le capturer, puis le forcer à agir dans son intérêt ou le tuer, purement et simplement.

« Que puis-je vous servir mon bon ami ?
Hmm… Faîtes-vous plaisir, faîtes-moi donc découvrir les parfums sucrés de Loupian.
― Si ce n’est que cela, par contre, il faudra vous déplacer nous ne servons pas ce genre de boisson au bar. »

Protéger la totalité des frontières d’un aussi grand pays que celui-ci est une chose impossible, et il est évident que le Roi lui-même en a conscience. Cependant, certaines zones n’ont pas nécessairement besoin d’être protégées autant que les autres, tant elles sont réputées pour être imprenables ou tout du moins impossibles à passer pour mage, encore moins pour un humain. La frontière naturelle avec Terra en est un bon exemple. Loin des plats pays, les régions montagneuses offrent des aspérités que même l’Emissaire de la Terre eut du mal à passer sans manger la poussière. Toutefois les Eténides lui offraient une croisière beaucoup moins contraignante qu’un garde en armure lui demandant un nombre incalculable de justifications, ou pire encore, lui bouchant clairement la route.
Une fois dans le pays, les choses furent beaucoup plus simples, sa condition d’homme et qui plus est de Terran lui laissait une franche liberté en comparaison de celle qu’il aurait pu avoir en étant une femme, ou en se déclarant comme itinérant de Ventus. La raison première de sa venue restait une visite à la Treizième Princesse d’Ignis qui le recevait toujours dans la plus parfaite des discrétions, juste elle et lui, personne d’autre, mais surtout dans le secret le plus total. Les choses allaient bon train, simple visite de courtoisie, envie du moment, service à rendre… Il est une chose qui restera certaine, Lua d’Ignis est une femme puissante et de caractère, c’est d’ailleurs dans une folle embrassade qu’elle le reçut, ce dernier ne privant pas son plaisir. Après une nouvelle nuit à admirer les formes de son corps, la princesse l’abandonnait à son oreiller, un parchemin sur celui qui voyait reposer sa chevelure brunâtre quelques heures auparavant. Un cadeau. Ce parchemin, lui confiait l’identité d’un Terran, Lucius Ibean, fils orphelin d’Albius Ibean un sculpteur de Terra reconnu pour être frivole de son vivant.

« Pour l’instant je vais me contenter de l’un de vos breuvages typiques.
― Les Terrans ne sont plus ce qu’ils étaient, dit-elle en lui déposant son verre dans la main. Encore l’un de ces pignoufs m’a harcelé pour que je lui offre mes services !
En quoi suis-je un Terran ?
― Tout est dans la dégaine, mon gaillard.
Et maintenant, dit-il en apportant son verre à ses lèvres, les jambes croisées, à la manière d’un noble de Ventus.
― Par tous les ivrognes ! On ne m’y prendra pas ! » Il rit en reprenant des manières plus décontractées, convenant parfaitement au Terran de base, dont-il avait toute la culture par ailleurs.
« Qu’est-ce qui vous amène de par chez nous ?
La Treizième Princesse m’a fait parvenir une missive. Elle souhaitait que je lui forge une épée ‘digne de son rang’. » Il reprit les manières de Lua pour terminer cette phrase, son mensonge n’en était pas vraiment un après tout, il avait été son épée d’une nuit. « Mon devoir accompli et ma bourse bien pleine, je reprend mon voyage.
― Z’êtes pas un habitué ?
Non, je ne suis pas revenu à Ignis depuis plus de huit ans, c’est qu’il faut une sacrée raison pour venir par ici !
― Le bon Roi protège nos miches.
C’est ce que l’on voit ! Et il le fait foutrement bien ! »

Et elle mit fin à leur discussion, un groupe de badauds lui quémandait de l’alcool et de quoi manger pour la nuit. Une aubaine pour l’aubergiste qui ne comptait pas miner son plaisir. Quelques heures plus tard, l’Emissaire reprendrait la route pour Ventus et cette fois-ci, il n’aurait pas de mal à rentrer. Un laissé passer d’une digne Princesse, prétendante du trône d’Ignis, ça ne se discute pas. Quand à lui, inconnu de ce monde, son nom comme son image étaient passés dans l’oubli le plus total. De toute façon, il n’a plus rien de ce jeune adolescent rêvant d’une vie meilleure.

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Jeu 2 Aoû - 0:01
1er Janvier 762. — Loupian.

Un désert. Une montagne surprenante de grains de sable, tous semblables, qui se tassaient pour former une seule et unique masse. Tous ces gens, tous pareils, les mêmes manières, la même démarche. Tous ces sourires, tous aussi faux. Ces détails qui rendaient ce désert inintéressant. La haute marche, la puissance. Cela les rendait dédaigneux, similaires. Ils ne représentaient rien de plus qu’un amas de similitudes diverses. Ce qui les séparait ne se basait que sur le physique : femme, homme, enfant. Tous étaient pourvus d’une apparence bien à eux, une apparence singulière, qui les rendait un tant soit peu … uniques? Mais, en tant que grains de sable, une fois regroupés, ils ne pouvaient plus se séparer. Enfin, si, évidemment. La séparation restait possible, l’identification, elle …

Rebecca soupira, croisant le regard de certaines mondaines sans rien dire. Un sourire, banale hypocrisie, puis une disparition. Toutes ces effluves, ces parures trop nombreuses pour si peu. Tout cela la rendait folle, lui donnant envie d’attraper un vase et de leur jeter droit dans la figure. Mais enfin, ils ne pouvaient pas se taire cinq secondes? « Oh, Iskandar par-ci, Iskandar par-là … » Quoi, quoi, Iskandar?! Elle serra son poing et, finissant par perdre patience, se leva de son fauteuil. Il lui suffit de prétexter un quelconque rendez-vous pour, enfin, s’éclipser.

Ah, ces femmes. Tu ne les avais jamais supportées. Leur manière de louer Iskandar, de lui dresser un portrait effleurant la perfection. Les entendre baver à son sujet t’horripilait. Il était tien, mais ces pimbêches te rappelaient à chaque fois que non. Il ne t’appartenait pas, non. Toi, oui. Lui se voyait objet des convoitises de nombreuses femmes, en plus d’être marié plusieurs fois et d’avoir un bon nombre de maîtresses. Tu avais beau bénéficier d’un rang supérieur à certaines, cela ne te suffisait pas. Peu t’importait le pouvoir. Toi, tu ne faisais que le désirer ardemment. Le vouloir pour toi. Juste pour toi. Mais cette impossibilité te faisait enrager, traînant tes nerfs dans d’infranchissables sentiers. Comment remonter, une fois la pente descendue? Se battre, se battre, encore et encore. Se battre, hein? Tu lâchas une grimace. S’il s’agissait de bataille, tu n’irais jamais loin. Ou peut-être que si, mais cela serait laborieux.

***

Sa petite main poussa doucement la porte de l’auberge. Les effluves de nourriture, d’alcool et de cigarettes titillèrent ses narines. Cet univers, Rebecca l’avait presque côtoyé durant de très nombreuses années. Son défunt père, Chris, s’y rendait souvent, lorsqu’il prétextait ne plus supporter sa chère et tendre épouse. Un sourire nerveux, bien qu’amusé, naquit sur les lèvres de la jeune femme. Quelle douce ironie. Si l’occasion de fuir dans un bar s’était offerte à Ilyana, elle ne serait, à ce jour, certainement pas morte ! Et, entre eux deux, il était clair que Chris se montrait bien plus insupportable que n’aurait pu l’être sa moitié.

Rebecca soupira et s’aventura un peu plus dans l’auberge. Ses yeux parcoururent les alentours, constatant un nouveau type de grain de sable. Des hommes, presque tous pareils. Physiquement, non. Mais ils faisaient tous la même chose, et semblaient tous habitués à l’endroit. La serveuse avait l’air de tous les connaître. Pourtant, même familiarisée avec eux, elle s’approcha rapidement de Rebecca, adoucissant chacun de ses mots, se faisant doucereuse, presque hypocrite.

    « — Oh, mademoiselle ! Permettez-moi de m’occuper de vous, voyons. De quoi avez-vous besoin? Un rafraîchissement? J’ai tout ce qu’il vous faut, enfin j’espère ! Je peux vous proposer …
    — S’il vous plaît, s’il vous plaît … Je suis quelqu’un comme tout le monde, je vous prie de cesser de me privilégier … C’en deviendrait presque gênant. Ne vous inquiétez donc pas, je n’espionne en rien votre petite auberge, très chère. Je viens juste prendre du bon temps. »


La demoiselle écarquilla les yeux. La maîtresse officielle du Roi Iskandar d’Ignis qui lui demandait … de la considérer comme une simple civile? Était-ce possible?!
Un sourire prit place sur les lèvres de Rebecca et, tout simplement, elle s’enfonça dans la guinguette. Elle s’installa à une table, commandant un verre de jus d’orange, ni plus ni moins.

C’est quand tu t’y attends le moins que les surprises arrivent. Quand tu fermes les yeux et que tu te laisses porter par la banalité, tu ne t’attends jamais à voir cette nouvelle tête, cette étoile inconnue. Pourtant, elle était là, tout près, à côté de toi.

Ses yeux se relevèrent jusqu’à l’inconnu, discrètement. Son manège paraissait amuser la serveuse. Rebecca ne le connaissait pas, pas même de vue. Après tout, il ne venait pas d’Ignis, à en juger par ses dires. Les lèvres de la demoiselle s’étirèrent en un joli sourire. Ce type restait un sacré numéro, tout de même. Il n’était pas comme tous ces grains de sable, qui se complaisaient à être uniformes. Non, lui se montrait différent, un humain marchant dans le désert. Vint ensuite la discussion sur le Roi, et sa manière de protéger le pays. Les restrictions quant aux accès étaient nombreuses, en effet. Pénétrer en Ignis revenait à traverser une forteresse. Protection étouffante, mais nécessaire. Quoique pour prendre son envol, cela restait extrêmement difficile.

La serveuse quitta le jeune homme, retournant au bar. En passant, elle adressa un sourire radieux à Rebecca, ce qui, sans mentir, lui faisait plaisir. Une marque peut-être moins hypocrite, d’un coup. Mais la demoiselle ne s’y attarda que très peu, intéressée par la présence inconnue. Gracieusement, elle se leva de sa chaise, pour se diriger jusqu’à lui. Des cheveux blonds, des yeux rouges, des vêtements un peu inhabituels … Enfin. Enfin une présence inconnue. Quelqu’un à découvrir. Quelqu’un à cerner, à écouter. Entendre parler du monde extérieur, quel bonheur.

    « — Excusez-moi … Puis-je? »


Une mimique avenante se percha sur ses lèvres. Elle regarda alentour et, d’un coup, comme prise d’une illumination soudaine, amena les politesses dans la conversation.

    « — Oh ! Pardonnez-moi ! Je suis Rebecca. Rebecca Ellinford. J’avoue que je suis intéressée par votre présence, étant donné que vous êtes … un touriste? En quelque sorte, si je puis me permettre … »


Et ainsi se lançait une nouvelle histoire …


Spoiler:
 

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Dim 5 Aoû - 22:18
Si, en quelques années, bien des choses avaient changé dans la vie de cet originaire d’Ignis, une seule et unique chose lui semblait évidente, une conviction toute puissante qui repoussait vaillamment les regrets ou les manques. Quitter Ignis restait la meilleure chose qu’il ait faite dans sa vie, il en était convaincu. Il n’avait plus rien de ces hommes et que peu de choses en commun avec ces femmes.
Pourtant, parfois et par période, une forme de nostalgie s’installait, tout particulièrement lorsqu’il s’approchait des frontières du royaume. Les remparts lui rappelaient, ce profond sentiment de liberté mêlé au frisson de l’inconnu. Un état étrange et exquis à la fois, il sait vous motiver à aller de l’avant, oublier… non refouler une tranche de vie pour laisser la place à une autre. Les rues lui rappelaient ses escapades dans les régions où les Fenril domicilient encore aujourd’hui et les coups prient au détour d’un carrefour, il en connaissait les moindres dédalles et se souvenait y avoir souvent couru. La vie n’était pas facile dans ce passé, même pour un héritier parallèle, surtout pour l’un de ceux-là.

Une jeune demoiselle fit son entrée, plutôt remarquée d’ailleurs. Les regards se tournèrent rapidement sur elle, avant de vaquer à leurs occupations habituelles, observer le fond d’un verre désespérément vide, observer le déhanché de la tavernière, tous les goûts son dans la nature, observer l’entrecôte de son voisin avec envie… Pour sa part, l’Emissaire ne lui prêtait que peu d’attention, même s’il s’agissait d’une figure importante du royaume, il ne l’aurait pas reconnue, voilà bien trop longtemps qu’il ne s’intéressait plus au mouvement hiérarchique de la royauté d’Ignis. Mais tout de même, son visage lui était tout bonnement inconnu. Aux manières du « peuple », il comprit tout de même qu’elle devait avoir une certaine influence dans le royaume.

Année 752, le 24 Avril  Royaume de Loupian.

Appartenir à une famille n’ayant qu’un peu d’influence n’est pas une chose aisée, il faut se contraindre à respecter les règles qui s’accompagnent souvent d’une discipline de fer. Pourtant, malgré toute son attention, tout son sérieux, à l’âge où la raison approche mais ne s’est pas encore installée définitivement, le jeune Fenril rêvait plus de découvertes des régions l’entourant que de longues lectures ou d’entrainements qui se finiraient males qu’importe la volonté qu’il y mettrait. Alviss de Fenril est un homme qui n’aime pas perdre.
C’est probablement la raison pour laquelle ce 24 Avril prenait une place importante dans son histoire personnelle. Ce jour, il comprit qu’en plus de sa condition précaire d’humain, il n’avait pas l’influence d’un Prince, encore moins à dix ans, mais qu’en connaitre un pouvait avoir quelque chose d’utile. Curieux de tout, il prit le chemin de Loupian, la région de Lua, celle qui trouvait toujours le moyen de squatter un couvert à sa table et de fait, d’empiéter sur son espace vital.

Résolu à faire de même, il s’avançait vaillamment jusqu’au château de la région. Il savait pertinemment qu’entrer par les grandes portes serait vain, pourtant il essaya, sans grand succès. Il prit donc un chemin plus aventureux le conduisant à escalader l’un des remparts donnant sur la coure intérieure et un énorme jardin en totale opposition avec l’extérieure.
C’est finalement sans peine qu’il chevaucha le mur tel un destrier, jusqu’à ce qu’il entende l’un des gardes hurler : « Qui va là ! ». Prit de panique, il perdit l’équilibre pour tomber dans les ronces… du mauvais côté du rempart. On le raccompagna bien gentiment, par le col, à l’entrée du château avant de le jeter comme un malpropre dans la coure extérieure, sans même lui proposer un bout de tissu pour éponger ses blessures.

« Et encore, tu as de la chance que je ne t’enferme pas dans les cachots. Dégages d’ici, et que je ne te revois plus.
Mais ! Vous ne savez même pas qui je suis !
― Si je le sais, un morveux qui va finir avec un trou dans le ventre, retournes dans la fange !
La famille Fenril, ça ne vous dit rien ?
― Si, bien sûr que si… Et tu n’as rien de l’un d’entre eux. Si tu en es bien un, pourquoi ne me montres-tu pas ton blason ? Et quand bien même, sans invitation, peu m’importe.
Je ne le montre pas parce que je ne l’ai pas pris, on voit que vous n’avez pas à vous déplacer sans être reconnu vous. Imbécile. » Il prit soin d’esquiver l’arme du garde, en remerciant la bienveillance de son père et surtout, son acharnement.
« Que se passe-t-il ? » Il reconnaissait bien cette voix furieuse. Un sourire en coin, il fit de nouveau face au garde.
« Un paysan un peu trop curieux, mademoiselle.
― Lui, un paysan ? En voilà une belle erreur.
― Il se prêtant l’héritier des Fenril ! Un gringalet, plutôt.
― C’est la mort qui t’attend pour un tel affront ! C’est mon gringalet, dit-elle en fulminant. »

Année 7-2, le 1er Janvier  Royaume de Loupian.

Effectivement, avoir une Princesse dans ses connaissances avait quelque chose de pratique en ces temps-là. Aujourd’hui, l’argument ne servirait plus à rien, il devait même éviter de l’utiliser pour assurer la quiétude de celle-ci.
Le temps de cette escapade temporelle, il fut rejoint par celle qui semblait tant imposer par sa présence quelques minutes auparavant. C’est bien la couleur de ses cheveux qui le surprit dans un premier temps, mais sa politesse mit fin à cette première surprise. Elle ne pouvait pas appartenir à la lignée royale et manifester un langage si peu châtié. Un Prince ou même une Princesse ne lui aurait pas demandé la permission de s’installer à ses côtés. Il se serait tout simplement installé, sans crier gare et probablement en l’éjectant de sa place d’un coup de coude bien placé. Il lui fit donc part de son accord d’un signe de la tête, en remuant son verre.
Pour autant, il ne prit pas la peine d’engager la discussion. D’autant plus qu’il sentait des regards trop présents le foudroyer par derrière. Comme pour s’imposer, il prit le temps de pivoter, pour surplomber les badauds de son regard ambré. Bien que sévère à première vue, il n’y avait rien à craindre, il ne faisait qu’analyser totalement la pièce et les individus qui la peuplaient, de sorte qu’il puisse identifier tous les dangers potentiels dans le cas où il devrait quitter la pièce avec empressement. En Ignis, un regard foudroyant, c’est autant une invitation à boire un verre que les prémisses d’un couteau planté dans le dos.

Sans plus faire attendre son interlocutrice, il lui répondit en se retournant, d’un air presque méfiant, mais surtout prudent.

« Un touriste ? Depuis quand est-il possible d’entrer à Ignis en étant qu’un simple touriste ? » Il y avait presque de l’ironie dans ses mots. Il est vrai que le mot était des mieux choisis, mais parfaitement inadapté au pays. « Lucius Ibean, je suis ici pour affaire. Tout du moins j’y étais pour affaire, j’espère continuer mon chemin sans trop d’encombres si vous voyez ce que je veux dire. Je ne vous connais pas, c’est un fait, mais visiblement les gens d’ici vous connaissent parfaitement et semblent voir l’intérêt que vous me portez d’un mauvais œil. Pour ma part, ce que je trouve surprenant, c’est de voir une jeune femme dans une auberge, et encore plus surprenant qu’elle commande un jus d’orange. C’est atypique, voyez-vous. »

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Ven 31 Aoû - 15:18
Tous ces regards qui se braquaient sur elle, qui l’écrasaient d’une curiosité oppressante. Une jeune femme aussi influente qui s’approchait d’un sombre inconnu. Le connaissait-elle ? Apparemment non. Que faisait-elle, alors ? Une simple causette ? Il semblait, étrangement, que oui. De murmures en murmures, les habitués finirent par en conclure qu’il se passait, sous leurs yeux ébahis, une scène des plus inhabituelles. Il ne leur restait alors qu’une solution : Garder un œil sur eux.
Rebecca, trompeuse, leur adressa un sourire radieux, puis fixa de nouveau l’inconnu. Ces prunelles similaires aux siennes, et cette blondeur … Comment un être aussi atypique pouvait-il gambader ainsi, en Ignis ? Personne ne venait lui parler ? Certes, la sociabilité des habitants de cette contrée n’était pas notable, mais tout de même ! En ce cas, peut-être Rebecca faisait-elle de la propagande ? Toujours pas.

Elle laissa échapper un petit rire quant à la remarque du blondinet. En effet, la présence de la demoiselle, ici-bas, avait le don de surprendre. Qui plus était, le contenu de son verre sortait du lot. Mais les ragots ne disent-ils pas que les femmes et l’alcool n’eurent jamais été bonne addition ? Dans le cas de cette midinette, cela s’avérait entièrement vrai. Alors, d’une manière extrêmement simple, elle poursuivit la discussion.

    « — Eh bien … Je suis juste moi-même, un peu différente des autres, c’est tout. Enchantée de vous rencontrer, Lucius. Quant à moi, je m’appelle Rebecca. Ellinford Rebecca. »


Les yeux de toute la population environnante s’écarquillèrent. Que venait-elle de faire ? Quel type d’erreur ? Etait-ce raisonnable ? Une pulsion envahit la maîtresse du Roi. Pendant l’espace de quelques secondes, elle se retint de quitter brutalement son siège pour les faire taire. Les voir, ainsi scotchés devant chacun de ses agissements, commençait sérieusement à l’agacer. N’étaient-ils pas venus ici pour prendre du bon temps ? Alors pourquoi ces commérages ?

D’un regard d’une froideur à en faire frissonner un mort, elle leur intima de se taire et, surtout, de récupérer leurs prunelles trop curieuses. Puis, sur un nouveau sourire, ramena son attention sur ce fameux Lucius. À en suivre les informations qu’il donnait, sa présence ici s’attachait à des affaires. Un étranger, en Ignis, venu pour « affaire », mh ? Rebecca restait perplexe face à cette affirmation.

    « — S’ils me connaissent, c’est tout à fait normal… Pour tout vous dire, je suis une habituée de cet endroit. Je suis aussi issue d’une lignée d’Ignis qu’ils connaissent à peu près tous, puisque cette dernière est assez influente. Qu’ils me voient en compagnie d’un sombre inconnu les surprend un peu, voyez-vous. Je ne m’approche que très rarement des autres, en réalité. Mais parlez-moi donc de vous… »


La plus simple manière de lancer une nouvelle conversation, tout en donnant des détails sur soi-même … sans toutefois trop en dire Tous, autour d’elle, se rétractèrent, regagnant leur calme : ils commençaient à comprendre.

    « — Quel genre d’affaires vous amènent en Ignis ? Beaucoup redoutent cette contrée, je suppose que vous êtes au courant. Difficile est l’accès en ces terres, alors … je suppose que vous avez une excellente raison de vous trouver là, n’est-ce pas ? »


Dit de cette manière, il était clair que cela devait le troubler un minimum. De plus, être attaqué, directement, par une fille de bonne-famille – qui, en réalité, s’avérait représenter bien plus –, qui lui demandait certains détails, n’avait certainement rien d’agréable. En soi, sa position était comparable à celle d’une souris, acculée dans un coin par un chat affamé. Rebecca se figura un peu cette situation et, portant sa main à sa bouche, reprit doucement.

    « — Excusez-moi, je suis curieuse. Mais, ne craignez-rien. Je suis certainement plus inoffensive que toutes les personnes présentes dans cette auberge. »


Et, étrangement, elle avait raison. Rebecca, parmi tous ceux qui se trouvaient là, restait certainement la seule à ne lui vouloir absolument aucun mal. Si certains le considéraient d’un œil peu amical, elle, n’arrivait pas à lui donner autre chose qu’un sourire avenant, rassurant.

Adroitement, Reby emmena son verre jusqu’à ses lèvres quand l’entrée d’un être, totalement inattendu, dans l’auberge, la fit s’arrêter net. Ses yeux s’écarquillèrent et son cœur se mit à battre la chamade. Lui… Mais que faisait-il ici ? Enfin… Cette personne, était-ce vraiment… ? Non, impossible. De ses rubis, la jeune femme suivit chaque pas de l’être en question, ne le quittant pas des yeux. Elle le dévorait, d’un attrait apeuré, frissonnant d’une peur qu’elle ne se connaissait plus. Il ne représentait pas un danger, au final, mais sa présence la troublait énormément. Secouant la tête, la demoiselle reconcentra son attention sur Lucius.

    « — Pardonnez-moi, j’ai cru voir quelqu’un que je connaissais. Mais il me semble que ce n’est qu’une idée que je me fais. Nous disions ? »


Oh, elle espérait sincèrement que ce quelqu’un n’avait rien à voir avec Kellan, auquel cas la situation se compliquerait au plus haut point. Un sourire revint sur ses lèvres, et elle laissa le verre sur la table, hésitante. Il lui fallait se concentrer sur …

« Parce que tu te crois plus fort que moi, avec tes grands airs, pauvre chien désespéré ?! »

Rebecca releva vite la tête, constatant avec déplaisir qu’un homme menaçait le nouveau venu du poing. Ce dernier, bien plus bourru que la crevette assise sur son tabouret, semblait avoir un léger problème. Instinctivement, la jeune femme se leva, faisant voler son siège contre le sol, attirant toute l’attention.
D’un pas maladroit, dans lequel la demoiselle s’efforçait de remettre un peu de courage, elle s’approcha du groupe. De nombreuses personnes lui laissèrent la place de passer, comme soumis à un certain pouvoir qu’elle ne s’accordait pas. Ses yeux s’élevèrent jusqu’à la grosse brute – qui sentait l’alcool à plein nez –, le dardant d’un regard sérieux et relativement posé.

    « — Cette chaise n’a pas demandé à servir d’arme. Cet homme n’a pas demandé à servir de victime. Donc vous me posez cela et vous me laissez ce client tranquille, s’il vous plaît. Vous ne voudriez tout de même pas donner mauvaise réputation à une auberge si chère à votre cœur, je me trompe ? Qu’adviendrait-il si, sur ordre de la maîtresse officielle du Roi Iskandar d’Ignis, cette dernière fermait ? Où iriez-vous, tous les jours, alors que celle-ci est la seule qui soit assez proche de vous pour que vous veniez vous y saouler autant que possible ? »


Les ardeurs de l’homme se calmèrent d’un coup. Il s’apprêta à poser la chaise quand, subitement, retournement de situation. Tic, tac, tic, tac. Il la souleva de nouveau. Coup de tonnerre, surprise étouffante. Menaces. Attaque imminente. Tic, tac, tic, tac. Cœur battant la chamade. Stupéfaction. Peur. Incapacité. Tic, tac, tic, tac. Ils n’auraient pas le temps, ni la force de le retenir.

Alors, impact ou pas impact ?

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Lun 10 Sep - 0:08
Ce n’est pas la première fois qu’il se sentait épié et observé par une salle comble. Dès le plus jeune âge, le monde le regardait pour déterminer son avenir. Promettre une grande vie, pleine de hardiesses et de victoires est une chose. Le concrétiser est une entreprise bien moins évidente, l’Emissaire pourra vous l’affirmer. Ses lettres de noblesse se sont perdues depuis longtemps et bien qu’il en fasse une force, il faut bien admettre qu’il n’y ait rien de glorieux là-dedans. Le fait est qu’aujourd’hui encore, on le détaille, sans lui chercher d’ennuis pour autant. Plus personne n’a vent de son existence à Ignis, il faut croire que bon nombre des personnes sensées le connaître doivent croire en sa mort. On n’échappe pas aussi facilement à la patrie, au devoir, sans être magicien c’est encore plus impossible, qu’on dit ci et là. Et c’est un fait, pour un simple individu quitter le pays est une entreprise des plus périlleuses, pour ne pas dire une impossibilité. Mais voilà, à cette époque, il n’était pas « personne » et il pouvait légitimement aller et venir entre les frontières, pour peu qu’il en lève un avantage pour la patrie.

Une promesse intimement transmise, mais jamais réalisée. Il ne l’avait jamais promis, son besoin de voyager, découvrir le monde, étudier les contrées éloignées, il ne l’avait pas caché, par contre les promesses de transmissions, jamais il ne les avait jurées. Ignis n’est pas prêt à prendre conscience qu’au de-là de ses frontières il n’y a pas que la guerre. A quoi bon le reconnaitre de toute façon, le régime princier y perdrait plus qu’autre chose. Tenir le peuple dans la manche, l’assujettir et lui couper l’accès au « savoir » reste la meilleure façon de le contrôler. En cela, Ishkandar et son prédécesseur ont du génie, même si ni l’un ni l’autre n’accepteraient la comparaison – l’un des deux n’en a que faire, à vrai dire.

Elle, ou devrait-on dire Rebecca, se présentait avec une frêle assurance et une curiosité débordante. Pourtant lorsqu’elle toisait leur public, il n’y avait plus d’hésitation n’y dans ses mots, ni dans son expression. Loin de lui l’idée de la suivre du regard, il portait plus d’importance aux oscillations du liquide doré que son verre arborait aux deux tiers. Etrangement, elles ne lui annonçaient rien de bon. De même, depuis l’arrivée de la demoiselle, il ressentait les vibrations d’un pied nerveux tapotant le sol avec énergie, mais aussi celles émises par un poing caressant une table, sans pour autant réclamer une chope, une chopine, ou même une potence. Tous ces signes, il ne pouvait pas les ignorer, ils étaient là et lui criaient l’attention, le danger, l’impromptu.
Finalement, cette jeune femme aux cheveux roses – rien que pour cela, elle n’était pas comme les autres, ils avaient un point commun tous les deux, l’anticonformisme capillaire – émit des questions plus personnelles, plutôt justifiées, mais fichtrement inquisitrices. Loin d’apprécier ce genre d’interrogatoire, il s’apprêter à lui jeter une remarque froide, cinglante, qui ressemblerait à quelque chose comme : « Vous ne connaissez pas notre renommé. En voilà une affaire, renseignez-vous sur les talents qui fournissent des bijoux de l’armement à vos Princes et Princesses, je suis ici à leur demande, et pour affaire. Je pense qu’ils ont suffisamment d’autorité pour manifester mon voyage. ». Sur ces mots, il lui aurait jeté l’une des pièces à l’effigie du Roi dans la main, afin d’enfoncer un peu plus son argumentaire.

Sans lui laisser le temps – et la joie – de mettre en avant cette tirade bien préparée et pourtant improvisée, elle lui coupait l’herbe sous le pied en s’accusant elle-même d’une trop grande curiosité et surtout de faiblesse. D’expérience, il ne faisait confiance à ces dires qu’à demi-mot, passer pour plus faible qu’on ne l’est, il connait l’astuce et le jeu. De suite, ses agitations laissaient transparaitre une forme de stresse ou de doute, un mélange des deux, et ses mots n’y changeraient rien. Etrangement tout cela coïncidé avec l’arrivée de pas résonnant comme les trois coups d’un début théâtrale. Lorsqu’elle lui tendit la main pour qu’il puisse répondre, il n’en fit rien, bien occupé à passer son index sur le pourtour de son verre, il attendait le début le début de l’acte qui ne tarderait pas à arrive. La crispation de la demoiselle ne laissait aucun doute. La tête reposant dans la paume de sa main gauche, il finit par sourire : « pauvre chien désespéré ?! », nous y voilà. Rien n’est différent en Ignis, dans les auberges, les choses finissent souvent dans la violence. Pour le coup, il n’avait pas fait de décompte, mais la situation restait très prévisible. Un peu trop d’alcool, un nouveau venu qui marche un peu trop près et c’est reparti pour la rengaine habituelle.
Plus surprenant, l’intervention de la demoiselle, un peu trop farouche visiblement. Un dialogue tout fait, assuré … Sur lequel, il prit un peu de recule. La « maitresse officielle du Roi », de deux choses l’une, soit elle sait vraiment de quoi elle parle, soit elle est folle et bonne à interner. Les évènements qui suivirent n’avaient rien de surprenant. Toutefois, cette intervention et ces révélations le troublaient quelque peu. Ishkandar, autrement dit, le Roi, il ne s’en souvenait qu’au détour de réceptions … six ans plus tôt. Le bougre ne devait pas avoir beaucoup changé, ou en pire.

« Haaa… Les jeunes femmes sont trop fougueuses de nos jours. Cet homme ne s’arrêtera pas par simple énonciation d’un titre, chuchotait-il à l’aubergiste.
― Et c’est mon commerce qui va trinquer.
Vous n’avez qu’à ne pas lui servir autant d’alcool.
― C’est mon gagne pain. » Cette fois-ci il fit un décompte à voix basse, tout en indiquant chacun des chiffres de ses doigts.
« Cinq … Quatre … Trois … Une chopine … Deux … Un peu d’eau de vie … Un … »

Son regard s’illumina brièvement en prenant une teinte d’or et d’ambre pétillante. Dans son geste le barbare fut retenu par une étrange force semblant provenir des mêmes essences que celle l’empêchant de s’envoler. Oui, un simple jeu de gravité, probablement la seule magie suffisamment instantanée, en tout cas la seule à laquelle il a pensé. Par la suite, du planché, un piquant lui perçait le godillot pour le forcer à s’agenouiller. Il disparut après son office. Le pactisant avait bien assez d’expérience des désastres pour ne pas laisser de traces derrière lui.
Désarmé et à genoux, quatre hommes lui mirent le couteau au coup dans des « un geste de plus et je te tranche comme un cochon », ou les variantes « … comme un lapin », « … comme un mouton », « … comme une vache ». Ryd finit son verre cul sec, avant de le laisser sur le comptoir dans un mouvement circulaire. Une main sur la table, l’autre dans la poche, il en sortit quelques pièces avant de disparaître.

« Vous voyez, il ne s’est pas arrêté. Bien heureusement, les effets de l’alcool altère l’équilibre autant qu’il désinhibe les hommes.
― Loués soient les distilleries d’Ignis ! »

Après s’être frayé un chemin, discrètement, il prit la porte et sur le pallier s’étira dans un petit râle de soulagement. Cette fois-ci, il n’avait pas détruit le toit, mine de rien, il progressait …
A la suite, il se dirigea vers un sous bois un peu plus paisible, il faut dire qu’en ces contrées reculées l’activité est moindre, le calme de rigueur et la Princesse veille au grain. Le bougre finirait d’ailleurs dans un cachot sous peu. Pas pour l’agression d’une femme, ce n’est pas un crime ici, mais pour l’agression d’une noble, quelque soit son rang.

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Lun 29 Oct - 22:43
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    « ‒ L’eau croupit dans les chemins, le vent d’hiver nous cingle les oreilles et la pluie nous trempe jusqu’aux os. Quelles bourbeuses retrouvailles, Dame Azaïr… Je suis bien à vous, mais enfin, dans une taverne chaleureuse, une pinte à la main, je le serai encore davantage.
    ‒ Il y a une auberge à deux pas, Seiren. Nous nous y arrêterons. Du reste, si c’est bien ton cheval qui trotte dans les chemins fangeux, il gémit moins que tu hennis, vieux radoteur. Ecoute. Je m’en viens de Lex où j’ai trouvé à acheter quelques gladiateurs que j’affranchirai une fois acquis et amenés à Himeji, en échange de leur service dans nos régiments. Ils l’ont accepté bon gré, tu penses.
    ‒ La liberté et l’assurance d’une bonne paie, qu’y a-t-il qu’un esclave puisse espérer de mieux ? Et puis, j’étais moi-même le plus mauvais sujet qui soit, dans les fers, tandis que libre et rétribué de quelques jolies bourses, je suis…
    ‒ …aussi mauvais sujet qu’auparavant, gredin !
    ‒ Ah tiens ! Je vous reconnais ! Voilà les bontés familières dont vous m’avez toujours honoré !
    ‒ Ne fais pas l’innocent. Je passe par la capitale de Loupian pour rentrer en Azaïr, et je t’y trouve. Oseras-tu me dire que tu es bon sujet, tandis que je t’avais payé pour régler une affaire à Syra, soit à quelques cinq jours de cheval d’ici, à la frontière d’Azaïr ?
    ‒ Ah par Ignis, c’est donc que vous voulez que les pauvres comme moi soient sans défaut…
    ‒ Non, c’est que je veux que toi, Akira Seiren, tu me sois plus fidèle que le valet du palais royal ne l’est à Iskandar, m’entends-tu ? Et que fais-tu donc ici, enfin ?
    ‒ Eh bien, j’ai été tout récemment nommé garçon apothicaire par un grand Seigneur qui passait par Syra, alors que j’étais, je vous le jure, Dame Azaïr, bien occupé par vos affaires. Mais c’était bien une canaille, il m’a payé pour m’éloigner d’Azaïr d’un jour de cheval, puis de deux, de trois, et on en arriva bientôt à cinq que je n’y avais pas pris garde…
    ‒ Garçon apothicaire ? Dans son bataillon ?
    ‒ Oh, non, dans son haras où je travaille depuis quelques jours, mais j’avais bien l’intention de rentrer à Syra…demain, oui, demain, pardi.
    ‒ Tu as quitté mes affaires pour servir la charge remarquable de vétérinaire dans un haras…
    ‒ Le poste n’était pas mauvais, parce qu’ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de cheval…
    ‒ …et qui tuaient les sujets du Roi !
    ‒ Ah, ah, ma Dame ! Il n’y a pas de remède universel !
    ‒ Quel fier opportuniste tu me fais, quel scélérat, Seiren, je finirai par avoir des ennuis avec tes thérapeutiques hasardeuses…
    ‒ Ah, il faut bien pardonner l’opportunisme au valet, ma Dame. Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?
    ‒ …eh bien. C’est accordé, la phrase est jolie. Mais même si un bon maître ne fait pas un bon valet, mon cher, les exigences du premier doivent être prises au mot par le second, c’est ainsi, parce qu’un bon valet ne ferait pas non plus un bon maître. »

Kaede et Seiren chevauchaient côte à côte depuis peu, sous des trombes d’eau qui ne leur faisaient pas envisager de partir de sitôt sur les grands chemins. Ils avaient quitté la capitale de Loupian une bonne heure auparavant, sans prendre garde aux nuées grises qui tournoyaient massivement dans le ciel comme les bouillons tumultueux d’un grand chaudron. Et subitement, ils avaient eu en bouche le goût volatile de la pluie, son parfum humide avait embaumé l’air puis elle s’était déversée du ciel sur leurs têtes avant même qu’ils n’eussent pensé à s’abriter. Fort heureusement, s’ils étaient déjà trempés jusqu’aux os, la route n’était pas longue jusqu’à la bourgade voisine que Kaede connaissait bien, pour y passer à chacun de ses voyages vers Lex et pour séjourner dans une de ses plus fameuses auberges.
Ils étaient tous deux habillés de façon discrète et utilitaire, sans s’embarrasser d’élégances ni de superflu, et ils gardaient pourtant une certaine prestance, assis paisiblement sur leurs montures qu’ils menaient au pas, tandis qu’ils discutaient spirituellement. Seiren était bien assez intelligent pour comprendre que Kaede ne le sermonnait plus que par formalité. Bien entendu, il avait senti son irritation lorsqu’elle l’avait croisé dans la capitale et qu’elle l’avait saisi par le bras, tandis qu’il se détournait pour passer inaperçu. Bien entendu, elle avait fulminé pendant la première demi-heure de chevauchée, elle avait tempêté, pesté et vociféré ‒ qu’il était plaisant d’essuyer de si charmantes colères ‒ et il répondait par des propos légers et frivoles, tant et si bien que la rage de sa maîtresse se noyait dans l’amusement et le plaisir qu’elle avait de causer avec lui. Seiren, en lui lançant des coups d’œil en biais, s’assurait de faire régner une lueur rieuse entre les cils noirs de Kaede et se satisfaisait de la divertir. Quant à elle, son naturel n’était pas obscur, quoique le monde lui eût enseigné la cruauté, et elle ne savait garder rancune à Seiren, surtout lorsqu’il s’engageait dans les chemins joueurs d’une piquante discussion. Son regard pétillait et elle esquissait un demi-sourire qu’elle tentait de dissimuler pour garder contenance dans son rôle de maîtresse offusquée. Un faux secret flottait dans leur connivence et la parfumait d’un charme réjouissant.
Ils étaient sublimes dans le sens où, malgré leurs remarques affectées sur le mauvais temps, le froid et la pluie ne parvenaient pas à vaincre leur jeu et leur vive tranquillité. Désormais, le cache-poussière de Seiren était davantage une gêne détrempée qu’une protection contre les intempéries, mais il n’en avait cure, parlait sans cesse et baissait parfois la tête pour faire couler l’eau qui stagnait dans le creux de son chapeau. Le long manteau gris de Kaede dévalait à grands flots sur ses cuisses et sa houle de pluie et de tissu lui fouettait sauvagement les jambes. Elle en avait fermé le col pliant de sorte que sa gorge blanche émergeait seule de son manteau et frissonnait à chaque coup de vent. Enfin, elle avait coiffé ses lourds cheveux noirs en une queue de cheval lâche qu’elle avait enroulée sous un chapeau rond à larges bords, afin d’éviter qu’ils ne s’imprégnassent d’eau. Des mèches s’échappaient de sa coiffure et se plaquaient à son visage frais et humide que le froid avait coloré d’un rose pâle. Et ses yeux d’or brillaient, son sourire se cachait pudiquement quand elle ne parlait pas avec assurance et fierté.
Aux côtés des chevaux avançait le chien de Kaede, Spleen, un grand animal au pelage blanc et rouge fauve, qui semblait s’accommoder gaiement du froid et de la pluie. Il allait souvent de l’avant renifler les côtés du chemin, puis il s’arrêtait, s’ébrouait et fixait longuement son regard noir et luisant sur sa maîtresse.

Finalement, ils engagèrent leurs chevaux dans le petit bourg sombre. Les rues étaient désertes, les sabots crasseux des deux étalons claquaient sur le pavé et résonnaient avec éclat entre les maisons. Ils parvinrent à l’auberge habituelle de Kaede, conduisirent leurs montures à l’écurie où, selon les règles de la jeune femme, ils les lavèrent et leur servirent de l’avoine avant de se réfugier eux-mêmes dans la chaleur moite de la taverne.
L’auberge était tenue par une femme bien en chair que Seiren trouva tout de suite fort à son goût et qu’il flatta instinctivement, en l’embrassant dans son regard bleu vif. Elle le lui rendit par un coup d’œil cajoleur et roula des hanches en montant l’escalier qui les mena aux chambres. Ils en redescendirent rapidement, après s’être séchés comme il convenait, parce qu’il s’agissait tout de même de consommer un alcool aux vertus revigorantes.
    « ‒ Un hydromel, Marla, commanda Kaede en s’asseyant au comptoir où elle avait posé son manteau plié et son chapeau.
    ‒ Pas trop sec, comme d’habitude, Dame Azaïr, c’est tout vu, lança l’aubergiste en insistant sur le titre seyant de sa cliente bien coutumière. Et pour ce joli Monsieur, qu’est-ce que je sers ? minauda-t-elle en s’accoudant sur le comptoir, pour exhiber plus ostensiblement ses attributs devant Seiren.
    ‒ Une pinte de bière, ne lésinez pas, ma belle, j’ai l’ivresse plutôt gaie ! » répliqua-t-il en s’accoudant à son tour pour s’approcher de son aubergiste, laquelle se redressa soudain en riant.

Kaede avait senti le frissonnement et la rumeur des clients dans son dos, comme une vague immense de parole humaine. Elle frémit de crainte et de complaisance mais ne se retourna pas, sortit sa pipe à tige longue, la bourra d’herbes odorantes et l’alluma en marmonnant une faible incantation. Elle commença à fumer d’un air indifférent, le regard perdu au milieu des bouteilles rangées dans une étagère, derrière le comptoir. La vague murmurante s’apaisa et se mua en vacarme houleux : les conversations de taverne avaient repris bon train. Ce n’était pas Azaïr, ici. Le nom de Kaede y était connu comme ailleurs, les rumeurs, les mythes et les calomnies à son sujet s’égrenaient avec un enthousiasme cancanier, rien de plus. En outre, elle n’était pas habillée avec le raffinement d’une grande dame et n’attirait pas l’œil envieux des badauds : vêtue d’une chemise d’homme, maintenue à un pantalon gris par une paire de bretelles, sa taille était ajustée mais de dos, si elle n’avait pas eu sa queue de cheval noire qui tombait dans le creux de ses reins, et sa taille délicate, elle aurait pu passer pour un jeune homme un peu chétif. Elle avait d’ailleurs son sabre rangé à son flanc dans son fourreau. Quant à Spleen, il s’était couché à ses pieds et s’endormait paisiblement dans la fétide chaleur.
Seiren se pencha vers elle et murmura à son oreille d’un ton espiègle :
    « ‒ Elle est bien fournie, votre Marla, Dame Azaïr. Superbes attributs… !
    ‒ S’il n’y avait que cela, mon cher, je ne me souviendrais même plus de son nom. » répondit-elle, en desserrant à peine les dents de sa pipe.

La tavernière revint vers eux et leur servit leurs consommations avec un sourire grivois. Elle s’accouda à nouveau face à eux en essuyant ses mains dans un torchon trop sale. Elle baissa la tête et échappa un moment à la lumière vacillante des candélabres. Ses traits se fondirent dans l’ombre, ses cheveux d’un blond terne tombèrent dans son visage crasseux et soudain, elle leva ses yeux brillants vers Kaede et eut l’air d’une terrible fantasmagorie.
    « ‒ Votre affaire progresse, Dame Azaïr. Ça prend le temps qu’il faut, c’est pas aussi rapide qu’un cheval au galop, mais vous voyez que même mes ivrognes reconnaissent maintenant votre nom et qu’il suffit à leur faire lever les yeux de leur boisson. »

Battus par la pluie glaciale, les murs en bois s’abreuvaient et s’enivraient d’humidité, leurs relents de moisissure, avec la chaleur des corps suants, poisseux et avinés, chargeaient l’air d’une pesanteur nauséabonde. L’odeur aigre de la bière et des mauvaises piquettes planait comme un essaim d’oiseaux de passage, faiblissait parfois dans le lointain, fade et douceâtre, et revenait soudainement, toujours plus écœurante que dans les proches souvenirs.
Kaede hocha la tête. Sa pipe, secouée par la même occasion, diffusa dans l’air une traînée de parfums colorés et étranges. Elle en logea le bol dans le creux de sa main et amena vers elle son hydromel gorgée de miel. Nouveau feu d’artifice olfactif. Elle porta son verre à ses lèvres et but deux longues gorgées qui chargèrent sa langue de sucre et d’alcool.
    « ‒ Très bien, murmura-t-elle en baissant également la tête ; et ses mèches noires lui firent un voile que seuls perçaient ses yeux d’or et de feu.
    ‒ Vous avez l’air de deux charmantes conspiratrices, mesdames, fit Seiren, en se penchant à son tour, narquois et flagorneur. Suis-je assez gentil compagnon pour partager vos secrets ? »

Les rires des clients sonnaient avec une gaieté grosse, grasse et tonitruante. Ils trinquaient bruyamment, les chopines s’entrechoquaient, la bière, l’hypocras, le claret et la cervoise s’engloutissaient goulument dans des gorges avides. Les tables tressautaient quand les poings s’y abattaient et des jurons sans imagination retentissaient sans cesse.
Les visages étaient obscurs, les yeux rendus lumineux par l’alcool. C’étaient là des hommes aux joyeux malheurs. Leurs faces moites rougissaient et leurs dents fendaient leurs lèvres sombres et hilares comme des couteaux cariés et émoussés. Le boucher Tubœuf baladait son double menton entre sa pinte et le creux de sa gorge, lorsqu’il s’assoupissait. Les quatre paysans du fond, des frères, buvaient silencieusement, les sourcils si froncés qu’on pouvait croire que leurs figures n’étaient que des creux et des plis. Le forgeron Toreau se levait sur sa chaise et beuglait contre un marchand de la table voisine, les narines de son large nez s’emplissaient et se désemplissaient d’air, il renâclait comme un animal.
Marla lança un regard vif à Kaede qui approuva d’un signe de tête amusé.
    « ‒ Je vois pas mal de larrons aller et venir dans mon auberge, on est un village carrefour, vous savez, mon commerce marche pas mal. Dame Azaïr me donne un peu de sous pour repérer s’il y a pas des choses louches qui se trament dans le coin, et pour faire circuler ses messages, ou améliorer sa réputation.
    ‒ Ah, oh. Moi qui me croyais irremplaçable, lança Seiren, d’un ton faussement étonné.
    ‒ Ton rôle est plus vaste, lui rétorqua Kaede, avec autant de flegme, il me faut des partisans auxiliaires comme Marla pour agir dans des zones localisées. »

Seiren avait replongé dans sa pinte, Kaede dans de fumeuses pensées et Marla dans sa vaisselle quand la porte de l’auberge s’ouvrit. La pluie et le vent emportèrent les odeurs d’alcool et de sueur, un jeune homme entra, la porte se referma et la puanteur revint peser dans la pièce comme un vautour volatile. Machinalement, Kaede et Seiren s’étaient retournés pour considérer le nouveau venu, le verre à la main. Le valet s’en désintéressa vite mais sa maîtresse haussa un sourcil devant la mine impromptue de ce client. La pipe levée élégamment dans sa main droite, le verre porté à sa bouche par sa main gauche, elle le considéra curieusement.
C’était un jeune mirliflor comme on en voyait peu à Ignis : il avait la taille élancée et un port étudié que son habit bleu foncé dressait vivement dans les couleurs ternes de l’auberge. Il ôta son manteau noir et le mit sur son bras avec élégance tout en s’avançant parmi les tablées, la jambe tendue et comme dessinée en paraphe dans un pantalon de fine facture. Ses yeux se posaient sur les clients de l’auberge avec un amusement distant, une sorte de flegme impertinente et Kaede ne put s’empêcher de penser à Golbez et aux d’Ignis lorsqu’il leva son regard doré. Mais malgré cette couleur royale, le jeune homme avait dans sa démarche assurée la fierté insouciante des Terrans, cela n’y trompait pas. Et toutefois, le raffinement de son habit était loin des standards vestimentaires d’un voyageur terran… Kaede fumait doucement et le regardait d’un air un peu négligent. L’attention tranquille qu’elle portait à cet extravagant individu passait inaperçue dans la foule des regards qui convergeaient sur lui. Il s’assit à une table non loin du comptoir et la jeune femme se retourna pour ne pas paraître indiscrète. Elle but quelques gorgées d’hydromel en plongeant dans un monde de déductions, de probabilités et de conjectures. Certes, la présence d’un mystérieux voyageur à Loupian ne la concernait en rien, mais l’apparition d’éclat de cet homme au milieu d’une taverne obscure avait excité l’intelligence joueuse de Kaede.
Marla, tout aussi intriguée, quitta ses Azariens avec un regard désolé et alla à la rencontre de son nouveau client. Seiren les entendit discuter familièrement et lâcha un soupir de fausse déception.
    « ‒ Par ma foi, la voilà qui m’échappe. Ah, Dame Azaïr, je vous assure, il est dur de vieillir. Les femmes vous préfèrent toujours des petits minets mignons et bien habillés… Autrefois, même avec les hardes de l’esclave, je n’en laissais échapper aucune ! »

Kaede lui concéda un rire discret et jeta des coups d’œil furtifs à Marla et au voyageur qui lui jouait des scènes avec enthousiasme. Il ressortait de ses propos un parcours bizarrement hétéroclite : il connaissait assez bien le brillant visage et l’élégance des Ventusiens pour les imiter, et apparemment grand maître forgeron de Terra, répondait à la missive d’une Princesse d’Ignis, pour enfin se retrouver dans une auberge miteuse au fin fond de la campagne ! Si tout cela semblait relever d’une certaine logique, il y avait quelque chose de trop extraordinaire dans son discours pour ne pas surprendre les sentiments de Kaede. Soit, s’il disait vrai, ce n’était pas n’importe qui. Toutefois, l’hypothèse la plus probable dans un coin aussi obscur de la face d’Ignis, était qu’il ne fût qu’un fieffé menteur. Un fieffé menteur bien habillé et bien averti des mœurs ventusiennes et terranes.
Marla revint vers Kaede et Seiren, l’air espiègle et satisfait.
    « ‒ Quel drôle, ce coquet-là ! s’exclama-t-elle.
    ‒ J’imagine que vous n’avez pas l’habitude de recevoir des clients aussi distingués, Marla, répondit innocemment Kaede, avant de boire quelques gorgées d’hydromel.
    ‒ Oh, j’ai l’habitude d’en entendre, des contes pareils, les gens malheureux aiment s’inventer une vie d’aventurier, mais croyez-moi, ce gaillard-là est convaincant, et puis, il a l’air joliment riche, vous savez !
    ‒ Vraisemblablement, ma belle, reprit Seiren, cette jolie jeune fille a le sens des affaires aussi aigu que le tien : regarde comme elle s’est emparée de ta mignonne bourse d’or ambulante ! Elle te pique ta fortune, la gredine ! »

Kaede et Marla se tournèrent d’un même mouvement vers la tablée du voyageur. Un tout petit bout de femme s’était logé auprès de lui et discutait avec vivacité. Elle parlait rapidement et débitait des tirades avec une volubilité étourdissante, ses mains s’agitaient avec une préciosité agile et gênée. Elle ressemblait à une petite fille excitée, habillée dans une parure de dame. Elle était élégante, alerte, raffinée, délicate, amusante, curieuse jusqu’à l’indiscrétion. Elle était une explosion d’enthousiasme dans cette taverne sordide, un feu d’artifice détonnant et tapageur. Elle avait des cheveux d’un rose étrange et piquant, des yeux d’un rouge sucré et un sourire mutin. Elle paraissait si fragile, si petite et si frêle, que l’on eût cru lui casser les os en la touchant. Elle mettait en mouvement tout son corps avec volupté, sa gorge gracile, son visage mignon et ses poignets déliés. Le voyageur lui répondait avec un flegme piqué par des pointes de sarcasmes.
    « ‒ Ah, elle, fit Marla, aucune chance, va. C’est une maîtresse de notre bon Roi, si elle badine avec d’autres hommes, je vends pas cher sa peau.
    ‒ Malheur…
    ‒ Une maîtresse du Roi ? Au beau milieu de la campagne de Loupian ? s’exclama Kaede en s’étouffant à moitié dans son hydromel.
    ‒ T’en fais pas, il m’intéresse pas. Je préfère les beaux bruns, les hommes plus virils, avec un peu plus d’âge, de maturité physique, d’expérience… Les jeunots, c’est mignon, mais ça ne me satisfait jamais entièrement.
    ‒ Étrange, je corresponds parfaitement à tes charmants critères… » murmura Seiren en battant des cils.

Kaede, agacée tant par les caresses du valet et de l’aubergiste que par le souvenir d’Iskandar, claqua la langue d’un air mécontent et jeta d’autres regards à la tablée du voyageur, tout en fumant furieusement. Marla quitta finalement Seiren en glissant sa main dans son cou et en minaudant quelques grivoiseries. Alors qu’elle venait débarrasser les consommations, une altercation éclata au fond de l’auberge. Kaede et Seiren en furent à peine surpris et ne levèrent pas leurs yeux de leurs boissons, absolument blasés de la violence dans les tavernes. Toutefois, la voix de la petite jeune fille, Rebecca Ellinford, éclata comme un coup de feu un jour de marché. Les deux Azariens tressaillirent et se retournèrent d’un même mouvement. La mignonne demoiselle s’était campée devant un grand gaillard bien costaud et bien plein, qui menaçait d’écraser une chaise sur le dos de quelqu’un. La maîtresse du roi avait apparemment décidé d’user de l’autorité de son titre pour empêcher la bagarre.
Kaede eut un sourire amusé qui mua rapidement en une moue de désarroi lorsqu’elle comprit quel type de discours Rebecca Ellinford avait choisi de lui servir. Seiren, lui, fronçait les sourcils d’un air soucieux en observant la scène.
    « ‒ Dame Azaïr, vous devriez intervenir, ça va mal finir… » marmonna-t-il, entre deux gorgées de bière.

Le pauvre bougre vacillait un peu sur ses jambes et, d’un œil vitreux, observait cette jeune fille lui faire la morale sans peut-être comprendre un seul mot de ce qu’elle disait. Il semblait presque assommé par autant de mots si gracieusement alignés. Son intelligence ne travaillait plus que pour le partager entre l’envie de se rasseoir et celle de balayer le moustique agaçant qui le gênait face à son adversaire de taverne. Kaede soupira.
    « ‒ Dame Azaïr ? » la rappela Seiren, d’un ton plus alarmé.

Kaede posa sa main sur la garde de son sabre, rangé à son flanc, et se leva. A ses pieds, son chien redressa la tête et tendit les oreilles. Rebecca avait achevé sa tirade par une menace à long terme, dont le malheureux ivrogne n’était sûrement pas conscient. Kaede avait l’habitude de ces gens. Elle passait ses journées dans leurs rangs, aux champs, à la forge, dans les ateliers comme en mer, elle connaissait leurs soucis, leurs pensées, leur grossièreté, toute la misère qu’ils noyaient dans l’alcool. Elle savait comment les traiter, sans mépris ni indifférence, avec une simple fermeté et quelques mots frustes, mais efficaces. Les grands discours pleins de nuances et d’ironie n’avaient pas leur place à la taverne, Rebecca aurait dû les réserver aux grandes dames, à Iskandar et aux gens d’éducation. Ici, rien ne valait une menace immédiate, brutale et l’étalage de la force : les tavernes étaient peut-être les endroits les plus ignisiens de tout le pays. Kaede s’apprêta à hausser la voix pour ordonner à l’homme de s’asseoir, la main sur la garde de son sabre, le regard impérieux, quand le bougre cessa tout bonnement de réfléchir pour s’abandonner à une impulsion primaire.
    « ‒ Kaede ! » cria Seiren qui, dans la panique, avait abandonné les formalités et l’avait appelée par son nom de petite fille.

La jeune femme, alertée, se rua vers le fond de la taverne, Spleen sur ses talons. Au point où en étaient les choses, elle n’aurait pas le temps d’empêcher l’inévitable, mais elle saurait retenir son ivrogne d’une autre attaque. Elle n’était pas encore sur lui que le poids de la chaise fit trébucher le bougre qui la tenait à bout de bras et il tomba cocassement à genoux devant Rebecca.
    « ‒ Ah ben ça… » lâcha la jeune femme, les yeux ronds d’étonnement, tandis que les quatre paysans du fond ceinturaient le diable d’ivrogne.

Elle s’approcha de l’attroupement qui répandait un tissu de menaces aux tons paysans en retenant le bonhomme. Il avait vraisemblablement perdu tout sens de l’orientation et bégayait quelques excuses honteuses mêlées à des jurons terribles. Kaede tendit la main à Rebecca pour l’aider à se relever et à reprendre contenance.
    « ‒ Tout va bien, Mademoiselle, dit-elle, d’un ton grave. Ne lui gardez pas rancune, je vous en prie. C’est un miséreux, il n’a sûrement qu’un mauvais vin dans le ventre. La pluie d’hiver, la faim et l’alcool lui sont montés à la tête, cela n’arriverait pas qu’à lui. Marla ! Servez-lui un remontant, je vous prie, c’est moi qui paie. »

Kaede espérait ainsi éviter les retombées judiciaires sur le malheureux et sur l’auberge de Marla : il suffirait d’une légère plainte de la part de Rebecca pour changer radicalement la vie de ces petites gens. Elle assit la jeune fille un peu plus loin et l’abandonna aux bons soins de l’aubergiste avec quelques pièces pour payer la consommation, tandis qu’elle rejoignait les cinq hommes dans le fond de la taverne.
    « ‒ Je pense que nous pouvons régler cette affaire sans heurt, lança-t-elle aux paysans qui retenaient encore son bougre. Tenez, prenez cette bourse, partagez-la entre vous une fois que vous aurez ramené cet homme chez lui, je paierai également sa consommation. Le vent et la pluie l’assommeront un peu, vu son état, cela vous facilitera la tâche.
    ‒ Bien, Dame Azaïr. » fit l’un des paysans en recevant la bourse.

Ils titubèrent un peu jusqu’à la sortie, Kaede leur ouvrit la porte et ils se jetèrent bravement dans le froid hivernal. Alors, elle rejoignit Marla, qui lui jetait des coups d’œil soucieux depuis la fin de l’algarade. L’aubergiste laissa un instant sa malheureuse et attira la maîtresse d’Azaïr à l’écart pour reprendre un ton confidentiel et des manières obscures. Seiren se glissa discrètement entre elle et les écouta avec sérieux, sa pinte entre les mains.
    « ‒ Dame Azaïr, le voyageur, là, Lucius Ibean, il s’est débiné de suite après l’accident, il s’est enfui comme un voleur.
    ‒ Et alors, certainement qu’il n’avait pas envie d’être mêlé à des problèmes de taverne, répondit Kaede, d’un ton indifférent, plus inquiète pour le sort de Marla et de l’ivrogne que pour la fuite du voyageur.
    ‒ Oui, c’était un étranger, il aurait eu des soucis avec la milice, si elle était intervenue, ajouta Seiren, avec intelligence.
    ‒ Ah oui, mais non… J’étais à côté de lui, quand ça s’est produit, on causait… Et puis il a prévu que ça se passerait mal, que Mademoiselle Ellinford aurait des problèmes…
    ‒ De fait, c’était assez prévisible… remarqua Kaede, en reprenant sa pipe.
    ‒ Ah, mais c’est pas tout, Dame Azaïr ! Il a fait comme une sorte de décompte, et puis d’un seul coup, ses yeux ont brillé comme des charbons ardents !
    ‒ Pardon ? s’exclama Kaede en s’étouffant à moitié dans un nuage de fumée.
    ‒ Comme je vous le dis ! Il a eu un regard étincelant, et puis le type a perdu l’équilibre, quelque chose de bien. De suite, j’ai vu un truc pousser sous le pied de notre larron et il s’est cassé la binette.
    ‒ Tu sais, avec le peu de luminosité, les vapeurs de l’alcool et la fatigue, ma pauvre Marla, tu peux en voir des choses… lui dit Seiren, d’un ton compatissant.
    ‒ Mais non, mais non ! Dame, je suis pas folle, je vous assure, ça s’est passé comme je vous le dis ! »

Kaede fumait avec virulence, les sourcils froncés, et réfléchissait avec autant d’intensité. Seiren cajolait sa tavernière sans croire un mot de son témoignage et lui baisait les mains pour la rassurer. Finalement, la jeune dame se jeta sur le comptoir, y déversa quelques pièces pour payer trois consommations, plongea dans son pardessus et rangea ses cheveux dans son chapeau.
    « ‒ Gardez la monnaie, Marla, je dois vérifier quelque chose. Seiren, cesse donc et suis-moi. »

Elle se rua sur la porte avec Spleen qui en jappait de nervosité. Comme son valet ne venait pas, elle se retourna et l’appela sèchement :
    « ‒ Seiren !
    ‒ Voilà, voilà, je viens, ne criez pas ! »

Il embrassa une fois encore le poignet de l’aubergiste, se saisit de son manteau et s’élança à la poursuite de sa maîtresse qui était déjà sortie. Il courut sur ses talons et la rattrapa tant bien que mal en revêtant son pardessus et en tenant fermement son chapeau sur sa tête. Il y avait un vent de tous les diables, il pleuvait encore à verse.
    « ‒ Fallait-il qu’il ait vraiment quelque chose à cacher, celui-là, pour s’enfuir dans un temps pareil ! bougonna rageusement Kaede, qui se trouvait à nouveau trempée.
    ‒ Je n’y comprends rien à rien, Dame Azaïr, expliquez-moi tout cela, je vous en conjure ! »

Ils couraient dans la boue, le cœur leur battait à tout rompre et le sang leur montait aux tempes. Le visage blanc de Kaede s’enflammait et ruisselait d’eau froide, ses joues rosissaient d’effort et Seiren s’essoufflait à ses côtés. Le chien fauve galopait tout éperdument à l’avant, instinctivement sur la trace du voyageur terran.
    « ‒ Eh bien, ma Dame ! s’exclama le valet, au prix de s’en arracher les poumons.
    ‒ Mon bon Seiren, n’as-tu pas été surpris de la chute subite de ce grand gaillard à l’auberge ? rétorqua sa maîtresse en s’essuyant vainement le visage d’un coup de manche.
    ‒ Il a perdu l’équilibre, eh quoi !
    ‒ Au moment où, selon Marla, les yeux du voyageur se sont éclairés, et après qu’il ait fait un étrange décompte ! Puis il s’est enfui !
    ‒ Bon, peut-être bien, et alors ?
    ‒ Je ne connais qu’une chose qui illumine le regard des hommes à ce point, ce n’est pas l’argent, ce n’est pas l’amour, ce ne sont pas les armes, c’est la magie.
    ‒ Je n’y connais pas grand-chose, Dame Azaïr, mais pour faire de la magie, il faut bien prononcer des formules, n’est-ce pas ?
    ‒ C’est bien ce qui me trouble ! Il faudrait qu’il fût pactisant pour user de magie sans prononcer de formules… Ce ne serait pas étonnant s’il est bien étranger. Toutefois, à bien y réfléchir… Ses yeux ont brillé, et deux actions se sont succédées : notre homme a vacillé, puis quelque chose a poussé sous son pied de sorte qu’il est tombé. A moins que le vacillement eût été naturel, cela ne nous fait pas moins de deux effets magiques… Un pacte ne confère qu’un pouvoir à son intéressé : ce n’est pas logique. Du reste, il s’est enfui si vite que je le suspecte d’avoir quelque chose à cacher…
    ‒ Bon sang, Dame Azaïr, c’est tiré par les cheveux, votre affaire, je suis à des lieux de comprendre quoi que ce soit.
    ‒ Ce qui importe, Seiren, c’est que nous sommes peut-être sur le point de rencontrer un cas exceptionnel d’usage de la magie.
    ‒ Parce qu’il aurait fait vaciller un homme et fait pousser quelque chose sous son pied ?!
    ‒ S’il s’est enfui, il y a anguille sous roche !
    ‒ Mais en quoi cela nous concerne-t-il, Dame Azaïr, vraiment !
    ‒ L’utilité de se trouver de bons alliés, Seiren, quelle est-elle ?
    ‒ Eh bien, avec de bons alliés, on remporte une guerre.
    ‒ Tout juste.
    ‒ Et s’il ne détenait qu’un pacte idiot, et qu’il s’était simplement enfui pour ne pas avoir affaire aux autorités d’Ignis qui n’acceptent pas cet usage de la magie, tout simplement…
    ‒ Dans ce cas, tant pis pour nous, mais pressons-nous, nous n’avons rien à perdre.
    ‒ Oh si, ma Dame, croyez-moi, nous avons quelque chose à perdre par ce temps : notre santé ! »

Spleen s’arrêta soudain et jappa à plusieurs reprises, une dizaine de mètres en avant dans un sous-bois. Kaede et Seiren le rejoignirent à toutes jambes et, éreintés, aperçurent une silhouette dans les vapeurs pâles de la brume et dans l’ombre frissonnante des bois. La jeune Azarienne se redressa et reprit contenance. Elle souffla profondément et plongea ses mains dans son pardessus pour y attraper la garde de son épée tout en faisant mine de se protéger du froid. Elle héla clairement le voyageur :
    « ‒ Monsieur ! »

Elle s’approcha doucement, suivie par Seiren qui, lui, peinait à reprendre son souffle. Spleen vint se coller à ses jambes et avança avec toute la suspicion du monde. Kaede regarda le fameux Lucius Ibean dans les yeux et lorsqu’ils furent presque face à face sous la pluie battante, elle sortit une de ses mains de son pardessus pour la lui tendre cordialement.
    « ‒ Je suis Kaede d’Azaïr. Voici mon valet, Akira Seiren.
    ‒ Bonjour, vraiment ravi, ironisa Seiren qui essorait une part de son manteau détrempé.
    ‒ Tout d’abord, nous n’avons pas de mauvaises intentions. Pourrions-nous seulement vous parler en toute honnêteté au sujet de ce qui s’est passé à l’auberge ? Vous ne devez pas être sans savoir ce qui a attiré notre attention…
    ‒ Et puis, nous pourrions d’ailleurs en parler à l’auberge, non ? Vous ne comptez pas rentrer à Terra à pieds, en courant, par un temps pareil, j’imagine ?
    ‒ Certes, nous éviterions ainsi de nous rendre malades. Si cela vous arrange, j’organiserai la discrétion de la tavernière et de ses clients, n’ayez crainte. »

Kaede avait usé d’un ton courtois, mais elle gardait la main sur son sabre. L’usage des armes n’était pas conseillé à qui voudrait se faire des alliés, mais Kaede était bien Ignisienne, et la voie de l’épée avait quelque chose d’inexpugnable dans son existence. A quoi fallait-il donc s’attendre ? Cet homme était un inconnu, apparemment étranger, et elle le suspectait de posséder des pouvoirs étranges, aussi valait-il mieux rester sur ses gardes.
Le sous-bois était ténébreux. L’humidité dont les arbres et les plantes étaient imprégnés étouffait les sens humains, et les ramures immenses paraissaient des bras obscurs tendus mystérieusement dans le brouillard blanc. Tout était spectral et luisant sous la pluie furieuse. Kaede frissonnait doucement, sa gorge laissée à nue avait le frémissement de la neige pure un matin d’hiver. Elle respirait lentement et gardait son regard d’or braqué sur l’élégant voyageur. Le vent soufflait dans les arbres décharnés et la pluie se muait en grêle. Ils demeuraient immobiles et glacés dans le silence.

***

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Sam 1 Déc - 1:36
Le départ du jeune Emissaire transpirait la fuite et l’échappatoire. S’il est vrai que par ses pirouettes il espérait éviter toutes formes de rencontre avec les autorités royales et soulager la Princesse du Royaume de nouvelles inventions fumeuses. Son principal désir n’était autre que voir la dite – de ses propres mots – maitresse du Roi le rejoindre en des lieux bien plus propices à un échange serein.
C’est pourquoi, il prit la direction d’un sous bois, qu’importe la pluie, pourvu que la jeune fille lui dévoile quelques uns de ses secrets. La pluie l’y aiderait peut-être, si toutefois ses mésaventures ne l’avaient pas traumatisée pour quelques semaines. De ses souvenirs les plus lointains, les bonnes gens de la cours réagissent par la crainte ou la haine, c’est ainsi que les choses vont en Ignis. Manger ou être manger, la plupart des hauts noms ne laissent guère plus de place au gris qu’à la possibilité d’une trêve. Ce pays mériterait de voir ses frontières détruites et son territoire scindé en quelques nouveaux pays. De quoi lui retirer un peu de son arrogance et de sa supposée toute puissance. Et bien sûr, en lui offrant de nouveaux horizons… Un dessein dont il devrait faire part à quelques uns de ses compagnons, d’ailleurs.

Après quelques longues minutes d’attentes, si peu loin en fin de compte, un groupe de trois personnes qu’il n’avait pas remarqué à l’auberge vint l’accoster, accompagné d’un molosse. L’Ignisiene à l’assurance bien étrange – décidément ce pays a bien changé – l’apostropha d’un « Monsieur » plus platonique encore que les mers du nord.
Bien qu’il n’en laisse rien paraître, ce n’est décidément pas ce genre de visite de courtoisie qu’il espérait, même sous la pluie. Celle-ci lui laissait envisager une passe par l’auberge afin de discuter plus amplement des présents évènements sous la protection d’un toit et la discrétion d’une femme de « confiance ». Il est vrai qu’il ne comptait pas rejoindre la frontière sous une telle pluie, mais il n’envisageait pas non plus de s’attarder trop longuement dans ces contrées. Ce, même s’il bénéficiait en quelques sortes de la protection territoriale de sa douce amie. Le moins il aurait à lui quémander son soutien, le mieux ils se porteraient tous les deux. Les insinuations prodiguées par la jeune demoiselle, ainsi que sa gestuelle tout à fait révélatrice nécessitait une rapide mise au point. Chuchotant quelques murmures, il s’empara du manche de son arme, la dégainant avec vigueur d’un fourreau vide, une vigueur absente de toute hostilité mais simplement de quoi lui faire comprendre qu’il se défendrait si elle s’envolait vers des entreprises insensées.

« Les gens d’Ignis ne changeront donc jamais, blasphémer l’échange cordial la main au sabre. Qu’à cela ne tienne, nous voilà désormais sur un pied d’égalité. Vous souhaitez parler, alors parlons, à moins que le dialogue du fer vous convienne mieux ? »

Tout en entamant une marche ferme, il tapota l’épaule de sa nouvelle rencontre, un certain amusement dans le geste, les gens d’Ignis sont les gens d’Ignis. Elle venait de lui avouer sa nature anoblie. Nature qu’elle ne cachait pas plus que cela. Une fois cela fait, il entreprit de rejoindre à nouveau la taverne de Marla, sans vraiment attendre la « princesse » et son valet. Dans un premier temps, il rejoint cette dernière l’air strict, sentant une pointe d’anxiété chez la pauvre tavernière, qu’il soupçonnait d’avoir la langue trop bien pendue. Il lui tendit quelques piécettes, avant de grimper les escaliers vers l’étage tout en lui glissant ces quelques mots : « J’espère que notre Maîtresse ne vous posera pas trop de problème, glissez donc un petit remontant dans son jus d’orange, ça lui donnera un coup de fouet. » … La voyant s’exécuter, il finit par ajouter : « N’êtes-vous pas un peu inconsciente ou bien vous ne saisissez en rien l’ironie ! ».

~
A l’étage, détrempé par les flots impétueux d’Ignis, Ryd prit possession de l’une des pièces. D’une architecture bien étrange, en son centre, un feu réchauffait et séchait déjà son corps gorgé d’une eau cendreuse et lourde. Tout en s’approchant de ce dernier, il procédait aux vérifications d’usage. De la pointe de ses pieds, il sondait l’étage de l’auberge pour détecter tout signe de vie, vraisemblablement, personne pour l’instant si ce n’est celle des souris et autres rongeurs peuplant les boiseries. Tout en gardant ses sens d’Emissaire en éveil, il déposa certaines de ses affaires contre un fauteuil, dont sa veste avant de se débrailler quelque peu. Déboutonner deux ou trois boutons de sa chemise, trempée elle aussi … Toutefois dans ce confort spartiate, il conservait son fourreau à la taille. Le manque de confiance se faisait tout de même ressentir, une sorte de tension palpable dans la pièce l’y obligeait, bien qu’il ne se sente pas en insécurité. Un mélange étrange de sensation.

Au coin de ce feu, les yeux brillant face au jeu de lumière qu’il provoquait, le jeune pactisant cristallisait un état dans lequel plusieurs situations similaires à la présente lui revenaient à l’esprit. De même, la pluie avait une propriété des plus excentriques sur sa chemise qui prouvait sa transparence. Si bien qu’au travers de celle-ci, il était possible d’apercevoir les traits de son faux et pourtant véridique sceau de magicien, vestige d’une cérémonie avortée avant son terme. Le regard perdu dans les flammes, il ressentit l’arrivée de celle qui l’assiégeait de questions auxquelles il ne trouvait que d’hypothétiques réponses.
Sans détourner le regard, il prit les devants.

« Comment se porte notre farouche et juvénile donzelle ? Et outre cela, pourquoi ne pas m’en dire plus à votre sujet puisqu’étonnamment vous semblait en savoir plus à mon sujet que moi-même ? » Une pointe d’humour et d’orgueil Terran dans la voix, il s’en donnait à cœur joie. « Peut-être voulez-vous que je vous sculpte une arme digne de ce nom, mais pour cela, il faudra débourser très chère. D’autant plus que vos bourses semblent joliment fournies. »

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Jeu 3 Jan - 3:17
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Un sentiment d’outrage enflait dans le cœur fier de Kaede, tandis que le jeune élégant pointait son arme sur elle et l’insultait à demi-mot. Son regard se figea dans un or indigné et elle releva la tête, le port droit, sans trembler ni vaciller dans ses bottes de voyage. Son orgueil était piqué, certes, mais au-delà de l’injure personnelle que cet inconnu lui faisait, la maîtresse d’Azaïr s’irritait surtout du mépris qu’il affichait pour les règles de politesse, tandis qu’au même moment, il l’accusait d’inconvenance. Pourtant, elle avait pris garde de ne pas l’agresser par l’ostension vaniteuse de son sabre, qu’elle avait conservé à son fourreau, caché sous les pans de son manteau. Elle n’avait posé qu’une main prudente sur sa garde, comme tout guerrier de sa caste l’aurait fait. Peut-être le voyageur avait-il perçu une ombre menaçante se dessiner dans le pardessus de Kaede, lorsque le poids de sa main sur le manche du sabre avait un peu poussé la pointe de la lame vers le haut, mais il n’y avait pas là prétexte à une réaction si démesurée. C’était après tout la position normale d’un sabre.
Seiren avait senti sa maîtresse se raidir près de lui et avait observé la rougeur qui avait soudain coloré ses joues. Elle avait honte de se faire traiter comme un chien enragé par un individu sans tempérance et le valet savait qu’au fond d’elle, une pulsion terrible la poussait à dégainer Aegidia sans tarder et à régler cette offense sur le champ. Quoi ! Elle qui l’avait honoré d’un salut courtois ! Elle qui ne lui avait rien caché de son nom et qui lui avait parlé en toute honnêteté ! Elle qui lui avait même tendu la main comme le font les Occidentaux pour signer une concordance mutuelle, en empruntant donc un registre de politesse connu du voyageur ! Il osait l’accuser d’irrévérence, de blasphème, elle, une Azarienne, pour qui les codes de bienséance étaient sacrés ? Quelle fatuité ! Seiren lui-même avait pâli d’humiliation pour sa maîtresse injuriée, mais il demeurait silencieux et immobile pour ne pas l’affliger d’un plus grand déshonneur. Toutefois, Kaede restait aussi digne que lui et repoussait toutes les ardeurs qui lui inspiraient le désir du sang. Quand elle pensait à ces seigneurs azariens qui, dans les rues surpeuplées de Maruyama, considéraient le heurt du fourreau de leur sabre comme une offense et demandaient réparation par le sang de l’importun, elle se félicitait elle-même de sa modération et de sa magnanimité. D’autre part, quoique rustre, ce jeune homme l’intriguait et elle aurait eu du remords à le défier et à l’affronter en duel. Elle était avide d’en connaître plus à son sujet, tout en le méprisant pour ses manières insultantes.
    « ‒ Sur un pied d’égalité ? répondit-elle, d’un ton calme, presque froid. Pas tout à fait, mais je vous ferai grâce de tirer moi-même mon sabre au clair : comme je vous le disais, nous sommes loin de vous être hostiles. »

Il s’avança vers elle avec familiarité, l’épée toujours dégainée. Dans un réflexe défensif, elle faillit se courber pour tirer son sabre, mais elle se força à l’immobilité impassible. Il vint et lui tapa l’épaule avec une condescendance qui la scia littéralement. Elle prit une inspiration révoltée, ouvrit de grands yeux outragés et se retourna brutalement tandis qu’il s’éloignait en direction de l’auberge avec désinvolture. La main de la jeune femme se contracta sur sa garde et dans un élan passionné de son cœur, elle manqua de l’interpeler pour laver ce deuxième affront. Mais elle n’en fit rien. Elle ferma les yeux en soupirant profondément et relâcha son arme.
Seiren lui jeta un regard scandalisé et lui chuchota vivement, trop courroucé désormais pour retenir sa stupeur :
    « ‒ Pour l’amour de votre père, Kaede, ou pour son honneur du moins, corrigez ce chien éhonté ou je me pétrifierais de honte pour l’éternité !
    ‒ Je prie tous mes ancêtres de me pardonner, mais je n’en ferais rien, murmura-t-elle, en contenant sa colère. Je suis mortifiée. Il est humiliant de réaliser qu’Azaïr est si faible que je ne puis me permettre de refuser le soutien d’alliés vulgaires et grossiers, du moment qu’ils sont puissants.
    ‒ A quoi bon des alliés, s’ils ne vous témoignent aucun respect ? Ce seront les plus lâches, les plus traîtres, en admettant qu’ils acceptent de s’unir à vos forces. Quelle honte…
    ‒ Je le ferai me respecter coûte que coûte, Seiren, je te le jure. Mais avisons auparavant. S’il est puissant, je gagnerai son estime et j’espère de tout cœur qu’il gagnera la mienne. S’il n’est rien, je le châtierais volontiers. »

Sur ce, elle tira son chapeau vers son visage qui s’assombrit plus encore dans les ténèbres de l’hiver, et avança d’un pas ferme à la suite de Lucius Ibean, accompagnée de Seiren et de Spleen. Ses pensées pleuvaient en trombes noires dans son esprit. Quelle sorte de Terran était-ce là ! Ses façons irrespectueuses et impulsives ne ressemblaient pas à ce que Kaede avait vu de ce grand peuple, qu’elle avait côtoyé quelques mois durant. Bien entendu, elle avait rencontré des caractères farouches et fiers là-bas, mais ils s’étaient toujours montrés humbles et courtois envers elle et la considéraient avec les mêmes égards qu’ils avaient pour leur Noblesse. Ce voyageur-là ne semblait pas faire de différence entre le poissonnier plébéien qu’il aurait complaisamment appelé « mon brave » au marché, et une femme au lignage royal dont il tapotait l’épaule dans un sous-bois. Oui, vraiment, quelle sorte de Terran était-ce là !

Ils regagnèrent l’auberge avec soulagement, néanmoins. Spleen s’ébroua et éclaboussa les clients avec une malice étrange avant de partir se pavaner devant la jeune maîtresse d’Iskandar. La rage de Kaede s’était un peu évanouie dans l’air moite et nauséabond de l’auberge. Elle ôta son chapeau et le secoua pour le sécher un peu. Ses longs cheveux noirs dévalèrent dans son dos comme une cascade d’eau ténébreuse. Les clients avaient le regard fixé sur l’escalier que Lucius Ibean venait d’emprunter et tous chuchotaient à l’oreille de leurs voisins, avec d’autant plus de sottise qu’ils étaient gagnés par les vapeurs du vin et la molle ivresse de la taverne miteuse. Kaede leva haut la tête, agacée, et annonça d’une voix forte :
    « ‒ Cet homme est de mes amis, je ne vous permets pas de le médire. Faites silence et taisez toutes vos pensées calomnieuses à son égard, je ne les supporterais pas. Il a fait un long voyage jusqu’à Loupian, je désirerais qu’il prenne du repos sans que vous ne l’ennuyiez. »

Son ton avait été catégorique et ses paroles, inflexibles. Son regard impérieux avait jeté un souffle ardent dans la taverne et dès lors, nul n’osa murmurer au sujet du mystérieux voyageur, ni même se tourner vers l’escalier où il avait disparu. Kaede ressentait une amère rancœur à nommer « ami » face au monde un homme qui lui avait manqué de respect devant son propre valet, mais elle devait honorer sa promesse en garantissant le silence des clients de l’auberge. La jeune femme espérait seulement que Marla avait assez bien œuvré dans ses commérages pour que le petit peuple de la taverne l’aimât et respectât son autorité. Kaede n’avait pas beaucoup de difficultés à gagner le cœur des faibles d’Ignis. Elle leur donnait de la dignité, de l’espoir, et enfin de quoi subsister. Quand le moment serait venu, elle leur offrirait une Reine qui dévouerait son pouvoir à leurs soins. En échange, elle exigeait d’eux la fidélité et le respect jusqu’à la dévotion.
Elle aspirait au pouvoir avec un désir passionné. Mais n’était-ce pas légitime pour elle que de brûler de cette fièvre délectable, alors qu’elle possédait la puissance, la grandeur et la bienveillance ? Le peuple devait se dédier à elle pour conquérir ses droits, c’était l’ordre naturel des choses.

Kaede marcha d’un pas ferme vers Marla qui servait un jus d’orange à la pauvre Rebecca en discutant doucement avec elle. Son long manteau gris tournait en volutes humides autour d’elle, ses cheveux flottaient vaporeusement et son visage clair dominait la salle avec sévérité. Cependant, elle posa un regard presque compatissant sur la maîtresse d’Iskandar et la salua d’un léger mouvement de tête. Puis elle prit Marla par l’épaule et la tourna vers l’escalier en murmurant d’un ton conspirateur :
    « ‒ Quelle chambre ?
    ‒ J’lui ai indiqué la 7, tenez, voici la clef… Vous aurez aucun voisin, donc soyez tranquilles, aucune oreille indiscrète.
    ‒ Quelle prévoyance, Marla… la flatta Seiren en se penchant vers elle avec un fin sourire.
    ‒ C’est pas vraiment mon domaine, que d’discuter avec les grandes gens comme vous ou ce voyageur-là, mais je suis pas tout à fait idiote, mon ami, allez donc.
    ‒ Vous m’êtes très précieuse, Marla, croyez-moi, vous n’êtes pas une imbécile, assura Kaede en voulant s’engager vers l’escalier.
    ‒ C’est pas l’avis d’tout l’monde, Dame Azaïr, l’arrêta l’aubergiste. Tenez, pas plus tard que tout d’suite, votre ami blondinet s’est bien moqué d’moi et j’ai pas su quoi lui répondre.
    ‒ Dans ces cas-là, Marla, nul besoin de réponse, méprisez, il n’en faut pas plus, fit Kaede, rapidement, agacée de tout et pressée de gagner l’étage.
    ‒ Nous vous revoyons tout à l’heure, charmante créature. » dit Seiren qui, voyant l’élan de sa maîtresse, mit un terme habile à la conversation.

Kaede lui adressa un signe de tête plein de gratitude et se précipita dans les escaliers avec lui, suivie de Spleen qui bondissait avec gaieté.
La jeune femme parvint bientôt à la porte de la chambre 7, soupira franchement, se redressa et s’exhorta à prendre un visage plus avenant. N’était-elle pas capable de garder son sang-froid et de sourire face à des mâles imbus de leur virilité, jusqu’à leur planter un poignard dans le cœur ? Bien ! Elle saurait parler à cet impertinent-là, et avec la première des amabilités. Elle inspira et ouvrit la porte.

Son regard fut jeté sur la silhouette de Lucius Ibean qui se prélassait dans un fauteuil, face à la cheminée. Il avait pris ses aises et ouvert un peu sa chemise en attendant Kaede. La chaleur de la chambre piqua les yeux de la jeune femme qui papillonna des paupières, puis laissa entrer son valet et même son chien qui alla tourner vers la cheminée centrale avec satisfaction. Elle referma la porte à double tour et laissa la clef à la serrure comme preuve de sa bonne volonté, avant de se tourner vers le voyageur et d’observer l’endroit, les mains sur les hanches. Les boiseries palpitaient sous la pluie battante et l’auberge poussait de longs soupirs. Le feu crépitait dans la cheminée et propageait une lumière blonde dans la chambre, qui raviva le cœur de Kaede et caressait la silhouette et les traits élégants du voyageur. Les yeux du jeune homme captaient l’éclat du feu et brillaient d’une étincelle maligne. Elle n’aurait pas cru qu’il était possible d’être plus grossier, et pourtant, il paraissait devant elle affalé dans un fauteuil, la chemise presque ouverte et si imbibée de pluie qu’elle révélait sensuellement les lignes de son torse. Les paupières de Kaede se plissèrent légèrement, en signe d’agacement, et son regard redoubla d’intensité, rehaussé par ses cils de soie noire. Mais elle lui sourit, tout en remarquant qu’il avait gardé son épée à son fourreau alors qu’il avait ôté son manteau.
Elle tourna son visage vers Seiren qui réagit par un geste vif et précis pour enlever le pardessus trempé de sa maîtresse et la débarrasser de son chapeau. Il étendit le tout à proximité de la cheminée avant de se défaire de ses propres effets.
Kaede était satisfaite de constater qu’ayant eu la présence d’esprit de sortir couverte, sa chemise blanche ne souffrait pas du même défaut que celle de son voyageur. Du reste, trop ample pour sa taille légère, retenue par une simple paire de bretelles à son pantalon, les plis et les mouvements vagues du tissu masquaient vaporeusement ses formes et elle se sentait digne de parler sérieusement avec cet homme. Elle libéra sa ceinture de l’emprise de son fourreau et déposa Aegidia sur la table, avant de s’asseoir gracieusement sur un fauteuil qui faisait face à celui de Lucius Ibean. Ses cheveux noirs se libéraient sauvagement de sa coiffure et obscurcissait son visage blanc, qu’elle voulait éclairer d’un air subtil.
    « ‒ Comment se porte notre farouche et juvénile donzelle ? dit soudain le jeune homme. Et outre cela, pourquoi ne pas m’en dire plus à votre sujet puisqu’étonnamment vous semblait en savoir plus à mon sujet que moi-même ? Peut-être voulez-vous que je vous sculpte une arme digne de ce nom, mais pour cela, il faudra débourser très chère. D’autant plus que vos bourses semblent joliment fournies. »

Elle se permit un instant de silence, les mains croisées loin de son épée, qu’elle avait déposée par pure politesse, comme elle le faisait chaque fois qu’elle entrait dans un lieu clos. Elle s’amusa un instant des qualificatifs sarcastiques que Lucius Ibean avait attribués à Rebecca Ellinford, et fut heureuse de pouvoir partager au moins sa compassion moqueuse avec ce soi-disant Terran.
    « ‒ Elle ne souffre d’aucun mal, ne vous inquiétez pas. Ce sont des choses qui arrivent, quand on ne connaît pas l’ivresse du peuple. Elle tirera leçon de cette fâcheuse expérience, j’ose l’espérer. »

Kaede sentit Seiren se glisser derrière son siège et s’y figer avec l’air d’un garde du corps un peu mécontent. La jeune femme regretta un instant de ne pas avoir en main un éventail qu’elle aurait pu agiter avec un flegme apparent, mais elle se résigna à ponctuer ses sentences par un simple silence affecté. Enfin, elle reprit en levant la tête d’un air entendu et piquant d’ironie.
    « ‒ Je n’échangerais Aegidia, la Flamme de l’Est, contre aucune de vos lames. Elle m’a valu le nom de Porteur de Lumière : grâce à elle, sur les champs de bataille, je ne suis plus une femme. Son destin est lié au mien. Du reste, qui que vous soyez, je ne crois pas que vous soyez en possession des secrets techniques des forgerons d’Azaïr, certainement parmi les meilleurs du continent. Je n’ai donc pas besoin de ce genre de savoir-faire, non… Mais vous avez d’autres talents, ne soyez donc pas si modeste. »

Elle le regarda de haut avant d’examiner ses mains blanches avec contentement. Elle retrouvait enfin le moyen d’exercer sa verve en affirmant sa puissance au détriment de son interlocuteur. Un rose chaleureux s’épanchait sur son visage ivoirin comme une aquarelle sur une feuille de papier vierge.
    « ‒ Je suis étonnée que vous n’ayez pas connaissance de mon nom, vous qui êtes à la fois Terran et artisan commerçant de renom, poursuivit-elle en relevant la tête vers lui, l’air suspicieux. D’une part, mon propre commerce doit concurrencer le vôtre, je vends également des armes de qualité, en plus d’autres précieuses marchandises. D’autre part, les événements qui ont bouleversé Azaïr il y a sept ans, à la frontière de Terra, avaient alarmés votre armée, qui a été sur le qui-vive pendant quelques temps… Je suis la nièce du Roi, mon père et moi avons rencontré certaines difficultés à son égard. »

Elle posa son regard sur la chemise transparente de Lucius Ibean qui laissait paraître un sceau élémentaire assez imposant. Alors, elle haussa un sourcil et lança dans un murmure :
    « ‒ Un magicien qui exerce son art sans incantation, c’est intéressant… Ne faites pas l’enfant, je le sais, allons. Mais enfin, ce n’est pas là mon intérêt premier, à bien y réfléchir. »

Derrière elle, Seiren se détendait et l’écoutait parler avec une complaisance rassurée. La puissance de sa maîtresse lui réchauffait le cœur. A ses côtés, son amour propre enflait sympathiquement, il se sentait comme participer à l’éloquence qu’elle déployait, il dégustait ses piques ironiques, ses litotes hautaines, ses feintes et ses sous-entendus avec un plaisir exalté.
    « ‒ Ainsi, vous mettez vos talents de…forgeron au service des grands d’Ignis, si j’ai bien compris ? Ici, évidemment, seuls les forts peuvent payer le prix d’un équipement de qualité. Les forts dominent, oui. Je ne pensais pas qu’un forgeron terran pourrait cautionner ce mode de vie et donner du sien pour voir briller aux fourreaux de la famille royale quelques de ses plus belles créations. Vraiment, belle preuve de tolérance, Monsieur. » le félicita-t-elle, avec un visage innocent et charmant, et une voix mélodieuse que quelques pointes de sarcasme rendait piquante par moment.

Seiren pouffa légèrement derrière elle, et fit mine de tousser dans sa manche pour masquer son amusement. Quant à Kaede, elle parvenait finalement à dépasser son agacement premier en se vengeant par l’ironie. Cet homme avait lui-même l’air d’être un adepte du caustique, et bien qu’il fût trop outrecuidant au goût de la jeune femme, elle ne refusait pas les joutes verbales qu’il semblait lui proposer. C’était un jeu qui lui causait trop de maligne réjouissance pour qu’elle ne l’ignorât, alors qu’elle pouvait s’en repaître avec une civilité royale.

***

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Sam 6 Avr - 22:52
Impassiblement installé sur son siège, la tête reposant légèrement sur deux de ses doigts, son regard pétillait d’un éclat enflammé rappelant de près à l’ambre qui animait celui de son aïeul, fils noble de ces contrées en proie à la perdition. La nuit précédente lui revenait à l’esprit, tout comme l’histoire du défunt auquel il n’empruntait que le nom, tant l’histoire lui semblait proche et éloignée de la sienne. La belle Lua le lui certifiait, les deux jeunes hommes se ressemblaient tant dans leur apparence et leur manière que par leur vécu. L’un ne survit malheureusement pas au feu animant les « incidents » qui faisait parfois tourner le continent dans l’horreur.

C’est dans le plus paisible des silences qu’il laissait la demoiselle, que dire la Princesse des lieux, s’exprimer. Mis à part quelques mots rassurant au sujet de la caustique et caractérielle amante du Roi, il lui semblait que la jeune femme lui offrait un intermède plein d’un sarcasme incisif. Bien loin de se laisser démonter et impressionner, il l’écoutait dénoncer ses vices et incohérences Terrans, qu’il ne percevait pourtant pas ainsi.
Il va s’en dire, qu’en tant que femme d’Ignis, noble ou non, l’Azair se tenant face à lui faisait preuve d’une répartie qu’il ne connaissait pas chez le genre féminin d’un peuple ou l’homme à longtemps dominé, sous le règne d’un Roi à la masculinité désavouée par son descendant. Un franc parlé dont-il avoué bien aisément toute la subtilité. Elle choisit d’abandonner ses armes et d’amadouer sa dignité en lui laissant percevoir sa tenue, toutefois elle ne prenait pas toute l’aise de son interlocuteur … Ryd ne s’amourachait guère de ce genre de soucis, son besoin premier restait la chaleur d’un foyer ardant. Il était servi par la verve d’une Kaede toutes d’accusations masquées.

L’Emissaire reprit finalement constance, le regard figé sur les flammes. Une attitude perçue par la plupart comme de la fuite, il ressentait cette idée de faiblesse dans la satisfaction du valet, dont la posture révélait toute son admiration et toute sa satisfaction. Pourtant il n’en était rien. Rien ne laissait vraiment supposer de profonde réflexion chez l’Emissaire. Il n’avait plus besoin de mentir pour flouer son identité, tant sa latitude le dépassait lui-même.

« L’arme n’est jamais le prolongement de l’Homme, elle ne le transforme pas, ne le travestit jamais. C’est l’Homme qui l’anime et non l’inverse. Ces considérations sont illusoires, si vous voulez briller au combat, chérissez plutôt le souvenir et les principes que votre lame vous murmure, elle n’en sera qu’une meilleure confidente. » Pour une fois, il n’y avait là, aucun sarcasme, ni même du rabaissement. Il poursuit :
« Je voyage et répond aux offres que l’on me formule. Je me garde le droit d’accepter ou de refuser les demandes, des Grands autant que celle des moins puissants. Je forge à qui le mérite et me prouve ses volontés, son mérite De là, je m’affranchis de politiques. Le Mal est autant en chaque individu qu’une envie de faire le Bien, Kaede. »

L’apostrophe laissait une parfaite ambigüité et autorisait toute forme d’interprétation, elle serait probablement déterminante dans la vision de l’un pour l’autre. Il ne faisait que peu de différence entre le Noble et l’Ecuyer. Pour peu que l’Ecuyer fasse preuve de plus de noblesse que son adversaire il lui offrirait le support à son expression.

« Je ne connais pas plus votre nom, que celui de votre servant, et là n’est pas l’importance, je ne vous fais aucunement concurrence et je n’y tiens absolument pas. Quant aux différents entre les puissances, qu’elles soient d’Ignis ou d’ailleurs, je n’en suis que peu informé. Si mon nom est renommé par l’agilité et le talent de feu mon Père, je n’entretiens plus cette image que part un commerce ponctuel. Les « Grands » ne s’attardent pas sur leurs mésententes en ma présence. Ni ceux d’Ignis, ni ceux de Ventus, ni même ceux d’Aquaria et encore moins les plus méritants de Terra. » Il sourit. « Je n’ai aucune responsabilités dans la guerre, si ce n’est la lame qui se brise si l’on me force dans mes ouvrages. Je ne suis probablement pas plus tolérant que vous, je condamne ou soutien à la faveur des causes soutenues. »

La réalité n’était pas si loin, Ryd aimait la liberté – même faussée – que lui offrait Ventus que se soit pour son épanouissement ou sa vie quotidienne. Toutefois, il n’y était pas attaché au point de la défendre dans les actes les plus inadmissibles. En cela, il se révélait Lucius.
Quelques instants auparavant, il aperçut les regards de l’Azarienne et il comprit ses interprétations et ses attentes, même si elle se cachait derrière des affirmations proches et éloignées de la vérité. Ce qu’il ne manquait pas de lui faire ressentir sans aucune lassitude, juste un regard toujours profondément perdu dans un feu qui terminait de sécher ses vêtements trempés.

« Il existe plus de magie que la simple incantation, même si Ignis les bannit ou les ignore, elles continuent d’exister. Nous n’en comprenons qu’une maigre strate. Quoi qu’en pense le monde, l’incantation n’est pas le seul moyen d’exercer un art, même si elle reste le moyen le plus rependu. Toutefois, je peux formuler mon art, s’il n’y a que cela pour vous ravir. »

Il sourit à nouveau, pas de mensonges, pas de larcins, pas de véritables révélations non plus. Entre l’incantation, les runes, les pactes et toutes les possibilités obscures qu’offraient déjà le mana, il ne trouvait pas son acte si incroyable finalement. Et, finalement, il ne le niait pas non plus, à quoi bon. Mais à quoi bon aussi le revendiquer, il lui laissait bien volontiers la gloire de son sauvetage, qu’elle en veuille ou non. La seule et unique chose qui comptait à ses yeux, ce n’était que l’intégrité de la jeune amante.
Il sourit à nouveau en imaginant l’intérêt du Roi pour une concubine à l’opulence si peu affirmé. Loin de la gloire de son Père, serait-il un meilleur Roi, finalement ? Difficile à imaginer, peut-être moins catégorique sur les formes, toutefois.

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